Cependant on s'agitait autour du Premier Consul pour empêcher son

consentement définitif. Les hommes qui l'approchaient ordinairement,

et qui jouissaient du privilége de lui donner leurs conseils,

combattaient sa détermination. Le parti du clergé constitutionnel se

remuait beaucoup, dans la crainte d'être sacrifié au clergé

_insermenté_. Il avait obtenu l'autorisation de s'assembler, et de

former une espèce de concile national à Paris. Le Premier Consul avait

accordé cette autorisation, pour stimuler le zèle du Saint-Siége, et

lui faire sentir le danger de ses lenteurs. On débita dans cette

réunion beaucoup de choses très-peu sensées sur les coutumes de

l'Église primitive, auxquelles les auteurs de la Constitution civile

avaient voulu ramener l'Église française. On y professa que les

fonctions épiscopales devaient être conférées par l'élection, que,

s'il n'en était pas ainsi complétement, il fallait au moins que le

Premier Consul choisît les sujets sur une liste présentée par les

fidèles de chaque diocèse; que la nomination des évêques devait être

confirmée par les métropolitains, c'est-à-dire par les archevêques,

et celle de ces derniers seulement par le Pape; mais que l'institution

papale ne pouvait pas être laissée à l'arbitraire du Saint-Siége, et

qu'après un délai déterminé il fallait qu'elle fut forcée: ce qui

équivalait à l'anéantissement complet des droits de la cour de Rome.

Tout ce qui fut dit dans cette espèce de concile n'était cependant pas

aussi dépourvu de raison pratique. On y présenta quelques idées saines

sur la circonscription des diocèses, sur l'émission des bulles, sur la

nécessité de ne souffrir aucune publication émanée de l'autorité

pontificale, sans la permission expresse de l'autorité civile. On se

promit de réunir ces diverses observations sous la forme de voeux, qui

seraient présentés au Premier Consul pour éclairer ses résolutions. Ce

qu'on répéta aussi très-volontiers et très-fréquemment dans cette

assemblée, c'est que, pendant la terreur, le clergé constitutionnel

avait rendu de grands services à la religion proscrite, qu'il n'avait

pas fui, pas abandonné les églises, et qu'il n'était pas juste de le

sacrifier à ceux qui, pendant la persécution, avaient pris le prétexte

de l'orthodoxie pour se soustraire aux dangers du sacerdoce. Tout cela

était exact, surtout pour les simples prêtres, dont la plupart avaient

eu véritablement les vertus qu'on leur attribuait. Mais les évêques

constitutionnels, dont quelques-uns cependant méritaient le respect,

étaient pour la plupart des hommes de dispute, de vrais sectaires, que

l'ambition chez les uns, l'orgueil des querelles théologiques chez les

autres, avaient entraînés, et qui ne valaient pas leurs subordonnés,

gens simples et sans prétention. Celui qui à leur tête se montrait le

plus remuant, l'abbé Grégoire, était un chef de secte, dont les moeurs

étaient pures, mais l'esprit étroit, la vanité excessive, et la

conduite politique entachée d'un souvenir malheureux. Sans être exposé

ni aux entraînements, ni aux terreurs, qui arrachèrent à la Convention

un vote de mort contre l'infortuné Louis XVI, l'abbé Grégoire alors

absent, et libre de se taire, avait adressé à cette assemblée une

lettre qui respirait des sentiments peu conformes à l'humanité et à la

religion. Il était l'un de ceux à qui le retour aux idées saines

convenait le moins, et qui essayaient, quoique en vain, de lutter

contre la tendance imprimée à toutes choses, par le gouvernement

consulaire. Il avait eu soin de se créer des liaisons dans la famille

Bonaparte, et faisait ainsi parvenir au chef de cette famille une

multitude d'objections contre la résolution qui se préparait. Le

Premier Consul laissait faire et dire les constitutionnels, prêt à les

arrêter si leur agitation allait jusqu'au scandale; mais il n'était

pas fâché de rendre leur présence importune au Saint-Siége, et

d'appliquer à sa lenteur ce genre de stimulant. Quoique ayant peu de

goût pour les membres de ce clergé, parce qu'ils étaient en général

des théologiens querelleurs, il voulait défendre leurs droits, et

imposer au Pape, comme évêques, ceux qui étaient connus par des moeurs

pures et un esprit soumis. Il n'en fallait pas davantage au plus grand

nombre, car ils étaient fort loin de répugner à la réunion avec le

Saint-Siége. Ils la désiraient même, comme le moyen le plus sûr et le

plus honorable pour eux de sortir d'une vie agitée, et d'un état de

déconsidération fâcheux auprès des fidèles. La plupart en effet ne

résistaient à un arrangement avec Rome, que dans la crainte d'être

sacrifiés en masse aux anciens titulaires.

[En marge: Juillet 1801.]

[En marge: Opposition de M. de Talleyrand au Concordat.]

Il y avait une opposition plus redoutable auprès de Premier Consul;

c'était celle qui se produisait dans le ministère même. M. de

Talleyrand, blessé par l'esprit de la cour de Rome, qui s'était

montrée moins facile, moins indulgente qu'il ne l'avait cru d'abord,

était devenu pour elle froid et malveillant. Il contrariait

visiblement la négociation, après l'avoir commencée avec assez de

bonne volonté, quand il n'y voyait qu'une paix de plus à conclure. Il

était parti pour les eaux, comme nous l'avons déjà dit, laissant au

Premier Consul un projet tout rédigé, projet absolu dans la forme,

blessant sans utilité, et que la cour de Rome ne voulait admettre à

aucun prix. M. d'Hauterive s'était chargé de continuer son rôle. Ce

dernier, engagé à moitié dans les ordres, en étant sorti à l'époque de

la Révolution, était peu favorable aux désirs du Saint-Siége. Il

opposait mille difficultés de rédaction au projet convenu entre l'abbé

Bernier et le cardinal Consalvi. On devait y énoncer, suivant lui,

d'une manière plus expresse et plus patente la destitution des anciens

titulaires, y mentionner la condition que les legs pieux ne pourraient

être faits qu'en rentes, y spécifier enfin dans un article formel la

réhabilitation catholique des prêtres mariés, etc. M. d'Hauterive

faisait ainsi renaître les difficultés de rédaction, devant

lesquelles la négociation avait failli échouer. Le jour même de la

signature, il envoya encore sur ces divers points un mémoire des plus

pressants au Premier Consul.

[En marge: Conseil de gouvernement dans lequel le Concordat est

adopté.]

Tous ces débats terminés, il y eut une réunion des Consuls et des

ministres, dans laquelle la question fut définitivement discutée et

résolue. On y répéta les objections déjà connues; on y fit valoir

l'inconvénient de froisser l'esprit français, d'ajouter au budget de

nouvelles charges, de mettre même, disait-on, les biens nationaux en

péril, en réveillant chez le clergé ancien, rétabli dans ses

fonctions, plus d'espérances qu'on ne voulait en satisfaire. On parla

d'un projet de simple tolérance, qui consisterait seulement à rendre

les édifices religieux, tant aux prêtres _insermentés_ qu'aux prêtres

_assermentés_, et à demeurer spectateur paisible de leurs querelles,

sauf à intervenir si l'ordre matériel venait à être troublé.

[En marge: Opinion du consul Cambacérès.]

Le consul Cambacérès, fort partisan du Concordat, s'exprima sur ce

sujet avec chaleur, et répondit victorieusement à toutes les

objections. Il soutint que le danger de froisser l'esprit français

n'était vrai qu'à l'égard de quelques beaux esprits frondeurs, mais

que les masses accueilleraient volontiers le rétablissement du culte,

et en éprouvaient déjà un vrai besoin moral; que la considération de

la dépense était une considération méprisable en pareille matière; que

les biens nationaux étaient, au contraire, garantis plus solidement

que jamais par la consécration des ventes obtenue du Saint-Siége. M.

Cambacérès fut en cet endroit interrompu par le Premier Consul, qui,

toujours inflexible quand il s'agissait des biens nationaux, déclara

qu'il faisait le Concordat, précisément à cause des acquéreurs de ces

biens, particulièrement dans leur intérêt, et qu'il écraserait de sa

puissance les prêtres assez sots ou assez malveillants, pour abuser du

grand acte qu'on allait faire. Le consul Cambacérès, reprenant son

allocution, montra ce qu'il y avait de ridicule, d'inexécutable dans

ce projet d'indifférence entre des partis religieux, qui se

disputeraient la confiance des fidèles, les édifices du culte, les

dons volontaires de la piété publique, qui donneraient au gouvernement

les ennuis d'une intervention active, sans aucun de ses avantages, et

aboutiraient peut-être à la réunion de toutes les sectes dans une

seule Église ennemie, indépendante de l'État, et dépendante d'une

autorité étrangère.

Le consul Lebrun parla dans le même sens, et enfin le Premier Consul

se prononça en peu de mots, d'une manière nette, précise et

péremptoire. Il connaissait les difficultés, les périls même de son

entreprise; mais la profondeur de ses vues allait au delà de quelques

difficultés du moment, et il était résolu. Il se montra tel dans ses

paroles. Dès lors il n'y eut plus de résistance, sauf à désapprouver,

à fronder même sa résolution hors de sa présence. On se soumit, et

l'ordre fut donné de signer le Concordat, tel que l'abbé Bernier et le

cardinal Consalvi l'avaient définitivement rédigé.

[En marge: Joseph Bonaparte chargé de signer le Concordat.]

[En marge: Signature du Concordat le 15 juillet 1801.]

Suivant son usage de réserver à son frère aîné la conclusion de tous

les actes importants, le Premier Consul désigna pour plénipotentiaires

Joseph Bonaparte, le conseiller d'État Cretet, et enfin l'abbé

Bernier, à qui cet honneur était bien dû pour les peines qu'il s'était

données, et l'habileté qu'il avait déployée dans cette longue et

mémorable négociation. Le Pape eut pour plénipotentiaires le cardinal

Consalvi, monsignor Spina, et le père Caselli, savant Italien qui

avait suivi la légation romaine, afin de l'aider de ses connaissances

théologiques. On se réunit pour la forme chez Joseph Bonaparte, on

relut les actes, on fit ces petits changements de détail, toujours

réservés pour le dernier moment, et, le 15 juillet 1801 (26 messidor),

on signa ce grand acte, le plus important que la cour de Rome ait

conclu avec la France, et peut-être avec aucune puissance chrétienne,

car il terminait l'une des plus affreuses tourmentes que la religion

catholique ait jamais traversées. Pour la France, il faisait cesser un

schisme déplorable, et le faisait cesser en plaçant l'Église et l'État

dans des rapports d'union et d'indépendance convenables.

[En marge: Août 1801.]

Il restait beaucoup à faire après la signature de ce traité, qui a

porté depuis le titre de Concordat. Il fallait en demander la

ratification à Rome, puis obtenir les bulles qui devaient en

accompagner la publication, ainsi que les brefs adressés à tous les

anciens titulaires, pour réclamer leur démission; il fallait tracer

ensuite la nouvelle circonscription, choisir les soixante nouveaux

prélats, et en toutes ces choses marcher d'accord avec Rome. C'était

une négociation non interrompue, jusqu'au jour où l'on pourrait enfin

chanter un _Te Deum_ à Notre-Dame, pour y célébrer le rétablissement

du culte. Le Premier Consul, toujours pressé d'arriver au résultat,

aurait voulu que tout cela fût fini promptement, pour célébrer en même

temps la paix avec les puissances européennes, et la paix avec

l'Église. L'accomplissement d'un tel désir était difficile. On se hâta

néanmoins dans l'expédition de ces détails, afin de retarder le moins

possible le grand acte de la restauration religieuse.

[En marge: Séance dans laquelle le Concordat est communiqué au Conseil

d'État.]

Le Premier Consul ne publia point encore le traité signé avec le Pape,

car auparavant il fallait avoir reçu les ratifications. Mais il en fit

part au Conseil d'État, dans la séance du 6 août (18 thermidor). Il ne

communiqua point l'acte dans sa teneur, il se contenta d'en donner une

analyse substantielle, et accompagna cette analyse de l'énumération

des motifs qui avaient décidé le gouvernement. Ceux qui l'entendirent

ce jour-là furent frappés de la précision, de la vigueur, de la

hauteur de son langage. C'était l'éloquence du magistrat chef

d'empire. Cependant, s'ils furent saisis de cette éloquence simple et

nerveuse, que Cicéron appelait chez César _vim Cæsaris_, ils furent

peu ramenés à l'oeuvre du Premier Consul[14]. Ils restèrent mornes et

muets, comme s'ils avaient vu périr avec le schisme une des oeuvres

les plus regrettables de la Révolution. L'acte n'étant pas soumis

encore aux délibérations du Conseil d'État, il n'y avait ni à le

discuter ni à le voter. Rien ne troubla la froideur silencieuse de

cette scène. On se tut, on se sépara sans mot dire, sans exprimer un

suffrage. Mais le Premier Consul avait montré sa volonté, désormais

irrévocable, et c'était beaucoup pour une infinité de gens. C'était au

moins le silence assuré de ceux qui ne voulaient pas lui déplaire, et

de ceux aussi qui, respectant son génie, reconnaissant l'immensité des

biens qu'il versait sur la France, étaient décidés à lui passer même

des fautes.

[Note 14: Lettre de Mgr Spina au cardinal Consalvi,

secrétaire d'État:

Parigi, 8 agosto.

Giovedi scorso il Primo Console essendo al Consiglio di

Stato, instruito che in Parigi si parla della convenzione da

esso fatta con Sua Santità, e che ognuno ignorandone il

preciso ne parla e fa dei comenti a seconda della propria

immaginazione, prese dà ciò ragione di communicarne al

Consiglio medesimo l'intiero tenore. So che parlò un ora e

mezza, dimostrandone la necessità et l'utilità, e mi vien

riferito che parlasse eccellentemente. Siccome non richiese

qual fosse il parere del suo Consiglio, ognuno si tacque. Non

ho ancora potuto sapere quale impressione facesse nell'animo

dei consiglieri in generale. I buoni ne godettero, ma il

numero di questi è ben ristretto. Procurerò d'indagare quai

sia l'impressione fatta in quelli che sono di diversa

opinione. Pare che il Primo Console andar voglia preparando

gli spiriti di quelli che sono nemici di questa operazione a

non contrariarla, mà nulla otterrà fino a che non prende

qualche misura più energica contro i costituzionali, e fine a

che lascia il culto cattolico esposto alla sferza del

ministro della pulizia.]

[En marge: Dissolution du concile formé par le clergé

constitutionnel.]

Le Premier Consul, pensant qu'il avait maintenant assez stimulé la

cour de Rome, jugea qu'il fallait mettre fin au prétendu concile des

constitutionnels. En conséquence il leur ordonna de se séparer, et

ils obéirent. Aucun d'eux n'aurait osé blesser l'autorité qui allait

distribuer soixante siéges, relevés cette fois par l'institution

pontificale. En se séparant, ils présentèrent au Premier Consul un

acte convenable dans la forme, et qui contenait leurs vues,

relativement au nouvel établissement religieux. Il renfermait les

propositions que nous avons déjà fait connaître.

[En marge: Convocation des cardinaux pour leur soumettre le

Concordat.]

Le cardinal Consalvi était parti de Paris pour retourner à Rome, et

ramener M. de Cacault auprès du Saint-Siége. Le Pape soupirait après

ce double retour, car la Basse-Italie était dangereusement agitée. Les

patriotes italiens de Naples et de l'État romain attendaient avec

impatience l'occasion d'un nouveau bouleversement, et les bandits de

l'ancien parti Ruffo, les sicaires de la reine de Naples, ne

demandaient pas mieux qu'un prétexte pour se jeter sur les Français.

Ces hommes, si différents d'intention, étaient prêts à unir leurs

efforts, pour tout mettre en confusion. La nouvelle de l'accord établi

entre les deux gouvernements français et romain, la certitude de

l'intervention du général Murat placé dans le voisinage à la tête

d'une armée, continrent les esprits, et prévinrent ces sinistres

projets. Le Pape fut ravi en voyant revenir à Rome le cardinal

Consalvi, et le ministre de France. Sur-le-champ il convoqua la

congrégation des cardinaux afin de leur soumettre le nouvel ouvrage,

et il fit préparer les bulles, les brefs, tous les actes enfin, suite

nécessaire du Concordat. Le digne pontife était joyeux, mais agité. Il

avait la certitude de bien faire, et de n'immoler que des intérêts de

faction au bien général de l'Église. Mais le blâme du vieux parti du

trône et de l'autel éclatait avec violence à Rome, et, bien que le

Saint-Père eût éloigné de lui tous les malveillants, il entendait

leurs paroles amères; il en était ému. Le cardinal Maury, jugeant avec

la supériorité de son esprit la cause de l'émigration perdue, et déjà

peut-être voyant avec une secrète satisfaction le moment d'un

rapatriement général pour tous les hommes qui gémissaient loin de leur

pays, le cardinal Maury se tenait à l'écart dans son évêché de

Montefiascone, s'occupant uniquement des soins d'une bibliothèque qui

charmait son exil. Le Pape, pour ne donner aucun ombrage au Premier

Consul, avait d'ailleurs fait sentir à ce cardinal, que sa retraite

absolue à Montefiascone était, dans le moment, une convenance du

gouvernement pontifical.

[En marge: Sept. 1801.]

[En marge: Adoption du Concordat par le Sacré-Collége.]

[En marge: Choix du cardinal Caprara comme légat du Pape en France.]

Le Pape était donc satisfait, mais plein d'émotion[15], et il

pressait vivement l'achèvement de l'entreprise si heureusement

commencée. La congrégation des cardinaux était toute favorable au

Concordat depuis sa nouvelle rédaction, et elle se prononça d'une

manière affirmative. Le Pape, pensant qu'il fallait désormais se jeter

dans les bras du Premier Consul, et accomplir avec éclat une oeuvre

qui avait un aussi noble objet que le rétablissement du culte

catholique en France, voulut que la cérémonie des ratifications fût

entourée de beaucoup de solennité. En conséquence, il donna ces

ratifications dans un grand consistoire, et, pour ajouter encore à

l'éclat de cette fonction pontificale, il nomma trois cardinaux. Il

reçut M. de Cacault en pompe, et déploya, malgré la gêne de ses

finances, tout le luxe que cette circonstance comportait. Ayant à

faire choix d'un légat pour l'envoyer en France, il désigna le

diplomate le plus éminent de la cour romaine, c'était le cardinal

Caprara, personnage distingué par sa naissance (il était de l'illustre

famille des Montecuculli), distingué par ses lumières, son expérience,

sa modération. Autrefois ambassadeur auprès de Joseph II, il avait vu

les tribulations de l'Église dans le siècle dernier, et avait souvent,

par son habileté et son esprit d'à-propos, épargné plus d'un

désagrément au Saint-Siége. Le Premier Consul avait exprimé lui-même

le désir d'avoir auprès de sa personne ce prince de l'Église. Le Pape

se hâta de satisfaire à ce désir, et fit même de grands efforts pour

vaincre la résistance du cardinal, âgé, malade, et peu disposé à

recommencer la carrière laborieuse de sa première jeunesse. Cependant

cette répugnance fut vaincue par les vives instances du Saint-Père, et

par l'intérêt pressant de l'Église. Le Pape voulut conférer au

cardinal Caprara la plus haute dignité diplomatique de la cour

romaine, celle de légat _a latere_. Ce légat a les pouvoirs les plus

étendus; il est précédé partout de la croix; il peut tout ce qui se

peut loin du Pape. Pie VII renouvela en cette occasion les antiques

cérémonies, dans lesquelles on remettait aux représentants de saint

Pierre le signe vénéré de leur mission. Un grand consistoire fut

convoqué de nouveau, et, en présence de tous les cardinaux, de tous

les ministres étrangers, le cardinal Caprara reçut la croix d'argent,

qu'il devait faire porter devant lui dans cette France républicaine,

étrangère depuis long-temps aux pompes catholiques.

[Note 15: Lettre de M. de Cacault, ministre plénipotentiaire

de la République française à Rome, au ministre des relations

extérieures:

Rome, le 8 août 1801 (20 thermidor an IX).

CITOYEN MINISTRE,

Pour vous informer de l'état de l'affaire de la ratification

du Pape attendue à Paris, je ne puis mieux faire que de vous

transmettre en original la lettre que je viens de recevoir du

cardinal Consalvi.

Ce cardinal étant obligé de garder le lit, Sa Sainteté est

venue travailler aujourd'hui chez son secrétaire d'État.

Le Sacré-Collége entier doit concourir à la ratification;

tous les docteurs de premier ordre sont employés et en

mouvement. Le Saint-Père est dans l'agitation, l'inquiétude

et le désir d'une jeune épouse, qui n'ose se réjouir du grand

jour de son mariage. Jamais on n'a vu la cour pontificale

plus recueillie, plus sérieusement et plus secrètement

occupée de la nouveauté sur le point d'éclore, sans que la

France, dont il s'agit, pour laquelle on travaille, intrigue,

promette, donne, ni brille ici, suivant les anciens usages.

Le Premier Consul jouira bientôt de l'accomplissement de ses

vues à l'égard de l'accord avec le Saint-Siége, et cela sera

arrivé d'une manière nouvelle, simple et vraiment

respectable.

Ce sera l'ouvrage d'un héros et d'un saint, car le Pape est

d'une piété réelle.

Il m'a dit plusieurs fois: «Soyez sûr que si la France, au

lieu d'être puissance dominante, était dans l'abattement et

la faiblesse à l'égard de ses ennemis, je n'en ferais pas

moins tout ce que j'accorde aujourd'hui.»

Je ne crois pas qu'il soit arrivé souvent qu'un si grand

résultat, d'où dépendra beaucoup désormais la tranquillité de

la France et le bonheur de l'Europe, ait été obtenu sans

violence comme sans corruption.

J'ai l'honneur de vous saluer respectueusement.

CACAULT.]

[En marge: Octob. 1801.]

Le Premier Consul, sensible à la conduite cordiale du Pape, lui

témoigna en retour les plus grands égards. Il prescrivit à Murat

d'épargner aux États romains les passages de troupes; il fit évacuer

par les Cisalpins le petit duché d'Urbin, que ces derniers avaient

envahi sous le prétexte d'une contestation de limites. Il annonça la

prochaine évacuation d'Ancône, et, en attendant, envoya des fonds pour

en payer la garnison, afin de soulager le trésor pontifical de cette

dépense. Les Napolitains s'obstinant à occuper deux enclaves

appartenant au Saint-Siége, Bénévent et Ponte-Corvo, reçurent de

nouveau l'injonction d'en sortir. Le Premier Consul fit enfin préparer

et meubler avec luxe un des beaux hôtels de Paris, afin d'y loger, aux

frais du trésor français, le cardinal Caprara.

[En marge: Arrivée à Paris du cardinal Caprara.]

Les ratifications avaient été échangées, les bulles approuvées, les

brefs allaient être expédiés dans toute la chrétienté pour provoquer

les démissions des anciens titulaires. Le cardinal Caprara, malgré son

âge, avait hâté son voyage en France. Partout on avait ordonné aux

autorités de l'accueillir d'une manière conforme à sa haute dignité.

Elles l'avaient fait avec empressement, et la population des

provinces, secondant leur zèle, avait donné au représentant du

Saint-Siége des marques de respect, qui prouvaient l'empire du vieux

culte sur le peuple des campagnes. Mais on craignait de mettre à une

telle, épreuve le peuple railleur de Paris, et tout fut disposé pour

que le cardinal entrât de nuit dans la capitale. Il y fut reçu avec

des soins empressés, et logé dans l'hôtel qu'on lui avait préparé. On

lui fit savoir de la manière la plus délicate, qu'une partie des frais

de sa mission était à la charge du gouvernement français, et que

c'était un usage diplomatique qu'on entendait établir à l'égard du

Saint-Siége. Le Premier Consul avait envoyé chez le légat deux

voitures attelées de ses plus beaux chevaux.

Le cardinal Caprara fut reçu comme un ambassadeur étranger, mais point

encore comme un représentant de l'Église. Cette réception était

ajournée jusqu'à l'époque du rétablissement définitif du culte. On se

réservait d'instituer, le même jour, les nouveaux évêques, de chanter

un _Te Deum_, et de faire prêter au cardinal-légat le serment qu'il

devait au Premier Consul.

Les formalités indispensables dont il fallait que la publication du

Concordat fût précédée, avaient pris beaucoup plus de temps qu'on ne

l'avait cru d'abord, et avaient conduit jusqu'à l'époque où les

préliminaires de paix venaient d'être signés à Londres. Le Premier

Consul aurait voulu pouvoir faire coïncider la fête consacrée le 18

brumaire à la paix générale, avec la grande solennité religieuse de la

restauration du culte. Mais il fallait que les démissions des anciens

titulaires fussent arrivées à Rome, avant d'y faire approuver la

nouvelle circonscription diocésaine et les choix des nouveaux évêques.

Ces démissions demandées par le Pape à l'ancien clergé français,

étaient dans ce moment l'objet de l'attention générale. On désirait

savoir de toutes parts, comment serait accueilli ce grand acte, du

Pape et du Premier Consul, se tenant par la main, et demandant aux

anciens ministres du culte, amis ou ennemis de la Révolution, répandus

en Russie, en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, leur demandant de

sacrifier leur position, leurs affections de parti, l'orgueil même de

leurs doctrines, pour faire triompher l'unité de l'Église, et rétablir

la tranquillité intérieure de la France. Combien y en aurait-il qui

seraient assez sensibles à ce double motif, pour immoler tant de

sentiments et d'intérêts personnels à la fois? Le résultat prouva la

sagesse du grand acte que faisaient en ce moment le Pape et le Premier

Consul; il prouva l'empire que pouvait exercer sur les âmes l'amour du

bien, noblement invoqué par un saint pontife et un héros.

[En marge: Demande de leur démission à tous les anciens titulaires.]

Les brefs adressés aux évêques orthodoxes et aux évêques

constitutionnels n'étaient pas les mêmes. Le bref destiné aux évêques

qui s'étaient refusés à reconnaître la Constitution civile du clergé,

les considérait comme légitimes titulaires de leurs siéges, leur

demandait de se démettre au nom de l'intérêt de l'Église, en vertu

d'une offre faite jadis à Pie VI, et, en cas de refus, les déclarait

déchus. Le langage en était affectueux, affligé, mais plein

d'autorité. Le bref adressé aux constitutionnels était paternel aussi,

respirait l'indulgence la plus douce, mais ne parlait pas de

démission, vu que l'Église n'avait jamais reconnu les constitutionnels

comme évêques légitimes. Il leur demandait d'abjurer d'anciennes

erreurs, de rentrer dans le sein de l'Église, et de terminer un

schisme qui était à la fois un scandale et une calamité. C'était une

manière de provoquer leur démission sans la réclamer, car la réclamer

eût été une reconnaissance de leur titre que le Saint-Siége ne pouvait

faire.

[En marge: Démission donnée en masse par les évêques

constitutionnels.]

Il faut rendre une égale justice à tous les hommes qui facilitèrent ce

grand acte de réunion. Les évêques constitutionnels, dont quelques-uns

auraient voulu résister, mais dont la majorité, bien conseillée,

désirait franchement seconder le Premier Consul, se démirent en masse.

Le bref, quoique plein de cordialité, les blessait, parce qu'il ne

parlait que de leurs erreurs, et non de leur démission. Ils

imaginèrent une forme d'adhésion aux volontés du Pape, qui, sans

impliquer aucune rétractation du passé, impliquait néanmoins leur

soumission et leur démission. Ils déclarèrent qu'ils adhéraient au

nouveau Concordat, et se dépouillaient en conséquence de leur dignité

épiscopale. Ils étaient environ cinquante. Tous se soumirent, un seul

excepté, l'évêque Saurine, homme d'une imagination fort vive, d'un

zèle religieux plus ardent qu'éclairé, prêtre d'ailleurs de moeurs

pures, que le Premier Consul appela plus tard à des fonctions

épiscopales, après l'avoir fait agréer au Pape.

Cette partie de l'oeuvre n'était pas la plus difficile. Elle était

d'ailleurs la plus immédiatement réalisable, parce que les

constitutionnels étaient presque tous à Paris, sous la main du Premier

Consul, et sous l'influence des amis, qui s'étaient constitués leurs

défenseurs et leurs guides.

[En marge: Noble réponse des anciens titulaires du clergé orthodoxe, à

la sommation du Pape.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 03 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 18 / 39 段