D'abord il exigeait que, dans le préambule du Concordat, on déclarât

la religion catholique _religion de l'État_ en France, que les Consuls

en fissent profession publique, et que les lois et actes contraires à

cette déclaration d'une _religion d'État_ fussent abrogés.

[En marge: Propositions du Saint-Siége.]

Quant à une nouvelle circonscription des diocèses, il admettait le

nombre des siéges, mais il prétendait que le Pape n'avait pas le droit

de déposer un évêque, que jamais aucun de ses prédécesseurs n'avait

osé le faire, depuis l'existence de l'Église romaine, et que, si le

Saint-Père se permettait une telle innovation, il créerait un second

schisme, dirigé cette fois contre le Saint-Père lui-même; que tout ce

qu'il pouvait à ce sujet, c'était de s'entendre à l'amiable avec le

Premier Consul; que ceux des anciens titulaires qui montraient de

bons sentiments à l'égard du gouvernement français, seraient rappelés

purement et simplement dans leur diocèse, ou du moins dans le diocèse

correspondant à celui qu'ils avaient occupé jadis; que ceux, au

contraire, qui s'étaient conduits ou se conduisaient encore de manière

à ne pas mériter la confiance de ce gouvernement, seraient laissés de

côté, et qu'en attendant leur mort, certainement prochaine si on

songeait à leur âge, des administrateurs choisis par le Pape et le

Premier Consul gouverneraient leur siége par intérim.

Monsignor Spina n'admettait donc l'idée de la composition d'un nouveau

clergé, pris dans toutes les classes de prêtres, et dans tous les

partis, que pour les siéges vacants. Encore ne voulait-il pas que les

constitutionnels y eussent part, à moins qu'ils ne fissent l'une de

ces rétractations solennelles, qui pour Rome sont un triomphe, et un

dédommagement du pardon qu'elle accorde.

Quant à la nomination des évêques par le chef de la République, et à

leur institution par le Pape, il y avait peu de difficulté. On partait

naturellement du principe, que le nouveau gouvernement aurait en cour

de Rome toutes les prérogatives de l'ancien, et que le Premier Consul

représenterait en tout les rois de France. Dès lors la nomination des

évêques devait lui appartenir. Cependant la charge de Premier Consul,

au moins pour le moment, était élective; le général Bonaparte,

actuellement revêtu de cette charge, était Catholique, mais ses

successeurs pourraient ne pas l'être; et on n'admettait pas à Rome

qu'un prince protestant pût nommer des évêques. Monsignor Spina

demandait que cette exception fût prévue.

On était d'accord sur les curés. L'évêque devait les nommer, en les

faisant agréer par l'autorité civile.

La promesse de soumission aux lois était admise, sauf la rédaction.

La consécration par le Pape, de la vente des biens d'églises, coûtait

beaucoup au négociateur romain. Il reconnaissait bien l'impossibilité

absolue de revenir sur ces ventes; mais il demandait qu'on épargnât au

Saint-Siége une déclaration, qui pourrait impliquer l'approbation

morale de ce qui s'était passé à cet égard. Il concédait une

renonciation à toute recherche ultérieure, en refusant la

reconnaissance formelle du droit d'aliénation. Ces biens, disait

monsignor Spina, appelés _vota fidelium_, _patrimonium pauperum_,

_sacrificia peccatorum_, ces biens, l'Église elle-même n'aurait pas le

droit de les aliéner. Cependant elle peut renoncer à en faire

poursuivre le recouvrement. En revanche il demandait la restitution

des domaines non encore aliénés, et la faculté accordée aux mourants

de tester en faveur des établissements religieux, ce qui impliquait le

renouvellement des biens de main-morte, et recommençait l'ancien ordre

de choses, c'est-à-dire un clergé propriétaire.

Enfin, le pardon accordé aux prêtres mariés, et leur réconciliation

avec l'Église, était une affaire d'indulgence, facile de la part de la

cour de Rome, qui est toujours disposée à pardonner, quand la faute

est reconnue par celui qui l'a commise. Elle exceptait toutefois du

pardon deux classes de prêtres, les anciens religieux qui avaient fait

certains voeux, et les prélats. Ce n'était pas une manière de

concilier au Saint-Siége la bonne volonté du ministre des affaires

étrangères, M. de Talleyrand.

Ces prétentions de la cour de Rome, bien qu'elles n'impliquassent pas

une véritable impossibilité de s'entendre avec le gouvernement

français, laissaient apercevoir néanmoins de graves dissentiments.

[En marge: Persévérance du Premier Consul dans ses idées.]

Le Premier Consul en éprouvait, et en témoignait une vive impatience.

Il avait vu plusieurs fois monsignor Spina, et lui avait déclaré lui

même qu'il ne se départirait jamais du principe fondamental de son

projet, qui consistait à faire table rase, à composer une nouvelle

circonscription et un nouveau clergé, à déposer les anciens

titulaires, à prendre leurs successeurs dans toutes les classes de

prêtres. Il lui avait dit que la fusion des hommes honnêtes et sages

de tous les partis, était son principe de gouvernement, qu'il

appliquerait ce principe à l'Église comme à l'État, que c'était pour

lui le seul moyen de terminer les troubles de la France, et qu'il y

persisterait invariablement.

[En marge: Efforts de l'abbé Bernier pour amener à bien la négociation

entreprise avec le Saint-Siége.]

L'abbé Bernier, qui, à l'ambition très-avouable d'être le principal

instrument du rétablissement de la religion, joignait un sincère amour

du bien, adressait à monsignor Spina les plus vives instances pour

lever les difficultés qu'on opposait, de la part de la cour de Rome,

au projet du Premier Consul. Déclarer, disait-il, la religion

catholique _religion de l'État_, était impossible, contraire aux idées

reçues en France, et ne serait jamais admis, par le Tribunat et le

Corps Législatif, dans la rédaction d'une loi. On pouvait, suivant

lui, remplacer cette déclaration par la mention d'un fait, c'est que

la religion catholique était la religion de la majorité des Français.

La mention de ce fait était aussi utile que la déclaration désirée.

Insister sur une chose impossible, plutôt d'orgueil que de principe,

c'était compromettre le véritable intérêt de l'Église. Le Premier

Consul pourrait assister de sa personne aux cérémonies solennelles du

culte, et c'était un grand acte que la présence à ces cérémonies d'un

homme tel que lui; mais il fallait renoncer à lui demander certaines

pratiques, comme la confession ou la communion, qui dépassaient la

mesure dans laquelle il convenait de se renfermer avec le public

français. Il fallait ramener les esprits, ne pas les choquer, surtout

ne pas leur donner à rire. La demande de leur démission, adressée aux

anciens titulaires, était toute simple; elle était la conséquence de

la démarche qu'ils avaient faite envers Pie VI en 1790. À cette

époque, les prélats français, afin de paraître résister dans l'intérêt

de la foi, non dans leur intérêt particulier, avaient déclaré qu'ils

acceptaient le Pape pour arbitre, et qu'ils remettaient leurs siéges

dans ses mains; que s'il croyait devoir en faire l'abandon en faveur

de la Constitution civile, ils se soumettraient. Il n'y avait donc

aujourd'hui qu'à les prendre au mot, et à exiger l'accomplissement de

cette offre solennelle. Si quelques-uns d'entre eux, par des motifs

personnels, empêchaient un aussi grand bien que la restauration du

culte en France, il fallait ne plus les regarder comme titulaires, et

les considérer comme démissionnaires depuis 1790. L'abbé Bernier

ajoutait qu'il y avait un exemple de ce genre dans l'Église, c'était

la résignation en masse des trois cents évêques d'Afrique, consentie

pour mettre fin au schisme des Donatistes. Il est vrai qu'on ne les

avait pas déposés. Quant aux nouveaux choix à faire, il fallait

concéder le principe de la fusion au Premier Consul. Ce principe, le

Premier Consul l'appliquerait surtout au profit des prêtres

_insermentés_; il choisirait deux ou trois constitutionnels,

uniquement pour l'exemple, mais en masse il n'appellerait que des

orthodoxes. Le négociateur français s'avançait ici pour son propre

compte, plus qu'il n'aurait dû. Il est vrai que le Premier Consul

estimait peu les évêques constitutionnels, qui étaient pour la plupart

des jansénistes étroits ou des déclamateurs de clubs; il est vrai

qu'il n'estimait dans ce clergé que les simples prêtres, lesquels, en

général, avaient prêté serment par soumission aux lois, par désir de

continuer leur saint ministère, et n'avaient pas profité de

l'agitation du temps pour s'élever dans la hiérarchie sacerdotale.

Néanmoins, s'il avait peu de considération pour les évêques

constitutionnels, il tenait à son principe de fusion, et ne faisait

pas aussi bon marché, que semblait l'annoncer l'abbé Bernier, des

droits du clergé _assermenté_. Mais l'abbé Bernier le disait ainsi

pour faire réussir la négociation. Quant à la nomination des évêques

par le Premier Consul, il fallait, suivant l'abbé Bernier, passer

par-dessus une difficulté fort éloignée, fort improbable, celle

d'avoir un jour un Premier Consul protestant. Ce n'était pas la peine,

suivant lui, de regarder à un avenir si peu vraisemblable.

Relativement aux biens du clergé, il fallait se hâter de s'entendre

sur la rédaction, puisqu'on était d'accord sur le principe.

Relativement à la restitution des biens non vendus, et aux donations

testamentaires en biens fonds, elles étaient inconciliables avec les

principes politiques aujourd'hui reconnus en France, principes

absolument contraires aux biens de main-morte. On devait se contenter

à cet égard d'une concession, celle de donations constituées en rentes

sur l'État.

Le temps, disait enfin l'abbé Bernier, le temps était venu de

conclure, car le Premier Consul commençait à être mécontent. Il

croyait que le Pape n'avait pas la force de rompre avec le parti

émigré, pour se donner tout à fait à la France. Il finirait par

renoncer au bien dont il avait eu d'abord la pensée, et, sans

persécuter les prêtres, les livrant à eux-mêmes, il laisserait

l'Église devenir en France ce qu'elle pourrait, sans compter qu'il

tiendrait en Italie une conduite hostile à la cour de Rome. C'était,

suivant l'abbé Bernier, c'était avoir perdu tout discernement, que de

ne pas profiter des dispositions d'un si grand homme, seul capable de

sauver la religion. Lui aussi avait de grandes difficultés à vaincre

à l'égard du parti révolutionnaire; et, loin de le contrarier, on

devait l'aider à surmonter ces difficultés, en lui faisant les

concessions dont il avait besoin pour regagner les esprits, peu

disposés en France en faveur du culte catholique.

Monsignor Spina commençait à être fort embarrassé. Il était croyant,

et plus avide encore que croyant. Demandant sans cesse de l'argent à

sa cour, son voeu le plus ardent était de la rendre riche et prodigue

comme jadis. Mais le peu de succès de ses insinuations relativement

aux provinces perdues le décourageait singulièrement. Il s'apercevait

que le Premier Consul, aussi rusé que les prêtres italiens, ne voulait

pas s'expliquer avec des gens qui ne s'expliquaient pas eux-mêmes. Il

voyait en outre toutes les cours pour ainsi dire à ses pieds; il

voyait le négociateur russe, M. de Kalitscheff, qui avait voulu

protéger si insolemment les petits princes d'Italie, molesté et parti,

toute l'Allemagne dépendante de la France pour le partage des

indemnités territoriales, le Portugal soumis, et l'Angleterre

elle-même amenée à la paix par la fatigue. En présence d'un tel état

de choses, il était convaincu qu'il n'y avait plus d'autre ressource

que de se soumettre, et d'attendre ce qu'on désirait de la seule

volonté du Premier Consul. Disposé à céder, monsignor Spina n'osait

pas toutefois adhérer aux conditions si absolues que le cabinet

français avait posées avec la résolution évidente de ne pas s'en

départir, parce qu'elles étaient établies d'après les nécessités

impérieuses de la situation.

[En marge: Avril 1801.]

[En marge: Le Premier Consul pour en finir, rédige un projet de

Concordat, et l'envoie à Rome.]

Le Premier Consul, avec sa vigueur accoutumée, tira d'embarras le

négociateur romain. C'était le moment, déjà décrit plus haut, où

toutes les négociations marchaient à la fois, notamment avec

l'Angleterre. Pensant avec une sorte de joie à l'effet prodigieux

d'une paix générale, qui comprendrait jusqu'à l'Église elle-même, il

voulut en finir par une marche prompte et décidée. Il fit rédiger un

projet de Concordat pour l'offrir définitivement à monsignor Spina.

C'étaient deux ecclésiastiques sortis des ordres, M. de Talleyrand et

M. d'Hauterive, qui, dans les bureaux des affaires étrangères, se

mêlaient de cette question. Heureusement, entre eux et monsignor

Spina, se trouvait l'habile et orthodoxe Bernier. Le projet écrit par

M. d'Hauterive, revu par l'abbé Bernier, était simple, clair, absolu.

Il contenait, rédigé en style de loi, tout ce qu'avait proposé la

légation française. Ce projet fut présenté à monsignor Spina, qui en

fut fort troublé, et qui offrit de l'envoyer à sa cour, mais déclara

ne pouvoir le signer lui-même.--Pourquoi, lui dit-on, refusez-vous de

le signer? Serait-ce que vous n'avez pas de pouvoirs? Alors que

faites-vous à Paris depuis six mois? Pourquoi affectez-vous un rôle de

négociateur, que vous ne pouvez pas remplir jusqu'à son terme

nécessaire, c'est-à-dire à une conclusion? Ou bien trouvez-vous le

projet inadmissible? Alors osez le déclarer; et le cabinet français,

qui ne peut accorder d'autres conditions, cessera de négocier avec

vous. Il rompra ou ne rompra pas avec le Saint-Siége; mais il en

finira avec monsignor Spina.--

L'astucieux prélat ne savait que répondre. Il affirma qu'il avait des

pouvoirs. N'osant pas avouer qu'il jugeait les propositions françaises

inadmissibles, il allégua qu'en matière de religion, le Pape, entouré

des cardinaux, pouvait seul accepter un traité. Et en conséquence il

renouvela l'offre d'envoyer le projet du Premier Consul à Sa

Sainteté.--Soit, lui dit-on; mais déclarez du moins en l'envoyant que

vous l'approuvez.--Monsignor Spina se refusa encore à toute formule

approbative, et répondit qu'il adresserait ses instances au

Saint-Père, pour l'adoption d'un traité qui devait opérer en France le

rétablissement de la foi catholique.

On fit partir un courrier pour Rome avec le projet de Concordat, et

avec ordre à M. de Cacault, ambassadeur de France auprès du

Saint-Siége, de le soumettre à l'acceptation immédiate et définitive

du Pape. Ce courrier était porteur d'un présent qui devait causer une

grande joie en Italie, c'était la fameuse Vierge en bois de

Notre-Dame-de-Lorette, enlevée du temps du Directoire à Lorette même,

et déposée depuis à la Bibliothèque nationale de Paris, comme un objet

de curiosité. Le Premier Consul savait que, pour beaucoup de croyants

sincères et irritables, c'était un sujet de scandale que le dépôt

d'une telle relique à la Bibliothèque royale, et il fit précéder le

Concordat de cette restitution pieuse.

[En marge: Accueil fait par le Pape au projet de Concordat.]

Ce présent fut accueilli dans la Romagne avec une joie difficile à

comprendre en France. Le Pape reçut le Concordat mieux qu'on ne

l'espérait. Ce digne pontife, préoccupé des intérêts de la foi plus

que de ses intérêts temporels, ne voyait dans le projet rien

d'absolument inadmissible, et croyait qu'avec quelques changements de

rédaction il arriverait à satisfaire le Premier Consul, ce qu'il

regardait comme très-important; car le rétablissement de la religion

en France était à ses yeux la plus grande, la plus essentielle des

affaires de l'Église.

Il désigna les trois cardinaux Cavandini, Antonelli et Gerdil, pour

faire un premier examen du projet envoyé de Paris. Les cardinaux

Antonelli et Gerdil passaient pour les deux plus savants personnages

de l'Église. Le cardinal Gerdil était même devenu Français, car il

appartenait par sa naissance à la Savoie. On leur enjoignit à tous

trois de se hâter. Le premier examen terminé, ils durent faire leur

rapport à une congrégation de douze cardinaux, choisis parmi ceux qui

se trouvaient à Rome, et qui comprenaient le mieux les intérêts de

l'Église romaine. On leur fit promettre le secret sur les saints

Évangiles. Le Pape, craignant les menées, les cris des émigrés

français, cherchait à soustraire la décision du sacré collége à toute

influence de parti. De son côté donc, les efforts furent d'une

parfaite sincérité. Il avait auprès de lui un ministre français

entièrement de son goût: c'était M. de Cacault, homme de coeur et

d'esprit, partagé entre les souvenirs du dix-huitième siècle, auquel

il appartenait par son âge et son éducation, et les sentiments que

Rome inspire à tous ceux qui vivent au milieu de sa grandeur ruinée,

et de ses pompes religieuses. En partant de Paris, M. de Cacault

avait demandé au Premier Consul ses instructions. Celui-ci lui avait

répondu par ce mot superbe: Traitez le Pape comme s'il avait deux cent

mille soldats.--M. de Cacault aimait Pie VII et le général Bonaparte,

et, par ses rapports bienveillants, les disposait à s'aimer l'un

l'autre.--Fiez-vous au Premier Consul, disait-il sans cesse au Pape;

il arrangera vos affaires. Mais faites ce qu'il vous demande, car il a

besoin de ce qu'il vous demande pour réussir.--Il disait au Premier

Consul: Prenez un peu de patience. Le Pape est le plus saint, le plus

attachant des hommes. Il veut vous satisfaire, mais donnez-lui-en le

temps. Il faut habituer son esprit et celui des cardinaux, aux

propositions absolues que vous envoyez ici. On est à Rome plus croyant

que vous ne le pensez. Il faut mener cette cour avec douceur. Si nous

la brusquons, nous lui ferons perdre la tête. Elle se jettera dans une

résolution de martyre, comme la seule ressource de sa situation.--Ces

sages conseils tempéraient l'impétuosité du Premier Consul, et le

disposaient à souffrir patiemment le méticuleux examen de la cour de

Rome.

Enfin, quand le travail fut achevé, le Pape et le cardinal Consalvi

eurent plusieurs entretiens avec M. de Cacault. Ils lui communiquèrent

le projet romain. M. de Cacault, le trouvant trop distant du projet

français, fit des efforts réitérés pour obtenir des modifications. Il

fallut recourir une seconde fois à la congrégation des douze

cardinaux, ce qui prit encore beaucoup de temps, de manière que, sans

obtenir de notables résultats, M. de Cacault contribua lui-même à

faire perdre un mois entier. Enfin, on se mit d'accord autant que

possible, et on aboutit à un projet, dont les différences avec le

projet du Premier Consul étaient les suivantes.

[En marge: Contre-projet de Concordat envoyé par la cour de Rome au

Premier Consul.]

La religion catholique serait déclarée en France _religion de l'État_;

les Consuls la pratiqueraient publiquement; il y aurait une nouvelle

circonscription diocésaine, et seulement soixante siéges, comme le

voulait le Premier Consul. Le Pape s'adresserait aux anciens

titulaires pour leur demander leur renonciation volontaire, en

s'autorisant de l'offre de démission par eux faite à Pie VI en 1790.

Il était probable qu'un très-grand nombre la donneraient, et alors les

siéges vacants par mort ou par démission fourniraient au gouvernement

français une ample liste de nominations à faire. Quant à ceux qui la

refuseraient, le Pape prendrait les mesures convenables, pour que

l'administration de leurs siéges ne restât pas dans leurs mains.

[En marge: Mai 1801.]

L'excellent pontife disait au Premier Consul, dans une lettre

touchante qu'il lui adressait: Dispensez-moi de déclarer publiquement,

que je destituerai de vieux prélats, qui ont souffert de cruelles

persécutions pour la cause de l'Église. D'abord, mon droit est

douteux; secondement, il m'en coûte de traiter ainsi des ministres de

l'autel, malheureux et exilés. Que répondriez-vous à ceux qui vous

demanderaient de sacrifier ces généraux dont vous êtes entouré, et

dont le dévouement vous a rendu tant de fois victorieux?... Le

résultat que vous désirez obtenir sera le même au fond, car la plupart

des siéges, par mort ou par démission, deviendront vacants. Vous les

remplirez, et, quant au petit nombre de ceux qui resteront occupés,

par suite de quelques refus de démission, nous n'y nommerons pas

encore de titulaires; mais nous les ferons administrer par des

vicaires, dignes de votre confiance et de la nôtre.--

Sur les autres points, le projet romain était à peu près conforme au

projet français. Il accordait les nominations au Premier Consul, sauf

le cas où le Premier Consul serait protestant; il contenait la

consécration des ventes nationales, mais en persistant à demander

qu'on put faire au clergé des dons testamentaires en biens-fonds; il

concédait aux prêtres mariés les indulgences de l'Église.

Évidemment, la difficulté la plus sérieuse était la déposition des

anciens évêques qui refuseraient leur démission. Un tel sacrifice

coûtait au Pape, car c'était immoler aux pieds mêmes du Premier Consul

l'ancien clergé français. Cependant cette immolation était

indispensable, pour que le Premier Consul pût supprimer à son tour le

clergé constitutionnel, et des divers clergés n'en faire qu'un seul,

composé des sujets estimables de toutes les sectes. C'était l'une de

ces occasions, où, dans tous les siècles, la papauté n'avait pas

hésité à prendre de grandes résolutions pour sauver l'Église. Mais, au

moment de se résoudre, l'âme bienveillante et timorée du pontife était

en proie aux plus douloureuses perplexités.

[En marge: Démarche du Premier Consul pour terminer les hésitations de

la cour de Rome.]

Tandis que l'on employait ainsi le temps à Rome, soit en conférences

des cardinaux entre eux, soit en conférences de la secrétairerie

d'État avec M. de Cacault, le Premier Consul à Paris avait perdu

patience. Il commençait à craindre que la cour de Rome ne fût en

intrigue, ou avec les émigrés, ou avec les cours étrangères,

l'Autriche notamment. À sa défiance naturelle, se joignaient les

suggestions des ennemis de la religion, qui cherchaient à lui

persuader qu'on le trompait, et que lui, si pénétrant, si habile,

était dupe de la finesse italienne. Il était peu disposé à croire

qu'on pût être plus fin que lui, mais il voulut cependant jeter la

sonde dans cette mer qu'on lui disait si profonde, et, le jour même

(13 mai), où le courrier porteur des dépêches du Saint-Siége quittait

Rome, il fit à Paris une démarche menaçante.

Il manda l'abbé Bernier, monsignor Spina, et M. de Talleyrand à la

Malmaison.--Il leur déclara qu'il n'avait plus confiance dans les

dispositions de la cour de Rome; que chez elle le désir de ménager les

émigrés l'emportait évidemment sur le désir de se réconcilier avec la

France, et l'intérêt de parti sur l'intérêt de la religion; qu'il

n'entendait pas que l'on consultât des cours ennemies, et peut-être

même les chefs de l'émigration, pour savoir si on traiterait avec la

République française; que l'Église, pouvant recevoir de lui d'immenses

bienfaits, devait les accepter ou les refuser sur-le-champ, et ne pas

retarder le bien des peuples, par d'inutiles hésitations, ou par des

consultations plus déplacées encore; qu'il se passerait du

Saint-Siége, puisqu'on ne voulait pas le seconder; que sans doute il

ne rendrait pas à l'Église les jours de la persécution, mais qu'il

livrerait les prêtres à eux-mêmes, en se bornant à châtier les

turbulents, et en laissant les autres vivre comme ils pourraient;

qu'il se considérerait, relativement à la cour romaine, comme libre

envers elle de tout engagement, même des engagements contenus dans le

traité de Tolentino, puisque, de fait, ce traité avait disparu le jour

de la guerre déclarée entre Pie VII et le Directoire. En disant ces

paroles, le ton du Premier Consul était froid, positif, atterrant. Il

fit entendre, par les développements ajoutés à cette déclaration, que

sa confiance dans le Saint-Père était toujours la même, mais qu'il

imputait les lenteurs qui le blessaient, au cardinal Consaivi et à

l'entourage du Pape.

[En marge: Ordre à M. de Cacault de quitter Rome sous cinq jours, si

le projet de Concordat n'est pas accepté.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 03 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 16 / 39 段