Quant à l'idée de pousser la France au protestantisme, elle paraissait

au Premier Consul plus que ridicule, elle lui paraissait odieuse.

D'abord il croyait qu'il n'y réussirait pas davantage. On s'imaginait

à tort, suivant lui, qu'en France on pouvait tout ce qu'on voulait.

C'était une erreur peu honorable pour ceux qui la commettaient, car

ils supposaient la France sans conscience et sans opinion. Il ferait,

disait-on, tout ce qu'il voudrait; oui, répondait-il, mais dans le

sens des besoins, vrais et sentis de la France. Elle était dans un

trouble profond, et il lui avait apporté le calme le plus parfait; il

l'avait trouvée en proie à des anarchistes, qui commençaient même à

ne plus savoir la défendre contre l'étranger, et il avait dispersé ces

anarchistes, rétabli l'ordre, renvoyé loin des frontières les

Autrichiens et les Russes, donné la paix dont on était avide; il avait

fait cesser, en un mot, les scandales d'un gouvernement faible et

dissolu: était-il bien étonnant qu'on lui laissât faire de telles

choses? Et encore, tout récemment, les opposants du Tribunat avaient

voulu lui refuser le moyen de purger les grandes routes des brigands

qui les infestaient! Et on prétendait après cela qu'il pourrait tout

ce qui lui plairait! C'était une erreur. Il pouvait ce qui était dans

le sens des besoins et des opinions régnant dans le moment en France,

mais pas davantage. Il le pouvait mieux, plus puissamment qu'un autre,

mais il ne pourrait rien contre le mouvement actuel des esprits. Ce

mouvement portait vers le rétablissement de toutes les choses

essentielles dans une société: la religion était la première. Je suis

bien puissant aujourd'hui, s'écriait le Premier Consul; eh bien! si je

voulais changer la vieille religion de la France, elle se dresserait

contre moi, et me vaincrait. Savez-vous quand le pays était hostile à

la religion catholique? C'est quand le gouvernement, d'accord avec

elle, brûlait des livres, envoyait à la roue Calas et Labarre; mais,

soyez-en sûrs, si je me faisais l'ennemi de la religion, tout le pays

se mettrait avec elle. Je changerais les indifférents en croyants, en

catholiques sincères. Je serais un peu moins raillé peut-être en

voulant pousser au protestantisme qu'en voulant me faire le

patriarche d'une Église gallicane, mais je deviendrais bientôt l'objet

de la haine publique. Est-ce que le protestantisme est la vieille

religion de la France? Est-ce qu'il est la religion qui, après de

longues guerres civiles, après mille combats, l'a définitivement

emporté comme plus conforme aux moeurs, au génie de notre nation? Ne

voit-on pas ce qu'il y a de violent à vouloir se mettre à la place

d'un peuple, pour lui créer des goûts, des habitudes, des souvenirs

même qu'il n'a pas? Le principal charme d'une religion, c'est celui

des souvenirs. Pour moi, disait un jour le Premier Consul à l'un de

ses interlocuteurs, je n'entends jamais à la Malmaison la cloche du

village voisin, sans être ému; et qui pourrait être ému en France,

dans ces prêches où personne n'est allé dans son enfance, et dont

l'aspect froid et sévère convient si peu aux moeurs de notre nation?

On croit peut-être que c'est un avantage de ne pas dépendre d'un chef

étranger. On se trompe. Il faut un chef partout, en toutes choses. Il

n'y a pas une plus admirable institution que celle qui maintient

l'unité de la foi, et prévient, autant du moins qu'il est possible,

les querelles religieuses. Il n'y a rien de plus odieux qu'une foule

de sectes se disputant, s'invectivant, se combattant à main armée si

elles sont dans leur première chaleur, ou, si elles ont pris

l'habitude de vivre à côté les unes des autres, se regardant d'un oeil

jaloux, formant dans l'État des coteries qui se soutiennent, poussent

leurs sujets, écartent ceux des sectes rivales, et donnent au

gouvernement des embarras de toute espèce. Les querelles de sectes

sont les plus insupportables que l'on connaisse. La dispute est le

propre de la science; elle l'anime, la soutient, la conduit aux

découvertes. La dispute en fait de religion, à quoi conduit-elle,

sinon à l'incertitude, à la ruine de toute croyance? D'ailleurs,

lorsque l'activité des esprits se dirige vers les controverses

théologiques, ces controverses sont tellement absorbantes, qu'elles

détournent la pensée de l'homme de toutes les recherches utiles. On

rencontre rarement ensemble une grande controverse théologique, et de

grands travaux de l'esprit. Les querelles religieuses sont ou cruelles

et sanguinaires, ou sèches, stériles, amères: il n'y en a pas de plus

odieuses. L'examen en fait de science, la foi en matière de religion,

voilà le vrai, l'utile. L'institution qui maintient l'unité de la foi,

c'est-à-dire le Pape, gardien de l'unité catholique, est une

institution admirable. On reproche à ce chef d'être un souverain

étranger. Ce chef est étranger, en effet, et il faut en remercier le

ciel. Quoi! dans le même pays, se figure-t-on une autorité pareille à

côté du gouvernement de l'État? Réunie au gouvernement, cette autorité

deviendrait le despotisme des sultans; séparée, hostile peut-être,

elle produirait une rivalité affreuse, intolérable. Le Pape est hors

de Paris, et cela est bien; il n'est ni à Madrid ni à Vienne, et c'est

pourquoi nous supportons son autorité spirituelle. À Vienne, à Madrid,

on est fondé à en dire autant. Croit-on que, s'il était à Paris, les

Viennois, les Espagnols, consentiraient à recevoir ses décisions? On

est donc trop heureux qu'il réside hors de chez soi, et qu'en

résidant hors de chez soi, il ne réside pas chez des rivaux, qu'il

habite dans cette vieille Rome, loin de la main des empereurs

d'Allemagne, loin de celle des rois de France ou des rois d'Espagne,

tenant la balance entre les souverains catholiques, penchant toujours

un peu vers le plus fort, et se relevant bientôt si le plus fort

devient oppresseur. Ce sont les siècles qui ont fait cela, et ils

l'ont bien fait. Pour le gouvernement des âmes, c'est la meilleure, la

plus bienfaisante institution qu'on puisse imaginer. Je ne soutiens

pas ces choses, ajoutait le Premier Consul, par entêtement de dévot,

mais par raison. Tenez, disait-il un jour à Monge, celui des savants

de cette époque qu'il aimait le plus, et qu'il avait sans cesse auprès

de lui, tenez, ma religion, à moi, est bien simple. Je regarde cet

univers si vaste, si compliqué, si magnifique, et je me dis qu'il ne

peut être le produit du hasard, mais l'oeuvre quelconque d'un être

inconnu, tout-puissant, supérieur à l'homme autant que l'univers est

supérieur à nos plus belles machines. Cherchez, Monge, aidez-vous de

vos amis, les mathématiciens et les philosophes, vous ne trouverez pas

une raison plus forte, plus décisive, et, quoi que vous fassiez pour

la combattre, vous ne l'infirmerez pas. Mais cette vérité est trop

succincte pour l'homme; il veut savoir sur lui-même, sur son avenir,

une foule de secrets que l'univers ne dit pas. Souffrez que la

religion lui dise tout ce qu'il éprouve le besoin de savoir, et

respectez ce qu'elle aura dit. Il est vrai que ce qu'une religion

avance, d'autres le nient. Quant à moi, je conclus autrement que M.

de Volney. De ce qu'il y a des religions différentes, qui

naturellement se contredisent, il conclut contre toutes; il prétend

qu'elles sont toutes mauvaises. Moi, je les trouverais plutôt toutes

bonnes, car toutes au fond disent la même chose. Elles n'ont tort que

lorsqu'elles veulent se proscrire: mais c'est là ce qu'il faut

empêcher par de bonnes lois. La religion catholique est celle de notre

patrie, celle dans laquelle nous sommes nés; elle a un gouvernement

profondément conçu, qui empêche les disputes, autant qu'il est

possible de les empêcher avec l'esprit disputeur des hommes; ce

gouvernement est hors de Paris, il faut nous en applaudir; il n'est

pas à Vienne, il n'est pas à Madrid, il est à Rome, c'est pourquoi il

est acceptable. Si, après l'institution de la papauté, il y a quelque

chose d'aussi parfait, ce sont les rapports avec le Saint-Siége de

l'Église gallicane, soumise et indépendante tout à la fois: soumise

dans les matières de foi, indépendante quant à la police des cultes.

L'unité catholique et les articles de Bossuet, voilà le vrai régime

religieux; c'est celui qu'il faut rétablir. Quant au protestantisme,

il a droit à la protection la plus ferme du gouvernement; ceux qui le

professent ont un droit absolu au partage égal des avantages sociaux;

mais il n'est pas la religion de la France. Les siècles en ont décidé.

En proposant au gouvernement de le faire prévaloir, on propose une

violence et une impossibilité. D'ailleurs, qu'y a-t-il de plus hideux

que le schisme? qu'y a-t-il de plus affaiblissant pour une nation?

Quelle est de toutes les guerres civiles celle qui entre le plus

profondément dans les coeurs, qui trouble plus douloureusement les

familles? c'est la guerre religieuse. Il nous faut la finir. La paix

avec l'Europe est faite; maintenons-la tant que nous pourrons; mais la

paix religieuse est la plus urgente de toutes. Celle-là conclue, nous

n'avons plus rien à craindre. Il est douteux que l'Europe nous laisse

tranquilles bien long-temps, ni qu'elle nous souffre toujours aussi

puissants que nous le sommes; mais, quand la France sera unie comme un

seul homme, quand les Vendéens, les Bretons, marcheront dans nos

armées avec les Bourguignons, les Lorrains, les Franc-Comtois, nous

n'aurons plus à craindre l'Europe, fût-elle tout entière réunie contre

nous.

C'étaient là les discours que le Premier Consul tenait sans cesse à

ses conseillers intimes, à MM. Cambacérès et Lebrun, qui partageaient

son avis, à MM. de Talleyrand, Fouché, Roederer, qui ne le

partageaient pas, à une foule de membres du Conseil d'État, du Corps

Législatif, qui en général étaient dans d'autres idées. Il y mettait

une chaleur, une constance sans égales. Il ne voyait rien de plus

utile, de plus urgent que de finir les divisions religieuses, et s'y

appliquait avec cette ardeur qu'il apportait dans les choses regardées

par lui comme capitales.

Il avait arrêté son plan, qui était simple, sagement conçu, et qui a

réussi à terminer les divisions religieuses de la France; car les

disputes malheureuses que le Premier Consul devenu empereur, eut plus

tard avec la cour de Rome, se passèrent entre lui, le Pape, les

évêques, et n'altérèrent jamais la paix religieuse rétablie parmi les

populations. On ne vit plus renaître, même quand le Pape fut

prisonnier à Fontainebleau, deux cultes, deux clergés, deux classes de

fidèles.

[En marge: Plan du Premier Consul pour le rétablissement du culte

catholique.]

Le Premier Consul forma le projet de réconcilier la République

française et l'Église romaine, en traitant avec le Saint-Siége sur la

base même des principes posés par la Révolution. Plus de clergé

constitué en pouvoir politique, plus de clergé propriétaire, c'était

chose impossible en 1800: un clergé uniquement voué aux fonctions du

culte, salarié par le gouvernement, nommé par lui, confirmé par le

Pape: une circonscription nouvelle des diocèses, qui comprendrait

soixante siéges au lieu de cent cinquante-huit, existant jadis sur le

territoire de l'ancienne et de la nouvelle France: la police des

cultes déférée à l'autorité civile, la juridiction sur le clergé au

Conseil d'État, en place des parlements abolis: tel était le plan du

Premier Consul. C'était la constitution civile décrétée en 1790, avec

les modifications qui pouvaient la rendre acceptable à Rome,

c'est-à-dire avec des évêques nommés par le gouvernement, et institués

par le Pape, au lieu d'évêques élus par les fidèles, avec une promesse

générale de soumission aux lois, au lieu d'un serment à telle ou telle

institution religieuse, serment qui avait servi de prétexte aux

prêtres malveillants ou timorés pour élever des cas de conscience;

c'était, en un mot, la véritable réforme du culte, la réforme à

laquelle la Révolution aurait dû se borner, pour la rendre

supportable au Pape, condition qu'il ne fallait pas mépriser, car tout

établissement religieux était impossible sans un accord sincère avec

Rome.

On a dit[10] qu'il y manquait quelque chose de capital: c'était

d'exiger que les évêques nommés par le pouvoir civil, fussent acceptés

bon gré mal gré par le Pape. Dans ce cas, le gouvernement spirituel de

Rome eût été gravement infirmé, et c'est ce qu'il ne fallait pas

vouloir. Le pouvoir civil, en nommant un évêque, désigne le sujet

auquel il reconnaît, avec les qualités morales d'un pasteur, les

qualités politiques d'un bon citoyen, qui respecte et fera respecter

les lois du pays. C'est au Pape à dire si, dans ce sujet, il reconnaît

le prêtre orthodoxe, qui enseignera les vraies doctrines de l'Église

catholique. Vouloir fixer un délai de quelques mois, après lequel

l'institution du Pape aurait été considérée comme accordée, c'eût été

forcer l'institution même, enlever au Pape son autorité spirituelle,

et renouveler pas moins que la mémorable et terrible querelle des

investitures. En fait de religion, il y a deux autorités: l'autorité

civile du pays dans lequel le culte s'exerce, chargée de veiller au

maintien des lois et des pouvoirs établis: l'autorité spirituelle du

Saint-Siége, chargée de veiller au maintien de l'unité de croyance. Il

faut que toutes deux concourent dans la composition du clergé.

L'autorité religieuse du Saint-Siége refuse quelquefois, il est vrai,

l'institution aux évêques choisis; elle se sert de ce moyen pour

violenter le gouvernement temporel. Cela s'est vu en effet, et c'est

un abus, mais passager, mais inévitable. L'autorité civile aussi peut

faillir, et cela s'est vu sous Napoléon même, ce restaurateur si

éclairé, si courageux, de l'ancienne Église catholique.

[Note 10: L'abbé de Pradt, dans _les Quatre Concordats_.]

[En marge: Système du Premier Consul pour passer de l'ancien état au

nouveau.]

[En marge: Il veut la suppression des anciens siéges, et la déposition

par le Pape des titulaires de ces siéges.]

Le plan du Premier Consul ne laissait donc rien à désirer pour

l'établissement définitif du culte; mais il fallait s'occuper de la

transition, c'est-à-dire du passage de l'état présent à l'état

prochain, qu'on voulait créer. Comment faire à l'égard des siéges

existants? Comment s'entendre avec ces ecclésiastiques de toute

espèce, évêques ou simples prêtres, les uns _assermentés_ et attachés

à la Révolution, pratiquant publiquement le culte dans les églises,

les autres _insermentés_, émigrés ou rentrés, exerçant clandestinement

les fonctions de leur ministère, et la plupart hostiles? Le général

Bonaparte imagina un système, dont l'adoption était d'une immense

difficulté à Rome, car, depuis dix-huit siècles de durée, l'Église

n'avait jamais fait ce qu'on allait lui proposer. D'après ce système,

on devait abolir tous les diocèses existants. Pour cela, on

s'adresserait aux titulaires anciens qui vivaient encore, et le Pape

leur demanderait leur démission. S'ils la refusaient, il prononcerait

leur déposition; et, quand on aurait ainsi fait table rase, alors on

tracerait sur la carte de France soixante nouveaux diocèses, dont

quarante-cinq évêchés et quinze archevêchés. Pour les remplir, le

Premier Consul nommerait soixante prélats, pris indistinctement dans

les _assermentés_ ou _insermentés_, mais plutôt dans ces derniers, qui

étaient les plus nombreux, les plus considérés, les plus chers aux

fidèles. Il choisirait les uns et les autres parmi les ecclésiastiques

dignes de la confiance du gouvernement, respectables par leurs moeurs

et réconciliés avec la Révolution française. Ces prélats, nommés par

le Premier Consul, seraient institués par le Pape, et entreraient

sur-le-champ en fonctions, sous la surveillance de l'autorité civile

et du Conseil d'État.

Un salaire proportionné à leurs besoins leur serait alloué sur le

budget de l'État. Mais en retour le Pape reconnaîtrait comme valable

l'aliénation des biens de l'Église, interdirait les suggestions que

les prêtres se permettaient au lit des mourants, réconcilierait avec

Rome les ecclésiastiques mariés, aiderait, en un mot, le gouvernement

à mettre fin à toutes les calamités du temps.

Ce plan était complet, et, à quelques détails près, excellent pour le

présent comme pour l'avenir. Il réorganisait l'Église autant que

possible sur le même modèle que l'État; il procédait à l'égard des

individus par voie de fusion, en prenant, dans tous les partis, les

hommes sages, modérés, qui mettaient le bien public au-dessus de leur

entêtement révolutionnaire ou religieux. Mais on va voir à quel point

le bien est difficile à exécuter, même quand il est nécessaire, même

quand il est un besoin réel et pressant; car malheureusement, de ce

qu'il est un besoin, il n'en résulte pas qu'il soit une notion claire,

évidente, non susceptible de contestation.

[Illustration: Pie VII.]

À Paris, il y avait le parti des railleurs, des sectateurs encore

vivants de la philosophie du dix-huitième siècle, des anciens

jansénistes devenus prêtres constitutionnels, et enfin des généraux

imbus de préjugés vulgaires: c'était l'obstacle du côté de la France.

Mais à Rome, il y avait la fidélité aux précédents antiques, la

crainte de toucher au dogme en touchant à la discipline, des scrupules

religieux sincères ou affectés, surtout des ressentiments contre notre

Révolution, et en particulier une sorte de complaisance à l'égard du

parti royaliste français, composé d'émigrés, prêtres ou nobles, les

uns résidant à Rome, les autres correspondant avec elle, tous ennemis

passionnés de la France et du nouvel ordre de choses qui commençait à

s'y établir: c'était l'obstacle du côté du Saint-Siége.

Le Premier Consul persista dans son plan avec une fermeté, une

patience invincibles, pendant l'une des plus longues et des plus

difficiles négociations connues dans l'histoire de l'Église. Jamais

les pouvoirs temporel et spirituel ne s'étaient rencontrés en de plus

grandes circonstances, jamais ils n'avaient été plus dignement

représentés.

[En marge: Pie VII et le Premier Consul; leurs dispositions l'un pour

l'autre.]

Ce jeune homme si sensé, si profond dans ses vues, mais si impétueux

dans ses volontés, qui gouvernait la France, ce jeune homme, par un

singulier dessein de la Providence, se trouvait placé sur la scène du

monde, en présence d'un pontife d'une vertu rare, d'une physionomie et

d'un caractère angéliques, mais d'une ténacité capable de braver

jusqu'au martyre, lorsqu'il croyait compromis les intérêts de la foi

ou ceux de la cour romaine. Sa figure, vive et douce à la fois,

exprimait bien la sensibilité un peu exaltée de son âme. Âgé d'environ

soixante ans, faible de santé quoiqu'il ait vécu long-temps, portant

la tête inclinée, doué d'un regard fin et pénétrant, d'un langage

touchant et gracieux, il était le digne représentant, non plus de

cette religion impérieuse qui, sous Grégoire VII, commandait et

méritait de commander à l'Europe barbare, mais de cette religion

persécutée, qui, n'ayant plus dans ses mains les foudres de l'Église,

ne pouvait exercer sur les hommes d'autre puissance que celle d'une

douce persuasion.

Un attrait secret l'attachait au général Bonaparte. Ils s'étaient

rencontrés tous deux, comme nous l'avons dit ailleurs, pendant les

guerres d'Italie, et, au lieu de ces farouches guerriers vomis par la

Révolution française, qu'on dépeignait en Europe comme des

profanateurs de l'autel, comme des assassins des prêtres émigrés, Pie

VII, alors évêque d'Imola, avait trouvé un jeune homme plein de génie,

parlant comme lui la langue italienne, montrant les sentiments les

plus modérés, maintenant l'ordre, faisant respecter les temples, et,

loin de poursuivre les prêtres français, usant de son pouvoir pour

obliger les églises italiennes à les recevoir et à les nourrir.

Surpris et charmé, l'évêque d'Imola contint l'esprit insubordonné des

Italiens de son diocèse, et rendit au général Bonaparte les services

que son Église en avait reçus. L'impression produite par ces premières

relations ne s'effaça jamais du coeur du pontife, et influa sur toute

sa conduite envers le général devenu Consul et Empereur: preuve

frappante qu'en toutes choses, petites ou grandes, un bien n'est

jamais perdu. Plus tard, en effet, lorsque le conclave était assemblé

à Venise pour donner un successeur à Pie VI, mort prisonnier à

Valence, le souvenir des premiers actes du général de l'armée d'Italie

avait influé, d'une manière pour ainsi dire providentielle, sur le

choix du nouveau Pape.

On se souvient qu'au moment même où Pie VII était préféré par le

conclave, dans l'espérance de trouver en lui un conciliateur, qui

rapprocherait Rome de la France, et terminerait peut-être les maux de

l'Église, le Premier Consul gagnait la bataille de Marengo, devenait

du même coup maître de l'Italie, dominateur de l'Europe, et envoyait

un émissaire, le neveu de l'évêque de Verceil, pour annoncer ses

intentions au pontife récemment élu. Il lui faisait dire qu'en

attendant des arrangements ultérieurs, la paix entre la France et Rome

existerait de fait, sur le pied de traité de Tolentino, signé en 1797;

qu'il ne serait plus parlé de la République romaine inventée par le

Directoire, que le Saint-Siége serait rétabli et reconnu par les

Français, comme dans les temps anciens. Quant à la question de savoir

si on rendrait à l'Église les trois grandes provinces perdues,

Bologne, Ferrare, la Romagne, on n'en avait pas dit un mot. Mais le

Pape était replacé sûr son trône, il avait la paix. Le reste, il

l'abandonnait à la Providence. Le Premier Consul avait de plus ordonné

aux Napolitains d'évacuer les États romains, qu'ils avaient évacués

en effet, sauf les enclaves de Bénévent et Ponte-Corvo. En outre, dans

tous les mouvements de ses armées, autour de Naples et d'Otrante, le

Premier Consul avait prescrit de ménager les États romains. Il avait

même envoyé Murat, qui commandait l'armée française de la

Basse-Italie, s'agenouiller au pied du trône pontifical. Monsignor

Consalvi avait donc deviné juste, et il en était amplement récompensé,

car, arrivé à Rome, le Pape l'avait nommé cardinal secrétaire d'État,

premier ministre du Saint-Siége, poste qu'il a conservé pendant la

plus grande partie du pontificat de Pie VII.

C'est à la suite de ces événements, en quelque sorte miraculeux, que

le Pape, sur la demande du Premier Consul, avait envoyé à Paris

monsignor Spina, prêtre génois, fin, dévot, avide, pour traiter de

toutes les affaires tant politiques que religieuses. D'abord monsignor

Spina n'avait pris aucun titre officiel, tant le Saint-Père, malgré

son goût pour le général Bonaparte, malgré son désir ardent d'un

rapprochement, craignait d'avouer ses relations avec la République

française. Mais bientôt en voyant arriver à Paris, à la suite des

ministres de Prusse et d'Espagne qui s'y trouvaient déjà, ceux

d'Autriche, de Russie, de Bavière, de Naples, de toutes les cours

enfin, le Saint-Père n'hésita plus, et permit à monsignor Spina de

revêtir un caractère officiel, et d'avouer le but de sa mission. Le

parti émigré français poussa de grands cris, et fit d'inutiles efforts

pour empêcher, par ses remontrances, le rapprochement de l'Église

avec la France, sachant bien que si le moyen de la religion lui

manquait pour agiter les esprits, il perdrait bientôt la meilleure de

ses armes. Mais Pie VII, quoique chagriné, quelquefois même intimidé

par ces remontrances, se montra décidé à placer l'intérêt de la

religion et du Saint-Siége au-dessus de toute considération de parti.

Une seule raison ralentissait un peu ses excellentes résolutions,

c'était l'espoir vague et peu sensé de recouvrer les Légations perdues

lors du traité de Tolentino[11].

[Note 11: Il n'existe pas une négociation plus curieuse, plus

digne d'être méditée, que la négociation du Concordat; il

n'en existe pas une sur laquelle les archives françaises

soient plus riches, car, outre la correspondance diplomatique

de nos agents, et surtout la propre correspondance de l'abbé

Bernier, nous possédons la correspondance de monsignor Spina

et du cardinal Caprara avec le Pape et le cardinal Consalvi.

La dernière nous a été conservée en vertu d'un article du

Concordat, d'après lequel les archives de la légation

romaine, en cas de rupture, devaient rester en France. Les

lettres de monsignor Spina et du cardinal Caprara, écrites en

italien, sont un des monuments les plus curieux du temps, et

donnent seules le secret des négociations religieuses de

cette époque, secret encore fort mal connu aujourd'hui, même

après les divers ouvrages publiés sur cette matière.]

[En marge: Secret désir de la Cour romaine de recouvrer les

Légations.--Lenteurs dont ce désir est la cause.]

Monsignor Spina, rendu à Paris, avait ordre de gagner du temps, pour

voir si le Premier Consul, maître de l'Italie, pouvant en disposer à

volonté, n'aurait pas la bienheureuse pensée de restituer les

Légations au Saint-Siége. Une parole qu'on trouvait fréquemment dans

la bouche du Premier Consul, avait fait naître plus d'espérance qu'il

n'en voulait donner. Que le Saint-Père, disait-il souvent, s'en fie à

moi, qu'il se jette dans mes bras et je serai pour l'Église un nouveau

Charlemagne.--S'il est un nouveau Charlemagne, répondaient ces prêtres

peu instruits des affaires du siècle, qu'il le prouve, en nous rendant

le patrimoine de saint Pierre.--On était malheureusement assez loin de

compte, car le Premier Consul croyait avoir beaucoup fait en

rétablissant le Pape à Rome, en lui rendant avec son trône pontifical

l'État romain, en offrant de traiter avec lui pour le rétablissement

du culte catholique. Et en effet, il avait beaucoup fait, vu l'état

des esprits en France, vu leur état en Italie. Si les patriotes

français, tout pleins encore des idées du dix-huitième siècle,

voyaient avec peu de satisfaction le prochain rétablissement de

l'Église catholique, les patriotes italiens voyaient avec désespoir

relever chez eux le gouvernement des prêtres. Il était donc impossible

au Premier Consul de pousser la complaisance jusqu'à rendre au

Saint-Siége les Légations, qui ne pouvaient supporter le gouvernement

clérical, et qui étaient d'ailleurs une portion promise de la

République Cisalpine. Mais la cour de Rome, se trouvant à la gêne

depuis qu'elle avait été privée du revenu de Bologne, de Ferrare, de

la Romagne, raisonnait autrement. Du reste le Pape, qui, au milieu des

pompes du Vatican, vivait en anachorète, songeait moins à cet intérêt

terrestre que le cardinal Consalvi, et le cardinal Consalvi moins que

monsignor Spina. Celui-ci marchait à pas de loup dans la négociation,

écoutant tout ce qu'on lui disait relativement aux questions

religieuses, ayant l'air d'y attacher une importance exclusive, et

néanmoins par quelques paroles lancées de temps en temps sur la misère

du Saint-Siége, essayant d'amener l'entretien sur les Légations. Il

n'avait pas réussi à se faire comprendre, et traînait en longueur,

jusqu'à ce qu'il eût obtenu quelque chose qui répondît aux fausses

espérances imprudemment inspirées à sa cour.

[En marge: L'abbé Bernier et Monsignor Spina s'abouchent, afin de

commencer les négociations.]

Pour traiter avec monsignor Spina, le Premier Consul avait fait choix,

comme nous l'avons dit, du fameux abbé Bernier, le pacificateur de la

Vendée. Ce prêtre, simple curé dans la province d'Anjou, dépourvu des

dehors que procure une éducation soignée, mais doué d'une profonde

connaissance des hommes, d'une prudence supérieure, long-temps exercée

au milieu des difficultés de la guerre civile, fort instruit dans les

matières canoniques, était l'auteur principal du rétablissement de la

paix dans les provinces de l'Ouest. Attaché à cette paix qui était son

ouvrage, il désirait naturellement tout ce qui pouvait la raffermir,

et regardait un rapprochement de la France avec Rome, comme l'un des

moyens les plus assurés de la rendre complète et définitive. Aussi ne

cessait-il d'adresser au Premier Consul les plus vives instances pour

hâter les négociations avec l'Église. Muni de ses instructions, il fit

connaître à l'archevêque de Corinthe les propositions du gouvernement

français, déjà énoncées: démission imposée à tous les évoques, anciens

titulaires; nouvelle circonscription diocésaine; soixante siéges au

lieu de cent cinquante-huit; composition d'un clergé nouveau, formé

d'ecclésiastiques de tous les partis; nomination de ce clergé par le

Premier Consul, institution par le Pape; promesse de soumission au

gouvernement établi; salaire sur le budget de l'État; renonciation aux

biens de l'Église, et reconnaissance complète de la vente de ces

biens; police des cultes déférée à l'autorité civile, représentée par

le Conseil d'État; enfin pardon de l'Église aux prêtres mariés, et

leur réunion à la communion catholique.

Monsignor Spina se récria beaucoup en entendant énoncer ces

conditions, les qualifia d'exorbitantes, de contraires à la foi, et

soutint que le Saint-Père ne consentirait jamais à les admettre.

[En marge: Résistance de monsignor Spina aux conditions proposées par

le Premier Consul.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 03 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 15 / 39 段