Pétersbourg, pour porter au jeune empereur une lettre adroite et
caressante, dans laquelle il se félicitait de la paix conclue,
l'informait avec une sorte de complaisance d'une multitude de détails,
et paraissait désormais vouloir conduire de moitié avec lui les
grandes affaires du monde. M. de Caulaincourt, en attendant l'envoi
d'un ambassadeur, devait remplacer Duroc, qui s'était un peu trop hâté
de revenir de Pétersbourg. Le Premier Consul avait envoyé à ce dernier
une somme considérable, avec ordre d'assister au couronnement de
l'empereur, et d'y représenter la France avec éclat. Duroc n'ayant pas
eu le temps de recevoir cette lettre, était reparti. Une autre cause
l'y avait décidé. Alexandre lui avait fait adresser l'invitation
d'assister à son couronnement, mais M. de Panin ne lui avait pas
transmis cette invitation. Plus tard une explication ayant eu lieu à
ce sujet, l'empereur, blessé de l'inexécution de ses ordres, enjoignit
à M. de Panin de se rendre dans ses terres, et le remplaça par M. de
Kotschoubey, l'un des membres de son conseil occulte. Le jeune
empereur commençait ainsi à se débarrasser des hommes qui avaient
contribué à son avénement, et qui voulaient l'entraîner dans leur
politique exclusivement anglaise. Tout faisait donc présager de bonnes
relations avec la Russie. Les égards délicats et flatteurs du Premier
Consul ne pouvaient que rendre ce résultat plus certain.
[En marge: Nov. 1801.]
[En marge: Fête pour la paix générale.]
[En marge: Lord Cornwallis à Paris.]
Ces divers traités, qui complétaient la paix du monde, furent signés à
peu près en même temps que les préliminaires de Londres. La
satisfaction publique était au comble, et il fut décidé qu'on
donnerait une grande fête, pour célébrer la paix générale. Elle fut
fixée au 18 brumaire. On ne pouvait mieux en choisir le jour, car
c'était à la révolution du 18 brumaire, qu'il fallait attribuer tant
de beaux résultats. Lord Cornwallis dut y assister. Il arriva le 16
brumaire (7 novembre) à Paris avec un grand nombre de ses
compatriotes. À peine la signature des préliminaires avait-elle été
donnée, que les demandes de passe-ports pour la France s'étaient
multipliées chez M. Otto. On en avait envoyé trois cents. Cela ne
suffit pas, il fallut en envoyer un nombre illimité. Les bâtiments
destinés à venir chercher des denrées françaises, et à nous apporter
des marchandises anglaises, mirent le même empressement à obtenir des
sauf-conduits. Toutes ces demandes furent accordées avec la plus
parfaite bonne volonté, et les relations se trouvèrent rétablies
sur-le-champ avec une promptitude et une ardeur incroyables. Le 18
brumaire Paris était déjà rempli d'Anglais, impatients de voir cette
France si nouvelle, et devenue tout à coup si brillante, de voir
surtout l'homme qui dans ce moment faisait l'admiration de
l'Angleterre et du monde. L'illustre Fox était du nombre des Anglais
impatients de visiter la France. Le jour de cette fête, qui fut belle
par la joie paisible et profonde de toutes les classes de citoyens, la
circulation des voitures était interdite. On n'avait fait d'exception
que pour lord Cornwallis. La foule s'ouvrait avec empressement et
respect devant cet honorable représentant des armées anglaises, qui
venait faire la paix de sa nation avec la nôtre. Il était surpris de
trouver cette France si différente des tableaux hideux qu'en traçaient
à Londres les émigrés. Tous ses compatriotes partageaient le même
sentiment, et l'exprimaient avec une naïve admiration.
Tandis que cette fête avait lieu à Paris, un banquet superbe était
donné à Londres dans la Cité, et on y portait, au milieu des
acclamations les plus vives, les toasts suivants:
Au roi de la Grande-Bretagne!
Au prince de Galles!
À la liberté, à la prospérité des royaumes-unis de la Grande-Bretagne
et de l'Irlande!
AU PREMIER CONSUL BONAPARTE, à la liberté, au bonheur de la RÉPUBLIQUE
FRANÇAISE.
Des acclamations bruyantes et unanimes accompagnèrent ce dernier
toast.
La paix de la France était faite avec toutes les puissances de la
terre. Il restait une seule paix à conclure, plus difficile peut-être
que les précédentes, car elle exigeait un tout autre génie que celui
des batailles, et elle était fort désirable aussi, puisqu'elle devait
rétablir le repos dans les âmes, l'union dans les familles. Cette paix
était celle de la République avec l'Église. Le moment est donc venu de
raconter les négociations laborieuses dont elle était l'objet, avec le
représentant du Saint-Siége.
FIN DU ONZIÈME LIVRE.
LIVRE DOUZIÈME.
CONCORDAT.
L'Église catholique pendant la Révolution française. --
Constitution civile du clergé décrétée par l'Assemblée
Constituante. -- Cette constitution avait voulu assimiler
l'administration des cultes à celle du royaume, établir un
diocèse par département, faire élire les évêques par les fidèles,
et les dispenser de l'institution canonique. -- Serment à cette
constitution exigé de la part du clergé. -- Refus de serment, et
schisme. -- Diverses catégories de prêtres, leur rôle et leur
influence. -- Inconvénients de cet état de choses. -- Moyens
qu'il fournit aux ennemis de la Révolution, pour troubler l'État
et les familles. -- Divers systèmes proposés pour porter remède
au mal. -- Le système de l'inaction. -- Le système d'une Église
française, dont le Premier Consul serait le chef. -- Le système
d'un fort encouragement au protestantisme. -- Opinions du Premier
Consul sur les divers systèmes proposés. -- Il forme le projet de
rétablir la religion catholique, en appropriant sa discipline aux
nouvelles institutions de la France. -- Il veut la déposition des
évêques anciens titulaires, une circonscription comprenant 60
siéges au lieu de 158, la création d'un nouveau clergé composé de
prêtres respectables de toutes les sectes, l'attribution à l'État
de la police des cultes, un salaire aux prêtres au lieu d'une
dotation territoriale, enfin la consécration par l'Église de la
vente des biens nationaux. -- Relations amicales du pape Pie VII
avec le Premier Consul. -- Monsignor Spina, chargé de négocier à
Paris, retarde la négociation dans un intérêt temporel du
Saint-Siége. -- Désir secret de recouvrer les Légations. --
Monsignor Spina sent enfin le besoin de se hâter. -- Il s'abouche
avec l'abbé Bernier, chargé de traiter pour la France. --
Difficultés du plan proposé à la cour romaine. -- Le Premier
Consul envoie son projet à Rome, et demande au Pape de
s'expliquer. -- Trois cardinaux consultés. -- Le Pape, après
cette consultation, veut que la religion catholique soit déclarée
religion de l'État, qu'on le dispense de déposer les anciens
titulaires, et de consacrer autrement que par son silence la
vente des biens d'Église, etc. -- Débats avec M. de Cacault,
ministre de France à Rome. -- Le Premier Consul, fatigué de ces
lenteurs, ordonne à M. de Cacault de quitter Rome sous cinq
jours, si le Concordat n'est pas adopté dans ce délai. --
Terreurs du Pape et du cardinal Consalvi. -- M. de Cacault
suggère au cabinet pontifical l'idée d'envoyer à Paris le
cardinal Consalvi. -- Départ de celui-ci pour la France, et ses
frayeurs. -- Son arrivée à Paris. -- Accueil bienveillant du
Premier Consul. -- Conférences avec l'abbé Bernier. -- On
s'entend sur le principe d'une religion d'État. -- On déclare la
religion catholique, religion de la majorité des Français. --
Toutes les autres conditions du Premier Consul, relativement à la
déposition des anciens titulaires, à la nouvelle circonscription,
à la vente des biens d'Église, sont acceptées, sauf quelques
changements de rédaction. -- Accord définitif sur tous les
points. -- Efforts tentés au dernier moment par les adversaires
du rétablissement des cultes, afin d'empêcher le Premier Consul
de signer le Concordat. -- Il persiste. -- Signature donnée le 15
juillet 1801. -- Retour du cardinal Consalvi à Rome. --
Satisfaction du Pape. -- Solennité des ratifications. -- Choix du
cardinal Caprara, comme légat _a latere_. -- Le Premier Consul
aurait voulu célébrer le 18 brumaire la paix de l'Église, en même
temps que la paix avec toutes les puissances de l'Europe. -- La
nécessité de s'adresser aux anciens titulaires, pour avoir leur
démission, entraîne des retards. -- Demande de leur démission
adressée par le Pape à tous les anciens évêques, constitutionnels
ou non constitutionnels. -- Sage soumission des constitutionnels.
-- Noble résignation des membres de l'ancien clergé. --
Admirables réponses. -- Il n'y a de résistance que de la part des
évêques retirés à Londres. -- Tout est prêt pour le
rétablissement du culte en France, mais une vive opposition dans
le sein du Tribunat fait naître de nouveaux délais. -- Nécessité
de vaincre cette opposition avant de passer outre.
[En marge: Mars 1801.]
[En marge: Négociations avec le Saint-Siége.]
Le Premier Consul aurait voulu que le jour anniversaire du 18
brumaire, consacré à célébrer la réconciliation de la France avec
l'Europe, pût l'être aussi à célébrer la réconciliation de la France
avec l'Église. Il avait fait les plus grands efforts pour que les
négociations avec le Saint-Siége fussent terminées en temps utile, et
que les cérémonies religieuses vinssent se mêler aux fêtes populaires.
Mais il est encore moins facile de traiter avec les puissances
spirituelles qu'avec les puissances temporelles, car les batailles
gagnées n'y suffisent pas; et c'est l'honneur de la pensée humaine de
ne pouvoir être vaincue que par la force accompagnée de la
persuasion.
C'est ce difficile travail de la persuasion jointe à la force, que le
vainqueur de Rivoli et de Marengo avait entrepris auprès de l'Église
romaine, pour la réconcilier avec la République française.
La Révolution, comme nous l'avons déjà dit bien des fois, avait
dépassé le but en beaucoup de choses. La ramener en arrière, quant à
ces choses seulement, et pas plus en deçà qu'au delà du but, était une
réaction légitime, salutaire, que le Premier Consul avait entreprise,
et qu'alors il rendait admirable, par la sagesse et l'habileté des
moyens qu'il y employait.
La religion était évidemment une des choses à l'égard desquelles la
Révolution avait dépassé toutes les bornes justes et raisonnables.
Nulle part il n'y avait autant à réparer.
[En marge: État du clergé pendant la Révolution.]
[En marge: Constitution civile du clergé.]
[En marge: Ce que c'était que le serment.]
[En marge: Schisme et persécution sous la Législative et la
Convention.]
Il avait existé sous l'ancienne monarchie un clergé puissant, en
possession d'une grande partie du sol, ne supportant aucune des
charges publiques, faisant seulement quand il lui plaisait des dons
volontaires au trésor royal, constitué en pouvoir politique, et
formant l'un des trois ordres qui, dans les États-Généraux,
exprimaient les volontés nationales. La Révolution avait emporté le
clergé avec sa fortune, son influence et ses priviléges; elle l'avait
emporté avec la noblesse, les parlements, et le trône lui-même. Il
était impossible qu'elle fît autrement. Un clergé propriétaire, et
constitué en pouvoir politique, pouvait convenir dans la société du
moyen âge, être utile alors à la civilisation, mais il était
inadmissible au dix-huitième siècle. L'Assemblée Constituante avait
bien fait de l'abolir, et de mettre à la place un clergé voué
uniquement aux fonctions du culte, étranger aux délibérations de
l'État, salarié au lieu d'être propriétaire. Mais c'était exiger
beaucoup du Saint-Siége, que de lui demander l'approbation de tels
changements. Si on voulait réussir, il fallait s'en tenir là, et ne
pas lui fournir un prétexte légitime de dire, qu'on attaquait la
religion elle-même, dans ce qu'elle avait d'immuable et de sacré.
L'Assemblée Constituante, poussée par ce goût de régularité, si
naturel à l'esprit des réformateurs, assimila, sans hésiter,
l'administration de l'Église à celle de l'État. Il y avait des
diocèses trop vastes, d'autres trop restreints; elle voulut que la
circonscription ecclésiastique fût la même que la circonscription
administrative, et créa un diocèse par département. Rendant électives
toutes les fonctions civiles et judiciaires, elle voulut rendre
électives aussi les fonctions ecclésiastiques. Cette disposition lui
paraissait d'ailleurs un retour aux temps de la primitive Église, où
les évêques étaient élus par les fidèles. Elle supprima du même coup
l'institution canonique, c'est-à-dire la confirmation des évêques par
le Pape; et de toutes ces dispositions, elle composa ce qu'on a nommé
la Constitution civile du clergé. Les hommes qui agissaient de la
sorte étaient animés d'intentions fort pieuses. C'étaient des croyants
véritables, des jansénistes fervents, mais des esprits étroits,
entêtés de disputes théologiques, esprits, par conséquent, fort
dangereux dans les affaires humaines. Pour compléter la faute, ils
exigèrent du clergé français, qu'il prêtât serment à la Constitution
civile. C'était faire naître un cas de conscience pour les prêtres
sincères, et un prétexte pour les prêtres malveillants: c'était, en un
mot, préparer un schisme. Rome, déjà blessée des malheurs du trône,
fut bientôt irritée des malheurs de l'autel. Elle interdit le serment.
Une partie du clergé, fidèle à sa voix, refusa de le prêter; une autre
partie y consentit, et forma, sous le titre de clergé _assermenté_, ou
constitutionnel, le clergé reconnu par l'État, et seul admis à exercer
les fonctions du culte. On ne proscrivit pas encore les prêtres; on se
contenta d'interdire l'exercice du sacerdoce aux uns, et d'en investir
les autres. Mais les prêtres mis à l'écart furent généralement
préférés par les fidèles, parce que la conscience religieuse est
susceptible, prompte à s'alarmer, défiante surtout du pouvoir. Elle se
tournait vers les ecclésiastiques qui passaient pour orthodoxes, et
qui semblaient persécutés. Elle s'éloignait par instinct de ceux dont
l'orthodoxie était contestée, et qui avaient pour eux l'appui du
gouvernement. Il y eut donc alors un culte public et un culte
clandestin, celui-ci plus suivi que celui-là. Les passions ennemies de
la Révolution se liguèrent avec la religion offensée, et la
précipitèrent dans les fautes de l'esprit de faction. D'un schisme on
en vint bientôt, dans les campagnes de la Vendée, à une guerre civile
effroyable. La Révolution ne resta pas en arrière, et de la simple
privation des fonctions ecclésiastiques, elle arriva en peu de temps à
la persécution. Elle proscrivit les prêtres et les déporta. Puis vint
l'abolition de tous les cultes, et la proclamation de l'Être suprême.
Alors, prêtres soumis ou insoumis aux lois, _assermentés_ ou
_non-assermentés_, furent traités à l'égal les uns des autres, et
envoyés tous à ce même échafaud, où royalistes, constituants,
girondins, montagnards, allaient mourir ensemble.
[En marge: État des cultes sous le Directoire.]
Sous le Directoire, la proscription sanglante cessa. Un régime
variable, inclinant tantôt à l'indifférence, tantôt à la rigueur,
maintint encore l'Église proscrite dans un état d'anxiété. Le Premier
Consul, par sa puissance, et par l'évidence de ses intentions
réparatrices, rassurant tous ceux qui avaient souffert, à quelque
titre que ce fût, fit sortir de leurs retraites cachées, ou revenir de
l'exil, les ministres du culte. Mais, en les attirant à la lumière, il
rendit le schisme plus sensible, plus choquant peut-être. Pour
supprimer la difficulté du serment, il cessa de l'exiger, et mit à la
place une simple promesse de soumission aux lois. Cette promesse, qui
ne pouvait alarmer la conscience des prêtres, avait facilité leur
retour, mais avait ajouté, en quelque sorte, de nouvelles divisions à
celles qui existaient déjà, en créant dans le sein du clergé une
catégorie de plus.
[En marge: Différentes classes de prêtres, par suite du schisme.]
Il y avait les prêtres constitutionnels ou _assermentés_, légalement
investis des fonctions sacerdotales, et jouissant de l'usage des
édifices religieux, qui leur avaient été rendus en vertu d'un arrêté
des Consuls. Il y avait les prêtres _non-assermentés_, n'ayant jamais
voulu prêter aucun serment, qui après avoir vécu dans l'exil, dans les
prisons, venaient de reparaître en masse dès les premiers jours du
Consulat, mais qui officiaient dans des maisons particulières, et
déclaraient mauvais le culte public, pratiqué dans les églises. Enfin,
ces prêtres _non-assermentés_ se divisaient en prêtres qui n'avaient
pas fait la _promesse_, et en prêtres qui s'étaient résignés à la
faire. Ces derniers n'étaient pas complétement approuvés des
orthodoxes. On s'était adressé à Rome, qui, ménageant le Premier
Consul, avait refusé de s'expliquer. Mais le cardinal Maury, retiré
dans les États du Saint-Siége, où il était devenu évêque de
Montefiascone, intermédiaire auprès du Pape du parti royaliste, et ne
voulant pas, du moins alors, favoriser la soumission des prêtres au
nouveau gouvernement, avait interprété le silence de Rome, et fait
parvenir en France, au sujet de la _promesse_, des lettres
improbatives, qui jetaient un nouveau trouble dans les consciences.
[En marge: À qui obéissaient les assermentés et les non-assermentés.]
Tous ces prêtres, ainsi divisés, avaient chacun leur hiérarchie. Les
prêtres constitutionnels obéissaient aux évêques, élus sous le régime
de la Constitution civile. Parmi ces évêques, il y en avait de morts,
les uns naturellement, les autres violemment. Ceux qui étaient morts
avaient été remplacés par des évêques, qui, n'ayant pas été
régulièrement élus, au milieu de la proscription qui frappait
également tous les cultes, avaient usurpé leurs pouvoirs, ou s'étaient
fait élire par des chapitres clandestins, espèces de coteries
religieuses sans aucune autorité, ni légale ni morale. Ainsi les
pouvoirs des évêques constitutionnels eux-mêmes, du point de vue de la
Constitution civile, étaient chez quelques-uns d'entre eux contestés,
et frappés de discrédit. Il y avait dans ce clergé un certain nombre
de sujets respectables; mais, en général, ils avaient perdu la
confiance des fidèles, parce qu'on les savait en désaccord avec Rome,
et parce qu'ils avaient, en se mêlant aux disputes religieuses et
politiques du temps, perdu la dignité du sacerdoce. Plusieurs, en
effet, étaient des clubistes violents, et sans moeurs. Les meilleurs
étaient des prêtres sincères, que la fureur du jansénisme avait jetés
dans le schisme.
Le clergé prétendu orthodoxe avait aussi ses évêques, exerçant une
autorité moins publique, mais plus réelle, et fort dangereuse. Les
évêques _non-assermentés_ avaient presque tous émigré. Il y en avait
en Italie, en Espagne, en Allemagne, surtout en Angleterre, où ils
étaient attirés par les subsides du gouvernement britannique.
Correspondant avec leur diocèse, par le moyen de grands-vicaires
choisis par eux et approuvés par Rome, ils gouvernaient leur église du
sein de l'exil, sous l'inspiration des passions que l'exil fait
naître, souvent même au profit des ennemis de la France. Ceux qui
étaient morts, et le nombre en était grand depuis dix années, ceux-là
étaient partout remplacés par des administrateurs cachés, revêtus des
pouvoirs de la cour de Rome. De manière que l'une des précautions les
plus sages, les plus anciennes de l'Église gallicane, celle de faire
administrer les siéges vacants par les chapitres, et non par les
agents du Saint-Siége, était complètement abandonnée. L'Église
française avait ainsi perdu son indépendance, car elle était
directement gouvernée par Rome, quand elle cessait de l'être par des
évêques complices de l'émigration. Avec encore un peu de temps, les
évêques émigrés devant être presque tous morts, l'Église entière de
France eût été placée sous l'autorité ultramontaine.
Il y a des hommes que cet aspect moral d'une société déchirée par
mille sectes, touche peu; ils veulent que le gouvernement dédaigne
comme lui étant étrangères, ou respecte comme sacrées pour lui, ces
divergences religieuses. Cependant il y a quelque chose qui ne permet
pas cette superbe indifférence, c'est le trouble profond de la
société, surtout quand ce trouble est toujours prêt à se changer en
désordre matériel.
[En marge: Influence du clergé hostile au gouvernement.]
Ces clergés divers s'efforçaient d'attirer à eux les consciences. Le
clergé constitutionnel avait peu de pouvoir; il était seulement un
sujet de récriminations pour les Jacobins, qui avaient l'habitude de
dire que la Révolution était partout sacrifiée, notamment dans la
personne des seuls prêtres qui se fussent attachés à sa cause; à quoi
le gouvernement ne pouvait évidemment rien, car il ne dépendait pas de
lui de disposer des fidèles, en faveur d'un clergé ou d'un autre. Mais
le clergé réputé orthodoxe agissait sur les esprits dans un sens
entièrement contraire à l'ordre établi. Il cherchait à tenir éloignés
du gouvernement, tous ceux que la fatigue des dissensions civiles
tendait à ramener au Premier Consul. S'il eût été possible de
réveiller les passions de la Vendée, il l'eût fait. Il y entretenait
encore de sourdes défiances, et une sorte de mécontentement. Il
troublait le Midi, moins soumis que la Vendée, et dans les montagnes
du centre de la France, réunissait tumultueusement la population
autour des curés orthodoxes. Partout ce clergé inquiétait les
consciences, agitait les familles, en persuadant à tous ceux qui
avaient été ou baptisés, ou mariés de la main des _assermentés_,
qu'ils n'étaient pas dans le sein de la véritable communion
catholique, et qu'ils devaient de nouveau se faire baptiser ou marier,
s'ils voulaient devenir de vrais chrétiens, ou sortir du concubinage.
Ainsi l'état des familles, non pas du point de vue légal, mais du
point de vue religieux, était mis en question. Il existait plus de dix
mille prêtres mariés, qui, entraînés par le vertige du temps, ou
poussés même par la terreur, avaient cherché dans le mariage, les uns
la satisfaction de passions qu'ils n'avaient pas su contenir, les
autres une abjuration qui les sauvât de l'échafaud. Ils étaient époux,
pères de familles nombreuses, et flétris par le préjugé public, tant
qu'on ne leur procurait pas le pardon de l'Église.
Les acquéreurs de biens nationaux, ceux de tous les citoyens que le
gouvernement avait le plus d'intérêt à protéger, vivaient aussi dans
un état de trouble et d'oppression. Ils étaient assiégés au lit de
mort de suggestions perfides, et menacés d'une damnation éternelle,
s'ils ne consentaient à des arrangements spoliateurs. La confession
devenait ainsi une arme puissante dont se servaient les émigrés, pour
porter atteinte à la propriété, au crédit public, en un mot à l'un des
principes les plus essentiels de la Révolution, l'inviolabilité des
ventes nationales. La police de l'État, et les lois, étaient également
impuissantes contre les maux de ce genre.
Tous ces désordres n'étaient pas de ceux qu'un gouvernement doit
regarder avec indifférence. Quand les sectes religieuses n'ont d'autre
conséquence que de pulluler sur un vaste sol comme celui de
l'Amérique, que de se succéder à l'infini, en ne laissant après elles
que le souvenir passager d'inventions ridicules, ou de pratiques
indécentes, on conçoit, jusqu'à un certain point, que l'État demeure
indifférent et inactif. La société présente un triste aspect moral,
mais l'ordre public n'est pas sérieusement troublé. Il n'en était pas
ainsi, au milieu de la vieille société française en 1801. On ne
pouvait pas, sans un immense péril, livrer aux factions ennemies le
gouvernement des âmes. On ne pouvait pas laisser dans leurs mains les
torches de la guerre civile, avec faculté de les secouer quand elles
voudraient, sur la Vendée, sur la Bretagne, sur les Cévennes. On ne
pouvait pas leur permettre de troubler le repos des familles,
d'assiéger le lit des mourants pour extorquer des stipulations
iniques, de mettre en doute le crédit de l'État, d'ébranler enfin
toute une classe de propriétés, celles mêmes que la Révolution avait
promis de rendre à jamais inviolables.
La manière de penser du Premier Consul sur la constitution des
sociétés, était trop juste et trop profonde, pour qu'il pût voir d'un
oeil indifférent les désordres religieux de la France à cette époque;
et il avait d'ailleurs, pour y porter la main, des motifs plus élevés
encore que ceux que nous venons d'indiquer, s'il y en a de plus élevés
que l'ordre public et le repos des familles.
[En marge: Besoin d'une religion chez tous les peuples.]