Le Premier Consul envoya sur-le-champ son aide-de-camp Caulaincourt à

Pétersbourg, pour porter au jeune empereur une lettre adroite et

caressante, dans laquelle il se félicitait de la paix conclue,

l'informait avec une sorte de complaisance d'une multitude de détails,

et paraissait désormais vouloir conduire de moitié avec lui les

grandes affaires du monde. M. de Caulaincourt, en attendant l'envoi

d'un ambassadeur, devait remplacer Duroc, qui s'était un peu trop hâté

de revenir de Pétersbourg. Le Premier Consul avait envoyé à ce dernier

une somme considérable, avec ordre d'assister au couronnement de

l'empereur, et d'y représenter la France avec éclat. Duroc n'ayant pas

eu le temps de recevoir cette lettre, était reparti. Une autre cause

l'y avait décidé. Alexandre lui avait fait adresser l'invitation

d'assister à son couronnement, mais M. de Panin ne lui avait pas

transmis cette invitation. Plus tard une explication ayant eu lieu à

ce sujet, l'empereur, blessé de l'inexécution de ses ordres, enjoignit

à M. de Panin de se rendre dans ses terres, et le remplaça par M. de

Kotschoubey, l'un des membres de son conseil occulte. Le jeune

empereur commençait ainsi à se débarrasser des hommes qui avaient

contribué à son avénement, et qui voulaient l'entraîner dans leur

politique exclusivement anglaise. Tout faisait donc présager de bonnes

relations avec la Russie. Les égards délicats et flatteurs du Premier

Consul ne pouvaient que rendre ce résultat plus certain.

[En marge: Nov. 1801.]

[En marge: Fête pour la paix générale.]

[En marge: Lord Cornwallis à Paris.]

Ces divers traités, qui complétaient la paix du monde, furent signés à

peu près en même temps que les préliminaires de Londres. La

satisfaction publique était au comble, et il fut décidé qu'on

donnerait une grande fête, pour célébrer la paix générale. Elle fut

fixée au 18 brumaire. On ne pouvait mieux en choisir le jour, car

c'était à la révolution du 18 brumaire, qu'il fallait attribuer tant

de beaux résultats. Lord Cornwallis dut y assister. Il arriva le 16

brumaire (7 novembre) à Paris avec un grand nombre de ses

compatriotes. À peine la signature des préliminaires avait-elle été

donnée, que les demandes de passe-ports pour la France s'étaient

multipliées chez M. Otto. On en avait envoyé trois cents. Cela ne

suffit pas, il fallut en envoyer un nombre illimité. Les bâtiments

destinés à venir chercher des denrées françaises, et à nous apporter

des marchandises anglaises, mirent le même empressement à obtenir des

sauf-conduits. Toutes ces demandes furent accordées avec la plus

parfaite bonne volonté, et les relations se trouvèrent rétablies

sur-le-champ avec une promptitude et une ardeur incroyables. Le 18

brumaire Paris était déjà rempli d'Anglais, impatients de voir cette

France si nouvelle, et devenue tout à coup si brillante, de voir

surtout l'homme qui dans ce moment faisait l'admiration de

l'Angleterre et du monde. L'illustre Fox était du nombre des Anglais

impatients de visiter la France. Le jour de cette fête, qui fut belle

par la joie paisible et profonde de toutes les classes de citoyens, la

circulation des voitures était interdite. On n'avait fait d'exception

que pour lord Cornwallis. La foule s'ouvrait avec empressement et

respect devant cet honorable représentant des armées anglaises, qui

venait faire la paix de sa nation avec la nôtre. Il était surpris de

trouver cette France si différente des tableaux hideux qu'en traçaient

à Londres les émigrés. Tous ses compatriotes partageaient le même

sentiment, et l'exprimaient avec une naïve admiration.

Tandis que cette fête avait lieu à Paris, un banquet superbe était

donné à Londres dans la Cité, et on y portait, au milieu des

acclamations les plus vives, les toasts suivants:

Au roi de la Grande-Bretagne!

Au prince de Galles!

À la liberté, à la prospérité des royaumes-unis de la Grande-Bretagne

et de l'Irlande!

AU PREMIER CONSUL BONAPARTE, à la liberté, au bonheur de la RÉPUBLIQUE

FRANÇAISE.

Des acclamations bruyantes et unanimes accompagnèrent ce dernier

toast.

La paix de la France était faite avec toutes les puissances de la

terre. Il restait une seule paix à conclure, plus difficile peut-être

que les précédentes, car elle exigeait un tout autre génie que celui

des batailles, et elle était fort désirable aussi, puisqu'elle devait

rétablir le repos dans les âmes, l'union dans les familles. Cette paix

était celle de la République avec l'Église. Le moment est donc venu de

raconter les négociations laborieuses dont elle était l'objet, avec le

représentant du Saint-Siége.

FIN DU ONZIÈME LIVRE.

LIVRE DOUZIÈME.

CONCORDAT.

L'Église catholique pendant la Révolution française. --

Constitution civile du clergé décrétée par l'Assemblée

Constituante. -- Cette constitution avait voulu assimiler

l'administration des cultes à celle du royaume, établir un

diocèse par département, faire élire les évêques par les fidèles,

et les dispenser de l'institution canonique. -- Serment à cette

constitution exigé de la part du clergé. -- Refus de serment, et

schisme. -- Diverses catégories de prêtres, leur rôle et leur

influence. -- Inconvénients de cet état de choses. -- Moyens

qu'il fournit aux ennemis de la Révolution, pour troubler l'État

et les familles. -- Divers systèmes proposés pour porter remède

au mal. -- Le système de l'inaction. -- Le système d'une Église

française, dont le Premier Consul serait le chef. -- Le système

d'un fort encouragement au protestantisme. -- Opinions du Premier

Consul sur les divers systèmes proposés. -- Il forme le projet de

rétablir la religion catholique, en appropriant sa discipline aux

nouvelles institutions de la France. -- Il veut la déposition des

évêques anciens titulaires, une circonscription comprenant 60

siéges au lieu de 158, la création d'un nouveau clergé composé de

prêtres respectables de toutes les sectes, l'attribution à l'État

de la police des cultes, un salaire aux prêtres au lieu d'une

dotation territoriale, enfin la consécration par l'Église de la

vente des biens nationaux. -- Relations amicales du pape Pie VII

avec le Premier Consul. -- Monsignor Spina, chargé de négocier à

Paris, retarde la négociation dans un intérêt temporel du

Saint-Siége. -- Désir secret de recouvrer les Légations. --

Monsignor Spina sent enfin le besoin de se hâter. -- Il s'abouche

avec l'abbé Bernier, chargé de traiter pour la France. --

Difficultés du plan proposé à la cour romaine. -- Le Premier

Consul envoie son projet à Rome, et demande au Pape de

s'expliquer. -- Trois cardinaux consultés. -- Le Pape, après

cette consultation, veut que la religion catholique soit déclarée

religion de l'État, qu'on le dispense de déposer les anciens

titulaires, et de consacrer autrement que par son silence la

vente des biens d'Église, etc. -- Débats avec M. de Cacault,

ministre de France à Rome. -- Le Premier Consul, fatigué de ces

lenteurs, ordonne à M. de Cacault de quitter Rome sous cinq

jours, si le Concordat n'est pas adopté dans ce délai. --

Terreurs du Pape et du cardinal Consalvi. -- M. de Cacault

suggère au cabinet pontifical l'idée d'envoyer à Paris le

cardinal Consalvi. -- Départ de celui-ci pour la France, et ses

frayeurs. -- Son arrivée à Paris. -- Accueil bienveillant du

Premier Consul. -- Conférences avec l'abbé Bernier. -- On

s'entend sur le principe d'une religion d'État. -- On déclare la

religion catholique, religion de la majorité des Français. --

Toutes les autres conditions du Premier Consul, relativement à la

déposition des anciens titulaires, à la nouvelle circonscription,

à la vente des biens d'Église, sont acceptées, sauf quelques

changements de rédaction. -- Accord définitif sur tous les

points. -- Efforts tentés au dernier moment par les adversaires

du rétablissement des cultes, afin d'empêcher le Premier Consul

de signer le Concordat. -- Il persiste. -- Signature donnée le 15

juillet 1801. -- Retour du cardinal Consalvi à Rome. --

Satisfaction du Pape. -- Solennité des ratifications. -- Choix du

cardinal Caprara, comme légat _a latere_. -- Le Premier Consul

aurait voulu célébrer le 18 brumaire la paix de l'Église, en même

temps que la paix avec toutes les puissances de l'Europe. -- La

nécessité de s'adresser aux anciens titulaires, pour avoir leur

démission, entraîne des retards. -- Demande de leur démission

adressée par le Pape à tous les anciens évêques, constitutionnels

ou non constitutionnels. -- Sage soumission des constitutionnels.

-- Noble résignation des membres de l'ancien clergé. --

Admirables réponses. -- Il n'y a de résistance que de la part des

évêques retirés à Londres. -- Tout est prêt pour le

rétablissement du culte en France, mais une vive opposition dans

le sein du Tribunat fait naître de nouveaux délais. -- Nécessité

de vaincre cette opposition avant de passer outre.

[En marge: Mars 1801.]

[En marge: Négociations avec le Saint-Siége.]

Le Premier Consul aurait voulu que le jour anniversaire du 18

brumaire, consacré à célébrer la réconciliation de la France avec

l'Europe, pût l'être aussi à célébrer la réconciliation de la France

avec l'Église. Il avait fait les plus grands efforts pour que les

négociations avec le Saint-Siége fussent terminées en temps utile, et

que les cérémonies religieuses vinssent se mêler aux fêtes populaires.

Mais il est encore moins facile de traiter avec les puissances

spirituelles qu'avec les puissances temporelles, car les batailles

gagnées n'y suffisent pas; et c'est l'honneur de la pensée humaine de

ne pouvoir être vaincue que par la force accompagnée de la

persuasion.

C'est ce difficile travail de la persuasion jointe à la force, que le

vainqueur de Rivoli et de Marengo avait entrepris auprès de l'Église

romaine, pour la réconcilier avec la République française.

La Révolution, comme nous l'avons déjà dit bien des fois, avait

dépassé le but en beaucoup de choses. La ramener en arrière, quant à

ces choses seulement, et pas plus en deçà qu'au delà du but, était une

réaction légitime, salutaire, que le Premier Consul avait entreprise,

et qu'alors il rendait admirable, par la sagesse et l'habileté des

moyens qu'il y employait.

La religion était évidemment une des choses à l'égard desquelles la

Révolution avait dépassé toutes les bornes justes et raisonnables.

Nulle part il n'y avait autant à réparer.

[En marge: État du clergé pendant la Révolution.]

[En marge: Constitution civile du clergé.]

[En marge: Ce que c'était que le serment.]

[En marge: Schisme et persécution sous la Législative et la

Convention.]

Il avait existé sous l'ancienne monarchie un clergé puissant, en

possession d'une grande partie du sol, ne supportant aucune des

charges publiques, faisant seulement quand il lui plaisait des dons

volontaires au trésor royal, constitué en pouvoir politique, et

formant l'un des trois ordres qui, dans les États-Généraux,

exprimaient les volontés nationales. La Révolution avait emporté le

clergé avec sa fortune, son influence et ses priviléges; elle l'avait

emporté avec la noblesse, les parlements, et le trône lui-même. Il

était impossible qu'elle fît autrement. Un clergé propriétaire, et

constitué en pouvoir politique, pouvait convenir dans la société du

moyen âge, être utile alors à la civilisation, mais il était

inadmissible au dix-huitième siècle. L'Assemblée Constituante avait

bien fait de l'abolir, et de mettre à la place un clergé voué

uniquement aux fonctions du culte, étranger aux délibérations de

l'État, salarié au lieu d'être propriétaire. Mais c'était exiger

beaucoup du Saint-Siége, que de lui demander l'approbation de tels

changements. Si on voulait réussir, il fallait s'en tenir là, et ne

pas lui fournir un prétexte légitime de dire, qu'on attaquait la

religion elle-même, dans ce qu'elle avait d'immuable et de sacré.

L'Assemblée Constituante, poussée par ce goût de régularité, si

naturel à l'esprit des réformateurs, assimila, sans hésiter,

l'administration de l'Église à celle de l'État. Il y avait des

diocèses trop vastes, d'autres trop restreints; elle voulut que la

circonscription ecclésiastique fût la même que la circonscription

administrative, et créa un diocèse par département. Rendant électives

toutes les fonctions civiles et judiciaires, elle voulut rendre

électives aussi les fonctions ecclésiastiques. Cette disposition lui

paraissait d'ailleurs un retour aux temps de la primitive Église, où

les évêques étaient élus par les fidèles. Elle supprima du même coup

l'institution canonique, c'est-à-dire la confirmation des évêques par

le Pape; et de toutes ces dispositions, elle composa ce qu'on a nommé

la Constitution civile du clergé. Les hommes qui agissaient de la

sorte étaient animés d'intentions fort pieuses. C'étaient des croyants

véritables, des jansénistes fervents, mais des esprits étroits,

entêtés de disputes théologiques, esprits, par conséquent, fort

dangereux dans les affaires humaines. Pour compléter la faute, ils

exigèrent du clergé français, qu'il prêtât serment à la Constitution

civile. C'était faire naître un cas de conscience pour les prêtres

sincères, et un prétexte pour les prêtres malveillants: c'était, en un

mot, préparer un schisme. Rome, déjà blessée des malheurs du trône,

fut bientôt irritée des malheurs de l'autel. Elle interdit le serment.

Une partie du clergé, fidèle à sa voix, refusa de le prêter; une autre

partie y consentit, et forma, sous le titre de clergé _assermenté_, ou

constitutionnel, le clergé reconnu par l'État, et seul admis à exercer

les fonctions du culte. On ne proscrivit pas encore les prêtres; on se

contenta d'interdire l'exercice du sacerdoce aux uns, et d'en investir

les autres. Mais les prêtres mis à l'écart furent généralement

préférés par les fidèles, parce que la conscience religieuse est

susceptible, prompte à s'alarmer, défiante surtout du pouvoir. Elle se

tournait vers les ecclésiastiques qui passaient pour orthodoxes, et

qui semblaient persécutés. Elle s'éloignait par instinct de ceux dont

l'orthodoxie était contestée, et qui avaient pour eux l'appui du

gouvernement. Il y eut donc alors un culte public et un culte

clandestin, celui-ci plus suivi que celui-là. Les passions ennemies de

la Révolution se liguèrent avec la religion offensée, et la

précipitèrent dans les fautes de l'esprit de faction. D'un schisme on

en vint bientôt, dans les campagnes de la Vendée, à une guerre civile

effroyable. La Révolution ne resta pas en arrière, et de la simple

privation des fonctions ecclésiastiques, elle arriva en peu de temps à

la persécution. Elle proscrivit les prêtres et les déporta. Puis vint

l'abolition de tous les cultes, et la proclamation de l'Être suprême.

Alors, prêtres soumis ou insoumis aux lois, _assermentés_ ou

_non-assermentés_, furent traités à l'égal les uns des autres, et

envoyés tous à ce même échafaud, où royalistes, constituants,

girondins, montagnards, allaient mourir ensemble.

[En marge: État des cultes sous le Directoire.]

Sous le Directoire, la proscription sanglante cessa. Un régime

variable, inclinant tantôt à l'indifférence, tantôt à la rigueur,

maintint encore l'Église proscrite dans un état d'anxiété. Le Premier

Consul, par sa puissance, et par l'évidence de ses intentions

réparatrices, rassurant tous ceux qui avaient souffert, à quelque

titre que ce fût, fit sortir de leurs retraites cachées, ou revenir de

l'exil, les ministres du culte. Mais, en les attirant à la lumière, il

rendit le schisme plus sensible, plus choquant peut-être. Pour

supprimer la difficulté du serment, il cessa de l'exiger, et mit à la

place une simple promesse de soumission aux lois. Cette promesse, qui

ne pouvait alarmer la conscience des prêtres, avait facilité leur

retour, mais avait ajouté, en quelque sorte, de nouvelles divisions à

celles qui existaient déjà, en créant dans le sein du clergé une

catégorie de plus.

[En marge: Différentes classes de prêtres, par suite du schisme.]

Il y avait les prêtres constitutionnels ou _assermentés_, légalement

investis des fonctions sacerdotales, et jouissant de l'usage des

édifices religieux, qui leur avaient été rendus en vertu d'un arrêté

des Consuls. Il y avait les prêtres _non-assermentés_, n'ayant jamais

voulu prêter aucun serment, qui après avoir vécu dans l'exil, dans les

prisons, venaient de reparaître en masse dès les premiers jours du

Consulat, mais qui officiaient dans des maisons particulières, et

déclaraient mauvais le culte public, pratiqué dans les églises. Enfin,

ces prêtres _non-assermentés_ se divisaient en prêtres qui n'avaient

pas fait la _promesse_, et en prêtres qui s'étaient résignés à la

faire. Ces derniers n'étaient pas complétement approuvés des

orthodoxes. On s'était adressé à Rome, qui, ménageant le Premier

Consul, avait refusé de s'expliquer. Mais le cardinal Maury, retiré

dans les États du Saint-Siége, où il était devenu évêque de

Montefiascone, intermédiaire auprès du Pape du parti royaliste, et ne

voulant pas, du moins alors, favoriser la soumission des prêtres au

nouveau gouvernement, avait interprété le silence de Rome, et fait

parvenir en France, au sujet de la _promesse_, des lettres

improbatives, qui jetaient un nouveau trouble dans les consciences.

[En marge: À qui obéissaient les assermentés et les non-assermentés.]

Tous ces prêtres, ainsi divisés, avaient chacun leur hiérarchie. Les

prêtres constitutionnels obéissaient aux évêques, élus sous le régime

de la Constitution civile. Parmi ces évêques, il y en avait de morts,

les uns naturellement, les autres violemment. Ceux qui étaient morts

avaient été remplacés par des évêques, qui, n'ayant pas été

régulièrement élus, au milieu de la proscription qui frappait

également tous les cultes, avaient usurpé leurs pouvoirs, ou s'étaient

fait élire par des chapitres clandestins, espèces de coteries

religieuses sans aucune autorité, ni légale ni morale. Ainsi les

pouvoirs des évêques constitutionnels eux-mêmes, du point de vue de la

Constitution civile, étaient chez quelques-uns d'entre eux contestés,

et frappés de discrédit. Il y avait dans ce clergé un certain nombre

de sujets respectables; mais, en général, ils avaient perdu la

confiance des fidèles, parce qu'on les savait en désaccord avec Rome,

et parce qu'ils avaient, en se mêlant aux disputes religieuses et

politiques du temps, perdu la dignité du sacerdoce. Plusieurs, en

effet, étaient des clubistes violents, et sans moeurs. Les meilleurs

étaient des prêtres sincères, que la fureur du jansénisme avait jetés

dans le schisme.

Le clergé prétendu orthodoxe avait aussi ses évêques, exerçant une

autorité moins publique, mais plus réelle, et fort dangereuse. Les

évêques _non-assermentés_ avaient presque tous émigré. Il y en avait

en Italie, en Espagne, en Allemagne, surtout en Angleterre, où ils

étaient attirés par les subsides du gouvernement britannique.

Correspondant avec leur diocèse, par le moyen de grands-vicaires

choisis par eux et approuvés par Rome, ils gouvernaient leur église du

sein de l'exil, sous l'inspiration des passions que l'exil fait

naître, souvent même au profit des ennemis de la France. Ceux qui

étaient morts, et le nombre en était grand depuis dix années, ceux-là

étaient partout remplacés par des administrateurs cachés, revêtus des

pouvoirs de la cour de Rome. De manière que l'une des précautions les

plus sages, les plus anciennes de l'Église gallicane, celle de faire

administrer les siéges vacants par les chapitres, et non par les

agents du Saint-Siége, était complètement abandonnée. L'Église

française avait ainsi perdu son indépendance, car elle était

directement gouvernée par Rome, quand elle cessait de l'être par des

évêques complices de l'émigration. Avec encore un peu de temps, les

évêques émigrés devant être presque tous morts, l'Église entière de

France eût été placée sous l'autorité ultramontaine.

Il y a des hommes que cet aspect moral d'une société déchirée par

mille sectes, touche peu; ils veulent que le gouvernement dédaigne

comme lui étant étrangères, ou respecte comme sacrées pour lui, ces

divergences religieuses. Cependant il y a quelque chose qui ne permet

pas cette superbe indifférence, c'est le trouble profond de la

société, surtout quand ce trouble est toujours prêt à se changer en

désordre matériel.

[En marge: Influence du clergé hostile au gouvernement.]

Ces clergés divers s'efforçaient d'attirer à eux les consciences. Le

clergé constitutionnel avait peu de pouvoir; il était seulement un

sujet de récriminations pour les Jacobins, qui avaient l'habitude de

dire que la Révolution était partout sacrifiée, notamment dans la

personne des seuls prêtres qui se fussent attachés à sa cause; à quoi

le gouvernement ne pouvait évidemment rien, car il ne dépendait pas de

lui de disposer des fidèles, en faveur d'un clergé ou d'un autre. Mais

le clergé réputé orthodoxe agissait sur les esprits dans un sens

entièrement contraire à l'ordre établi. Il cherchait à tenir éloignés

du gouvernement, tous ceux que la fatigue des dissensions civiles

tendait à ramener au Premier Consul. S'il eût été possible de

réveiller les passions de la Vendée, il l'eût fait. Il y entretenait

encore de sourdes défiances, et une sorte de mécontentement. Il

troublait le Midi, moins soumis que la Vendée, et dans les montagnes

du centre de la France, réunissait tumultueusement la population

autour des curés orthodoxes. Partout ce clergé inquiétait les

consciences, agitait les familles, en persuadant à tous ceux qui

avaient été ou baptisés, ou mariés de la main des _assermentés_,

qu'ils n'étaient pas dans le sein de la véritable communion

catholique, et qu'ils devaient de nouveau se faire baptiser ou marier,

s'ils voulaient devenir de vrais chrétiens, ou sortir du concubinage.

Ainsi l'état des familles, non pas du point de vue légal, mais du

point de vue religieux, était mis en question. Il existait plus de dix

mille prêtres mariés, qui, entraînés par le vertige du temps, ou

poussés même par la terreur, avaient cherché dans le mariage, les uns

la satisfaction de passions qu'ils n'avaient pas su contenir, les

autres une abjuration qui les sauvât de l'échafaud. Ils étaient époux,

pères de familles nombreuses, et flétris par le préjugé public, tant

qu'on ne leur procurait pas le pardon de l'Église.

Les acquéreurs de biens nationaux, ceux de tous les citoyens que le

gouvernement avait le plus d'intérêt à protéger, vivaient aussi dans

un état de trouble et d'oppression. Ils étaient assiégés au lit de

mort de suggestions perfides, et menacés d'une damnation éternelle,

s'ils ne consentaient à des arrangements spoliateurs. La confession

devenait ainsi une arme puissante dont se servaient les émigrés, pour

porter atteinte à la propriété, au crédit public, en un mot à l'un des

principes les plus essentiels de la Révolution, l'inviolabilité des

ventes nationales. La police de l'État, et les lois, étaient également

impuissantes contre les maux de ce genre.

Tous ces désordres n'étaient pas de ceux qu'un gouvernement doit

regarder avec indifférence. Quand les sectes religieuses n'ont d'autre

conséquence que de pulluler sur un vaste sol comme celui de

l'Amérique, que de se succéder à l'infini, en ne laissant après elles

que le souvenir passager d'inventions ridicules, ou de pratiques

indécentes, on conçoit, jusqu'à un certain point, que l'État demeure

indifférent et inactif. La société présente un triste aspect moral,

mais l'ordre public n'est pas sérieusement troublé. Il n'en était pas

ainsi, au milieu de la vieille société française en 1801. On ne

pouvait pas, sans un immense péril, livrer aux factions ennemies le

gouvernement des âmes. On ne pouvait pas laisser dans leurs mains les

torches de la guerre civile, avec faculté de les secouer quand elles

voudraient, sur la Vendée, sur la Bretagne, sur les Cévennes. On ne

pouvait pas leur permettre de troubler le repos des familles,

d'assiéger le lit des mourants pour extorquer des stipulations

iniques, de mettre en doute le crédit de l'État, d'ébranler enfin

toute une classe de propriétés, celles mêmes que la Révolution avait

promis de rendre à jamais inviolables.

La manière de penser du Premier Consul sur la constitution des

sociétés, était trop juste et trop profonde, pour qu'il pût voir d'un

oeil indifférent les désordres religieux de la France à cette époque;

et il avait d'ailleurs, pour y porter la main, des motifs plus élevés

encore que ceux que nous venons d'indiquer, s'il y en a de plus élevés

que l'ordre public et le repos des familles.

[En marge: Besoin d'une religion chez tous les peuples.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 03 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 13 / 39 段