relativement aux prisonniers, aux dettes, aux séquestres, surtout aux
alliés des deux parties contractantes, et au rôle qu'on leur
assignerait dans le protocole. Cependant on était pressé d'en finir,
et de mettre un terme aux anxiétés du monde. D'une part, le cabinet
anglais voulait avoir conclu avant la réunion du Parlement, de
l'autre, le Premier Consul craignait à tout moment d'apprendre la
reddition d'Alexandrie, car la résistance prolongée de cette place
laissait planer un doute utile à la négociation. Impatient de grands
résultats, il soupirait après le jour où il pourrait faire entendre à
la France le mot si nouveau, si magique, non pas de paix avec
l'Autriche, avec la Prusse, avec la Russie, mais de paix générale avec
le monde entier.
[En marge: Sept. 1801.]
[En marge: On convient de part et d'autre de signer la paix sous forme
de préliminaires.]
En conséquence, on convint de consacrer immédiatement les grands
résultats obtenus, et de remettre à une négociation ultérieure les
difficultés de forme et de détail. Pour cela on imagina de rédiger
des préliminaires de paix, et, tout de suite après la signature de
ces préliminaires, de charger des plénipotentiaires de rédiger à
loisir un traité définitif. Toute difficulté qui n'était pas
fondamentale, et dont la solution entraînait des lenteurs, devait être
renvoyée à ce traité définitif. Pour être plus certain d'en finir
bientôt, le Premier Consul voulut enfermer les négociateurs dans un
délai déterminé. On était au milieu de septembre 1801 (fin de
fructidor an IX); il accorda jusqu'au 2 octobre (10 vendémiaire an X).
Après ce terme, il était décidé, disait-il, à profiter des brumes de
l'automne, pour exécuter ses projets contre les côtes d'Irlande et
d'Angleterre. Tout cela fut dit avec les égards dus à une nation
grande et fière, mais avec ce ton péremptoire qui ne laisse aucun
doute.
Les deux négociateurs, M. Otto et lord Hawkesbury, étaient d'honnêtes
gens, et voulaient la paix. Ils la voulaient pour elle-même, et aussi
par l'ambition bien naturelle et bien légitime, de placer leur nom au
bas de l'un des plus grands traités de l'histoire du monde. Aussi
toutes facilités compatibles avec leurs instructions, furent par eux
apportées dans la rédaction des préliminaires.
Il fut convenu que l'Angleterre restituerait à la France et à ses
alliés, c'est-à-dire à l'Espagne et à la Hollande, toutes les
conquêtes maritimes qu'elle avait faites, _à l'exception des îles de
Ceylan et de la Trinité, qui lui étaient définitivement acquises_.
Telle avait été la forme admise pour concilier le juste amour-propre
des deux nations. En définitive, l'Angleterre gardait le continent de
l'Inde, qu'elle avait conquis sur les princes indiens; l'île de
Ceylan, enlevée aux Hollandais, et appendice nécessaire de ce vaste
continent; enfin l'île de la Trinité, prise dans les Antilles sur les
Espagnols. Il y avait là de quoi satisfaire la plus grande ambition
nationale. Elle restituait le Cap, Demerari, Berbice, Essequibo,
Surinam, aux Hollandais; la Martinique, la Guadeloupe, aux Français;
Minorque aux Espagnols, Malte à l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem.
Quant à ce dernier point, la puissance garante devait être désignée
dans le traité définitif. L'Angleterre évacuait Porto-Ferraio, qui
revenait avec l'île d'Elbe aux Français. En compensation, les Français
devaient évacuer l'État de Naples, c'est-à-dire le golfe de Tarente.
Enfin l'Égypte était abandonnée par les troupes des deux nations, et
restituée à la Porte. Les États de Portugal étaient garantis.
[En marge: Résultats de la guerre pour les deux nations.]
[En marge: Grandeur extraordinaire de la France.]
Si on veut considérer seulement les grands résultats, que ces
restitutions tant débattues de quelques îles, ne diminuaient ni
n'augmentaient beaucoup, voici ce qui ressortait du traité. Dans cette
lutte de dix années, l'Angleterre avait acquis l'empire des Indes,
sans que l'acquisition de l'Égypte par la France en devînt le
contre-poids. Mais en retour la France avait changé la face du
continent à son profit; elle avait conquis la formidable ligne des
Alpes et du Rhin, éloigné à jamais l'Autriche de ses frontières, par
l'acquisition des Pays-Bas; arraché à cette puissance l'objet éternel
de sa convoitise, c'est-à-dire l'Italie, qui avait passé presque tout
entière sous la domination française. Elle avait, par le principe posé
des sécularisations, affaibli considérablement la maison impériale en
Allemagne, au profit de la maison de Brandebourg. Elle avait fait
subir à la Russie de désagréables échecs, pour avoir voulu se mêler
des affaires de l'Occident. Elle dominait la Suisse, la Hollande,
l'Espagne et l'Italie. Aucune puissance n'exerçait dans le monde un
prestige égal au sien; et si l'Angleterre s'était agrandie sur mer, la
France avait cependant ajouté à l'étendue de ses rivages les côtes de
la Hollande, de la Flandre, de l'Espagne, de l'Italie, pays
complétement soumis à sa domination ou à son influence. C'étaient là
de vastes moyens de puissance maritime.
Voilà tout ce que consacrait l'Angleterre, en signant les
préliminaires de Londres, pour prix, il est vrai, du continent de
l'Inde. La France y pouvait consentir. Nos alliés vigoureusement
défendus recouvraient presque tout ce que la guerre leur avait fait
perdre. L'Espagne était privée de la Trinité, par sa faute, mais elle
gagnait Olivença en Portugal, la Toscane en Italie. La Hollande
abandonnait Ceylan, mais elle recouvrait ses colonies de l'Inde, le
Cap, les Guyanes; elle était délivrée du stathouder.
[En marge: Octob. 1801.]
[En marge: Signature donnée le 1er octobre.]
Telles étaient les conséquences de cette paix si belle, la plus
glorieuse que la France ait jamais conclue. Il était naturel que le
négociateur français fût impatient d'en finir. On était arrivé au 30
septembre, et on était encore arrêté par quelques difficultés de
rédaction. On les leva toutes, et enfin, le 1er octobre au soir,
veille du jour fixé comme terme fatal par le Premier Consul, M. Otto
eut la joie de placer sa signature au bas des préliminaires de paix,
joie profonde, sans égale, car jamais négociateur n'avait eu le
bonheur d'assurer par sa signature tant de grandeurs à sa patrie!
On convint de laisser cette nouvelle secrète à Londres pendant
vingt-quatre heures, afin que le courrier de la légation française pût
l'annoncer le premier au gouvernement. Cet heureux courrier partit le
1er octobre dans la nuit, et arriva le 3 (11 vendémiaire), à quatre
heures de l'après-midi à la Malmaison. Dans ce moment les trois
Consuls y tenaient conseil de gouvernement. À l'ouverture des dépêches
la sensation fut vive; on abandonna le travail, on s'embrassa. Le
Premier Consul, qui mettait volontiers toute retenue de côté avec les
hommes de sa confiance, laissa percer les sentiments dont il était
plein. Tant de résultats obtenus en si peu de temps, l'ordre, la
victoire, la paix, rendus à la France par son génie et un travail
opiniâtre, en deux années, c'étaient là des bienfaits dont il devait
être assurément bien heureux, et bien fier! Dans ces épanchements
d'une satisfaction commune, M. Cambacérès lui dit: Maintenant que nous
avons fait un traité de paix avec l'Angleterre, il faut faire un
traité de commerce, et tout sujet de division sera écarté entre les
deux pays.--N'allons pas si vite, lui répondit le Premier Consul avec
vivacité. La paix politique est faite, tant mieux, jouissons-en. Quant
à la paix commerciale, nous la ferons si nous pouvons. Mais je ne veux
à aucun prix sacrifier l'industrie française, je me souviens des
malheurs de 1786.--Il fallait que cette singulière et instinctive
passion pour les intérêts de l'industrie française fût bien forte,
pour éclater dans un tel moment. Mais le consul Cambacérès, avec sa
sagacité ordinaire, avait touché la difficulté qui, plus tard, devait
brouiller de nouveau les deux peuples.
La nouvelle fut à l'instant envoyée à Paris, pour y être publiée. Vers
la chute du jour, le canon retentissait dans les rues, et tout le
monde se demandait quel était l'heureux événement qui motivait ces
manifestations. On courait le savoir dans les lieux publics, où les
commissaires du gouvernement avaient ordre de faire connaître la
signature des préliminaires. Dans le moment, en effet, la conclusion
de la paix était proclamée sur tous les théâtres, au milieu d'une
allégresse dont on n'avait pas eu depuis long-temps l'exemple. Cette
allégresse était naturelle, car la paix avec l'Angleterre était la
véritable paix générale, elle consolidait le repos du continent,
supprimait la cause des coalitions européennes, et ouvrait le monde à
l'essor de notre commerce et de notre industrie. Paris fut
soudainement illuminé dans cette soirée.
[En marge: Le colonel Lauriston chargé de porter à Londres la
ratification du traité préliminaire de paix.]
Le Premier Consul donna immédiatement sa ratification au traité des
préliminaires, et chargea son aide-de-camp Lauriston de porter à
Londres cette ratification. Si le contentement était vif et général
en France, il était poussé en Angleterre jusqu'au délire. La nouvelle,
d'abord cachée par les négociateurs, avait enfin transpiré, et on
avait été obligé de l'annoncer au lord-maire de Londres, par un
message. Ce message fit d'autant plus d'effet, que, depuis quelques
heures, on répandait le bruit de la rupture des négociations.
Sur-le-champ le peuple se livra sans retenue à ces transports
violents, qui sont particuliers au caractère passionné de la nation
anglaise. Les voitures publiques partant de Londres portaient ces
mots, écrits à la craie et en grosses lettres: PAIX AVEC LA FRANCE.
Partout on les arrêtait, on les dételait, on les traînait en triomphe.
On se figurait que tous les maux de la disette, de la cherté, allaient
finir à la fois. On rêvait des biens inconnus, immenses, impossibles.
Il y a des jours où les peuples, comme les individus, fatigués de se
haïr, éprouvent le besoin d'une réconciliation, même passagère, même
trompeuse. Dans cet instant, malheureusement si court, le peuple
anglais croyait presque aimer la France; il adorait le héros, le sage
qui la gouvernait: il criait _Vive Bonaparte_, avec transport.
Telle est la joie humaine: elle n'est vive, elle n'est profonde, qu'à
la condition d'ignorer l'avenir. Remercions la sagesse de Dieu d'avoir
fermé aux hommes le livre du destin! Combien tous les coeurs eussent
été glacés ce jour-là, si, le voile qui cachait l'avenir, venant à
tomber tout à coup, les Anglais et les Français avaient pu voir devant
eux, quinze ans d'une haine atroce, d'une guerre acharnée, le
continent et les mers inondés du sang des deux peuples! Et la France,
combien elle eût été consternée, si, tandis qu'elle se croyait grande,
grande à jamais, elle eût entrevu, dans une page de ce redoutable
livre du destin, les traités de 1815! Et ce héros, victorieux et sage,
qui la gouvernait, combien il eût été surpris, épouvanté, si, au
milieu de ses plus belles oeuvres, il avait pu apercevoir ses immenses
fautes; si, au milieu de sa prospérité la plus pure, il avait entrevu
sa chute effroyable, et son martyre! Oh! oui, la Providence, dans la
profondeur de ses desseins, a bien fait de ne découvrir que le présent
à l'homme; c'est bien assez pour son faible coeur! Et nous,
aujourd'hui, qui savons tout, et ce qui se passait alors, et ce qui
s'est accompli depuis, tâchons de nous rendre un moment l'ignorance de
ce temps, pour en comprendre, pour en partager les vives et profondes
émotions.
[En marge: Transports du peuple anglais en recevant la nouvelle des
ratifications.]
Un léger doute restait encore à Londres, et troublait un peu la joie
anglaise, car les ratifications du Premier Consul n'étaient pas
arrivées, et on craignait quelque résolution soudaine de ce caractère
si prompt, si fier, si exigeant pour sa nation. Ce doute était
pénible; mais tout à coup on apprend à Londres qu'un propre
aide-de-camp du Premier Consul, un de ses compagnons d'armes, le
colonel Lauriston, est descendu à l'hôtel de M. Otto, et qu'il apporte
le traité ratifié. Dégagée du dernier doute qui la contenait encore,
la joie n'a plus de bornes. On court chez M. Otto, on le trouve qui
montait en voiture avec le colonel Lauriston, pour se rendre chez lord
Hawkesbury, et faire l'échange des ratifications. Le peuple dételle
les chevaux, et traîne ces deux Français chez lord Hawkesbury.
[En marge: Le colonel Lauriston traîné en triomphe par le peuple dans
les rues de Londres.]
De chez lord Hawkesbury les deux négociateurs devaient se rendre chez
le premier ministre M. Addington, et ensuite à l'Amirauté, chez lord
Saint-Vincent. Le peuple s'obstine; on veut traîner la voiture, d'un
ministre chez un autre. Enfin, à l'hôtel de l'Amirauté, la foule était
devenue telle, la confusion si étrange, que lord Saint-Vincent,
craignant quelque accident, se mit lui-même à la tête du cortége, de
peur que la voiture ne fût renversée, et qu'un accident fâcheux ne fût
la suite involontaire de cette joie convulsive. Plusieurs jours
s'écoulèrent en transports de ce genre, en témoignages d'un
contentement extraordinaire.
[En marge: La nouvelle de la reddition d'Alexandrie arrive huit heures
après la signature du traité.]
Un fait digne de remarque, c'est que, quelques heures après la
signature des préliminaires, il arriva un courrier d'Égypte, apportant
la nouvelle de la reddition d'Alexandrie, laquelle avait eu lieu le 30
août 1801 (12 fructidor).--Ce courrier, dit lord Hawkesbury à M. Otto,
nous est arrivé huit heures après la signature du traité: tant mieux!
s'il fût arrivé plus tôt, nous aurions été forcés par l'opinion
publique d'être plus exigeants, et la négociation eût été probablement
rompue. La paix vaut mieux qu'une île de plus ou de moins.--Ce
ministre, honnête homme, avait raison. Mais c'est une preuve que la
résistance d'Alexandrie avait été utile, et que, même dans une cause
désespérée, la voix de l'honneur, qui conseille de résister le plus
long-temps possible, est toujours bonne à écouter.
[En marge: On convient de réunir des plénipotentiaires dans la ville
d'Amiens pour conclure un traité définitif.]
[En marge: Choix de lord Cornwallis pour représenter l'Angleterre au
congrès d'Amiens.]
Il fut convenu que des plénipotentiaires se réuniraient dans la ville
d'Amiens, point intermédiaire entre Londres et Paris, pour y rédiger
le traité définitif. Le cabinet britannique fit choix d'un vieux et
respectable militaire, qui s'était honoré en portant long-temps les
armes pour sa patrie, mais qui croyait le moment venu de mettre un
terme aux maux du monde, c'était lord Cornwallis, l'un des personnages
les plus estimés de la Grande-Bretagne. Lord Cornwallis avait commandé
les armées anglaises en Amérique et dans l'Inde. Il avait été
gouverneur-général du Bengale et vice-roi d'Irlande pendant la fin du
dernier siècle. Il fut convenu que lord Cornwallis se rendrait à
Paris, pour complimenter le Premier Consul, avant de se transporter
sur le lieu des négociations.
[En marge: Choix de Joseph Bonaparte pour représenter la France.]
Le Premier Consul, de son côté, fit choix de son frère Joseph, qu'il
chérissait particulièrement, et qui, par l'aménité de ses formes, la
douceur de son caractère, était parfaitement propre au rôle de
pacificateur, qui lui était habituellement réservé. Joseph avait signé
la paix avec l'Amérique à Morfontaine, avec l'Autriche à Lunéville; il
allait la signer avec l'Angleterre à Amiens. Le Premier Consul
faisait, ainsi cueillir par son frère les fruits qu'il avait cultivés
lui-même de ses mains triomphantes. M. de Talleyrand, en voyant tout
l'honneur apparent de ces traités, dévolu à un personnage étranger aux
travaux de notre diplomatie, ne put se défendre d'un mouvement de
dépit, mouvement passager, fortement contenu, saisi néanmoins par
l'oeil observateur et méchant des diplomates résidant à Paris,
lesquels en remplirent plus d'une dépêche. Mais l'habile ministre
savait qu'il ne fallait pas s'aliéner la famille du Premier Consul, et
que d'ailleurs, si, après avoir fait la part du général Bonaparte, il
restait une portion de gloire à décerner à quelqu'un dans ces belles
négociations, le public européen ne la décernerait qu'au ministre des
affaires étrangères.
[En marge: Suite de traités signés coup sur coup avec toutes les
puissances de l'Europe.]
Les négociations entamées avec divers États, et non conclues encore,
furent terminées presque immédiatement. Le Premier Consul entendait
l'art de produire de grands effets sur l'imagination des hommes, parce
qu'il avait lui-même beaucoup d'imagination. Il brusqua les
difficultés avec toutes les cours, et voulut, coup sur coup, accabler
la France de satisfactions de tout genre, l'étourdir, l'enivrer, à
force de résultats extraordinaires.
[En marge: Traité avec le Portugal.]
Il en finit avec le Portugal, et fit signer à Madrid, par son frère
Lucien, les conditions d'abord refusées de Badajos, sauf quelques
modifications peu importantes. On n'insista plus sur l'occupation de
l'une des provinces portugaises, car, les bases de la paix avec
l'Angleterre étant arrêtées depuis l'abandon de la Trinité, il n'y
avait plus aucun intérêt à retenir les gages dont on avait d'abord
voulu se munir. On convint d'une indemnité pour les frais de la
guerre, de quelques avantages commerciaux pour notre industrie, tels,
par exemple, que l'introduction immédiate de nos draps, et le
traitement de la nation la plus favorisée, à l'égard de tous nos
produits. L'exclusion des vaisseaux anglais de guerre et de commerce
fut stipulée formellement, jusqu'à la conclusion de la paix.
[En marge: Traités avec la Porte, Alger et Tunis.]
L'évacuation de l'Égypte terminait toutes les difficultés avec la
Porte-Ottomane. M. de Talleyrand conclut à Paris, avec un ministre du
sultan, des préliminaires de paix, qui stipulaient la restitution de
l'Égypte à la Porte, le rétablissement des anciens rapports de la
France avec elle, et la mise en vigueur de tous les traités antérieurs
de commerce, et de navigation.
Des conventions semblables furent faites avec les régences de Tunis et
d'Alger.
[En marge: Traité avec la Bavière.]
Un traité fut signé avec la Bavière pour la replacer, à l'égard de la
République, dans les rapports d'alliance qui avaient existé autrefois
entre cette cour et la vieille monarchie française, lorsque celle-ci
protégeait toutes les puissances allemandes de second ordre, contre
l'ambition de la maison d'Autriche. C'était un véritable
renouvellement des traités de Westphalie et de Teschen. La Bavière
faisait à la France l'abandon direct de tout ce qu'elle avait possédé
jadis sur la rive gauche du Rhin. En retour, la France promettait
d'employer son influence, dans les négociations dont les affaires
germaniques seraient bientôt le sujet, pour procurer à la Bavière une
indemnité suffisante, et convenablement située. La France, en outre,
lui garantissait l'intégrité de ses États.
[En marge: Traité avec la Russie.]
Enfin, pour achever l'oeuvre de cette pacification générale, le traité
avec la Russie, qui rétablissait de droit une paix existant déjà de
fait, fut signé après de longs débats, entre M. de Markoff et M. de
Talleyrand. Le nouvel empereur avait montré, comme on l'a vu, moins
d'énergie dans sa résistance aux prétentions maritimes de
l'Angleterre, mais aussi moins d'ostentation et d'exigence dans la
protection accordée aux petits États allemands et italiens, qui
avaient fait partie de la coalition contre la France. Alexandre
n'avait jamais élevé de difficultés quant à l'Égypte; mais, en tout
cas, elles étaient toutes supprimées par les derniers événements. Il
ne prétendait plus à la qualité de grand-maître des chevaliers de
Malte, ce qui rendait facile la reconstitution de l'ordre sur son
ancien pied, ainsi qu'on en était convenu avec l'Angleterre. Il n'y
avait eu de différend sérieux avec Alexandre, que sur Naples et sur le
Piémont. En persistant, en gagnant du temps, on avait vaincu les
principales difficultés relativement à ces deux États. L'évacuation de
la rade de Tarente venait d'être promise aux Anglais. La Russie s'en
tenait pour satisfaite, et y voyait l'accomplissement d'une condition
essentielle à son honneur, l'intégrité des États de Naples. Elle avait
cessé de parler de l'île d'Elbe. Quant au Piémont, chaque jour ajouté
au silence de l'Angleterre, pendant la négociation de Londres, avait
enhardi le Premier Consul à ne pas rendre cette importante province
au roi de Sardaigne. La Russie invoquait les promesses qui lui avaient
été faites à ce sujet. Le Premier Consul répondait, en disant qu'on
lui avait promis aussi de défendre le vrai droit maritime dans toute
sa teneur, et qu'on en avait abandonné une partie à l'Angleterre. On
convint d'un article, par lequel on se promettait de s'occuper à
l'amiable, et de gré à gré, des intérêts de S. M. le roi de Sardaigne,
et d'_y avoir les égards compatibles avec l'état actuel des choses_.
C'était se donner une grande liberté relativement à ce prince, et
notamment celle de l'indemniser un jour, avec le duché de Parme ou de
Plaisance, comme le Premier Consul en avait alors la pensée. La
conduite du roi de Sardaigne, son dévouement aux Anglais pendant la
dernière campagne d'Égypte, avaient profondément irrité le chef du
gouvernement français. Celui-ci, néanmoins, avait de meilleures
raisons que la colère: il tenait au Piémont comme à la plus belle des
provinces italiennes pour nous, car elle nous permettait de déboucher
toujours en Italie, et d'y avoir sans cesse une armée. Elle devenait
enfin pour la France ce que le Milanais avait été si long-temps pour
l'Autriche.
On avait été constamment d'accord avec la Russie sur les affaires
d'Allemagne; il n'y avait par conséquent aucune difficulté sur ce
dernier sujet.
On rédigea donc le traité d'après ces bases, de concert avec le
nouveau négociateur, M. de Markoff, récemment arrivé de Pétersbourg.
On signa un premier traité patent, où il fut dit purement et
simplement, que la bonne intelligence était rétablie entre les deux
gouvernements, et qu'ils ne souffriraient pas que les sujets émigrés
de l'un ou de l'autre pays, entretinssent des menées coupables dans
leur ancienne patrie. Cet article avait trait aux Polonais d'une part,
aux Bourbons de l'autre. À ce traité patent fut jointe une convention
secrète, dans laquelle il était dit, que, les deux empires s'étant
bien trouvés de leur intervention dans les affaires d'Allemagne, à
l'époque du traité de Teschen, ils réuniraient de nouveau leur
influence, pour amener en Allemagne les arrangements territoriaux les
plus favorables au bon équilibre de l'Europe; que la France notamment
s'emploierait à procurer une indemnité avantageuse à l'électeur de
Bavière, au grand-duc de Wurtemberg, au grand-duc de Baden (ce dernier
avait été ajouté à la liste des protégés de la Russie, à cause de la
nouvelle impératrice, qui était une princesse badoise); que les États
de Naples seraient évacués à la paix maritime, et jouiraient de la
neutralité en cas de guerre, et enfin qu'on s'entendrait à l'amiable
sur les intérêts du roi de Sardaigne, quand il y aurait lieu, _et de
la manière la plus compatible avec l'état actuel des choses_.