courriers extraordinaires furent envoyés à Badajos, pour annoncer que
la France refusait sa ratification, et pour prévenir celle de
l'Espagne. Mais ces courriers trouvèrent le traité ratifié par Charles
IV, et l'engagement devenu irrévocable. Lucien fut consterné du rôle
embarrassant, humiliant même, qui lui était réservé en Espagne, au
lieu du rôle brillant qu'il avait espéré y jouer. Il répondit à la
colère de son frère par un accès de mauvaise humeur, accès assez
fréquent chez lui, et envoya sa démission au ministre des affaires
étrangères. De son côté le prince de la Paix devint arrogant. Il se
permit un langage, qui était ridicule et insensé à l'égard d'un homme
tel que celui qui gouvernait alors la France. Il annonça d'abord la
cessation de toute hostilité envers le Portugal, puis demanda la
retraite des Français, et ajouta même cette déclaration fort
imprudente, que, si de nouvelles troupes passaient la frontière des
Pyrénées, leur passage serait considéré comme une violation de
territoire. Il réclama de plus la restitution de la flotte enfermée à
Brest, et une prompte conclusion de la paix générale, pour faire
cesser le plus tôt possible une alliance devenue onéreuse à la cour de
Madrid[7]. Cette conduite était aussi inconvenante que contraire aux
véritables intérêts de l'Espagne. Il faut dire cependant que l'affreux
malheur qui venait de frapper deux vaisseaux espagnols, avait jeté
quelque tristesse dans l'esprit de la nation, et avait contribué à
cette disposition chagrine, qui se manifestait d'une manière si
intempestive et si nuisible à la politique des deux cabinets.
[Note 7: Note du 26 juillet.]
Le Premier Consul, parvenu au comble de l'irritation, fit répondre
sur-le-champ que les Français resteraient dans la Péninsule, jusqu'à
la paix particulière de la France avec le Portugal; que si l'armée du
prince de la Paix faisait un seul pas pour se rapprocher des quinze
mille Français qui étaient à Salamanque, il considérerait cela comme
une déclaration de guerre, et que, si à un langage inconvenant on se
permettait d'ajouter un seul acte hostile, la dernière heure de la
monarchie espagnole aurait sonné[8]. Il enjoignit à Lucien de
retourner à Madrid, d'y déployer son caractère d'ambassadeur, et
d'attendre des ordres ultérieurs. C'en était assez pour intimider et
contenir l'indigne courtisan, qui compromettait si légèrement les plus
grands intérêts qu'il y eût dans l'univers. Bientôt, en effet, il
écrivit les lettres les plus soumises, afin de rentrer en grâce auprès
de l'homme dont il craignait l'influence et l'autorité personnelles
sur la cour d'Espagne.
[Note 8: Le Premier Consul écrivait des notes courtes et
vives, destinées à fournir la pensée des instructions que ses
ministres devaient transmettre aux ambassadeurs. Voici la
note envoyée au cabinet des affaires étrangères, pour servir
à la rédaction de la dépêche qu'on allait expédier à Madrid.
M. de Talleyrand, parti pour les eaux, était remplacé par M.
Caillard.
_Au ministre des relations extérieures._
21 messidor an IX (10 juillet 1801).
Faites connaître, citoyen-ministre, à l'ambassadeur de la
République à Madrid, qu'il doit se rendre à la cour, et y
déployer le caractère nécessaire dans cette circonstance. Il
fera connaître:
Que j'ai lu le billet du général prince de la Paix; qu'il est
si ridicule qu'il ne mérite pas une sérieuse réponse; mais
que si ce prince, acheté par l'Angleterre, entraînait le roi
et la reine dans des mesures contraires à l'honneur et aux
intérêts de la République, la dernière heure de la monarchie
espagnole aurait sonné;
Que mon intention est que les troupes françaises restent en
Espagne jusqu'au moment où la paix de la République sera
faite avec le Portugal;
Que le moindre mouvement des troupes espagnoles, ayant pour
but de se rapprocher des troupes françaises, serait considéré
comme une déclaration de guerre;
Que cependant je désire faire ce qu'il est possible, pour
concilier les intérêts de la République, avec la conduite et
les inclinations de Sa Majesté catholique;
Que, quelque chose qu'il puisse arriver, je ne consentirai
jamais aux articles trois et six;
Que je ne m'oppose point à ce que les négociations
recommencent entre l'ambassadeur de la République et M.
Pinto, et qu'un protocole de négociations soit tenu tous les
jours;
Que l'ambassadeur doit s'attacher à faire bien comprendre au
prince de la Paix, et même au roi et à la reine, que des
paroles et des notes même injurieuses, lorsqu'on est amis au
point où nous le sommes, peuvent être considérées comme des
querelles de famille, mais que la moindre action ou le
moindre éclat serait irrémédiable;
Que quant au roi d'Étrurie, on lui a offert un ministre parce
qu'il n'a personne autour de lui, et que pour gouverner les
hommes il faut y entendre quelque chose; que cependant, sur
ce qu'il a espéré trouver à Parme des hommes capables de
l'aider, je n'ai plus insisté;
Que relativement aux troupes françaises en Toscane, il
fallait bien en laisser pendant deux ou trois mois, jusqu'à
ce que le roi d'Étrurie eût lui-même organisé ses troupes;
Que les affaires d'État peuvent se traiter sans passion, et
que, du reste, mon désir de faire quelque chose d'agréable à
la maison d'Espagne serait bien mal payé, si le roi souffrait
que l'or corrupteur de l'Angleterre pût parvenir, au moment
où nous touchons au port après tant d'angoisses et de
fatigues, à désunir nos deux grandes nations; que les
conséquences en seraient terribles et funestes;
Que, dans ce moment-ci, moins de précipitation à faire la
paix avec le Portugal, aurait considérablement servi pour
accélérer la paix avec l'Angleterre, etc., etc.
Vous connaissez ce cabinet; vous direz donc dans votre
dépêche tout ce qui peut servir à gagner du temps, empêcher
des mesures précipitées, faire recommencer les négociations,
et en même temps imposer, en leur mettant sous les yeux la
gravité des circonstances et les conséquences d'une démarche
inconsidérée.
Faites sentir à l'ambassadeur de la République, que si le
Portugal consentait à laisser à l'Espagne la province
d'Alentejo jusqu'à la paix, cela pourrait être un _mezzo
termine_, puisque par là l'Espagne se trouverait exécuter à
la lettre le traité préliminaire.
J'aime autant ne rien avoir que quinze millions en quinze
mois.
Expédiez le courrier que je vous envoie, directement à
Madrid.
BONAPARTE.]
Cependant il fallait prendre un parti sur cette étrange et
inconcevable conduite du cabinet de Madrid. M. de Talleyrand était
absent alors pour raison de santé. Il se trouvait aux eaux. Le Premier
Consul lui communiqua toutes les pièces, et en reçut en réponse une
lettre fort sensée, contenant son avis sur cette grave affaire.
Une guerre de notes, suivant M. de Talleyrand, ne mènerait à rien,
quelque succès de raison qu'on pût se promettre, en se fondant sur les
engagements pris, sur les promesses faites de part et d'autre. La
guerre contre l'Espagne, outre qu'elle éloignait du but, qui était la
pacification générale de l'Europe, outre qu'elle était contraire à la
véritable politique de la France, devenait une chose risible dans
l'état pitoyable de la monarchie espagnole, avec nos troupes au milieu
de ses provinces, avec ses escadres à Brest. Il y avait un moyen bien
plus naturel de la punir; c'était de céder aux Anglais l'île espagnole
de la Trinité, seule et dernière difficulté pour laquelle on retardait
la paix du monde. L'Espagne nous avait en effet dispensés de tout
devoir, de tout dévouement envers elle. Dans ce cas, ajoutait M. de
Talleyrand, il faut perdre du temps à Madrid et en gagner à Londres,
en accélérant la négociation avec l'Angleterre, par la concession de
la Trinité[9].
[Note 9: Nous citons cette curieuse lettre de M. de
Talleyrand:
20 messidor an IX (9 juillet 1801).
GÉNÉRAL,
Je viens de lire avec toute l'attention dont je suis capable
les lettres d'Espagne. Si l'on veut faire une réponse de
controverse, il nous est facile d'avoir raison, même en nous
en rapportant à la lettre des trois ou quatre traités que
nous avons faits cette année avec cette puissance; mais ce
sont là des pages de factum. Il faut voir si ce ne serait pas
le moment d'adopter un plan définitif de conduite avec ce
triste allié.
Je pars des données suivantes: L'Espagne a fait, pour me
servir d'une de ses expressions, _avec hypocrisie_ la guerre
contre le Portugal; elle veut définitivement faire la
paix.--Le prince de la Paix est, à ce qu'on nous mande et à
ce que je crois aisément, en pourparlers avec l'Angleterre;
le Directoire le croyait acheté par cette puissance.--Le roi
et la reine dépendent du prince; il n'était que favori, le
voilà pour eux établi homme d'État, et grand homme de
guerre.--Lucien, est dans une position embarrassante dont il
faut absolument le tirer.--Le prince emploie assez habilement
dans ses notes cette phrase: _Le roi s'est décidé à faire la
guerre à ses enfants._ Ce mot sera quelque chose pour
l'opinion.--Une rupture avec l'Espagne est une menace risible
quand nous avons ses vaisseaux à Brest, et que nos troupes
sont dans le coeur du royaume.--Il me semble que voilà notre
position, tout entière avec l'Espagne: cela posé,
qu'avons-nous à faire?
Voilà le moment où je m'aperçois bien que depuis deux ans je
ne suis plus accoutumé à penser seul. Ne pas vous voir laisse
mon imagination et mon esprit sans guide; aussi vais-je
probablement écrire de bien pauvres choses, mais ce n'est pas
ma faute, je ne suis pas complet quand je suis loin de vous.
Il me semble que l'Espagne, qui à toutes les paix a gêné le
cabinet de Versailles par ses énormes prétentions, nous a
extrêmement dégagés dans cette circonstance. Elle nous a
elle-même tracé la conduite que nous avons à tenir: nous
pouvons faire avec l'Angleterre ce qu'elle fait avec le
Portugal; elle sacrifie les intérêts de son allié, c'est
mettre à notre disposition l'île de la Trinité dans les
stipulations avec l'Angleterre. Si vous adoptiez cette
opinion, il faudrait alors presser un peu la négociation à
Londres et s'en tenir à faire de la diplomatie ou plutôt de
l'ergoterie à Madrid, en restant toujours dans des
discussions douces, dans des explications amicales, en
rassurant sur le sort du roi de Toscane, en ne parlant que
des intérêts de l'alliance, etc., etc. En tout, perdre du
temps à Madrid et précipiter à Londres.
Changer d'ambassadeur dans ces circonstances, ce serait
donner de l'éclat, et il faut l'éviter si vous adoptez, comme
je le propose, la temporisation. Pourquoi ne permettriez-vous
pas à Lucien d'aller à Cadix voir les armements, de voyager
dans les ports? Pendant cette course, les affaires avec
l'Angleterre marcheraient; vous ne laisseriez pas
l'Angleterre stipuler pour le Portugal, et il reviendrait à
Madrid pour traiter définitivement de cette paix.
Je crains bien, général, que vous ne trouviez que mon opinion
ne se sente un peu des douches et des bains que je prends
bien exactement. Dans dix-sept jours je vaudrai mieux. Je
serai bien heureux de vous renouveler l'assurance de mon
dévouement et de mon respect.
Ch.-Maur. Talleyrand.]
[En marge: La Premier Consul, pour punir l'Espagne, abandonne la
Trinité.]
Cet avis était fondé en raison, et parut tel au Premier Consul.
Cependant, tenant à honneur de défendre même un allié devenu infidèle,
il informa M. Otto de ses nouvelles dispositions relativement à la
Trinité, et se montra prêt à la sacrifier, mais pas tout de suite,
seulement à la dernière extrémité, quand on ne pourrait pas faire
autrement, à moins d'amener une rupture. Il lui ordonna d'insister
encore pour faire accepter en échange de la Trinité l'île française de
Tabago.
Malheureusement l'étrange conduite du prince de la Paix avait beaucoup
affaibli notre négociateur. Une nouvelle arrivée depuis peu, celle de
la capitulation du général Belliard au Kaire, l'affaiblissait
davantage encore. Toutefois, la persistance du général Menou dans
Alexandrie maintenait un dernier doute favorable à nos prétentions.
C'était à notre flottille de Boulogne que devait appartenir l'honneur
de terminer toutes les difficultés de cette longue négociation.
[En marge: La question décidée par deux combats de la flottille de
Boulogne.]
[En marge: Ligne d'embossage de notre flottille devant Boulogne.]
En Angleterre les esprits n'avaient cessé de se préoccuper des
préparatifs faits sur les côtes de la Manche. Pour les rassurer,
l'amirauté anglaise avait rappelé Nelson de la Baltique, et lui avait
donné le commandement des forces navales placées dans ces parages. Ces
forces se composaient de frégates, bricks, corvettes, bâtiments légers
de toute dimension. L'esprit entreprenant du célèbre marin anglais
faisait espérer qu'il aurait bientôt détruit, par quelque coup hardi,
la flottille française. Le 4 août (16 thermidor), il se présenta vers
la pointe du jour devant la plage de Boulogne, avec une trentaine de
petits bâtiments. Son pavillon était arboré sur la frégate la
_Méduse_. Il prit position à 1,900 toises de notre ligne, c'est-à-dire
hors de la portée de notre artillerie, et seulement à la portée des
gros mortiers. Son intention était de bombarder notre flottille. Elle
avait pour commandant un brave marin, plein de génie naturel et
d'ardeur pour la guerre, et appelé, s'il avait vécu, aux plus belles
destinées: c'était l'amiral Latouche-Tréville. Il exerçait tous les
jours nos chaloupes canonnières, il accoutumait nos soldats et nos
marins à monter rapidement à bord des bâtiments, à en descendre de
même, à manoeuvrer ensemble, avec célérité et précision. Le 4, notre
flottille était formée en trois divisions, sur une seule ligne
d'embossage parallèle au rivage, à 500 toises de la côte, et à
l'ancre. Elle se composait de gros bateaux canonniers, soutenus de
distance en distance par des bricks. Trois bataillons d'infanterie
étaient embarqués sur ces bâtiments de toutes sortes, pour seconder la
bravoure de nos marins.
[En marge: Nelson bombarde notre flottille pendant seize heures sans
lui causer aucun dommage.]
Nelson rangea en avant de son escadrille une division de bombardes, et
commença le feu dès cinq heures du matin. Il espérait, en l'accablant
de ses bombes, détruire notre flottille, ou l'obliger du moins à
rentrer dans le port. Il en fit donc jeter une quantité infinie, et
pendant toute la journée. Ces projectiles, lancés par de gros
mortiers, passaient pour la plupart au delà de notre ligne, et
allaient tomber sur la grève. Nos soldats et nos matelots, immobiles
sous ce feu incessant, et du reste plus effrayant que meurtrier,
montraient un sang-froid, une gaieté rares. Malheureusement ils
n'avaient pas les moyens de riposter. Nos bombardes, construites à la
hâte, ne pouvaient pas résister à l'ébranlement des mortiers, et
tiraient à peine quelques coups mal dirigés. La poudre, prise dans les
vieux approvisionnements de nos arsenaux, était sans force; elle
n'envoyait pas les projectiles à la distance nécessaire. Les équipages
français demandaient qu'on se portât en avant, soit pour être à la
portée du canon, soit afin de s'élancer à l'abordage. Mais nos bateaux
canonniers, lourdement construits, et sans l'expérience qu'on acquit
plus tard dans ce genre de construction, n'étaient pas faciles à
manoeuvrer, sous le vent du nord-est qui soufflait en ce moment. Ils
auraient été poussés par le vent et le courant sur la ligne anglaise,
et obligés, pour revenir à la côte, de lui montrer le travers, ce qui
les aurait laissés sans feux, car leurs canons étaient placés à
l'avant. Il fallut donc rester immobiles sous cette pluie de
projectiles, qui dura seize heures. Nos soldats de terre et de mer, la
supportant courageusement, regardaient en riant les bombes passer sur
leurs têtes. Le brave commandant, Latouche-Tréville, était au milieu
d'eux avec le colonel Savary, aide-de-camp du Premier Consul. On leur
jeta un millier de bombes, et, par une sorte de miracle, il n'y eut
personne de grièvement blessé. Deux de nos bâtiments furent coulés,
sans qu'il pérît un seul homme. Une canonnière, la _Méchante_,
commandée par le capitaine Margoli, fut percée par le milieu. Ce brave
officier jeta son équipage sur d'autres bateaux, puis, gardant deux
marins avec lui, ramena sa canonnière faisant eau de toute part, et
l'échoua sur le sable, avant qu'elle eût le temps de couler à fond.
Les Anglais, malgré le désavantage de notre position, et la mauvaise
qualité de notre poudre, avaient été plus maltraités que nous. Ils
avaient eu trois ou quatre hommes tués ou blessés par les éclats de
nos bombes.
Nelson s'éloigna très-mortifié, promettant de se venger dans quelques
jours, et de revenir avec des moyens certains de destruction.
On s'attendait donc à tout moment à le voir reparaître, et l'amiral
français se mettait en mesure de le bien recevoir. Il renforça sa
ligne, la pourvut de meilleures munitions, anima de son esprit ses
matelots et ses soldats, qui du reste se montraient pleins d'ardeur,
et tout fiers d'avoir bravé les Anglais sur leur élément. Trois
bataillons d'élite, pris dans les 46e, 57e, et 108e demi-brigades,
avaient été placés sur la flottille, pour y servir comme dans la
journée du 4.
[En marge: Seconde attaque sur la flottille, le 16 août, celle-ci à
l'abordage.]
Douze jours après, le 16 août (28 thermidor), Nelson parut avec une
division navale, beaucoup plus considérable que la première. Tout
annonçait de sa part l'intention d'une attaque sérieuse, et à
l'abordage. C'était ce que désiraient les Français.
Nelson avait 35 voiles, beaucoup de chaloupes et deux mille hommes
d'élite. Vers la chute du jour, il avait rangé ses chaloupes autour de
la _Méduse_, y avait distribué son monde, et donné ses instructions.
Ces chaloupes, montées par des soldats de la marine anglaise, devaient
pendant la nuit s'avancer à la rame, et enlever notre ligne à
l'abordage. Elles étaient formées en quatre divisions. Une cinquième
division, composée de bombardes, devait se placer, non plus en face de
notre flottille, position qui avait procuré peu de résultats dans le
bombardement du 4 août, mais sur le côté, de manière à pouvoir la
prendre d'enfilade.
Vers minuit, ces quatre divisions, commandées par quatre officiers
intrépides, les capitaines Sommerville, Parker, Cotgrave et Jones,
s'avancèrent rapidement vers la côte de Boulogne. Une petite
embarcation française, montée par huit hommes seulement, avait été
laissée en sentinelle avancée. Elle fut abordée et enveloppée, mais
elle se défendit bravement avant de succomber, et le bruit de sa
mousqueterie servit à signaler la présence de l'ennemi.
Les quatre divisions anglaises s'approchaient de toute la force de
leurs rames. Dès qu'elles eurent été aperçues, on ouvrit sur elles un
feu nourri de mousqueterie et de mitraille. La première division,
celle que commandait le capitaine Sommerville, entraînée par le
mouvement de la marée vers l'est, fut contrariée dans sa marche, et
emportée bien au delà de notre aile droite, qu'elle était chargée
d'attaquer. Les deux divisions du centre, conduites par les capitaines
Parker et Cotgrave, dirigées directement sur le milieu de notre ligne
d'embossage, y arrivèrent les premières, vers une heure du matin, et
l'attaquèrent franchement. Celle qui se trouvait sous les ordres du
capitaine Parker, après avoir échangé avec nos bâtiments une fusillade
fort vive, se jeta sur l'un des gros bricks, qu'on avait entremêlés
avec nos chaloupes pour les soutenir. C'était l'_Etna_, que commandait
le capitaine Pevrieu. Six péniches l'entourèrent afin de le prendre à
l'abordage. Les Anglais l'escaladèrent hardiment, leurs officiers en
tête; mais ils furent reçus par deux cents hommes d'infanterie, et
jetés à la mer à coups de baïonnette. Le brave Pevrieu, ayant
successivement affaire à deux matelots anglais, quoique blessé d'un
coup de poignard et d'un coup de pique, les tua tous les deux. En peu
d'instants on eut culbuté les assaillants, et on fit sur les péniches
un feu qui abattit le plus grand nombre des matelots employés à les
diriger. Nos chaloupes reçurent tout aussi vaillamment les assaillants
qui les voulurent aborder, et s'en défirent à coups de hache ou de
baïonnette. Un peu plus loin, la division commandée par le capitaine
Cotgrave aborda bravement la ligne des bateaux français, mais sans
plus de résultat. Une grosse chaloupe canonnière la _Surprise_,
entourée par quatre péniches, coula la première de ces péniches, prit
la seconde, et mit les deux autres en fuite. Les soldats rivalisèrent
avec les matelots dans ce genre de combat, qui allait parfaitement à
leur caractère vif et audacieux.
Pendant que la seconde et la troisième divisions anglaises étaient
ainsi accueillies, la première, qui aurait dû aborder notre aile
droite, entraînée à l'est par la marée, comme on vient de le voir,
n'avait pu arriver que très-tard sur le lieu de l'action. Faisant
effort pour revenir de l'est à l'ouest, elle semblait menacer
l'extrémité de notre ligne d'embossage, et vouloir passer entre la
terre et nos bâtiments, suivant une manoeuvre fort ordinaire aux
Anglais. C'était, au surplus, un effet de sa position plutôt qu'un
calcul. Mais des détachements de la 108e, postés sur le rivage, firent
sur elle un feu meurtrier. Les marins anglais, sans se laisser
rebuter, se jetèrent sur la canonnière le _Volcan_, qui gardait
l'extrême droite de notre ligne. L'enseigne qui la commandait, nommé
Guéroult, officier plein d'énergie, reçut l'abordage à la tête de ses
matelots, et de quelques soldats d'infanterie. Il eut un combat
opiniâtre à soutenir. Tandis qu'il se défendait sur le pont de sa
canonnière, les embarcations anglaises qui l'enveloppaient, essayèrent
de couper les câbles pour emmener la canonnière elle-même.
Heureusement l'une des attaches était en fer, et put résister à tous
les efforts qu'on fit pour la rompre. Le feu, parti des autres bateaux
français et du rivage, obligea enfin les Anglais à lâcher prise.
L'attaque sur ce point avait donc été aussi heureusement repoussée que
sur les deux autres.
L'aurore commençait à poindre. La quatrième division ennemie, destinée
à se porter vers notre gauche, et ayant à faire un grand mouvement
vers l'ouest, malgré la marée qui portait à l'est, n'était point
arrivée à temps. De leur côté, les bombardes de Nelson, grâce à la
nuit, ne nous avaient pas fait grand mal. Les Anglais se voyaient
partout repoussés; la mer était couverte de leurs cadavres flottants,
et bon nombre de leurs embarcations étaient coulées ou prises. La
clarté du jour, devenant à chaque instant plus vive, rendait leur
retraite nécessaire. Ils la firent vers quatre heures du matin. Le
soleil parut pour éclairer leur fuite. Cette fois ce n'était plus de
leur part une tentative infructueuse, c'était une véritable défaite.
Nos équipages étaient tout joyeux; ils n'avaient pas perdu beaucoup de
monde, et les Anglais, au contraire, avaient fait des pertes assez
notables. Ce qui ajoutait encore à la satisfaction produite par cette
action brillante, c'était d'avoir battu Nelson en personne, et
d'avoir rendu vaines toutes les menaces de destruction, qu'il avait
publiquement proférées contre notre flottille.
L'effet contraire devait être produit de l'autre côté du détroit; et,
bien que ce combat à l'ancre ne prouvât pas encore ce qu'une semblable
flottille pourrait faire en mer, quand il faudrait porter cent mille
hommes, toutefois la confiance des Anglais dans le génie entreprenant
de Nelson était fort diminuée, et le danger inconnu dont ils étaient
menacés les préoccupait bien davantage.
[En marge: Les deux combats de Boulogne et l'abandon de la Trinité,
amènent le terme de la négociation.]
Mais les vicissitudes de cette grande négociation touchaient à leur
terme. Décidé par la conduite du cabinet espagnol, le Premier Consul
avait enfin autorisé M. Otto à concéder la Trinité. Cette concession et
les deux combats de Boulogne devaient faire cesser les hésitations du
cabinet britannique. Il consentit donc aux bases proposées, sauf
quelques difficultés de détail restant encore à vaincre. Le cabinet
anglais voulait, en rendant Malte à l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem,
stipuler que l'île serait placée sous la protection d'une puissance
garante; car il ne comptait guère sur la force de l'ordre pour la
défendre, quand même on réussirait à le constituer. On n'était pas
d'accord avec nous sur la puissance garante. Le pape, la cour de Naples,
la Russie étaient successivement mis en discussion et repoussés. Enfin
la forme même de la rédaction présentait certains embarras. Comme
l'effet de ce traité sur l'opinion publique devait être grand dans les
deux pays, on tenait, des deux côtés, à l'apparence autant qu'à la
réalité. L'Angleterre consentait bien à énumérer, dans le traité, les
nombreuses possessions qu'elle restituait à la France et à ses alliés,
mais elle voulait énumérer aussi celles qui lui étaient définitivement
acquises. Cette prétention était juste, plus juste que celle du Premier
Consul, qui voulait que les objets restitués à la France, à la Hollande,
à l'Espagne, fussent énumérés, et que le silence observé à l'égard des
autres fût pour l'Angleterre la seule manière d'en acquérir la
propriété.