s'arrêter, suivant l'usage, à l'entrée d'un port bloqué, mais _bloqué
réellement_, avec _danger imminent de forcer le blocus_. Sous ce
rapport, le grand principe du blocus réel était rigoureusement
maintenu.
4º Enfin le droit de visite, sujet de tant de contestations, cause
déterminante de la dernière ligue du Nord, était entendu d'une manière
peu honorable pour le pavillon neutre. Ainsi on n'avait jamais voulu
admettre que des bâtiments de commerce, convoyés par un vaisseau de
l'État, lequel attestait par sa présence leur nationalité, et surtout
l'absence de toute contrebande à leur bord, pussent être visités. La
dignité du pavillon militaire n'admettait pas en effet qu'un capitaine
de vaisseau, peut-être un amiral, pussent être arrêtés par un
corsaire, pourvu d'une simple lettre de marque. Le cabinet russe crut
sauver la dignité du pavillon au moyen d'une distinction. Il fut
décidé que le droit de visite, à l'égard des bâtiments de commerce
convoyés, ne s'exercerait plus par tous les navires indistinctement,
mais par les navires de guerre seuls. Un corsaire muni d'une simple
lettre de marque n'avait pas le droit d'arrêter et d'interpeller un
convoi, escorté par un vaisseau de guerre. Le droit de visite ne
pouvait plus, par conséquent, s'exercer que d'égal à égal. Sans doute
par ce moyen une partie de l'inconvenance était évitée, mais le fond
du principe était sacrifié, et la chose était d'autant moins honorable
pour la cour de Saint-Pétersbourg, que c'était celui des quatre
principes contestés, pour lequel Copenhague venait d'être bombardé
trois mois auparavant, et pour lequel Paul Ier avait voulu soulever
toute l'Europe contre l'Angleterre.
Ainsi la Russie avait fait prévaloir deux des grands principes du
droit maritime, et en avait sacrifié deux. Mais l'Angleterre, il faut
le reconnaître, avait fait des concessions, et, dans son désir
d'obtenir la paix, s'était désistée d'une partie des orgueilleuses
prétentions de M. Pitt. Les Danois, les Suédois, les Prussiens étaient
invités à adhérer à cette convention.
[En marge: Nouvelle proposition de lord Hawkesbury à M. Otto.]
Délivrée de la Russie, ayant obtenu un premier succès en Égypte,
l'Angleterre ne voulait tirer de cette amélioration de situation,
qu'une paix plus prompte avec la France. Lord Hawkesbury fit appeler
M. Otto au Foreign-Office, et le chargea de présenter au Premier
Consul la proposition suivante. L'Égypte est en ce moment envahie par
nos troupes, lui dit-il; de grands secours doivent leur arriver; leur
succès est probable. Cependant la lutte n'est pas terminée, nous
l'avouons. Faisons cesser l'effusion du sang; convenons que de part et
d'autre nous ne chercherons pas à rester en Égypte, et que nous
l'évacuerons pour la rendre à la Porte.
À cette proposition lord Hawkesbury ajoutait la prétention de garder
Malte; car Malte, disait-il, n'avait dû être évacuée par l'Angleterre,
qu'en retour de l'abandon volontaire de l'Égypte par la France. Cet
abandon étant aujourd'hui, de la part de la France, non plus une
concession volontaire, mais une conséquence forcée des événements de
la guerre, il n'y avait plus de raison de la payer par la restitution
de Malte.
Dans les Indes orientales, le ministre anglais voulait toujours
Ceylan; mais il s'en contentait. Il offrait de rendre le cap de
Bonne-Espérance à la Hollande, plus les parties du continent de
l'Amérique méridionale qu'on lui avait prises, telles que Surinam,
Demerari, Berbice, Essequibo. Mais il demandait dans les Antilles une
grande île, la Martinique ou la Trinité, l'une ou l'autre, au choix de
la France.
[En marge: L'Angleterre veut l'Indostan et Ceylan dans les Indes, la
Martinique ou la Trinité dans les Antilles, Malte dans la
Méditerranée.]
Ainsi le résultat définitif de ces dix ans de guerre eût été pour
l'Angleterre, indépendamment de l'Indostan, l'île de Ceylan dans la
mer des Indes, l'île de la Trinité ou de la Martinique dans la mer des
Antilles, l'île de Malte dans la Méditerranée. Le cabinet avait de la
sorte un beau présent à faire à l'orgueil anglais, dans chacune des
trois mers principales.
[En marge: Réponse du Premier Consul. Il ne concède ni la Martinique,
ni la Trinité, ni Malte.]
Le Premier Consul répondit sur-le-champ aux offres britanniques. On se
faisait fort des événements d'Égypte pour élever de grandes
prétentions, il se faisait fort, pour les repousser, des événements du
Portugal. Lisbonne et Oporto, répondit-il à lord Hawkesbury, par
l'organe de M. Otto, Lisbonne et Oporto vont nous appartenir, si nous
le voulons. On traite en ce moment à Badajos, pour sauver les
provinces du plus fidèle allié de l'Angleterre. Le Portugal propose,
pour racheter ses États, d'exclure les Anglais de tous ses ports, de
payer en outre une forte contribution de guerre, et l'Espagne paraît
assez disposée à consentir à cette concession. Mais tout dépend du
Premier Consul. Il peut accorder ou refuser ce traité; et il va le
rejeter, il va faire occuper les principales provinces du Portugal, si
l'Angleterre ne consent pas à la paix, à des conditions raisonnables
et modérées. On demande, ajouta-t-il, que la France évacue l'Égypte,
soit; mais l'Angleterre, de son côté, abandonnera Malte; elle
n'exigera ni la Martinique, ni la Trinité, et se contentera de l'île
de Ceylan, acquisition assez belle, et qui complète assez grandement
le superbe empire des Indes.
Le négociateur anglais, en réponse à ces propositions, s'expliqua
d'une manière peu satisfaisante pour le Portugal, et qui prouvait, ce
que d'ailleurs on savait déjà, que l'Angleterre se souciait
médiocrement des alliés qu'elle avait compromis. Si le Premier Consul
envahit les États du Portugal en Europe, répondit lord Hawkesbury,
l'Angleterre envahira les États du Portugal au delà des mers. Elle
prendra les Açores, le Brésil, et se pourvoira de gages, qui, dans ses
mains, vaudront beaucoup mieux que le continent portugais dans les
mains de la France. Ce qui signifiait qu'au lieu de défendre un allié,
l'Angleterre songeait à se venger, sur cet allié même, des nouvelles
acquisitions que pouvait faire sa rivale.
[En marge: Résolution énergique du Premier Consul.]
Le Premier Consul vit qu'il fallait prendre en cette occasion un ton
énergique, et montrer ce qui était dans le fond de son coeur,
c'est-à-dire la résolution de lutter corps à corps avec l'Angleterre,
jusqu'à ce qu'il l'eût amenée à des prétentions modérées. Il déclara
que jamais, à aucune condition, il ne concéderait Malte; que la
Trinité appartenait à un allié, dont il défendrait les intérêts comme
les siens même; qu'il ne laisserait pas cette dernière colonie aux
Anglais, qu'ils devaient se contenter de Ceylan, complément bien
suffisant de la conquête des Indes, et que du reste aucun des points
contestés, sauf l'île de Malte, ne valait une seule des douleurs qu'on
allait causer au monde, une seule goutte du sang qu'on allait
répandre.
[En marge: Le Premier Consul fait craindre une descente aux Anglais.]
À ces explications diplomatiques, il ajouta des déclarations publiques
au _Moniteur_, et le récit détaillé des armements qui se faisaient sur
la côte de Boulogne.
Des divisions de chaloupes canonnières sortaient, en effet, des ports
du Calvados, de la Seine-Inférieure, de la Somme, de l'Escaut, pour se
rendre à Boulogne en côtoyant, et y avaient déjà réussi plusieurs
fois, malgré les croisières anglaises. Le Premier Consul n'était pas
encore fixé, comme il le fut plus tard[5], sur le plan d'une descente
en Angleterre; mais il voulait intimider cette puissance par l'éclat
de ses préparatifs, et enfin il était résolu à compléter ses
dispositions, et à passer des menaces aux effets, si la rupture
devenait définitive. Il s'expliqua longuement à cet égard dans une
délibération du Conseil, à laquelle n'assistaient que les Consuls
mêmes. Plein de confiance dans le dévouement de ses collègues Lebrun
et Cambacérès, il leur dévoila toute sa pensée. Il leur déclara
qu'avec les armements actuellement existants à Boulogne, il n'avait
pas encore le moyen de tenter une descente, opération de guerre des
plus difficiles; qu'il voulait uniquement par ces armements faire
comprendre à l'Angleterre de quoi il s'agissait, c'est-à-dire d'une
attaque directe, pour le succès de laquelle, lui, général Bonaparte,
n'hésiterait pas à risquer sa vie, sa gloire et sa fortune; que s'il
ne réussissait pas à obtenir du cabinet britannique des sacrifices
raisonnables, il prendrait son parti, compléterait la flottille de
Boulogne, au point de porter cent mille hommes, et s'embarquerait
lui-même sur cette flottille, pour tenter les chances d'une opération
terrible, mais décisive.
[Note 5: Il faut bien distinguer ce premier essai de
flottille, qui est de 1801, de la grande organisation navale
et militaire, connue sous le nom si célèbre de Camp de
Boulogne, et se rapportant à l'année 1804.]
[En marge: Articles insérés dans _le Moniteur_ au sujet de cette
négociation.]
Voulant appeler à son secours l'opinion de l'Angleterre et de l'Europe
elle-même, il joignait aux notes de son négociateur, qui ne
s'adressaient qu'aux ministres anglais, des articles au _Moniteur_,
qui s'adressaient au public européen tout entier. Dans ces articles,
modèles de polémique nette et pressante, qui étaient écrits par lui,
et dévorés par les lecteurs de toutes les nations attentives à cette
scène singulière, il caressait les ministres anglais actuels, les
présentait comme des hommes sages, raisonnables, bien intentionnés,
mais intimidés par les violences des ministres déchus, M. Pitt, et
surtout M. Windham. C'est particulièrement sur ce dernier qu'il jetait
les sarcasmes à pleine main, parce qu'il le considérait comme le chef
du parti de la guerre. Dans ces articles, il cherchait à rassurer
l'Europe sur l'ambition de la France; il s'attachait à montrer que ses
conquêtes étaient à peine un équivalent des acquisitions que la
Prusse, l'Autriche et la Russie avaient faites lors du partage de la
Pologne; que cependant elle avait rendu trois ou quatre fois plus de
territoire qu'elle n'en avait retenu; que l'Angleterre, en retour,
devait restituer une grande partie de ses conquêtes; qu'en gardant le
continent de l'Inde elle restait en possession d'un empire superbe,
auprès duquel les îles contestées n'étaient rien; qu'il ne valait pas
la peine pour ces îles de verser plus long-temps le sang des hommes;
que si la France, à la vérité, semblait y tenir si fortement, c'était
par honneur, pour défendre ses alliés, pour garder tout au plus
quelques relâches dans les mers lointaines; que, du reste, si on
voulait continuer la guerre, l'Angleterre pourrait bien, sans doute,
conquérir encore d'autres colonies, mais qu'elle en avait déjà plus
qu'il n'en fallait à son commerce; que la France avait, tout autour de
ses frontières, des acquisitions bien autrement précieuses à faire,
entrevues par tout le monde sans les désigner, puisque ses troupes
occupaient la Hollande, la Suisse, le Piémont, Naples, le Portugal; et
qu'enfin on pourrait encore simplifier la lutte, la rendre moins
onéreuse aux nations, en la réduisant à un combat corps à corps,
entre la France et l'Angleterre. Le général écrivain se gardait de
blesser l'orgueil britannique; mais il faisait entendre qu'une
descente serait enfin sa dernière ressource, et que si les ministres
anglais voulaient que la guerre finît par la destruction de l'une des
deux nations, il n'y avait pas un Français qui ne fût disposé à faire
un dernier et vigoureux effort, pour vider cette longue querelle, à
l'éternelle gloire, à l'éternel profit de la France. Mais pourquoi,
disait-il, placer la question dans ces termes extrêmes? pourquoi ne
pas mettre fin aux maux de l'humanité? pourquoi risquer ainsi le sort
de deux grands peuples?--Le Premier Consul terminait l'une de ces
allocutions, par ces paroles si singulières et si belles, qui devaient
avoir un jour une si triste application à lui-même: «Heureuses,
s'écriait-il, heureuses les nations, lorsqu'arrivées à un haut point
de prospérité, elles ont des gouvernements sages, qui n'exposent pas
tant d'avantages aux caprices et aux vicissitudes d'un seul coup de la
fortune!»
Ces articles, remarquables par une logique vigoureuse, par un style
passionné, attiraient l'attention générale, et produisaient sur les
esprits une sensation profonde. Jamais gouvernement n'avait tenu ce
langage ouvert et saisissant.
[En marge: Le ministère anglais renonce à l'île de Malte.]
Le langage du Premier Consul, accompagné de démonstrations
très-sérieuses sur les côtes de France, devait agir, et agit en
effet beaucoup de l'autre côté de la Manche. La déclaration formelle
que la France ne concéderait jamais Malte, avait fait grande
impression, et le gouvernement britannique répondit qu'il voulait
bien y renoncer, à condition que cette île serait restituée à
l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, mais qu'alors il demandait le
Cap de Bonne-Espérance. Il renonçait encore à la Trinité, même à la
Martinique, s'il obtenait une partie du continent hollandais
d'Amérique, c'est-à-dire Demerari, Berbice ou Essequibo.
C'était un pas dans la négociation que l'abandon de Malte. Le Premier
Consul insista pour ne céder ni Malte, ni le Cap, ni les possessions
continentales des Hollandais en Amérique. À ses yeux, Malte n'avait dû
être que la compensation de l'Égypte cédée aux Français: puisqu'il
n'était plus question de l'Égypte pour les Français, il ne devait plus
être question de Malte pour les Anglais, ni de semblables équivalents.
[En marge: Le cabinet anglais réduit ses prétentions, et ne demande
plus que la Trinité.]
Le cabinet anglais cessa enfin d'insister sur Malte, et sur le Cap,
comme compensation de Malte. Il se résuma, et demanda une des grandes
Antilles; et, comme on n'osait plus parler de l'île française de la
Martinique, il demanda l'île espagnole de la Trinité.
[En marge: Août 1801.]
Le Premier Consul ne voulait pas plus céder la Trinité que la
Martinique. C'était une colonie espagnole, qui procurait aux Anglais
un pied-à-terre dangereux sur le vaste continent de l'Amérique du sud.
Il poussa la loyauté envers l'alliée de la France, jusqu'à offrir la
petite île française de Tabago pour racheter la Trinité. Elle n'était
pas très-importante, mais elle intéressait l'Angleterre, parce que
tous les planteurs en étaient anglais. Avec un noble orgueil, qui
n'est permis que lorsqu'on a comblé son pays de gloire et de grandeur,
il ajouta: C'est une colonie française; cette acquisition devra
toucher l'orgueil britannique, qui sera flatté d'obtenir l'une de nos
dépouilles coloniales, et la conclusion de la paix en deviendra sans
doute plus facile[6].
[Note 6: Le ministre des relations extérieures à M. Otto,
commissaire de la République française à Londres.
20 thermidor an IX (8 août 1801).
..... Quant à l'Amérique, aux observations péremptoires que
contient la note, je joins celles-ci.
Le gouvernement britannique demande à conserver dans les
Antilles une des îles qu'il y a nouvellement acquises, et
cela sous le prétexte qu'elle serait nécessaire à la
conservation de ses anciennes possessions. Or, sous aucun
rapport, cette convenance ne peut s'entendre de l'île de la
Trinité. Éloignez donc toute discussion à cet égard. La
Trinité serait, par sa position, non un moyen de défense pour
les colonies anglaises, mais un moyen d'attaque contre le
continent espagnol. L'acquisition serait d'ailleurs, pour le
gouvernement britannique, d'une importance et d'une valeur
qui passeraient toute mesure. La discussion ne peut porter
que sur Curaçao, Tabago, Sainte-Lucie, ou quelque autre île
de la même espèce. Quoique ces deux dernières soient
françaises, le gouvernement pourrait être amené à en
abandonner une, et peut-être l'orgueil national en Angleterre
serait-il flatté de conserver ainsi quelqu'une de nos
dépouilles coloniales. Vous ne manquerez pas, citoyen, de
relever la valeur des îles dont la cession peut être
consentie par nous, et particulièrement de Tabago. Cette île,
naguère anglaise, n'est encore habitée que par des planteurs
anglais, toutes ses relations sont anglaises. Son sol est
neuf, et son commerce est susceptible d'un grand
développement.]
On en était là, vers la fin de juillet, et au commencement d'août
1801. L'animation était grande de part et d'autre. Les préparatifs
faits sur la côte de France, étaient imités sur la côte d'Angleterre.
On y exerçait les milices; on y faisait construire des chars pour
transporter les troupes en poste, afin d'accourir plus rapidement sur
le point menacé. Les journaux anglais du parti de la guerre tenaient
un langage violent. Quelques-uns, dont la rédaction était, disait-on,
inspirée par M. Windham, se permirent d'exciter le peuple anglais
contre M. Otto, et contre les prisonniers français. M. Otto demanda
ses passe-ports sur-le-champ, et le Premier Consul fit aussitôt
insérer dans le _Moniteur_ les réflexions les plus menaçantes.
Lord Hawkesbury accourut chez M. Otto, insista pour le retenir, et y
réussit, quoique avec beaucoup de peine, en lui faisant espérer un
prompt rapprochement. Cependant l'animosité nationale semblait
réveillée, et on craignait une rupture. Tous les hommes raisonnables
d'Angleterre la redoutaient, et cherchaient à la prévenir. On
désespérait du succès de leurs efforts, car le Premier Consul ne
voulait céder à aucun prix les possessions de ses alliés, qu'on
s'obstinait à lui demander.
Mais tandis qu'il défendait si loyalement les colonies espagnoles, le
prince de la Paix, avec l'inconséquence d'un favori vain et léger,
faisait tenir à son maître la plus malheureuse conduite, et dégageait
le Premier Consul de tout devoir d'amitié envers l'Espagne.
[En marge: Le prince de la Paix, en abandonnant l'expédition de
Portugal à peine commencée, fournit au Premier Consul la solution des
dernières difficultés.]
On n'a point oublié que M. de Pinto, envoyé de Portugal, était arrivé
au quartier espagnol, pour s'y soumettre aux volontés de la France et
de l'Espagne. Le prince de la Paix était pressé de terminer une
campagne, dont les débuts avaient été brillants et faciles, mais dont
la continuation pouvait présenter des difficultés, qui ne seraient
surmontables qu'avec le concours des Français. S'il fallait, par
exemple, occuper Lisbonne ou Oporto, le secours de nos soldats était
indispensable. L'entreprise, d'une simple affaire d'ostentation,
pourrait devenir une affaire sérieuse, et demander un nouveau corps de
troupes françaises. Prévoyant même ce besoin, le Premier Consul
faisait spontanément avancer dix mille hommes de plus, ce qui allait
porter le nombre total des Français présents en Espagne à vingt-cinq
mille. Or le prince de la Paix, qui avait appelé nos soldats sans
réflexion, s'effrayait, sans réflexion, de leur arrivée. Cependant ils
avaient observé une exacte discipline, et témoigné pour le clergé, les
églises, les cérémonies du culte, un respect qui ne leur était pas
ordinaire, et que le général Bonaparte pouvait seul obtenir de leur
part. Mais aujourd'hui qu'on les avait auprès de soi, on était, en
Espagne, ridiculement épouvanté de leur présence. Il fallait ou ne pas
les faire venir, ou, les ayant appelés, s'en servir pour atteindre le
but proposé. Or, ce but ne pouvait consister à disperser quelques
bandes portugaises, à obtenir quelques millions de contributions, ou
même à fermer aux vaisseaux anglais les ports du Portugal: il devait
consister évidemment à s'emparer de gages précieux, dont on pût se
servir pour arracher aux Anglais les restitutions qu'ils ne voulaient
pas faire. Pour cela, il fallait occuper certaines provinces du
Portugal, celle notamment dont Oporto était la capitale. C'était le
moyen le plus sûr d'agir sur le cabinet britannique, en agissant sur
les gros marchands de la Cité, fort intéressés dans le commerce
d'Oporto. La chose avait été ainsi convenue, entre les gouvernements
de Paris et de Madrid. Cependant, malgré tout ce qui avait été
stipulé, le prince de la Paix imagina d'accepter les conditions du
Portugal, et de se contenter, pour l'Espagne de la place d'Olivença,
pour la France de quinze à vingt millions, et pour les deux puissances
alliées, de la clôture des ports du Portugal à tous les vaisseaux
anglais, soit de guerre, soit de commerce. À ces conditions, la
campagne qu'on venait de faire était puérile. Elle n'était plus qu'un
passe-temps, inventé pour distraire un favori rassasié de faveurs
royales, et cherchant la gloire militaire par des voies ridicules,
comme il convenait à sa coupable et folle légèreté.
Le prince de la Paix fit valoir auprès de ses maîtres les sentiments
paternels faciles à émouvoir chez eux, mais il faut le dire, émus ou
trop tard, ou trop tôt. Il fit craindre la présence des Français,
crainte, il faut le dire encore, bien tardive et bien chimérique, car
il ne pouvait guère entrer dans l'esprit de personne que quinze mille
Français voulussent conquérir l'Espagne, ou même y prolonger leur
séjour d'une manière inquiétante. Tout cela supposait des projets, qui
n'existaient même pas en germe dans la tête du Premier Consul, et qui
n'y sont entrés depuis, qu'après des événements inouïs, que ni lui ni
personne ne prévoyait alors. Dans le moment, il ne voulait qu'une
chose, arracher à l'Angleterre une île de plus, et cette île était
espagnole.
En acceptant les conditions proposées par la cour de Lisbonne, qui
consistaient uniquement à concéder Olivença aux Espagnols, vingt
millions aux Français, et l'exclusion du pavillon anglais des ports du
Portugal, on avait eu soin de préparer deux copies du traité, une que
devait signer l'Espagne, une autre que devait signer la France. Le
prince de la Paix revêtit de sa signature celle qui était destinée à
sa cour, et qui fut datée de Badajos, parce que tout se passait dans
cette ville. Il fit ensuite donner la ratification par le roi qui se
trouvait sur les lieux. Lucien signa de son côté la copie destinée à
la France, et la fit partir pour là soumettre à la ratification de son
frère.
Le Premier Consul reçut ces communications, au moment même de la plus
grande chaleur des négociations de Londres. L'irritation qu'il en
ressentit est facile à deviner. Quoiqu'il fût sensible aux affections
de famille, souvent jusqu'à la faiblesse, il contenait son
irritabilité moins avec ses parents qu'avec toute autre personne, et
assurément on pouvait en cette occasion lui pardonner de s'y laisser
aller. Aussi le fit-il sans réserve, et se livra-t-il contre son frère
Lucien à un violent emportement.