quant aux dommages matériels, ils étaient partagés également. Si les
Français avaient perdu un vaisseau, et les Espagnols deux, les Anglais
avaient laissé en notre pouvoir un vaisseau, et en avaient eu deux
maltraités au point de ne pouvoir plus servir. Sans un accident de
nuit, ils auraient pu être considérés comme tout à fait battus, dans
ces différentes rencontres. Le combat d'Algésiras, et la rentrée du
_Formidable_, étaient au nombre des plus beaux faits d'armes connus
dans les annales de la marine. Mais les Espagnols étaient tristes,
car, quoique leur amiral Moreno se fût bien conduit, ils n'étaient pas
dédommagés, par une action brillante, de la perte du _San-Carlos_ et
du _Saint-Herménégilde_.
Cependant les événements du Portugal leur offraient une consolation.
Nous avons laissé le prince de la Paix s'apprêtant à commencer la
guerre du Portugal, à la tête des forces combinées des deux nations,
dans le dessein, déjà longuement exposé, d'influer sur les
négociations de Londres.
[En marge: Marche des Espagnols en Portugal.]
[En marge: Les Portugais rendent les armes. On négocie à Badajos.]
D'après le plan convenu, les Espagnols devaient opérer sur la gauche
du Tage, et les Français sur la droite. Trente mille Espagnols étaient
réunis en avant de Badajos, sur la frontière de l'Alentejo. Quinze
mille Français marchaient, par Salamanque, sur le Tras-os-Montes.
Grâce à des efforts précipités, à des emprunts sur le clergé, et au
sacrifice de tous les services, on avait pourvu à l'équipement des
trente mille Espagnols. Mais le train d'artillerie était fort en
arrière. Toutefois le prince de la Paix, comptant avec raison sur
l'effet moral de la réunion des Français et des Espagnols, voulut
brusquer les hostilités, et se hâter de cueillir les premiers
lauriers. Il tenait à remporter tout l'honneur de cette campagne, et
voulait se réserver les Français, uniquement comme ressource en cas
de revers. On pouvait laisser une telle satisfaction au prince de la
Paix. Les Français, dans le moment, ne couraient pas après la gloire,
mais après les résultats utiles; et ces résultats consistaient à
occuper une ou deux provinces du Portugal, pour avoir de nouveaux
gages contre l'Angleterre. Bien que la guerre parût facile, il y avait
cependant un danger à craindre, c'est qu'elle devînt nationale de la
part des Portugais. La haine de ceux-ci contre les Espagnols aurait pu
produire ce résultat fâcheux, si l'approche des Français, placés à
quelques marches en arrière, n'avait fait tomber toutes les velléités
de résistance. Le prince de la Paix se hâta donc de passer la
frontière, et d'aborder les places du Portugal avec de l'artillerie de
campagne, à défaut d'artillerie de siége. Il occupa sans difficulté
Olivença et Jurumenha. Mais les garnisons d'Elvas et de Campo-Mayor se
renfermèrent dans leurs murs, et firent mine de se défendre. Le prince
de la Paix ordonna de les bloquer, et, pendant ce temps, il marcha
au-devant de l'armée portugaise, commandée par le duc d'Alafoëns. Les
Portugais ne tinrent nulle part, et s'enfuirent vers le Tage. Les
places bloquées ouvrirent alors leurs portes. Campo-Mayor fit sa
reddition; on entreprit le siége en règle d'Elvas, avec un parc arrivé
de Séville. Le prince de la Paix suivit triomphalement l'ennemi,
traversa rapidement Azumar, Alegrete, Portalegre, Castello-de-Vide,
Flor-de-Rosa, et arriva enfin sur le Tage, derrière lequel les
Portugais s'empressèrent de chercher asile. Il avait réussi à se
rendre maître de la presque totalité de la province d'Alentejo. Les
Français n'avaient pas encore franchi la frontière du Portugal, et il
était évident que si les Espagnols seuls avaient obtenu de tels
résultats, les Espagnols et les Français, réunis, devaient être en
très-peu de jours maîtres de Lisbonne et d'Oporto. La cour de
Portugal, qui avait toujours refusé de croire que l'attaque dirigée
contre elle fût sérieuse, voyant aujourd'hui ce qui arrivait, se hâta
de faire sa soumission, et d'envoyer M. Pinto de Souza au
quartier-général espagnol, pour accepter toutes les conditions qu'il
plairait aux deux armées combinées de lui imposer. Le prince de la
Paix, voulant rendre ses maîtres témoins de sa gloire, fit venir le
roi et la reine d'Espagne à Badajos, pour distribuer des récompenses à
l'armée, et tenir une sorte de congrès. Ainsi cette cour, jadis si
grande, aujourd'hui déshonorée par une reine dissolue, par un favori
incapable et tout-puissant, cherchait à se donner l'illusion des
grandes affaires. Lucien Bonaparte avait suivi le roi et la reine à
Badajos. Tels étaient les événements à la fin de juin, et au
commencement de juillet.
Les combats d'Algésiras et de Cadix, qui étaient faits pour rendre
confiance à notre marine, la courte campagne du Portugal, qui prouvait
l'influence décisive du Premier Consul sur la Péninsule, et le pouvoir
qu'il avait de traiter le Portugal comme Naples, la Toscane ou la
Hollande, compensaient jusqu'à un certain point les événements connus
de l'Égypte. On ne savait d'ailleurs ni la bataille de Canope, ni la
capitulation déjà signée du Kaire, ni la capitulation désormais
inévitable d'Alexandrie. Les nouvelles de mer ne se transmettaient pas
alors avec la même rapidité qu'aujourd'hui; il fallait un mois au
moins, quelquefois davantage, pour connaître à Marseille un événement
arrivé sur le Nil. On ne savait des affaires d'Égypte que le
débarquement des Anglais, leurs premiers combats sur la plage
d'Alexandrie; on ne se faisait aucune idée de ce qui avait suivi, et
on était dans le plus grand doute sur le résultat définitif de la
lutte. Le poids dont la France pesait dans la balance des
négociations, n'était donc en rien diminué; il s'accroissait au
contraire de l'influence qu'elle acquérait de jour en jour en Europe.
[En marge: Influence de la France en Europe depuis la paix de
Lunéville.]
[En marge: Nouvelle activité imprimée aux négociations de Londres.]
Le traité de Lunéville portait en effet ses inévitables conséquences.
L'Autriche désarmée, et désormais impuissante à tous les yeux,
laissait un libre cours à nos projets. La Russie, depuis la mort de
Paul Ier et l'avénement d'Alexandre, n'était plus, il est vrai,
disposée à des actes énergiques contre l'Angleterre, mais pas
davantage à résister aux desseins de la France en Occident. Aussi le
Premier Consul ne prenait-il plus aucune peine de cacher ses vues. Il
venait de convertir, par un simple arrêté, le Piémont en départements
français, sans paraître s'inquiéter des réclamations du négociateur
russe. Il avait déclaré, quant à Naples, que le traité de Florence
resterait la loi imposée à cette cour. Gênes venait de lui soumettre
sa constitution, afin qu'il y apportât certains changements, destinés
à rendre plus forte l'autorité du pouvoir exécutif. La République
Cisalpine, composée de la Lombardie, du duché de Modène et des
légations, constituée une première fois par le traité de Campo-Formio,
une seconde fois par le traité de Lunéville, s'organisait de nouveau
en État allié, et dépendant de la France. La Hollande, à l'exemple de
la Ligurie, soumettait sa constitution au Premier Consul, pour y
donner plus de force au gouvernement, espèce de réforme qui s'opérait,
en ce moment, dans toutes les républiques filles de la République
française. Enfin les petits négociateurs, qui naguère encore
cherchaient un appui auprès de M. de Kalitcheff, l'orgueilleux
ministre de Paul Ier, en étaient aujourd'hui aux regrets d'avoir
recherché ce protectorat, et demandaient à la faveur seule du Premier
Consul l'amélioration de leur condition. C'étaient surtout les
représentants des princes d'Allemagne, qui montraient à cet égard le
plus grand empressement. Le traité de Lunéville avait posé le principe
de la sécularisation des États ecclésiastiques, et du partage de ces
États entre les princes héréditaires. Toutes les ambitions étaient
mises en éveil par ce futur partage. Les grandes comme les petites
puissances aspiraient à obtenir la meilleure part. L'Autriche, la
Prusse, quoiqu'elles eussent perdu bien peu de chose à la gauche du
Rhin, voulaient participer aux indemnités promises. La Bavière, le
Wurtemberg, Baden, la maison d'Orange, assiégeaient de leurs instances
le nouveau chef de la France, parce que, partie principale au traité
de Lunéville, il devait avoir la plus grande influence sur l'exécution
de ce traité. La Prusse elle-même, représentée à Paris par M. de
Lucchesini, ne dédaignait pas de descendre au rôle de solliciteuse, et
de relever par ses sollicitations le pouvoir du Premier Consul. Ainsi
les six mois écoulés depuis la signature donnée à Lunéville, quoique
marqués par des revers en Égypte, revers, il est vrai, imparfaitement
connus en Europe, avaient vu croître l'ascendant du gouvernement
français, car le temps ne faisait que rendre sa puissance plus
évidente et plus effective. Cet ensemble de circonstances devait
influer sur la négociation de Londres, qu'on avait laissée languir un
moment, mais que, d'un commun accord, on allait reprendre avec une
activité nouvelle, par une singulière conformité de pensées chez les
deux gouvernements. Le Premier Consul, en voyant les premiers actes de
Menou, avait jugé la campagne perdue, et il voulait, avant le
dénoûment qu'il devinait, signer un traité à Londres. Les ministres
anglais, incapables de prévoir comme lui le résultat des événements,
craignaient néanmoins quelque coup de vigueur de cette armée d'Égypte,
si renommée par sa vaillance, et voulaient profiter d'une première
apparence de succès pour traiter: de manière qu'après avoir été
d'accord pour temporiser, on était maintenant d'accord pour conclure.
Mais, avant de nous engager de nouveau dans le dédale de cette vaste
négociation, où les plus grands intérêts de l'univers allaient être
débattus, il faut rapporter un événement qui occupait, en cet
instant, la curiosité de Paris, et qui complète le singulier spectacle
que présentait alors la France consulaire.
[En marge: Les infants d'Espagne à Paris.]
Les infants de Parme, destinés à régner sur la Toscane, avaient quitté
Madrid, au moment où leur royale famille partait pour Badajos, et ils
venaient d'arriver à la frontière des Pyrénées. Le Premier Consul
avait tenu beaucoup à leur faire traverser Paris, avant de les envoyer
à Florence, prendre possession du nouveau trône d'Étrurie. Tous les
contrastes plaisaient à l'imagination vive et grande du général
Bonaparte. Il aimait cette scène vraiment romaine, d'un roi fait par
lui, de ses mains républicaines; il aimait surtout à montrer qu'il ne
craignait pas la présence d'un Bourbon, et que sa gloire le mettait
au-dessus de toute comparaison avec l'antique dynastie, dont il
occupait la place. Il aimait aussi, aux yeux du monde, à étaler dans
ce Paris, tout récemment encore le théâtre d'une révolution sanglante,
une pompe, une élégance dignes des rois. Tout cela devait marquer
mieux encore quel changement subit s'était opéré en France, sous son
gouvernement réparateur.
Cette prévoyance attentive et minutieuse, qu'il savait apporter dans
une grande opération militaire, il ne dédaignait pas de la déployer
dans ces représentations d'apparat, où devaient figurer sa personne et
sa gloire. Il tenait à régler les moindres détails, à pourvoir à
toutes les convenances, à mettre chaque chose à sa place; et cela
était nécessaire dans un ordre social entièrement nouveau, créé sur
les débris d'un monde détruit. Tout y était à refaire, jusqu'à
l'étiquette, et il en faut une, même dans les républiques.
[En marge: Le roi et la reine d'Étrurie reçus sous le titre du comte
et de la comtesse de Livourne.]
Les trois Consuls délibérèrent assez longuement sur la manière dont le
roi et la reine d'Étrurie seraient reçus en France, et sur le
cérémonial qui serait observé à leur égard. Pour prévenir beaucoup de
difficultés, il fut convenu qu'on les recevrait sous le nom emprunté
du comte et de la comtesse de Livourne, et qu'on les traiterait comme
des hôtes illustres, ainsi qu'on avait fait dans le dernier siècle à
l'égard du jeune czar, depuis Paul Ier, et de l'empereur d'Autriche,
Joseph II. On supprimait ainsi, au moyen de l'_incognito_, les
embarras qu'aurait suscités la qualité officielle de roi et de reine.
Les ordres furent donnés en conséquence sur toute la route, aux
autorités civiles et militaires des départements.
La nouveauté charme les peuples dans tous les temps. C'en était une,
et des plus surprenantes, qu'un roi et qu'une reine, après douze
années d'une révolution, qui avait renversé, ou menacé tant de trônes:
c'en était une surtout, bien flatteuse pour le peuple français, car ce
roi et cette reine étaient l'ouvrage de ses victoires. Partout de vifs
transports éclatèrent à la vue des infants. Ils furent reçus avec des
égards et des respects infinis. Aucun désagrément ne put leur faire
sentir qu'ils voyageaient au milieu d'un pays naguère bouleversé de
fond en comble. Les royalistes, que rien ne flattait dans cette
oeuvre monarchique de la Révolution française, furent les seuls à
saisir l'occasion de montrer quelque malice. Au théâtre de Bordeaux
ils crièrent avec violence et affectation: _Vive le roi!_ on répondit
par ce cri: _À bas les rois!_
Le Premier Consul modéra lui-même, par des lettres émanées de son
cabinet, le zèle un peu excessif des préfets, et ne voulut pas qu'on
fît de cette apparition royale un trop grand événement. Ces jeunes
princes arrivèrent à Paris en juin, pour y passer un mois entier. Ils
devaient loger chez l'ambassadeur d'Espagne. Le Premier Consul,
quoique simple magistrat temporaire d'une république, représentait la
France: devant cette prérogative tombaient tous les priviléges du sang
royal. Il fut convenu que les deux jeunes majestés, prévenant le
Premier Consul, lui feraient la première visite, et qu'il la leur
rendrait le lendemain. Le second et le troisième Consul, qui ne
pouvaient pas se dire au même degré les représentants de la France,
durent faire la première visite aux infants. Ainsi se trouvait
rétablie, quant à ceux-ci, la distance de la naissance et du rang. Le
lendemain même de leur arrivée, le comte et la comtesse de Livourne
furent conduits à la Malmaison par l'ambassadeur d'Espagne, comte
d'Azara. Le Premier Consul les reçut à la tête de cette maison toute
militaire, qu'il s'était composée. Le comte de Livourne, un peu
embarrassé de sa contenance, se jeta naïvement dans les bras du
Premier Consul, qui, de son côté, le serra dans les siens. Il traita
ces jeunes époux avec une bonté paternelle, et des égards délicats,
mais au travers desquels perçaient néanmoins toutes les supériorités
de la puissance, de la gloire et de l'âge. Le lendemain, le Premier
Consul leur rendit visite à l'hôtel de l'ambassadeur. Les consuls
Cambacérès et Lebrun accomplirent de leur côté les devoirs prescrits,
et obtinrent des jeunes princes les témoignages qui leur étaient dus.
[En marge: Divers manières d'interpréter la présence à Paris des
princes d'Espagne.]
Le Premier Consul devait, à l'Opéra, présenter le comte et la comtesse
de Livourne au public de Paris. Le jour convenu pour cette
présentation, il se trouva indisposé. Le consul Cambacérès le suppléa,
et conduisit les infants à l'Opéra. Entré dans la loge des Consuls, il
prit le comte de Livourne par la main, et le présenta au public, qui
répondit par des applaudissements unanimes, mais sans aucune intention
malicieuse ou blessante. Cependant les oisifs, habitués à s'épuiser en
interprétations subtiles à l'occasion des événements les plus
ordinaires, interprétaient de cent façons le voyage à Paris des
princes d'Espagne. Ceux qui ne cherchaient que le plaisir des bons
mots, disaient que le consul Cambacérès venait de présenter les
Bourbons à la France. Les royalistes, qui s'obstinaient à espérer du
général Bonaparte ce qu'il ne pouvait ni ne voulait faire,
prétendaient que c'était de sa part une manière de préparer les
esprits au retour de l'ancienne dynastie. Les républicains, au
contraire, disaient qu'il voulait, par ces pompes royales, habituer la
France au rétablissement de la monarchie, mais à son propre profit.
[En marge: Fêtes brillantes données au comte et à la comtesse de
Livourne.]
Les ministres eurent ordre de prodiguer les fêtes aux princes
voyageurs. M. de Talleyrand n'avait pas besoin qu'on lui en intimât
l'ordre. Modèle du goût et de l'élégance sous l'ancien régime, il
l'était à bien plus juste titre sous le nouveau, et il donna au
château de Neuilly une fête magnifique, où la plus belle société de
France accourut, où figurèrent des noms depuis long-temps écartés des
cercles de la capitale. La nuit, au milieu d'une illumination
brillante, la ville de Florence apparut tout à coup, représentée avec
un art surprenant. Le peuple toscan, dansant et chantant sur la
célèbre place du _Palazzo Vecchio_, offrit des fleurs aux jeunes
souverains, et des couronnes triomphales au Premier Consul. Cette
magnificence avait coûté des sommes considérables. C'était la
prodigalité du Directoire, mais avec l'élégance d'un autre temps, et
cette décence toute nouvelle, qu'un maître sévère s'efforçait
d'imprimer aux moeurs de la France révolutionnaire. Le ministre de la
guerre se joignit au ministre des affaires étrangères, et donna une
fête militaire, consacrée à célébrer l'anniversaire de la bataille de
Marengo. Le ministre de l'intérieur, les second et troisième Consuls,
s'appliquèrent aussi à recevoir magnifiquement les princes voyageurs,
et pendant un mois entier la capitale présenta l'aspect d'une
réjouissance continuelle. Le Premier Consul ne voulait cependant pas
que les infants assistassent aux solennités républicaines du mois de
juillet, et il fit les dispositions nécessaires pour qu'ils eussent
quitté Paris avant l'anniversaire du 14 juillet.
Au milieu de ces représentations brillantes, il avait essayé de
donner quelques conseils au couple royal, qui allait régner sur la
Toscane. Mais il fut frappé de l'incapacité du jeune prince, qui,
lorsqu'il était à la Malmaison, se livrait dans le salon des
aides-de-camp à des jeux dignes tout au plus d'un adolescent. La
princesse parut seule intelligente, et attentive aux conseils du
Premier Consul. Ce dernier augura mal de ces nouveaux souverains,
donnés à une partie de l'Italie, et comprit bien qu'il aurait à se
mêler souvent des affaires de leur royaume.--Vous voyez, dit-il assez
publiquement à plusieurs membres du gouvernement, vous voyez ce que
sont ces princes, issus d'un vieux sang, et surtout ceux qui ont été
élevés dans les cours du Midi. Comment leur confier le gouvernement
des peuples! Du reste, il n'est pas mal d'avoir montré à la France cet
échantillon des Bourbons. On aura pu juger si ces anciennes dynasties
sont au niveau des difficultés d'un siècle comme le nôtre.--Tout le
monde, en effet, en voyant le jeune prince, avait fait la même
remarque que le Premier Consul. Le général Clarke fut donné pour
mentor à ces jeunes souverains, sous le titre de ministre de France
auprès du roi d'Étrurie.
[En marge: Reprise des négociations de Londres.]
[En marge: Motifs de toutes les classes en Angleterre pour désirer la
paix.]
Au milieu de ce vaste mouvement d'affaires, au milieu de ces fêtes,
qui elles-mêmes étaient presque des affaires, le grand ouvrage de la
paix maritime n'avait point été négligé. Les négociations entamées à
Londres, entre lord Hawkesbury et M. Otto, étaient devenues publiques.
On se cachait moins depuis qu'on était pressé d'en finir. Comme nous
l'avons dit ailleurs, au désir de temporiser avait succédé le désir
de conclure, car le Premier Consul augurait mal des événements qui se
passaient aux bords du Nil, et le gouvernement britannique craignait
toujours un exploit inattendu de la part de l'armée d'Égypte. Le
nouveau ministère anglais surtout voulait la paix, parce qu'elle était
la seule raison de son existence. Si, en effet, la guerre devait
continuer, M. Pitt valait beaucoup mieux que M. Addington, à la tête
des affaires. Tous les événements survenus, soit dans le Nord, soit en
Orient, bien qu'ils eussent amélioré la situation relative de
l'Angleterre, leur semblaient des moyens de faire une paix meilleure,
plus facile à défendre dans le Parlement, mais non des motifs de la
désirer moins. Ils regardaient au contraire l'occasion comme bonne, et
ne voulaient pas imiter la faute, tant reprochée à M. Pitt, de n'avoir
pas traité avant Marengo et Hohenlinden. Le roi d'Angleterre, ainsi
qu'on l'a vu, était revenu aux idées pacifiques, par estime pour le
Premier Consul, et même par un peu d'humeur contre M. Pitt. Le peuple,
opprimé par la disette, amoureux de changement, espérait de la fin de
la guerre une amélioration à son sort. Les gens raisonnables, sans
exception, trouvaient que c'était assez de dix ans de lutte sanglante,
qu'il ne fallait pas, en s'obstinant davantage, fournir à la France
une occasion de s'agrandir encore. D'ailleurs on ne laissait pas que
d'être inquiet à Londres des préparatifs de descente, aperçus le long
des côtes de la Manche. Une seule espèce d'hommes en Angleterre, ceux
qui se livraient aux grandes spéculations maritimes, et qui avaient
souscrit les énormes emprunts de M. Pitt, voyant que la paix, en
ouvrant les mers au pavillon de toutes les nations, et à celui de la
France en particulier, leur enlèverait le monopole du commerce, et
qu'elle ferait cesser les grandes opérations financières, avaient peu
de penchant pour le système de M. Addington. Ils étaient tout dévoués
à M. Pitt, et à sa politique; ils étaient encore portés pour la
guerre, quand M. Pitt commençait lui-même à regarder la paix comme
nécessaire. Mais ces riches spéculateurs de la Cité étaient obligés de
se taire devant les cris du peuple et des fermiers, et surtout devant
l'opinion unanime des hommes raisonnables de la nation.
[En marge: Traité entre l'Angleterre et la Russie relativement au
droit des neutres.]
Le ministère anglais était donc résolu non-seulement à négocier, mais
à négocier promptement, afin de pouvoir présenter le résultat de ses
négociations, à la prochaine réunion du Parlement, c'est-à-dire à
l'automne. On venait de traiter avec la Russie, à des conditions
avantageuses. L'Angleterre n'avait à régler avec cette cour qu'une
question de droit maritime. Elle avait fait quelques concessions au
nouvel empereur, et elle en avait exigé quelques-unes aussi, que ce
prince, jeune, inexpérimenté, pressé de satisfaire le parti qui
l'avait placé sur le trône, plus pressé encore de se livrer
tranquillement à ses idées de réforme intérieure, avait eu la
faiblesse de se laisser arracher. Sur les quatre principes essentiels
du droit maritime, soutenus par la ligue du Nord et par la France, la
Russie en avait abandonné deux, et fait prévaloir deux. Par une
convention signée le 17 juin, entre le vice-chancelier Panin et le
lord Saint-Helens, on avait arrêté les stipulations suivantes.
1º Les neutres pouvaient naviguer librement entre tous les ports du
globe, même ceux des nations belligérantes. Ils pouvaient, suivant
l'usage, y apporter tout, excepté la contrebande dite de guerre. La
définition de cette contrebande était faite dans les intérêts russes.
Ainsi les céréales, les matières navales, autrefois interdites aux
neutres, n'étaient plus comprises dans la contrebande de guerre, ce
qui était fort important pour la Russie, qui produit des chanvres, des
goudrons, des fers, des bois de mâture, des blés. Sur ce point, l'un
des plus importants du droit maritime, la Russie avait défendu les
libertés du commerce général, en défendant les intérêts de son
commerce particulier.
2º Le pavillon ne couvrait pas la marchandise, à moins que cette
marchandise n'eût été acquise pour le compte du commerçant neutre.
Ainsi du café provenant des colonies françaises, des lingots exportés
des colonies espagnoles, n'étaient pas saisissables, s'ils étaient
devenus la propriété d'un Danois ou d'un Russe. Il est bien vrai que
cette réserve sauvait, dans la pratique, une partie du commerce
neutre; mais la Russie sacrifiait le premier principe du droit
maritime, _le pavillon couvre la marchandise_; et ne soutenait pas le
noble rôle qu'elle avait entrepris de jouer, sous Paul et sous
Catherine. Cette protection du faible, si ambitionnée par elle sur le
continent, était tristement abandonnée sur les mers.