Les Anglais ne pouvaient nous disputer la gloire de ces combats; et

quant aux dommages matériels, ils étaient partagés également. Si les

Français avaient perdu un vaisseau, et les Espagnols deux, les Anglais

avaient laissé en notre pouvoir un vaisseau, et en avaient eu deux

maltraités au point de ne pouvoir plus servir. Sans un accident de

nuit, ils auraient pu être considérés comme tout à fait battus, dans

ces différentes rencontres. Le combat d'Algésiras, et la rentrée du

_Formidable_, étaient au nombre des plus beaux faits d'armes connus

dans les annales de la marine. Mais les Espagnols étaient tristes,

car, quoique leur amiral Moreno se fût bien conduit, ils n'étaient pas

dédommagés, par une action brillante, de la perte du _San-Carlos_ et

du _Saint-Herménégilde_.

Cependant les événements du Portugal leur offraient une consolation.

Nous avons laissé le prince de la Paix s'apprêtant à commencer la

guerre du Portugal, à la tête des forces combinées des deux nations,

dans le dessein, déjà longuement exposé, d'influer sur les

négociations de Londres.

[En marge: Marche des Espagnols en Portugal.]

[En marge: Les Portugais rendent les armes. On négocie à Badajos.]

D'après le plan convenu, les Espagnols devaient opérer sur la gauche

du Tage, et les Français sur la droite. Trente mille Espagnols étaient

réunis en avant de Badajos, sur la frontière de l'Alentejo. Quinze

mille Français marchaient, par Salamanque, sur le Tras-os-Montes.

Grâce à des efforts précipités, à des emprunts sur le clergé, et au

sacrifice de tous les services, on avait pourvu à l'équipement des

trente mille Espagnols. Mais le train d'artillerie était fort en

arrière. Toutefois le prince de la Paix, comptant avec raison sur

l'effet moral de la réunion des Français et des Espagnols, voulut

brusquer les hostilités, et se hâter de cueillir les premiers

lauriers. Il tenait à remporter tout l'honneur de cette campagne, et

voulait se réserver les Français, uniquement comme ressource en cas

de revers. On pouvait laisser une telle satisfaction au prince de la

Paix. Les Français, dans le moment, ne couraient pas après la gloire,

mais après les résultats utiles; et ces résultats consistaient à

occuper une ou deux provinces du Portugal, pour avoir de nouveaux

gages contre l'Angleterre. Bien que la guerre parût facile, il y avait

cependant un danger à craindre, c'est qu'elle devînt nationale de la

part des Portugais. La haine de ceux-ci contre les Espagnols aurait pu

produire ce résultat fâcheux, si l'approche des Français, placés à

quelques marches en arrière, n'avait fait tomber toutes les velléités

de résistance. Le prince de la Paix se hâta donc de passer la

frontière, et d'aborder les places du Portugal avec de l'artillerie de

campagne, à défaut d'artillerie de siége. Il occupa sans difficulté

Olivença et Jurumenha. Mais les garnisons d'Elvas et de Campo-Mayor se

renfermèrent dans leurs murs, et firent mine de se défendre. Le prince

de la Paix ordonna de les bloquer, et, pendant ce temps, il marcha

au-devant de l'armée portugaise, commandée par le duc d'Alafoëns. Les

Portugais ne tinrent nulle part, et s'enfuirent vers le Tage. Les

places bloquées ouvrirent alors leurs portes. Campo-Mayor fit sa

reddition; on entreprit le siége en règle d'Elvas, avec un parc arrivé

de Séville. Le prince de la Paix suivit triomphalement l'ennemi,

traversa rapidement Azumar, Alegrete, Portalegre, Castello-de-Vide,

Flor-de-Rosa, et arriva enfin sur le Tage, derrière lequel les

Portugais s'empressèrent de chercher asile. Il avait réussi à se

rendre maître de la presque totalité de la province d'Alentejo. Les

Français n'avaient pas encore franchi la frontière du Portugal, et il

était évident que si les Espagnols seuls avaient obtenu de tels

résultats, les Espagnols et les Français, réunis, devaient être en

très-peu de jours maîtres de Lisbonne et d'Oporto. La cour de

Portugal, qui avait toujours refusé de croire que l'attaque dirigée

contre elle fût sérieuse, voyant aujourd'hui ce qui arrivait, se hâta

de faire sa soumission, et d'envoyer M. Pinto de Souza au

quartier-général espagnol, pour accepter toutes les conditions qu'il

plairait aux deux armées combinées de lui imposer. Le prince de la

Paix, voulant rendre ses maîtres témoins de sa gloire, fit venir le

roi et la reine d'Espagne à Badajos, pour distribuer des récompenses à

l'armée, et tenir une sorte de congrès. Ainsi cette cour, jadis si

grande, aujourd'hui déshonorée par une reine dissolue, par un favori

incapable et tout-puissant, cherchait à se donner l'illusion des

grandes affaires. Lucien Bonaparte avait suivi le roi et la reine à

Badajos. Tels étaient les événements à la fin de juin, et au

commencement de juillet.

Les combats d'Algésiras et de Cadix, qui étaient faits pour rendre

confiance à notre marine, la courte campagne du Portugal, qui prouvait

l'influence décisive du Premier Consul sur la Péninsule, et le pouvoir

qu'il avait de traiter le Portugal comme Naples, la Toscane ou la

Hollande, compensaient jusqu'à un certain point les événements connus

de l'Égypte. On ne savait d'ailleurs ni la bataille de Canope, ni la

capitulation déjà signée du Kaire, ni la capitulation désormais

inévitable d'Alexandrie. Les nouvelles de mer ne se transmettaient pas

alors avec la même rapidité qu'aujourd'hui; il fallait un mois au

moins, quelquefois davantage, pour connaître à Marseille un événement

arrivé sur le Nil. On ne savait des affaires d'Égypte que le

débarquement des Anglais, leurs premiers combats sur la plage

d'Alexandrie; on ne se faisait aucune idée de ce qui avait suivi, et

on était dans le plus grand doute sur le résultat définitif de la

lutte. Le poids dont la France pesait dans la balance des

négociations, n'était donc en rien diminué; il s'accroissait au

contraire de l'influence qu'elle acquérait de jour en jour en Europe.

[En marge: Influence de la France en Europe depuis la paix de

Lunéville.]

[En marge: Nouvelle activité imprimée aux négociations de Londres.]

Le traité de Lunéville portait en effet ses inévitables conséquences.

L'Autriche désarmée, et désormais impuissante à tous les yeux,

laissait un libre cours à nos projets. La Russie, depuis la mort de

Paul Ier et l'avénement d'Alexandre, n'était plus, il est vrai,

disposée à des actes énergiques contre l'Angleterre, mais pas

davantage à résister aux desseins de la France en Occident. Aussi le

Premier Consul ne prenait-il plus aucune peine de cacher ses vues. Il

venait de convertir, par un simple arrêté, le Piémont en départements

français, sans paraître s'inquiéter des réclamations du négociateur

russe. Il avait déclaré, quant à Naples, que le traité de Florence

resterait la loi imposée à cette cour. Gênes venait de lui soumettre

sa constitution, afin qu'il y apportât certains changements, destinés

à rendre plus forte l'autorité du pouvoir exécutif. La République

Cisalpine, composée de la Lombardie, du duché de Modène et des

légations, constituée une première fois par le traité de Campo-Formio,

une seconde fois par le traité de Lunéville, s'organisait de nouveau

en État allié, et dépendant de la France. La Hollande, à l'exemple de

la Ligurie, soumettait sa constitution au Premier Consul, pour y

donner plus de force au gouvernement, espèce de réforme qui s'opérait,

en ce moment, dans toutes les républiques filles de la République

française. Enfin les petits négociateurs, qui naguère encore

cherchaient un appui auprès de M. de Kalitcheff, l'orgueilleux

ministre de Paul Ier, en étaient aujourd'hui aux regrets d'avoir

recherché ce protectorat, et demandaient à la faveur seule du Premier

Consul l'amélioration de leur condition. C'étaient surtout les

représentants des princes d'Allemagne, qui montraient à cet égard le

plus grand empressement. Le traité de Lunéville avait posé le principe

de la sécularisation des États ecclésiastiques, et du partage de ces

États entre les princes héréditaires. Toutes les ambitions étaient

mises en éveil par ce futur partage. Les grandes comme les petites

puissances aspiraient à obtenir la meilleure part. L'Autriche, la

Prusse, quoiqu'elles eussent perdu bien peu de chose à la gauche du

Rhin, voulaient participer aux indemnités promises. La Bavière, le

Wurtemberg, Baden, la maison d'Orange, assiégeaient de leurs instances

le nouveau chef de la France, parce que, partie principale au traité

de Lunéville, il devait avoir la plus grande influence sur l'exécution

de ce traité. La Prusse elle-même, représentée à Paris par M. de

Lucchesini, ne dédaignait pas de descendre au rôle de solliciteuse, et

de relever par ses sollicitations le pouvoir du Premier Consul. Ainsi

les six mois écoulés depuis la signature donnée à Lunéville, quoique

marqués par des revers en Égypte, revers, il est vrai, imparfaitement

connus en Europe, avaient vu croître l'ascendant du gouvernement

français, car le temps ne faisait que rendre sa puissance plus

évidente et plus effective. Cet ensemble de circonstances devait

influer sur la négociation de Londres, qu'on avait laissée languir un

moment, mais que, d'un commun accord, on allait reprendre avec une

activité nouvelle, par une singulière conformité de pensées chez les

deux gouvernements. Le Premier Consul, en voyant les premiers actes de

Menou, avait jugé la campagne perdue, et il voulait, avant le

dénoûment qu'il devinait, signer un traité à Londres. Les ministres

anglais, incapables de prévoir comme lui le résultat des événements,

craignaient néanmoins quelque coup de vigueur de cette armée d'Égypte,

si renommée par sa vaillance, et voulaient profiter d'une première

apparence de succès pour traiter: de manière qu'après avoir été

d'accord pour temporiser, on était maintenant d'accord pour conclure.

Mais, avant de nous engager de nouveau dans le dédale de cette vaste

négociation, où les plus grands intérêts de l'univers allaient être

débattus, il faut rapporter un événement qui occupait, en cet

instant, la curiosité de Paris, et qui complète le singulier spectacle

que présentait alors la France consulaire.

[En marge: Les infants d'Espagne à Paris.]

Les infants de Parme, destinés à régner sur la Toscane, avaient quitté

Madrid, au moment où leur royale famille partait pour Badajos, et ils

venaient d'arriver à la frontière des Pyrénées. Le Premier Consul

avait tenu beaucoup à leur faire traverser Paris, avant de les envoyer

à Florence, prendre possession du nouveau trône d'Étrurie. Tous les

contrastes plaisaient à l'imagination vive et grande du général

Bonaparte. Il aimait cette scène vraiment romaine, d'un roi fait par

lui, de ses mains républicaines; il aimait surtout à montrer qu'il ne

craignait pas la présence d'un Bourbon, et que sa gloire le mettait

au-dessus de toute comparaison avec l'antique dynastie, dont il

occupait la place. Il aimait aussi, aux yeux du monde, à étaler dans

ce Paris, tout récemment encore le théâtre d'une révolution sanglante,

une pompe, une élégance dignes des rois. Tout cela devait marquer

mieux encore quel changement subit s'était opéré en France, sous son

gouvernement réparateur.

Cette prévoyance attentive et minutieuse, qu'il savait apporter dans

une grande opération militaire, il ne dédaignait pas de la déployer

dans ces représentations d'apparat, où devaient figurer sa personne et

sa gloire. Il tenait à régler les moindres détails, à pourvoir à

toutes les convenances, à mettre chaque chose à sa place; et cela

était nécessaire dans un ordre social entièrement nouveau, créé sur

les débris d'un monde détruit. Tout y était à refaire, jusqu'à

l'étiquette, et il en faut une, même dans les républiques.

[En marge: Le roi et la reine d'Étrurie reçus sous le titre du comte

et de la comtesse de Livourne.]

Les trois Consuls délibérèrent assez longuement sur la manière dont le

roi et la reine d'Étrurie seraient reçus en France, et sur le

cérémonial qui serait observé à leur égard. Pour prévenir beaucoup de

difficultés, il fut convenu qu'on les recevrait sous le nom emprunté

du comte et de la comtesse de Livourne, et qu'on les traiterait comme

des hôtes illustres, ainsi qu'on avait fait dans le dernier siècle à

l'égard du jeune czar, depuis Paul Ier, et de l'empereur d'Autriche,

Joseph II. On supprimait ainsi, au moyen de l'_incognito_, les

embarras qu'aurait suscités la qualité officielle de roi et de reine.

Les ordres furent donnés en conséquence sur toute la route, aux

autorités civiles et militaires des départements.

La nouveauté charme les peuples dans tous les temps. C'en était une,

et des plus surprenantes, qu'un roi et qu'une reine, après douze

années d'une révolution, qui avait renversé, ou menacé tant de trônes:

c'en était une surtout, bien flatteuse pour le peuple français, car ce

roi et cette reine étaient l'ouvrage de ses victoires. Partout de vifs

transports éclatèrent à la vue des infants. Ils furent reçus avec des

égards et des respects infinis. Aucun désagrément ne put leur faire

sentir qu'ils voyageaient au milieu d'un pays naguère bouleversé de

fond en comble. Les royalistes, que rien ne flattait dans cette

oeuvre monarchique de la Révolution française, furent les seuls à

saisir l'occasion de montrer quelque malice. Au théâtre de Bordeaux

ils crièrent avec violence et affectation: _Vive le roi!_ on répondit

par ce cri: _À bas les rois!_

Le Premier Consul modéra lui-même, par des lettres émanées de son

cabinet, le zèle un peu excessif des préfets, et ne voulut pas qu'on

fît de cette apparition royale un trop grand événement. Ces jeunes

princes arrivèrent à Paris en juin, pour y passer un mois entier. Ils

devaient loger chez l'ambassadeur d'Espagne. Le Premier Consul,

quoique simple magistrat temporaire d'une république, représentait la

France: devant cette prérogative tombaient tous les priviléges du sang

royal. Il fut convenu que les deux jeunes majestés, prévenant le

Premier Consul, lui feraient la première visite, et qu'il la leur

rendrait le lendemain. Le second et le troisième Consul, qui ne

pouvaient pas se dire au même degré les représentants de la France,

durent faire la première visite aux infants. Ainsi se trouvait

rétablie, quant à ceux-ci, la distance de la naissance et du rang. Le

lendemain même de leur arrivée, le comte et la comtesse de Livourne

furent conduits à la Malmaison par l'ambassadeur d'Espagne, comte

d'Azara. Le Premier Consul les reçut à la tête de cette maison toute

militaire, qu'il s'était composée. Le comte de Livourne, un peu

embarrassé de sa contenance, se jeta naïvement dans les bras du

Premier Consul, qui, de son côté, le serra dans les siens. Il traita

ces jeunes époux avec une bonté paternelle, et des égards délicats,

mais au travers desquels perçaient néanmoins toutes les supériorités

de la puissance, de la gloire et de l'âge. Le lendemain, le Premier

Consul leur rendit visite à l'hôtel de l'ambassadeur. Les consuls

Cambacérès et Lebrun accomplirent de leur côté les devoirs prescrits,

et obtinrent des jeunes princes les témoignages qui leur étaient dus.

[En marge: Divers manières d'interpréter la présence à Paris des

princes d'Espagne.]

Le Premier Consul devait, à l'Opéra, présenter le comte et la comtesse

de Livourne au public de Paris. Le jour convenu pour cette

présentation, il se trouva indisposé. Le consul Cambacérès le suppléa,

et conduisit les infants à l'Opéra. Entré dans la loge des Consuls, il

prit le comte de Livourne par la main, et le présenta au public, qui

répondit par des applaudissements unanimes, mais sans aucune intention

malicieuse ou blessante. Cependant les oisifs, habitués à s'épuiser en

interprétations subtiles à l'occasion des événements les plus

ordinaires, interprétaient de cent façons le voyage à Paris des

princes d'Espagne. Ceux qui ne cherchaient que le plaisir des bons

mots, disaient que le consul Cambacérès venait de présenter les

Bourbons à la France. Les royalistes, qui s'obstinaient à espérer du

général Bonaparte ce qu'il ne pouvait ni ne voulait faire,

prétendaient que c'était de sa part une manière de préparer les

esprits au retour de l'ancienne dynastie. Les républicains, au

contraire, disaient qu'il voulait, par ces pompes royales, habituer la

France au rétablissement de la monarchie, mais à son propre profit.

[En marge: Fêtes brillantes données au comte et à la comtesse de

Livourne.]

Les ministres eurent ordre de prodiguer les fêtes aux princes

voyageurs. M. de Talleyrand n'avait pas besoin qu'on lui en intimât

l'ordre. Modèle du goût et de l'élégance sous l'ancien régime, il

l'était à bien plus juste titre sous le nouveau, et il donna au

château de Neuilly une fête magnifique, où la plus belle société de

France accourut, où figurèrent des noms depuis long-temps écartés des

cercles de la capitale. La nuit, au milieu d'une illumination

brillante, la ville de Florence apparut tout à coup, représentée avec

un art surprenant. Le peuple toscan, dansant et chantant sur la

célèbre place du _Palazzo Vecchio_, offrit des fleurs aux jeunes

souverains, et des couronnes triomphales au Premier Consul. Cette

magnificence avait coûté des sommes considérables. C'était la

prodigalité du Directoire, mais avec l'élégance d'un autre temps, et

cette décence toute nouvelle, qu'un maître sévère s'efforçait

d'imprimer aux moeurs de la France révolutionnaire. Le ministre de la

guerre se joignit au ministre des affaires étrangères, et donna une

fête militaire, consacrée à célébrer l'anniversaire de la bataille de

Marengo. Le ministre de l'intérieur, les second et troisième Consuls,

s'appliquèrent aussi à recevoir magnifiquement les princes voyageurs,

et pendant un mois entier la capitale présenta l'aspect d'une

réjouissance continuelle. Le Premier Consul ne voulait cependant pas

que les infants assistassent aux solennités républicaines du mois de

juillet, et il fit les dispositions nécessaires pour qu'ils eussent

quitté Paris avant l'anniversaire du 14 juillet.

Au milieu de ces représentations brillantes, il avait essayé de

donner quelques conseils au couple royal, qui allait régner sur la

Toscane. Mais il fut frappé de l'incapacité du jeune prince, qui,

lorsqu'il était à la Malmaison, se livrait dans le salon des

aides-de-camp à des jeux dignes tout au plus d'un adolescent. La

princesse parut seule intelligente, et attentive aux conseils du

Premier Consul. Ce dernier augura mal de ces nouveaux souverains,

donnés à une partie de l'Italie, et comprit bien qu'il aurait à se

mêler souvent des affaires de leur royaume.--Vous voyez, dit-il assez

publiquement à plusieurs membres du gouvernement, vous voyez ce que

sont ces princes, issus d'un vieux sang, et surtout ceux qui ont été

élevés dans les cours du Midi. Comment leur confier le gouvernement

des peuples! Du reste, il n'est pas mal d'avoir montré à la France cet

échantillon des Bourbons. On aura pu juger si ces anciennes dynasties

sont au niveau des difficultés d'un siècle comme le nôtre.--Tout le

monde, en effet, en voyant le jeune prince, avait fait la même

remarque que le Premier Consul. Le général Clarke fut donné pour

mentor à ces jeunes souverains, sous le titre de ministre de France

auprès du roi d'Étrurie.

[En marge: Reprise des négociations de Londres.]

[En marge: Motifs de toutes les classes en Angleterre pour désirer la

paix.]

Au milieu de ce vaste mouvement d'affaires, au milieu de ces fêtes,

qui elles-mêmes étaient presque des affaires, le grand ouvrage de la

paix maritime n'avait point été négligé. Les négociations entamées à

Londres, entre lord Hawkesbury et M. Otto, étaient devenues publiques.

On se cachait moins depuis qu'on était pressé d'en finir. Comme nous

l'avons dit ailleurs, au désir de temporiser avait succédé le désir

de conclure, car le Premier Consul augurait mal des événements qui se

passaient aux bords du Nil, et le gouvernement britannique craignait

toujours un exploit inattendu de la part de l'armée d'Égypte. Le

nouveau ministère anglais surtout voulait la paix, parce qu'elle était

la seule raison de son existence. Si, en effet, la guerre devait

continuer, M. Pitt valait beaucoup mieux que M. Addington, à la tête

des affaires. Tous les événements survenus, soit dans le Nord, soit en

Orient, bien qu'ils eussent amélioré la situation relative de

l'Angleterre, leur semblaient des moyens de faire une paix meilleure,

plus facile à défendre dans le Parlement, mais non des motifs de la

désirer moins. Ils regardaient au contraire l'occasion comme bonne, et

ne voulaient pas imiter la faute, tant reprochée à M. Pitt, de n'avoir

pas traité avant Marengo et Hohenlinden. Le roi d'Angleterre, ainsi

qu'on l'a vu, était revenu aux idées pacifiques, par estime pour le

Premier Consul, et même par un peu d'humeur contre M. Pitt. Le peuple,

opprimé par la disette, amoureux de changement, espérait de la fin de

la guerre une amélioration à son sort. Les gens raisonnables, sans

exception, trouvaient que c'était assez de dix ans de lutte sanglante,

qu'il ne fallait pas, en s'obstinant davantage, fournir à la France

une occasion de s'agrandir encore. D'ailleurs on ne laissait pas que

d'être inquiet à Londres des préparatifs de descente, aperçus le long

des côtes de la Manche. Une seule espèce d'hommes en Angleterre, ceux

qui se livraient aux grandes spéculations maritimes, et qui avaient

souscrit les énormes emprunts de M. Pitt, voyant que la paix, en

ouvrant les mers au pavillon de toutes les nations, et à celui de la

France en particulier, leur enlèverait le monopole du commerce, et

qu'elle ferait cesser les grandes opérations financières, avaient peu

de penchant pour le système de M. Addington. Ils étaient tout dévoués

à M. Pitt, et à sa politique; ils étaient encore portés pour la

guerre, quand M. Pitt commençait lui-même à regarder la paix comme

nécessaire. Mais ces riches spéculateurs de la Cité étaient obligés de

se taire devant les cris du peuple et des fermiers, et surtout devant

l'opinion unanime des hommes raisonnables de la nation.

[En marge: Traité entre l'Angleterre et la Russie relativement au

droit des neutres.]

Le ministère anglais était donc résolu non-seulement à négocier, mais

à négocier promptement, afin de pouvoir présenter le résultat de ses

négociations, à la prochaine réunion du Parlement, c'est-à-dire à

l'automne. On venait de traiter avec la Russie, à des conditions

avantageuses. L'Angleterre n'avait à régler avec cette cour qu'une

question de droit maritime. Elle avait fait quelques concessions au

nouvel empereur, et elle en avait exigé quelques-unes aussi, que ce

prince, jeune, inexpérimenté, pressé de satisfaire le parti qui

l'avait placé sur le trône, plus pressé encore de se livrer

tranquillement à ses idées de réforme intérieure, avait eu la

faiblesse de se laisser arracher. Sur les quatre principes essentiels

du droit maritime, soutenus par la ligue du Nord et par la France, la

Russie en avait abandonné deux, et fait prévaloir deux. Par une

convention signée le 17 juin, entre le vice-chancelier Panin et le

lord Saint-Helens, on avait arrêté les stipulations suivantes.

1º Les neutres pouvaient naviguer librement entre tous les ports du

globe, même ceux des nations belligérantes. Ils pouvaient, suivant

l'usage, y apporter tout, excepté la contrebande dite de guerre. La

définition de cette contrebande était faite dans les intérêts russes.

Ainsi les céréales, les matières navales, autrefois interdites aux

neutres, n'étaient plus comprises dans la contrebande de guerre, ce

qui était fort important pour la Russie, qui produit des chanvres, des

goudrons, des fers, des bois de mâture, des blés. Sur ce point, l'un

des plus importants du droit maritime, la Russie avait défendu les

libertés du commerce général, en défendant les intérêts de son

commerce particulier.

2º Le pavillon ne couvrait pas la marchandise, à moins que cette

marchandise n'eût été acquise pour le compte du commerçant neutre.

Ainsi du café provenant des colonies françaises, des lingots exportés

des colonies espagnoles, n'étaient pas saisissables, s'ils étaient

devenus la propriété d'un Danois ou d'un Russe. Il est bien vrai que

cette réserve sauvait, dans la pratique, une partie du commerce

neutre; mais la Russie sacrifiait le premier principe du droit

maritime, _le pavillon couvre la marchandise_; et ne soutenait pas le

noble rôle qu'elle avait entrepris de jouer, sous Paul et sous

Catherine. Cette protection du faible, si ambitionnée par elle sur le

continent, était tristement abandonnée sur les mers.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 03 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 9 / 39 段