Cependant tous ces mouvements d'escadre devaient finir d'une manière

moins triste pour notre marine. Pendant que l'amiral Ganteaume

rentrait dans Toulon, l'amiral Linois, qui était venu y déposer ses

soldats et ses matelots atteints de la fièvre, en était reparti sur

l'ordre formel du Premier Consul. Se hâtant de faire laver à la chaux

les murailles intérieures de ses bâtiments, de changer les troupes

malades contre des troupes fraîches, de renouveler ses équipages avec

des matelots valides, il avait appareillé, pour se diriger vers sa

nouvelle destination. Une dépêche qu'il ne devait ouvrir qu'à la mer,

lui prescrivait d'aller sur-le-champ à Cadix, joindre les six

vaisseaux armés dans ce port par l'amiral Dumanoir, les cinq vaisseaux

espagnols du Ferrol, ce qui, avec les trois qu'il amenait, devait

former une division de quatorze grands bâtiments. Il était possible

que l'escadre de Rochefort, sous l'amiral Bruix, y fût arrivée. On

pouvait alors réunir une flotte de plus de vingt vaisseaux, qui devait

être maîtresse de la Méditerranée pendant quelques mois, prendre les

troupes d'Otrante, et porter d'immenses secours en Égypte. On ignorait

encore en France qu'il était trop tard, et qu'il ne restait à défendre

que la place d'Alexandrie. Sauver ce dernier point n'était pourtant

pas une chose indifférente.

[En marge: Sortie de Toulon de l'amiral Linois.]

[En marge: Il mouille à Algésiras.]

L'amiral Linois s'empressa d'obéir, et fit voile vers Cadix. En route,

il chassa quelques frégates anglaises, qu'il faillit prendre, fut

contrarié par les vents à l'entrée du détroit, et enfin réussit à y

pénétrer, vers le commencement de juillet (milieu de messidor). La

flotte anglaise de Gibraltar, qui observait Cadix, lui ayant été

signalée, il vint mouiller dans le port espagnol d'Algésiras, le 4

juillet au soir (15 messidor).

[En marge: Baie d'Algésiras.]

Près du détroit de Gibraltar, c'est-à-dire vers la pointe méridionale

de la Péninsule, les côtes montagneuses de l'Espagne s'entr'ouvrent,

et, prenant la figure d'un fer à cheval, forment une baie profonde

dont l'ouverture est tournée au midi. (Voir la carte nº 19.) Sur l'un

des côtés de cette baie se trouve Algésiras, sur l'autre Gibraltar; de

manière qu'Algésiras et Gibraltar sont placés vis-à-vis, et à quatre

mille toises de distance, à peu près une lieue et demie. D'Algésiras

on voit distinctement ce qui se passe à Gibraltar, au moyen d'une

lunette ordinaire. Il n'y avait pas un seul vaisseau anglais dans la

baie, mais le contre-amiral Saumarez n'était pas loin. Il observait

avec sept vaisseaux le port de Cadix, où étaient réunies dans ce

moment plusieurs divisions navales, soit françaises, soit espagnoles.

Averti de ce qui se passait, il se hâta de profiter de l'occasion qui

s'offrait à lui de détruire la division Linois, car il pouvait opposer

sept vaisseaux à trois. Toutefois, sur les sept il en avait détaché

un, le _Superbe_, pour observer l'embouchure du Guadalquivir. Il lui

fit le signal de ralliement; mais le vent ne favorisant pas le retour

du _Superbe_, il s'achemina vers Algésiras, avec six vaisseaux et une

frégate.

L'amiral Linois, de son côté, avait reçu des autorités espagnoles avis

du danger qui le menaçait, et il eut recours aux seules précautions

que la nature des lieux lui permît de prendre. La côte d'Algésiras,

dans la baie de ce nom, située, comme nous venons de le dire,

vis-à-vis de Gibraltar, présente un mouillage plutôt qu'un port. C'est

une côte peu saillante, toute droite, qui se prolonge du sud au nord,

sans aucun renfoncement où les vaisseaux puissent s'abriter.

Seulement, aux deux extrémités de ce mouillage, se trouvaient deux

batteries: l'une au nord d'Algésiras, sur un point élevé de la côte,

connue sous le nom de batterie Saint-Jacques; l'autre au midi

d'Algésiras, sur un îlot appelé l'île Verte. La batterie de

Saint-Jacques était armée de cinq pièces de 18, celle de l'île Verte

de sept pièces de 24. Ce n'était pas là un grand secours, surtout à

cause de la négligence espagnole, qui avait laissé tous les postes de

la côte sans artilleurs et sans munitions. Cependant l'amiral Linois

se mit en rapport avec les autorités locales, qui firent de leur mieux

pour secourir les Français. Il rangea ses trois vaisseaux et sa

frégate le long du rivage, en appuyant les extrémités de cette ligne

si courte aux deux positions fortifiées de Saint-Jacques et de l'île

Verte. Venait d'abord le _Formidable_, qui, placé le plus au nord,

s'appuyait à la batterie Saint-Jacques; puis le _Desaix_, qui se

trouvait au milieu; enfin l'_Indomptable_, qui était le plus au midi,

vers la batterie de l'île Verte. Entre le _Desaix_ et l'île Verte se

trouvait la frégate la _Muiron_. Quelques chaloupes canonnières

espagnoles étaient entremêlées avec les vaisseaux français.

[En marge: Combat d'Algésiras, livré le 6 juillet.]

Le 6 juillet 1801 (17 messidor an IX), vers sept heures du matin, le

contre-amiral Saumarez, venant de Cadix par un vent d'ouest-nord-ouest,

s'achemina vers la baie d'Algésiras, doubla le cap Carnero, entra dans

la baie, et se porta vers la ligne d'embossage des Français. Le vent,

qui n'était pas favorable à la marche des vaisseaux anglais, les sépara

les uns des autres, et heureusement ne leur permit pas d'agir avec tout

l'ensemble désirable, (Voir la carte nº 19.) Le _Vénérable_, qui était

en tête de la colonne, resta en arrière; le _Pompée_ prit sa place.

Celui-ci, remontant le long de notre ligne, défila successivement sous

le feu de la batterie de l'île Verte, de la frégate la _Muiron_, de

l'_Indomptable_, du _Desaix_, du _Formidable_, lâchant ses bordées à

chacun d'eux. Il vint prendre position à portée de fusil de notre

vaisseau amiral le _Formidable_, monté par Linois. Il s'engagea entre

ces deux adversaires un combat acharné, presque à bout portant. Le

_Vénérable_, éloigné d'abord du lieu de l'action, tâcha de s'en

rapprocher pour joindre ses efforts à ceux du _Pompée_. L'_Audacieux_,

le troisième des vaisseaux anglais, destiné à combattre le _Desaix_, ne

put pas arriver à sa hauteur, s'arrêta devant l'_Indomptable_, qui était

le dernier au sud, et commença contre celui-ci une vive canonnade. Le

_César_ et le _Spencer_, quatrième et cinquième vaisseaux anglais,

étaient l'un en arrière, l'autre entraîné au fond de la baie par le

vent, qui soufflait de l'ouest à l'est. Enfin le sixième, l'_Hannibal_,

porté d'abord vers Gibraltar, mais parvenu après beaucoup de manoeuvres

à se rapprocher d'Algésiras, manoeuvra pour tourner notre vaisseau

amiral le _Formidable_, et se placer entre lui et la côte. Le combat,

entre les vaisseaux qui avaient pu se joindre était fort opiniâtre. Pour

n'être pas emportés d'Algésiras vers Gibraltar, les Anglais avaient

chacun jeté une ancre. Notre vaisseau amiral, le _Formidable_, avait

deux ennemis à combattre, le _Pompée_ et le _Vénérable_, et allait en

avoir trois, si l'_Hannibal_ réussissait à prendre position entre lui et

la côte. Le capitaine du _Formidable_, le brave Lalonde, venait d'être

emporté par un boulet. La canonnade continuait avec une extrême vivacité

aux cris de _Vive la République! Vive le Premier Consul!_ L'amiral

Linois qui était à bord du _Formidable_, montrant à propos le travers au

_Pompée_, qui ne lui présentait que l'avant, avait réussi à le démâter,

et à le mettre à peu près hors de combat. Profitant en même temps du

changement de la brise, qui avait passé à l'est, et portait sur

Algésiras, il avait fait signal à ses capitaines de couper leurs câbles,

et de se laisser échouer, de manière à ne pas permettre aux Anglais de

passer entre nous et la côte, et de nous mettre entre deux feux, comme

autrefois Nelson avait fait à la bataille d'Aboukir. Cet échouage ne

pouvait pas avoir de grands inconvénients pour la sûreté des bâtiments

français, car on était à la marée basse, et à la marée haute ils étaient

certains de se relever facilement. Cet ordre, donné à propos, sauva la

division. Le _Formidable_, après avoir mis le _Pompée_ hors de combat,

vint s'échouer sans secousse, car la brise en tournant avait faibli. Se

dérobant ainsi au danger dont le menaçait l'_Hannibal_, il acquit à

l'égard de celui-ci une position redoutable. En effet, l'_Hannibal_, en

voulant exécuter sa manoeuvre, avait échoué lui-même, et il était

immobile sous le double feu du _Formidable_ et de la batterie

Saint-Jacques. Dans cette situation périlleuse, l'_Hannibal_ fait

effort pour se relever; mais, la marée baissant, il se trouve

irrévocablement fixé à sa position. Il reçoit de tous côtés

d'épouvantables décharges d'artillerie, tant de la terre que du

_Formidable_, et des canonnières espagnoles. Il coule une ou deux de ces

canonnières, mais il essuie plus de feux qu'il ne peut en rendre.

L'amiral Linois, ne jugeant pas que la batterie Saint-Jacques fût assez

bien servie, débarque le général Devaux avec un détachement des troupes

françaises qu'il avait à bord. Le feu de cette batterie redouble alors,

et l'_Hannibal_ est accablé. Mais un nouvel adversaire vient achever sa

défaite. Le second vaisseau français, le _Desaix_, qui était placé après

le _Formidable_, obéissant à l'ordre de se jeter à la côte, et ayant, à

cause de la faiblesse de la brise, exécuté lentement sa manoeuvre, se

trouvait ainsi un peu en dehors de la ligne, également en vue de

l'_Hannibal_ et du _Pompée_, que le _Formidable_, en s'échouant, avait

découvert à ses feux. Le _Desaix_, profitant de cette position, lâche

une première bordée au _Pompée_, qu'il maltraite au point de lui faire

abattre son pavillon; puis dirige tous ses coups sur l'_Hannibal_. Ses

boulets, rasant les flancs de notre vaisseau amiral le _Formidable_,

vont porter sur l'_Hannibal_ un affreux ravage. Celui-ci, ne pouvant

plus tenir, amène aussi son pavillon. C'étaient par conséquent deux

vaisseaux anglais sur six, réduits à se rendre. Les quatre autres, à

force de manoeuvres, étaient rentrés en ligne, et assez pour combattre à

bonne portée le _Desaix_ et l'_Indomptable_. Le _Desaix_, avant de

s'échouer, leur avait fait tête, tandis que l'_Indomptable_ et la

frégate la _Muiron_, en se retirant lentement vers la côte, leur

répondaient par un feu bien dirigé. Ces deux derniers bâtiments étaient

venus se placer sous la batterie de l'île Verte, dont quelques soldats

français débarqués dirigeaient l'artillerie.

Le combat durait depuis plusieurs heures, avec la plus grande énergie.

L'amiral Saumarez, ayant perdu deux vaisseaux sur six, et n'espérant

plus aucun résultat de cette action, car pour aborder les Français de

plus près il aurait fallu courir la chance de s'échouer avec eux,

donna le signal de la retraite, nous laissant l'_Hannibal_, mais

voulant nous enlever le _Pompée_, qui, tout démâté, restait immobile

sur le champ de bataille. L'amiral Saumarez avait fait venir de

Gibraltar des embarcations, qui réussirent à remorquer la carcasse du

_Pompée_, que nos vaisseaux échoués ne pouvaient plus reprendre.

L'_Hannibal_ nous resta.

[En marge: Beaux résultats du combat d'Algésiras.]

Tel fut ce combat d'Algésiras, où trois vaisseaux français

combattirent contre six anglais, en détruisirent deux, et sur les deux

en gardèrent un prisonnier. Les Français étaient remplis de joie,

quoiqu'ils eussent essuyé des pertes sensibles. Le capitaine Lalonde,

du _Formidable_, était tué; Moncousu, capitaine de l'_Indomptable_,

était mort glorieusement. Nous comptions environ 200 morts et 300

blessés, en tout 500 officiers et marins hors de combat, sur 2 mille

qui montaient l'escadre. Mais les Anglais avaient eu 900 hommes

atteints par le feu; leurs vaisseaux étaient criblés.

[En marge: Péril de Linois au mouillage d'Algésiras.]

Quelque glorieuse que fût cette action, tout n'était pas fini. Il

fallait, dans l'état de délabrement où se trouvaient nos vaisseaux, se

tirer du mouillage d'Algésiras. L'amiral Saumarez, furieux, jurant de

se venger dès que Linois quitterait son asile pour se rendre à Cadix,

faisait de grands préparatifs. Il employait les vastes ressources du

port de Gibraltar à remettre sa division en état de combattre, et

préparait même des brûlots, résolu à incendier au moins les vaisseaux

français, s'il ne pouvait les attirer en pleine mer. L'amiral Linois

n'avait, pour réparer ses avaries, que les ressources à peu près

nulles d'Algésiras. L'arsenal de Cadix, à la vérité, se trouvait près

de là; mais il était peu aisé d'en tirer des matières par mer à cause

des Anglais, par terre à cause de la difficulté des transports; et

cependant les hautes manoeuvres des vaisseaux français étaient

détruites, plusieurs de leurs grands mâts se trouvaient ou coupés, ou

fortement endommagés. L'amiral Linois fit de son mieux pour se mettre

en mesure de reprendre la mer. C'est à peine si on avait de quoi

panser les blessés. Il avait fallu que les consuls français des ports

voisins amenassent en poste des médecins et des médicaments.

[En marge: L'escadre franco-espagnole de Cadix sort pour venir au

secours de la division Linois à Algésiras.]

Il y avait en ce moment à Cadix l'escadre espagnole venue du Ferrol,

plus les six vaisseaux donnés à la France, et équipés à la hâte par

l'amiral Dumanoir. La force de ces deux divisions, sous le rapport du

nombre, était fort rassurante sans doute; mais la marine espagnole,

toujours digne, par sa bravoure, de l'illustre nation à laquelle elle

appartenait, se ressentait de la négligence générale, qui paralysait

toutes les ressources de la monarchie. La division de l'amiral

français Dumanoir, à peine équipée avec des marins de toute origine,

ne pouvait pas inspirer une grande confiance. Aucun des vaisseaux qui

la composaient ne valait ceux de la division Linois, exercés par de

longues croisières, exaltés par leur dernière victoire.

Il fallut de vives instances pour décider l'amiral Massarédo,

commandant à Cadix, et de fort mauvaise volonté pour nous, à venir au

secours de l'amiral Linois. Le 9 juillet (20 messidor) il détacha

l'amiral Moreno, excellent officier, plein de bravoure et

d'expérience, et le dirigea sur Algésiras, avec les cinq vaisseaux

espagnols tirés du Ferrol, avec un des six vaisseaux donnés à

Dumanoir, le _Saint-Antoine_, avec trois frégates. Cette escadre

portait le matériel destiné à la division Linois. Elle fut rendue dans

une journée au mouillage d'Algésiras.

[En marge: Le 12 juillet, la division de secours, jointe à la division

Linois, quitte Algésiras pour Cadix.]

On travailla jour et nuit à réparer les trois vaisseaux qui avaient

livré un combat si glorieux. Ces trois vaisseaux s'étaient trouvés à

flot à la première marée. On refit leur gréement le mieux, et le plus

tôt possible; on leur composa des mâts de hune avec des mâts de

perroquet, et le 12 au matin ils étaient prêts à tenir la mer. On se

donna les mêmes soins pour le vaisseau l'_Hannibal_, qui avait été

pris sur les Anglais, et qu'on voulait aussi transférer à Cadix.

Le 12 au matin, l'escadre combinée appareilla, par un vent

d'est-nord-est, qui la poussa hors de la baie d'Algésiras, dans le

détroit. Elle marchait en ordre de bataille, les deux plus gros

vaisseaux espagnols, le _San-Carlos_ et le _Saint-Herménégilde_, qui

étaient de 112 canons, formant l'arrière-garde. Les deux amiraux

étaient, suivant l'usage de la marine espagnole, montés sur une

frégate. C'était la _Sabine_. Vers la chute du jour, les vents

tombèrent. On ne voulut pas rentrer au mouillage d'Algésiras, parce

que cette position était dangereuse à prendre, en présence d'une

division ennemie, et que de plus il fallait craindre l'arrivée des

renforts, attendus à chaque instant par l'escadre anglaise. On se

décida cependant à laisser en arrière l'_Hannibal_, qui ne pouvait

plus marcher, quoique remorqué par la frégate l'_Indienne_. On le

renvoya au mouillage d'Algésiras. L'escadre combinée se mit en panne,

espérant que dans le courant de la nuit les vents reprendraient

quelque force. L'amiral Saumarez avait, de son côté, ordonné de mettre

à la voile. Il avait perdu l'_Hannibal_; le _Pompée_ était désormais

hors de service; il n'avait donc plus que quatre des six vaisseaux qui

avaient combattu à Algésiras. Mais il avait été rejoint par le

_Superbe_, ce qui lui formait une division de cinq vaisseaux, outre

plusieurs frégates et quelques bâtiments légers pourvus de matières

incendiaires. Il avait poussé l'acharnement jusqu'à placer sur ses

vaisseaux des fourneaux à rougir les boulets. Quoiqu'il n'eût que cinq

grands bâtiments, et que les alliés en eussent neuf, il voulait tout

braver pour réparer l'échec humiliant d'Algésiras, et s'épargner un

redoutable jugement de l'Amirauté anglaise. Il suivait à très-petite

distance l'escadre franco-espagnole, attendant le moment de se jeter

sur l'arrière-garde, s'il en trouvait l'occasion.

[En marge: Combat d'arrière-garde entre la flotte anglaise et la

flotte franco-espagnole.]

[En marge: Une erreur de nuit met aux prises les deux vaisseaux

espagnols le _Sans Carlos_ et le _Saint-Herménégilde_.]

[En marge: Ces deux vaisseaux sautent en l'air.]

Vers le milieu de la nuit le vent avait fraîchi, et l'escadre combinée

se dirigeait de nouveau vers Cadix. Son ordre de marche était un peu

changé. L'arrière-garde était formée par trois vaisseaux, rangés sur

une seule ligne, le _San-Carlos_ à droite, le _Saint-Herménégilde_ au

milieu, et le _Saint-Antoine_, vaisseau de 74 devenu français, à

gauche. Ils marchaient ainsi à côté les uns des autres, séparés par

une très-petite distance. L'obscurité était profonde. L'amiral

Saumarez enjoignit au _Superbe_, excellent marcheur, de forcer de

voiles, et d'attaquer notre arrière-garde. Le _Superbe_ eut bientôt

joint la flotte franco-espagnole. Il avait éteint ses feux, pour être

moins aperçu. Se plaçant un peu en arrière du _San-Carlos_, et par

côté, il lui envoya toute sa bordée; puis, continuant sans relâche, il

lui en envoya une seconde, une troisième, en tirant à boulets rouges.

Le feu prit aussitôt à bord du _San-Carlos_. Le _Superbe_, s'en

apercevant, s'arrêta, et, diminuant sa voilure, se tint à quelque

distance. Le _San-Carlos_, en proie aux flammes, manoeuvré avec

confusion, tomba sous le vent, et au lieu de rester en ligne, se

trouva bientôt en arrière de ses deux voisins. Il tirait dans toutes

les directions; ses boulets arrivèrent au _Saint-Herménégilde_, qui,

le prenant pour la tête de la colonne anglaise, lui envoya tout son

feu. Alors une affreuse erreur s'empara des deux équipages espagnols,

qui se prirent pour ennemis. Ils s'abordèrent avec fureur, et

s'approchant jusqu'à mêler leurs vergues, engagèrent un combat

opiniâtre. L'incendie, devenu plus violent sur le _San-Carlos_, se

communiqua bientôt au _Saint-Herménégilde_, et ces deux vaisseaux,

dans cet état, continuèrent à se canonner avec violence. Les escadres

opposées étaient également dans les ténèbres et l'ignorance de ce qui

se passait; et, sauf le _Superbe_, qui devait comprendre cette funeste

méprise, puisqu'il en était l'auteur, aucun bâtiment n'osait

approcher, ne sachant lequel était espagnol ou anglais, lequel il

fallait secourir ou attaquer. Le vaisseau français le _Saint-Antoine_

s'était éloigné de ce voisinage dangereux. Bientôt l'embrasement

devint immense, et jeta sur la mer une sinistre lueur. Il paraît que

l'illusion funeste qui armait ces braves Espagnols les uns contre les

autres, fut alors dissipée, mais trop tard; le _San-Carlos_ sauta en

l'air avec un fracas épouvantable. Quelques instants après le

_Saint-Herménégilde_ sauta aussi, et répandit la terreur dans les deux

escadres, qui ne savaient à qui arrivait ce désastre.

Le _Superbe_, voyant le _Saint-Antoine_ séparé des deux autres, se

dirigea vers lui, et l'attaqua hardiment. Ce vaisseau, récemment armé,

se défendit sans l'ordre et le sang-froid, qui sont indispensables

pour mouvoir ces vastes machines de guerre. Il fut horriblement

maltraité, et deux nouveaux adversaires, le _César_, le _Vénérable_,

accourant à l'instant, rendirent sa défaite inévitable. Il amena son

pavillon après avoir été ravagé.

[En marge: Prise du _Saint-Antoine_ par les Anglais.]

L'amiral Saumarez s'était cruellement vengé, sans beaucoup de gloire

pour lui, mais avec un grand dommage pour la flotte espagnole. Les

deux amiraux Linois et Moreno, montés sur la _Sabine_, s'étaient tenus

le plus près possible de cette scène affreuse. Ne pouvant, au milieu

de l'obscurité, ni distinguer ce qui se passait, ni donner un ordre à

propos, ils étaient en proie aux plus vives inquiétudes. Au point du

jour, ils se trouvaient à quelque distance de Cadix, avec leur escadre

ralliée, mais diminuée de trois vaisseaux, le _San Carlos_ et le

_Saint-Herménégilde_ qui avaient sauté, le _Saint-Antoine_ qui avait

été pris.

[Illustration: Beau fait d'armes du capitaine Troude.]

[En marge: Combat du capitaine Troude, montant le _Formidable_, contre

trois vaisseaux et une frégate.]

Un quatrième vaisseau de la flotte combinée était demeuré en arrière,

c'était le _Formidable_, vaisseau amiral de Linois, qui s'était

couvert de gloire au combat d'Algésiras, mais qui se ressentait des

coups reçus dans cette journée. Privé d'une partie de sa voilure,

marchant lentement, voisin d'ailleurs des deux vaisseaux embrasés, et

redoutant les funestes méprises de la nuit, il s'était tenu en

arrière, ne croyant pouvoir être utile à aucun des combattants. C'est

ainsi qu'il s'était trouvé un peu séparé de l'escadre. Aperçu le matin

dans son isolement, il fut enveloppé par les Anglais, et attaqué par

une frégate et trois vaisseaux. L'amiral Linois, ayant passé à bord de

la frégate la _Sabine_, avait laissé à l'un de ses lieutenants, le

capitaine Troude, le commandement du _Formidable_. Cet habile et

vaillant officier, jugeant avec une rare présence d'esprit, que, s'il

voulait se sauver à force de voiles, il serait devancé par des

vaisseaux qui étaient mieux gréés que le sien, résolut de chercher son

salut dans une bonne manoeuvre, et dans un combat vigoureux. Son

équipage partageait ses sentiments, et personne ne voulait perdre les

lauriers d'Algésiras. C'étaient de vieux matelots, exercés par une

longue navigation, et ayant l'habitude de la guerre, plus nécessaire

encore sur mer que sur terre. Leur digne capitaine Troude n'attend pas

que les adversaires qui le poursuivent soient tous réunis contre le

_Formidable_, il va droit à celui qui était le plus près placé,

c'était la frégate la _Tamise_. Il s'approche, et dirige sur elle un

feu supérieur et terrible, qui la dégoûte bientôt de cette lutte

inégale. Après elle, venait à toutes voiles, le _Vénérable_, vaisseau

anglais de 74. Le capitaine Troude, se sentant encore supérieur à

celui-ci (le _Formidable_ était un vaisseau de 80), l'attend pour le

combattre, tandis que les deux autres vaisseaux anglais, cherchant à

le gagner de vitesse, vont fermer le chemin de Cadix. Manoeuvrant

habilement, il présente son redoutable flanc, armé de canons, à la

proue dégarnie de feux du _Vénérable_, et, joignant à la supériorité

de son artillerie l'avantage de la manoeuvre, il le crible de boulets,

lui abat d'abord un mât, puis un second, puis un troisième, et, après

l'avoir rasé comme un ponton, le perce encore à fleur d'eau de

plusieurs coups dangereux, qui l'exposent au péril prochain de couler

à fond. Ce malheureux navire, horriblement maltraité, excite les

alarmes du reste de la division anglaise. La frégate la _Tamise_

revient pour lui porter secours; les deux autres vaisseaux anglais qui

avaient cherché à se placer entre Cadix et le _Formidable_,

rebroussent aussitôt chemin. Ils veulent à la fois sauver l'équipage

du _Vénérable_, qui craignait de couler bas, et accabler le vaisseau

français qui faisait une si belle résistance. Celui-ci, confiant dans

sa manoeuvre et sa bonne fortune, leur lâche coup sur coup les bordées

les plus rapides et les mieux dirigées; il les décourage, et les

renvoie au secours du _Vénérable_, prêt à sombrer si on ne venait

s'occuper activement de son salut.

Le brave capitaine Troude, débarrassé de ses nombreux ennemis,

s'achemine triomphalement vers le port de Cadix. Une partie de la

population espagnole, attirée par la canonnade et les explosions de la

nuit, était accourue sur le rivage. Elle avait vu le péril et le

triomphe du vaisseau français, et malgré une douleur bien naturelle,

car le malheur des deux vaisseaux espagnols était connu, elle poussait

des acclamations à l'aspect du _Formidable_, rentrant victorieux dans

la rade.

[En marge: Résultat de ces combats.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 03 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 8 / 39 段