Lorsque les troupes détachées à Ramanieh rentrèrent dans le Kaire, il

y eut à délibérer sur la conduite à suivre. Le général Belliard était,

par son grade, le commandant en chef. C'était un esprit avisé, mais

plus avisé que résolu. Il convoqua un conseil de guerre. Il restait

environ 7 mille hommes de troupes actives, plus 5 à 6 mille individus

malades, blessés, et employés de l'armée. La peste sévissait; on avait

peu d'argent et de vivres, et une ville, d'un immense circuit, à

défendre. Sept mille hommes étaient insuffisants pour garder ce

circuit. L'enceinte n'était nulle part faite pour résister à l'art

des ingénieurs européens. La citadelle présentait, il est vrai, un

réduit, mais insuffisant pour recevoir 12 mille Français, et ne

pouvant tenir contre le gros canon des Anglais. Un tel poste était bon

uniquement, pour s'abriter contre la populace du Kaire. Il n'y avait

évidemment que deux choses à faire: ou d'essayer, par une marche

hardie, de descendre dans la Basse-Égypte, d'y surprendre le passage

du Nil, et de rejoindre Menou vers Alexandrie, ou bien de se retirer à

Damiette, ce qui était plus sûr, plus facile, surtout à cause de la

multitude qu'on était obligé de traîner après soi. On devait se

trouver là, au milieu de lagunes, qui ne communiquaient avec le Delta

que par des langues de terre fort étroites, et que sept mille soldats

de l'armée d'Égypte suffisaient à défendre bien long-temps, contre un

ennemi deux ou trois fois supérieur. On était assuré de vivre dans une

grande abondance de toutes choses, car la province était couverte de

bestiaux, la ville de Damiette regorgeait de grains, et le lac

Menzaleh abondait en poissons les meilleurs, les plus propres à la

nourriture des troupes. Puisqu'il ne s'agissait plus que de capituler,

Damiette permettait de retarder de six mois au moins ce triste

résultat. L'officier du génie d'Hautpoul proposa cette sage

résolution; mais, pour la suivre, il fallait prendre un parti

difficile, celui d'évacuer le Kaire. Le général Belliard, qui fut

capable quelques jours après de rendre cette ville aux ennemis, par

une déplorable capitulation, ne le fut point ce jour-là de l'évacuer

volontairement, en conséquence d'une résolution militaire, forte et

habile. Il se décida donc à rester dans cette capitale de l'Égypte,

sans savoir ce qu'il allait y faire. Par la rive gauche du Nil, les

Anglais et les Turcs remontaient de Ramanieh au Kaire; par la rive

droite, le grand-visir, suivi de 25 à 30 mille hommes, ramassis de

mauvaises troupes orientales, venait du côté de la Syrie, et

s'avançait aussi sur le Kaire par la route de Belbeïs. Le général

Belliard, se souvenant des trophées d'Héliopolis, voulut marcher

au-devant du visir, par la route qu'avait suivie Kléber. Il sortit à

la tête de 6 mille hommes, et s'avança jusqu'à la hauteur d'Elmenaïr,

à peu près la valeur de deux marches. Enveloppé souvent par une nuée

de cavaliers, il envoyait après eux son artillerie légère, qui, çà et

là, en atteignait quelques-uns avec ses boulets. Mais c'était le seul

résultat qu'il put obtenir. Les Turcs, bien dirigés cette fois, ne

voulaient pas accepter une bataille d'Héliopolis. Il n'y avait qu'une

manière de les joindre, c'était d'aller prendre leur camp à Belbeïs.

Mais le général Belliard, accueilli devant tous les villages par des

coups de fusil, voyait à chaque pas augmenter le nombre de ses

blessés, et s'agrandir la distance qui le séparait du Kaire. Il

craignait que les Anglais et les Turcs n'y entrassent en son absence.

Il aurait fallu prévoir ce danger avant d'en sortir, et se demander si

on aurait le temps de faire le trajet de Belbeïs. Sorti du Kaire sans

savoir ce qu'il ferait, le général Belliard y rentra de même, après

une opération sans résultat, et qui le fit passer pour vaincu aux yeux

de toute la population. À l'imitation des peuples récemment soumis,

les Égyptiens tournaient avec la fortune, et, quoique n'étant pas

mécontents des Français, ils se disposaient à les abandonner.

Cependant il n'y avait pas d'insurrection à craindre, à moins qu'on ne

voulût condamner la ville du Kaire aux horreurs d'un siége.

[En marge: Négociations entamées par le général Belliard.]

[En marge: Conseil de guerre tenu pour délibérer sur l'évacuation du

Kaire.]

L'armée française, dégoûtée des humiliations auxquelles l'exposait

l'incapacité des généraux, était complétement revenue aux idées qui

amenèrent la convention d'El-Arisch. Elle se consolait de ses malheurs

en rêvant le retour en France. Si un général résolu et habile lui eût

donné les exemples qui furent donnés à la garnison de Gênes par

Masséna, elle les eût suivis; mais il ne fallait rien attendre de

pareil du général Belliard. Serré sur la rive gauche du Nil par

l'armée anglo-turque venue de Ramanieh, sur la rive droite par le

grand visir qui l'avait accompagné pas à pas, il offrit à l'ennemi une

suspension d'armes, qui fut acceptée avec empressement, car les

Anglais cherchaient moins ici l'éclat que l'utilité. Ce qu'ils

souhaitaient avant tout, c'était l'évacuation de l'Égypte, n'importe

par quel moyen. Le général Belliard assembla un conseil de guerre, au

sein duquel la discussion fut fort orageuse. On élevait de graves

plaintes contre ce commandant de la division du Kaire. On lui disait

qu'il n'avait su ni abandonner le Kaire à temps, pour aller prendre

position à Damiette, ni se maintenir dans cette capitale de l'Égypte,

par des opérations bien concertées; qu'il n'avait trouvé à faire

qu'une ridicule sortie, pour combattre le visir, sans réussir à le

joindre, et qu'aujourd'hui, ne sachant où donner de la tête, il venait

demander à ses officiers s'il fallait négocier ou se faire tuer,

lorsqu'il avait déjà résolu la question lui-même, par l'ouverture

spontanée des négociations. Tous ces reproches lui furent adressés

avec amertume, surtout par le général Lagrange, ami de Menou, et

partisan fort chaud de la conservation de l'Égypte. Au général

Lagrange se joignirent les généraux Valentin, Duranteau, Dupas,

soutenant vivement tous trois, que, pour l'honneur du drapeau, il

fallait absolument combattre. Malheureusement on ne le pouvait plus

sans cruauté pour l'armée, sans cruauté surtout pour la nombreuse

population de malades et d'employés, attachée à ses pas. On avait

devant soi plus de quarante mille ennemis, sans compter les Cipayes,

qui, débarqués à Cosséir, allaient descendre le Nil avec les

Mamelucks, devenus infidèles depuis la mort de Murad-Bey. On avait

derrière soi une population à demi barbare, de trois cent mille âmes,

atteinte par la peste, menacée par la disette, et toute prête

aujourd'hui à se soulever contre les Français. L'enceinte à défendre

était trop étendue pour être gardée par sept mille hommes, et trop

faible pour résister à des ingénieurs européens. On pouvait être

enlevé, et égorgé avec la colonie, à la suite d'un assaut. Vainement

quelques braves officiers faisaient-ils entendre le cri de l'honneur

indigné: se rendre était la seule ressource. Le général Belliard,

voulant se montrer prêt à tout, fit examiner de nouveau la question de

savoir si on se retirerait à Damiette, question aujourd'hui fort

tardive, et une autre question au moins étrange, celle de savoir si on

se retirerait dans la Haute-Égypte. Ce dernier parti était insensé. Ce

n'étaient là que les ruses de la faiblesse, cherchant à cacher sa

confusion, sous un faux semblant de témérité. Il fut donc résolu que

l'on capitulerait; et on ne pouvait faire autre chose, si on ne

voulait être égorgés tous ensemble, à la suite d'une attaque de vive

force.

[En marge: Juin 1801.]

On envoya des commissaires au camp des Anglais et des Turcs afin de

négocier une capitulation. Les généraux ennemis acceptèrent cette

proposition avec joie, tant ils craignaient, même encore en ce moment,

un retour de fortune. Ils accédèrent aux conditions les plus

avantageuses pour l'armée. On convint qu'elle se retirerait avec les

honneurs de la guerre, avec armes et bagages, avec son artillerie, ses

chevaux, tout ce qu'elle possédait enfin, qu'elle serait transportée

en France, et nourrie pendant la traversée, aux frais de l'Angleterre.

Ceux des Égyptiens qui voudraient suivre l'armée (et il y en avait un

certain nombre de compromis par leurs liaisons avec les Français),

étaient autorisés à se joindre à elle. Ils avaient en outre la faculté

de vendre leurs biens.

[En marge: Capitulation du Kaire.]

Cette capitulation fut signée le 27 juin 1801, et ratifiée le 28 (8 et

9 messidor an IX). L'orgueil des vieux soldats d'Égypte et d'Italie

souffrait cruellement. Ils allaient rentrer en France, non pas comme

ils y rentrèrent en 1798, après les triomphes de Castiglione,

d'Arcole et de Rivoli, fiers de leur gloire et des services rendus à

la République: ils allaient y rentrer vaincus, mais ils allaient y

rentrer, et, pour ces coeurs souffrant d'un long exil, c'était une

joie involontaire qui les étourdissait sur leurs revers. Il y avait au

fond des âmes une satisfaction qu'on ne s'avouait pas, mais qui

perçait sur les visages. Les chefs seulement étaient soucieux, en

songeant au jugement que le Premier Consul porterait de leur conduite.

Les dépêches dont ils accompagnaient la capitulation étaient

empreintes de la plus humiliante anxiété. On choisit, pour porter ces

dépêches, les hommes qui, par leurs actes personnels, étaient le plus

exempts de tout blâme: ce furent l'officier du génie d'Hautpoul, et le

directeur des poudres Champy, qui avaient été si utiles à la colonie.

[En marge: Situation de Menou dans Alexandrie.]

[En marge: Août 1801.]

Menou était enfermé dans Alexandrie, et, comme Belliard, il ne lui

restait qu'à se rendre. Il ne pouvait y avoir entre l'un et l'autre

qu'une différence de temps. La peste faisait quelques victimes dans

Alexandrie; les vivres y manquaient, par suite de la faute qu'on avait

commise de ne pas faire les approvisionnements de siége. Il est vrai

que les caravanes arabes, attirées par le gain, y apportaient encore

de la viande, du laitage et quelques grains. Mais on manquait de

froment, et il fallait mettre du riz dans le pain. Le scorbut

diminuait chaque jour le nombre d'hommes en état de servir. Les

Anglais, pour isoler complétement la place, avaient imaginé de verser

le lac Madieh dans le lac Maréotis à moitié desséché, d'envelopper

ainsi Alexandrie d'une masse d'eau continue, et d'une ceinture de

chaloupes canonnières. Pour cela ils avaient pratiqué une coupure dans

la digue qui va d'Alexandrie à Ramanieh, et qui forme la séparation

des deux lacs. (Voir la carte nº 18.) Mais, comme la différence de

niveau n'était que de neuf pieds, le versement des eaux d'un lac dans

l'autre, se faisait lentement, et, du reste, l'opération, bonne s'il

eût importé de séparer le général Belliard du général Menou, n'avait

plus la même utilité, depuis les événements du Kaire. Si elle étendait

l'action des chaloupes canonnières, elle avait pour les Français

l'avantage de resserrer le front d'attaque, sans même les priver de

leurs communications avec les caravanes; car la longue plage de sable

sur laquelle Alexandrie est située, communique par son extrémité

occidentale avec le désert de Libye. Aussi les Anglais voulurent-ils

bientôt compléter l'investissement; et pour cela ils embarquèrent des

troupes sur leurs chaloupes, et vinrent, vers le milieu d'août (fin de

thermidor), exécuter un débarquement non loin de la tour du Marabout.

Ils entreprirent même le siége en règle du fort de ce nom. À partir de

ce moment, la place, complétement investie, ne pouvait tarder à se

rendre.

L'infortuné Menou réduit ainsi à l'inaction, ayant le loisir de penser

à ses fautes, entouré du blâme universel, se consolait cependant par

l'idée d'une résistance héroïque, comme celle de Masséna dans Gênes.

Il l'écrivait au Premier Consul, et lui annonçait une défense

mémorable. Les généraux Damas et Reynier étaient restés sans troupes à

Alexandrie. Ils y tenaient un fâcheux langage, et n'avaient pas même,

dans ces derniers instants, une attitude convenable. Menou les fit

arrêter pendant une nuit, avec un grand éclat, et ordonna leur

embarquement pour la France. Cet acte de vigueur après coup, produisit

peu d'effet. L'armée, dans son bon sens, blâmait sévèrement Reynier et

Damas, mais n'estimait guère Menou. La seule grâce qu'elle lui

faisait, c'était de ne le point haïr. Écoutant froidement ses

proclamations, dans lesquelles il annonçait la résolution de mourir

plutôt que de se rendre, elle était prête, s'il le fallait, à se

battre à outrance, mais elle ne croyait plus guère à cette nécessité.

Elle comprenait trop bien les conséquences de ce qui s'était passé au

Kaire, pour ne pas entrevoir une capitulation prochaine; et dans

Alexandrie comme au Kaire, elle se consolait de ses revers, par

l'espoir de revoir bientôt la France.

À compter de ce jour, plus rien d'important ne signala la présence des

Français en Égypte, et l'expédition fut en quelque sorte terminée.

Admirée comme un prodige d'audace et d'habileté par les uns, cette

expédition a été considérée comme une brillante chimère par les

autres, par ceux notamment qui affectent de peser toutes choses, dans

les balances d'une froide raison.

Ce dernier jugement, avec les apparences de la sagesse, est au fond

peu sensé et peu juste.

Napoléon, dans sa longue et prodigieuse carrière, n'a rien imaginé qui

fût plus grand, et qui pût être plus véritablement utile. Sans doute,

si on songe que nous n'avons pas même conservé le Rhin et les Alpes,

on doit se dire que l'Égypte, l'eussions-nous occupée quinze ans, nous

aurait été plus tard enlevée, comme nos frontières continentales,

comme cette antique et belle possession de l'île de France, que nous

ne devions pas aux guerres de la révolution. Mais, à juger ainsi les

choses, on pourrait aller jusqu'à se demander, si la conquête de la

ligne du Rhin n'était pas elle-même une folie et une chimère. Il faut,

pour juger sainement une telle question, il faut supposer un instant

nos longues guerres, autrement terminées qu'elles ne l'ont été, et se

demander si, dans ce cas, la possession de l'Égypte était possible,

désirable, et d'une grande conséquence. À la question ainsi posée, la

réponse ne saurait être douteuse. D'abord l'Angleterre était presque

résignée en 1801 à nous concéder l'Égypte, moyennant des

compensations. Ces compensations, qu'on avait fait connaître à notre

négociateur, n'avaient rien d'exorbitant. Il est hors de doute, que,

pendant la paix maritime qui suivit, et dont nous ferons bientôt

connaître la conclusion, le Premier Consul, prévoyant la brièveté de

cette paix, eût envoyé aux bouches du Nil d'immenses ressources, en

hommes et en matériel, et que la belle armée expédiée à

Saint-Domingue, où l'on alla chercher un dédommagement de l'Égypte

perdue, aurait mis pour long-temps notre nouvel établissement à l'abri

de toute attaque. Un général comme Decaen, ou Saint-Cyr, joignant à

l'expérience de la guerre l'art d'administrer, ayant, outre les

vingt-deux mille hommes qui restaient en Égypte de la première

expédition, les trente mille qui périrent inutilement à

Saint-Domingue, placé avec cinquante mille Français et un immense

matériel, sous un climat parfaitement sain, sur un sol d'une fertilité

inépuisable, cultivé par des paysans soumis à tous les maîtres, et

n'ayant jamais leur fusil à côté de leur charrue, un général,

disons-nous, comme Decaen ou Saint-Cyr, aurait pu avec de tels moyens

défendre victorieusement l'Égypte, et y fonder une superbe colonie.

Le succès était incontestablement possible. Nous ajouterons que, dans

la lutte maritime et commerciale, que soutenaient l'une contre l'autre

la France et l'Angleterre, la tentative était en quelque sorte

commandée. L'Angleterre venait, en effet, de conquérir le continent

des Indes, et de se donner ainsi la suprématie dans les mers de

l'Orient. La France, jusque-là sa rivale, pouvait-elle céder, sans la

disputer, une semblable suprématie? Ne devait-elle pas à sa gloire, à

sa destinée, de lutter? Les politiques ne peuvent pas répondre ici

autrement que les patriotes. Oui, il fallait qu'elle essayât de lutter

dans ces régions de l'Orient, vaste champ de l'ambition des peuples

maritimes, et qu'elle essayât d'y faire une acquisition, qui pût

contre-balancer celles des Anglais. Cette vérité admise, qu'on cherche

sur le globe, et qu'on nous dise, s'il y avait une acquisition mieux

adaptée que l'Égypte au but qu'on se proposait? Elle valait en

elle-même les plus belles contrées, elle touchait aux plus riches, aux

plus fécondes, à celles qui fournissent la plus ample matière au

négoce lointain. Elle ramenait dans la Méditerranée, qui était notre

mer alors, le commerce de l'Orient; elle était, en un mot, un

équivalent de l'Inde, et en tout cas elle en était la route. La

conquête de l'Égypte était donc pour la France, pour l'indépendance

des mers, pour la civilisation générale, un service immense. Aussi,

comme on pourra le voir ailleurs, notre succès fut-il souhaité plus

d'une fois en Europe, dans ces courts intervalles de temps où la haine

ne troublait pas l'esprit des cabinets. Pour un tel but, il valait la

peine de perdre une armée, et non pas seulement celle qu'on envoya la

première fois en Égypte, mais celles qu'on envoya depuis périr

inutilement à Saint-Domingue, dans les Calabres et en Espagne. Plût au

ciel que, dans les élans de sa vaste imagination, Napoléon n'eût rien

conçu de plus téméraire!

FIN DU LIVRE DIXIÈME.

LIVRE ONZIÈME.

PAIX GÉNÉRALE.

Dernière et infructueuse sortie de Ganteaume. -- Il touche à

Derne, n'ose débarquer deux mille hommes qu'il avait à son bord,

et rebrousse chemin vers Toulon. -- Prise en route du vaisseau le

_Swiftsure_. -- L'amiral Linois, envoyé de Toulon à Cadix, est

obligé de jeter l'ancre dans la baie d'Algésiras. -- Beau combat

d'Algésiras. -- Une escadre composée de Français et d'Espagnols

sort de Cadix, pour venir au secours de la division Linois. --

Rentrée des flottes combinées dans Cadix. -- Combat

d'arrière-garde avec l'amiral anglais Saumarez. -- Affreuse

méprise de deux vaisseaux espagnols, qui, trompés par la nuit, se

prennent pour ennemis, se combattent à outrance, et sautent en

l'air tous les deux. -- Beau fait d'armes du capitaine Troude. --

Courte campagne du prince de la Paix contre le Portugal. -- La

cour de Lisbonne se hâte d'envoyer un négociateur à Badajos, pour

se soumettre aux volontés de la France et de l'Espagne réunies.

-- Marche des affaires européennes depuis le traité de Lunéville.

-- Influence croissante de la France. -- Séjour à Paris des

infants d'Espagne, destinés à régner en Étrurie. -- Reprise de la

négociation de Londres, entre M. Otto et lord Hawkesbury. --

Nouvelle manière de poser la question du côté des Anglais. -- Ils

demandent Ceylan dans les Indes, la Martinique ou la Trinité dans

les Antilles, Malte dans la Méditerranée. -- Le Premier Consul

répond à ces prétentions, en menaçant de conquérir le Portugal,

et au besoin d'exécuter une descente en Angleterre. -- Vive

polémique entre _le Moniteur_ et les journaux anglais. -- Le

cabinet britannique renonce à Malte, et résume toutes ses

prétentions en demandant l'île espagnole de la Trinité. -- Le

Premier Consul, pour sauver les possessions d'une cour alliée,

offre l'île française de Tabago. -- Le cabinet britannique

refuse. -- Folle conduite du prince de la Paix, qui fournit une

solution inattendue. -- Ce prince traite avec la cour de

Lisbonne, sans se concerter avec la France, et prive ainsi la

légation française de l'argument qu'on tirait des dangers du

Portugal. -- Irritation du Premier Consul, et menaces de guerre à

la cour de Madrid. -- M. de Talleyrand propose au Premier Consul

de terminer la négociation aux dépens des Espagnols, en livrant

aux Anglais l'île de la Trinité. -- M. Otto reçoit l'autorisation

de faire cette concession, mais seulement à la dernière

extrémité. -- Pendant qu'on négocie, Nelson tente les plus grands

efforts pour détruire la flottille de Boulogne. -- Beaux combats

devant Boulogne, soutenus par l'amiral Latouche-Tréville contre

Nelson. -- Défaite des Anglais. -- Joie en France, inquiétudes en

Angleterre, à la suite de ces deux combats. -- Dispositions

réciproques à un rapprochement. -- On passe par-dessus les

dernières difficultés, et la paix se conclut, sous forme de

préliminaires, par le sacrifice de l'île de la Trinité. -- Joie

inouïe en Angleterre et en France. -- Le colonel Lauriston,

chargé de porter à Londres la ratification du Premier Consul, est

conduit en triomphe pendant plusieurs heures. -- Réunion d'un

congrès dans la ville d'Amiens pour conclure la paix définitive.

-- Suite de traités signés coup sur coup. -- Paix avec le

Portugal, la Porte-Ottomane, la Bavière, la Russie, etc. -- Fête

à la paix, fixée au 18 brumaire. -- Lord Cornwallis,

plénipotentiaire au congrès d'Amiens, assiste à cette fête. --

Accueil qu'il reçoit du peuple de Paris. -- Banquet de la Cité à

Londres. -- Témoignages extraordinaires de sympathie que se

donnent en ce moment les deux nations.

[En marge: Mai 1801.]

[En marge: Troisième sortie de Ganteaume.]

Pendant que l'armée d'Égypte succombait, faute d'un chef habile, et

faute aussi d'un secours apporté à propos, l'amiral Ganteaume tentait

sa troisième sortie du port de Toulon. Le Premier Consul lui avait à

peine laissé le temps de réparer les avaries, provenant de l'abordage

du _Dix-Août_ et de l'_Indomptable_, et il l'avait obligé à repartir

presque immédiatement. L'amiral Ganteaume avait remis à la voile le 25

avril (5 floréal). Il avait l'ordre de longer les parages de l'île

d'Elbe, afin d'exécuter en passant une démonstration sur

Porto-Ferraio, et d'en faciliter l'occupation par les troupes

françaises. Le Premier Consul tenait à reprendre cette île, dont les

traités avec Naples et l'Étrurie assuraient la possession à la France,

et dans laquelle se trouvait une petite garnison, moitié toscane,

moitié anglaise. L'amiral obéit, se montra devant l'île d'Elbe, jeta

quelques boulets sur Porto-Ferraio, et passa outre, pour ne pas

s'exposer à des dommages, qui l'auraient réduit à l'impossibilité de

remplir sa mission. S'il eût fait voile directement, il aurait pu être

encore utile à l'armée d'Égypte, car, ainsi qu'on l'a vu, la position

de Ramanieh ne fut perdue que le 10 mai (20 floréal). Il était donc

encore temps, en partant le 25 avril, d'empêcher l'armée d'être coupée

en deux, et réduite à capituler une division après l'autre. Il aurait

fallu, pour cela, ne pas perdre un instant. Mais une sorte de fatalité

s'attachait à toutes les opérations de l'amiral Ganteaume. On l'a vu,

sorti heureusement de Brest, entré plus heureusement encore dans la

Méditerranée, manquer tout à coup de confiance, prendre quatre

vaisseaux pour huit, et rentrer dans Toulon. On l'a vu, sorti de ce

port en mars, échapper à l'amiral Warren, dépasser la pointe

méridionale de la Sardaigne, et s'arrêter encore une fois, par suite

de l'abordage du _Dix-Août_ et de l'_Indomptable_. Il n'était pas au

terme de ses malheurs. À peine allait-il quitter les eaux de l'île

d'Elbe, qu'une maladie contagieuse se déclara sur son escadre. Soit

fatigue des troupes embarquées depuis long-temps, soit mauvaise

fortune, cette maladie atteignit subitement une grande partie des

soldats et des équipages. On jugea imprudent et inutile de porter en

Égypte un tel nombre de malades, et l'amiral Ganteaume prit le parti

de diviser son escadre. Confiant au contre-amiral Linois trois

vaisseaux, il plaça sur ces trois vaisseaux les matelots et soldats

malades, et les achemina sur Toulon. Il continua sa mission avec

quatre vaisseaux et deux frégates, portant deux raille hommes de

troupes seulement, et se dirigea vers l'Égypte. Mais il n'était plus

temps, car on touchait au milieu de mai, et, à cette époque, l'armée

française était perdue, puisque les généraux Belliard et Menou se

trouvaient séparés l'un de l'autre, par suite de l'abandon de

Ramanieh. L'amiral Ganteaume l'ignorait. Il dépassa la Sardaigne et la

Sicile, se montra dans le canal de Candie, parvint à se dérober

plusieurs fois à l'ennemi, s'avança même jusque dans l'Archipel pour

lui échapper, et vint enfin mouiller sur la côte d'Afrique, à quelques

marches à l'ouest d'Alexandrie. Le point qu'il avait choisi était

celui de Derne, désigné dans ses instructions comme propre à un

débarquement. En donnant aux troupes des vivres, et de l'argent pour

louer les chameaux des Arabes, on croyait qu'elles pourraient

traverser le désert, et atteindre Alexandrie en quelques marches. Ce

n'était là qu'une conjecture très-hasardée. L'amiral Ganteaume venait

de jeter l'ancre depuis quelques heures, et de mettre à la mer une

partie de ses chaloupes, lorsque les habitants accoururent sur le

rivage, et firent sur nos embarcations une vive fusillade. Le plus

jeune frère du Premier Consul, Jérôme Bonaparte, se trouvait au milieu

des troupes de débarquement. On fit de vains efforts pour attirer à

soi les habitants, et pour se les concilier. Il aurait fallu détruire

leur petite ville de Derne, et marcher sur Alexandrie sans eau,

presque sans vivres, en combattant toujours. C'était une entreprise

folle, et d'ailleurs sans objet, car mille hommes tout au plus sur

deux mille, seraient arrivés au terme du voyage. Il ne valait plus la

peine de faire périr tant de braves gens, pour un si faible secours.

Du reste, un événement, facile à prévoir, termina tous les doutes.

L'amiral crut apercevoir la flotte anglaise; dès lors il ne délibéra

plus, hissa ses chaloupes à bord, ne prit pas même le temps de lever

ses ancres, et coupa ses câbles, pour n'être pas attaqué au mouillage.

Il mit à la voile, et ne fut pas joint par l'ennemi.

[En marge: Juin 1801.]

[En marge: Subite rentrée de l'amiral Ganteaume.]

[En marge: Prise du vaisseau anglais _le Swiftsure_.]

La fortune qui l'avait mal servi, car elle ne seconde, comme on l'a

dit souvent, que les esprits assez audacieux pour se confier à elle,

la fortune lui réservait un dédommagement. En traversant le canal de

Candie, il rencontra un vaisseau anglais de haut bord: c'était le

_Swiftsure_. Lui donner la chasse, l'envelopper, le canonner, le

prendre, fut l'affaire de quelques instants. C'était le 24 juin, (5

messidor) que lui advint cette heureuse rencontre. L'amiral Ganteaume

entra dans Toulon, avec cette espèce de trophée, faible compensation

pour tant de mauvais succès. Le Premier Consul, enclin à l'indulgence

pour les hommes qui avaient traversé avec lui de grands périls, voulut

bien accepter cette compensation, et la publier dans _le Moniteur_.

[En marge: Juillet 1801.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 03 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 7 / 39 段