[En marge: Attaque malheureuse du général Lanusse sur le camp des

Romains.]

La division Lanusse, manoeuvrant dans l'obscurité, s'avança sans

ordre, et coudoya souvent nos troupes du centre. La première colonne,

sous les ordres du général Silly, marcha résolument à la redoute, qui

était placée en avant du camp des Romains. Lanusse la dirigeait de sa

personne, et la conduisit sur la redoute même. Mais tout à coup il

s'aperçut que la seconde colonne faisait fausse route, et, au lieu de

longer la mer pour assaillir le camp romain, se rapprochait trop de la

première. Il courut à elle, afin de la ramener au but. Malheureusement

il tomba frappé à la cuisse d'une blessure mortelle; funeste événement

qui allait avoir de déplorables conséquences! Cet énergique officier

enlevé soudainement à ses troupes, l'attaque se ralentit. Le jour qui

commençait à poindre, indiquait aux Anglais où devaient porter leurs

coups. Nos soldats, assaillis à la fois par le feu des canonnières, du

camp romain et des redoutes, montrèrent une constance admirable. Mais

bientôt, tous leurs officiers supérieurs se trouvant atteints, ils

restèrent sans direction, et se replièrent derrière quelques mamelons

de sable, à peine suffisants pour les couvrir. Pendant ce temps, la

première colonne, que Lanusse avait quittée pour courir à la seconde,

venait d'enlever le premier redan de la redoute placée sur une

éminence à droite. Elle marcha ensuite directement sur le corps de

l'ouvrage, mais elle échoua dans son attaque de front, et se détourna

pour attaquer par le flanc. Le centre de l'armée, sous Rampon, voyant

l'embarras de cette colonne, se détourna aussi de son but pour la

seconder. La 32e demi-brigade, détachée du centre, vint assaillir la

fatale redoute. Ce concours d'efforts amena une sorte de confusion. On

s'acharna contre cet obstacle, et la brusque opération, qui devait

d'abord consister à enlever en courant la ligne des ouvrages, se

changea en une attaque longue, obstinée, qui fit perdre un temps

précieux. La 21e demi-brigade, qui appartenait au centre, laissant la

32e occupée devant la redoute si vivement disputée, exécuta seule le

plan projeté, dépassa la ligne des retranchements, et vint

audacieusement se déployer en face de l'armée anglaise. Elle essuya et

rendit un feu épouvantable. Mais il fallait la soutenir, et Menou,

pendant ce temps, incapable de commander, se promenait sur le champ de

bataille, n'ordonnant rien, laissant Reynier s'étendre inutilement

dans la plaine à droite, avec une force considérable, demeurée sans

emploi.

[En marge: Belle charge de la cavalerie française, restée sans

résultat.]

On conseille alors à Menou de faire avec la cavalerie qui était forte

de 1,200 chevaux, d'une valeur incomparable, une charge à fond, sur la

masse de l'infanterie anglaise, que la 21e était venue seule

affronter. Menou, accueillant ce conseil, donne l'ordre de charger. Le

brave général Roize se met aussitôt à la tête de ces 1,200 cavaliers,

traverse rapidement le coupe-gorge, formé de droite et de gauche par

des redoutes que notre infanterie attaquait vainement, débouche au

delà, trouve la 21e demi-brigade aux prises avec les Anglais, et fond

impétueusement sur eux. Cette cavalerie héroïque franchit d'abord un

fossé, qui la séparait de l'ennemi, puis s'élance avec ardeur sur la

première ligne de l'infanterie anglaise, la renverse, la culbute, et

sabre un grand nombre de fantassins. Elle la force ainsi à reculer. Si

Menou, dans ce moment, ou bien Reynier, suppléant son chef, avait

porté notre aile droite à l'appui de notre cavalerie, le centre de

l'armée anglaise, culbuté, entraîné au delà des ouvrages, nous eût

laissé une victoire assurée. Les ouvrages, isolés, séparés de tout

appui, seraient tombés en nos mains. Mais il n'en fut rien. La

cavalerie française, après avoir renversé une première ligne ennemie,

voyant d'autres lignes à renverser encore, et n'ayant que la 21e

demi-brigade pour appui, revint en arrière, repassant sous le feu

meurtrier des redoutes.

[En marge: Retraite de l'armée.]

Dès ce moment, la bataille ne pouvait plus avoir de résultat. La

gauche, privée de tout élan depuis la mort de son général, faisait un

feu inutile sur les positions retranchées, qui le lui rendaient plus

meurtrier. La droite, déployée dans la plaine, près du lac Maréotis,

pour faire une diversion qui n'avait plus d'objet, depuis que

l'engagement devenu général avait fixé chacun dans sa position, la

droite ne rendait aucun service. Sans doute un général vigoureux, qui

l'aurait rabattue sur le centre, et qui, renouvelant avec elle

l'attaque du général Roize, aurait essayé de faire une seconde

irruption sur le gros des Anglais, aurait peut-être changé le destin

de la bataille. Mais le général Menou ne commandait pas, et Reynier,

qui aurait pu en cette occasion prendre une initiative, qu'il prenait

si souvent hors de propos dans les affaires civiles, Reynier se

bornait à se plaindre de ne pas recevoir de direction du général en

chef. Dans cette situation, la seule chose qui restât à faire, était

de se retirer. Menou en donna l'ordre, et les divisions se replièrent,

en faisant bonne contenance, mais en essuyant de nouvelles pertes par

le feu des ouvrages.

Quel spectacle que la guerre, quand la vie des hommes, quand le sort

des États, sont ainsi confiés à des chefs, incapables ou divisés, et

que le sang coule, à proportion de l'ineptie, ou de la mauvaise

volonté de ceux qui commandent!

[En marge: Conséquences malheureuses de la bataille de Canope.]

On ne pouvait pas dire que la bataille fût perdue, l'ennemi n'ayant

pas fait un seul pas en avant; mais elle était perdue, dès qu'elle

n'était pas complétement gagnée, car il aurait fallu qu'elle le fût

complétement, pour ramener les Anglais vers Aboukir, et les

contraindre à se rembarquer. Les pertes étaient grandes des deux

côtés. Les Anglais avaient eu environ 2 mille hommes hors de combat,

et entre autres le brave général Abercromby, transporté mourant à bord

de la flotte. La perte des Français était à peu près égale. Placés

toute une journée sous un feu plongeant de front et de flanc, ils

avaient eu beaucoup à souffrir. Les troupes avaient montré un rare

sang-froid. L'élan de la cavalerie avait rempli les Anglais de

surprise et d'admiration. Le nombre d'officiers et de généraux frappés

en combattant, était plus qu'ordinaire. Les généraux Lanusse et Roize

étaient morts; le général de brigade Silly, commandant une des

colonnes de Lanusse, avait eu la cuisse emportée; le général Baudot

était blessé de manière à ne laisser aucune espérance. Le général

Destaing était atteint gravement. Rampon avait eu ses habits criblés

de balles.

L'effet moral était encore plus fâcheux que la perte matérielle. Il ne

restait aucun espoir d'obliger l'ennemi à se rembarquer. On allait

avoir sur les bras, outre les Anglais débarqués vers Alexandrie, les

Turcs venant de Syrie, le capitan-pacha arrivant avec l'escadre

turque, et s'apprêtant à mettre à terre 6 mille Albanais du côté

d'Aboukir; enfin 6 mille Cipayes amenés de l'Inde par la mer Rouge, et

prêts à toucher à Cosséir, sur les côtes de la Haute-Égypte. Que faire

au milieu de tant d'ennemis, avec une armée dont la vigueur, sans

doute, était la même au feu, mais qui, lorsque les affaires de la

colonie allaient mal, était toujours prête à dire, que l'expédition

avait été une brillante folie, et qu'on la sacrifiait inutilement à

une pure chimère?

Dans les trois engagements du 8, du 13, du 21 mars, on avait eu près

de 3,500 hommes hors de combat, dont un tiers mort, un tiers gravement

blessé, un tiers incapable de rentrer dans les rangs avant quelques

semaines. Quoique l'armée fût très-affaiblie, on pouvait encore

aujourd'hui, comme au début de la campagne, manoeuvrer rapidement

entre les divers corps ennemis tendant à se réunir, battre le visir

s'il entrait par la Syrie, le capitan-pacha s'il essayait de pénétrer

par Rosette, les Anglais s'ils voulaient cheminer sur les langues

étroites de terre, qui communiquent avec l'intérieur de l'Égypte. Mais

les 3,500 hommes qu'on avait perdus, rendaient ce plan plus difficile

que jamais. Si on laissait 3 mille hommes au Kaire, 2 à 3 mille dans

Alexandrie, il restait à peine 7 à 8 mille hommes pour manoeuvrer en

rase campagne, en supposant qu'on réunît tout ce qui était disponible,

et qu'on évacuât les postes secondaires, sans aucune exception. Avec

un général très-résolu et très-habile, cela eût été d'un succès

incertain, mais possible: qu'attendre de Menou, et de ses lieutenants?

Toutefois il restait une ressource. On n'en désespérait pas, et elle

était tous les jours annoncée. Cette ressource c'était Ganteaume avec

ses vaisseaux, et les troupes de débarquement qu'il avait à son bord.

Quatre mille hommes, arrivant en ce moment, pouvaient sauver l'Égypte.

On avait envoyé à l'amiral un aviso, pour lui indiquer un point de la

côte d'Afrique, à vingt ou trente lieues à l'ouest d'Alexandrie, sur

lequel il était possible de débarquer, loin de la vue des Anglais. On

pouvait alors laisser 3 mille hommes dans Alexandrie, et, réunissant

ce qu'il y avait de trop au Kaire, manoeuvrer avec 10 ou 11 mille

hommes, en rase campagne.

[En marge: Nouvelles et inutiles sorties de Ganteaume.]

Mais Ganteaume, quoique fort supérieur à Menou, n'agissait pas mieux

dans les circonstances présentes. Après avoir réparé à Toulon les

avaries essuyées en quittant Brest, il était, comme on l'a vu, sorti

de Toulon le 19 mars (28 ventôse), rentré une seconde fois à cause de

l'échouage du vaisseau la _Constitution_, et sorti de nouveau le 22

mars (1er germinal). En ce moment, il faisait voile vers la Sardaigne.

Un souffle de vent favorable, une inspiration hardie, pouvaient le

porter vers les parages de l'Égypte, car il avait échappé adroitement

à l'amiral Warren, en faisant fausse route. Déjà il était à quinze

lieues du cap Carbonara, point extrême de la Sardaigne, prêt à

s'engager dans le canal qui sépare la Sicile de l'Afrique.

Malheureusement dans la soirée du 26 mars (5 germinal), l'un de ses

capitaines commandant le _Dix-Août_, en l'absence du capitaine

Bergeret malade, eut la maladresse d'aborder le _Formidable_, reçut

une grosse avarie, et en causa une non moins grave au vaisseau abordé.

Effrayé de ces avaries, Ganteaume ne crut pas pouvoir tenir la mer

plus long-temps, et rentra dans Toulon le 5 avril (15 germinal),

quinze jours après la bataille de Canope.

On ignorait ces détails en Égypte, et malgré le temps écoulé, on

conservait encore un reste d'espérance. À la vue de la moindre voile,

on accourait pour s'assurer si ce n'était pas Ganteaume. Dans cette

anxiété, on ne prenait aucun parti, on attendait dans une inaction

funeste. Menou faisait seulement exécuter des travaux autour

d'Alexandrie, pour résister à une attaque des Anglais. Il avait donné

ordre qu'on évacuât la Haute-Égypte, et qu'on en tirât la brigade

Donzelot, pour la réunir au Kaire. Il avait porté quelques troupes

d'Alexandrie à Ramanieh, pour veiller aux mouvements qui se faisaient

du côté de Rosette. Par surcroît de malheur, Mourad-Bey, dont la

fidélité n'avait pas été un instant ébranlée, venait de mourir de la

peste, et livrait ses Mamelucks à Osman-Bey, sur lequel on ne pouvait

plus compter. La peste commençait à ravager le Kaire. Tout allait donc

au plus mal, et tendait à un dénoûment funeste.

[En marge: Opération des Anglais sur Rosette.]

Les Anglais de leur côté, craignant l'armée qu'ils avaient devant eux,

ne voulaient rien hasarder. Ils aimaient mieux marcher lentement, mais

sûrement. Ils attendaient surtout que leurs alliés les Turcs, dont ils

se défiaient beaucoup, fussent en mesure de les seconder. Il y avait

un mois qu'ils avaient débarqué, sans avoir tenté d'autre entreprise

que celle de prendre le fort d'Aboukir, lequel s'était défendu

bravement, mais avait succombé sous le feu écrasant de leurs

vaisseaux. Enfin vers le commencement d'avril (milieu de germinal),

ils songèrent à sortir de leur inaction, et de cette espèce d'état de

blocus, dans lequel ils étaient réduits à vivre. Le colonel Spencer

fut chargé, avec un corps de quelques mille Anglais, et les 6 mille

Albanais du capitan-pacha, de traverser par mer la rade d'Aboukir, et

d'aller débarquer devant Rosette. Leur intention était de s'ouvrir

ainsi un accès dans l'intérieur du Delta, de s'y procurer les vivres

frais dont ils manquaient, et de tendre la main au visir, qui

s'avançait à l'autre extrémité du Delta, par la frontière de Syrie. Il

n'y avait à Rosette que quelques centaines de Français, lesquels ne

purent opposer aucune résistance à cette tentative, et se replièrent

en remontant le Nil. Ils se réunirent à El-Aft, un peu en avant de

Ramanieh, à un petit corps de troupes envoyé d'Alexandrie. Ce corps

était composé de la 21e légère et d'une compagnie d'artillerie. Les

Anglais et les Turcs, maîtres d'une bouche du Nil, d'où les vivres

pouvaient leur parvenir, ayant accès dans l'intérieur de l'Égypte,

songèrent enfin à profiter de leurs succès, mais sans trop se hâter,

car ils attendirent encore plus de vingt jours avant de marcher en

avant. Pour un ennemi prompt et avisé, c'était là une belle occasion

de les battre. Le général Hutchinson, successeur d'Abercromby, n'avait

pas osé dégarnir son camp devant Alexandrie. Il avait à peine dirigé 6

mille Anglais et 6 mille Turcs vers Rosette, quoiqu'il lui fût arrivé

des renforts qui couvraient ses pertes, et portaient à 20 mille hommes

les forces dont il aurait pu disposer. Si le général Menou, employant

bien son temps, consacrant le mois écoulé à faire autour d'Alexandrie

les travaux de défense indispensables, s'était ainsi ménagé les moyens

de n'y laisser que peu de monde, s'il avait dirigé sur Ramanieh

environ 6 mille hommes, et attiré sur ce point tout ce qui n'était pas

nécessaire au Kaire, il aurait pu opposer 8 à 9 mille combattants aux

Anglais, qui venaient de pénétrer par Rosette. C'était assez pour les

rejeter aux bouches du Nil, pour remonter l'esprit de l'armée, assurer

la soumission des Égyptiens ébranlée, retarder la marche du visir,

replacer les Anglais dans un véritable état de blocus sur la plage

d'Alexandrie, et ramener enfin la fortune. Cette occasion fut la

dernière. Ce mouvement lui fut conseillé; mais toujours timide, il ne

suivit qu'à moitié le conseil qu'on lui avait donné. Il envoya le

général Valentin à Ramanieh, avec un renfort qui fut déclaré

insuffisant. Alors il en envoya un second, avec son chef d'état-major,

le général Lagrange. Tout cela réuni ne composait pas plus de 4 mille

hommes. Mais il ne fit pas descendre les troupes du Kaire; et le

général Lagrange, qui était d'ailleurs un brave officier, n'était

pourtant pas homme à se soutenir avec de tels moyens, en présence de 6

mille Anglais et de 6 mille Turcs. Menou aurait dû réunir là 8 mille

hommes au moins, avec son meilleur général. Il le pouvait par une

forte concentration de ses forces, et en sacrifiant partout

l'accessoire au principal.

[En marge: Mai 1801.]

[En marge: Perte de Ramanieh et des communications d'Alexandrie avec

le Kaire.]

Le général Morand, qui commandait le premier détachement dirigé sur

Rosette, s'était établi à El-Aft, sur les bords du Nil, près de la

ville de Foûéh, dans une position qui présentait quelques avantages

défensifs. C'est là que le général Lagrange vint le rejoindre. Les

Anglais et les Turcs, maîtres de Rosette et de l'embouchure du Nil,

avaient couvert le fleuve de leurs chaloupes canonnières, et ils

eurent bientôt enlevé la petite ville ouverte de Foûéh. Il fallut donc

se replier sur Ramanieh dans la nuit du 8 mai (18 floréal). Le site de

Ramanieh ne présentait pas de grands avantages défensifs, et on ne

pouvait guère y contre-balancer, par la force du lieu la supériorité

numérique de l'ennemi. Cependant, s'il avait fallu opposer quelque

part une résistance désespérée, c'était à Ramanieh même; car, cette

position perdue, le corps détaché du général Lagrange était séparé

d'Alexandrie, et contraint de se replier sur le Kaire. L'armée

française était ainsi coupée en deux, une moitié confinée à

Alexandrie, une moitié au Kaire. Si, lorsqu'elle était réunie tout

entière, elle n'avait pas pu disputer le terrain aux Anglais, il était

bien impossible, que, coupée en deux, elle leur opposât une résistance

efficace. Dans ce cas, elle ne devait plus avoir d'autre ressource que

celle de signer une capitulation. La perte de Ramanieh était donc la

perte définitive de l'Égypte. Menou écrivit au général Lagrange, qu'il

allait arriver à son secours avec 2 mille hommes, ce qui prouve qu'il

pouvait au moins disposer de ce nombre. Il y en avait bien 3 mille au

Kaire; on aurait pu par conséquent se trouver au nombre de 9 mille, et

de 8 mille au moins à Ramanieh. Alors, en rase campagne, ayant une

excellente cavalerie et une belle artillerie légère, et avec la

résolution de vaincre ou de mourir, on était assuré de triompher. Mais

Menou ne parut pas, et Belliard, qui commandait au Kaire, n'avait reçu

aucun ordre. Le général Lagrange, à la tête des 4 mille hommes dont il

disposait, appuyait ses derrières à Ramanieh, et au Nil, qui baigne en

passant les habitations de cette petite ville. Dans cette position il

avait à dos les canonnières anglaises, qui occupaient le fleuve, et

lançaient une grêle de boulets dans le camp des Français; il avait en

face, dans la plaine, sans autre abri pour se couvrir que quelques

ouvrages de campagne très-médiocres, le gros des ennemis, composé de

Turcs et d'Anglais. Ceux-ci étaient environ douze mille contre quatre.

Le danger était grand; cependant mieux valait combattre, et, si on

était vaincu, se rendre prisonniers le soir sur le champ de bataille,

après avoir lutté toute la journée, que d'abandonner une telle

position, sans l'avoir disputée. Quatre mille hommes de pareilles

troupes, voulant se bien défendre, avaient encore des chances de

succès. Mais le chef d'état-major de Menou, quoique fort dévoué aux

idées de son général, et à la conservation de la colonie, ne jugeant

pas la portée de cette retraite, abandonna Ramanieh le 10 mai (20

floréal) au soir, pour se retirer sur le Kaire. Il y arriva le 14 au

matin (24 floréal). Il avait perdu à Ramanieh un convoi d'une immense

valeur, et, ce qui était plus grave, les communications de l'armée.

À partir de ce jour, plus rien en Égypte ne fut digne de critique, ou

même d'intérêt. Les hommes y descendirent bientôt avec la fortune,

au-dessous d'eux-mêmes. Ce fut partout la plus honteuse faiblesse,

avec la plus déplorable incapacité. Et, quand nous parlons des hommes,

c'est des chefs seuls que nous entendons parler; car les soldats et

les simples officiers, toujours admirables en présence de l'ennemi,

étaient prêts à mourir jusqu'au dernier. On ne les vit pas manquer une

seule fois à leur ancienne gloire.

Au Kaire comme à Alexandrie il ne restait plus rien à faire, si ce

n'est de capituler. Il n'y avait d'autre mérite à déployer que de

retarder la capitulation; mais c'est quelque chose que de retarder une

capitulation. On semble en apparence ne défendre que son honneur, et

souvent, en réalité, on sauve son pays! Masséna, en prolongeant la

défense de Gênes, avait rendu possible la victoire de Marengo. Les

généraux qui occupaient le Kaire et Alexandrie, en faisant durer une

résistance sans espoir, pouvaient seconder encore très-utilement les

graves négociations de la France avec l'Angleterre. Ils ne le savaient

pas, il est vrai; c'est pourquoi, dans l'ignorance des services qu'on

peut rendre en prolongeant une défense, il faut écouter la voix de

l'honneur, qui commande de résister jusqu'à la dernière extrémité. De

ces deux généraux bloqués, le plus malheureux, car il avait commis le

plus de fautes, Menou, en s'obstinant à retarder la reddition

d'Alexandrie, fut encore utile, comme on va le voir, aux intérêts de

la France. Ce fut plus tard sa consolation, ce fut son excuse auprès

du Premier Consul.

[En marge: Le général Belliard renfermé au Kaire.--Délibération sur

le parti à prendre.]

[En marge: Inutile sortie du Kaire pour repousser le visir.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 03 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 6 / 39 段