rangée sur deux lignes. Elle attendit sur ses ancres que la houle,
devenue moins forte, permît de mettre les chaloupes à la mer. Enfin,
le 8 au matin (17 ventôse), le temps étant plus calme, lord Keith
distribua 5 mille hommes d'élite, dans 320 chaloupes. Ces chaloupes,
disposées sur deux rangs, et dirigées par le capitaine Cochrane,
s'avancèrent, ayant à chacune de leurs ailes une division de
canonnières. Ces canonnières recevaient et rendaient une canonnade
fort vive.
Le général Friant, accouru sur les lieux, s'était formé un peu en
arrière du rivage, afin de mettre ses troupes à l'abri de l'artillerie
anglaise. Il avait jeté, entre le fort d'Aboukir et le terrain qu'il
occupait, un détachement de la 25e demi-brigade, avec quelques pièces
de canon. À sa gauche même, il avait placé la 75e, forte de deux
bataillons, et cachée par les monticules de sable; au centre, deux
escadrons de cavalerie, l'un du 18e, l'autre du 20e de dragons; enfin,
à sa droite, la 61e demi-brigade, forte aussi de deux bataillons, et
chargée de défendre la partie basse du rivage. Ces divers corps ne
s'élevaient pas à plus de 1,500 hommes. Quelques avant-postes
occupaient le bord de la mer; l'artillerie française, placée sur les
parties saillantes du terrain, balayait la plage de ses boulets.
[En marge: Combat brillant, mais infructueux, pour repousser les
Anglais.]
Les Anglais s'avançaient à force de rames, les soldats couchés dans le
fond des chaloupes, les matelots debout, maniant leurs avirons avec
vigueur, et supportant avec sang-froid le feu de l'artillerie. Des
matelots tombaient, d'autres les remplaçaient à l'instant. La masse,
mue par une seule impulsion, s'approchait du rivage. Enfin, elle y
touche; les soldats anglais se lèvent du fond des chaloupes, et
s'élancent à terre. Ils se forment, et courent aux escarpements
sablonneux qui bordaient la rade. Le général Friant, averti par ses
avant-postes, qui se retiraient, arrive un peu tard. Cependant il
lance la 75e à gauche, sur les monticules de sable; la 61e à droite,
vers la partie basse du rivage. Celle-ci se précipite avec ardeur, et
la baïonnette baissée, sur les Anglais, qui de ce côté se trouvaient
sans appui. Elle les pousse avec vigueur, les accule à leurs
chaloupes, et y entre avec eux. Les grenadiers de cette demi-brigade
s'emparent de douze embarcations, et s'en servent pour faire un feu
meurtrier sur l'ennemi. La 75e, qui, avertie trop tard, avait laissé
le temps aux Anglais d'envahir les escarpements de gauche, s'avance
avec précipitation pour les enlever. Découverte par ce mouvement, et
exposée au feu des canonnières, elle reçoit une affreuse décharge à
mitraille, qui d'un coup tue 32 hommes et en blesse 20. Elle est
accueillie au même instant, par les redoutables feux de l'infanterie
anglaise. Cette brave demi-brigade, un instant surprise, et placée
d'ailleurs sur un terrain inégal, attaque avec une certaine confusion.
Le général Friant veut la faire soutenir, en ordonnant une charge de
cavalerie sur le centre des Anglais, qui se déployait déjà dans la
plaine, après avoir franchi les premiers obstacles. Le commandant du
18e de dragons, plusieurs fois appelé pour recevoir les ordres du
général, arrive après s'être fait attendre. Le général Friant, au
milieu d'une grêle de balles, lui indique avec précision le point
d'attaque. Cet officier, malheureusement peu résolu, n'aborde pas
directement l'ennemi, perd du temps à faire un détour, lance mal son
régiment, et fait tuer beaucoup de cavaliers et de chevaux, sans
ébranler les Anglais, et sans dégager la 75e, qui s'acharnait à
reprendre les hauteurs sablonneuses de gauche. Restait l'escadron du
20e. Un brave officier, nommé Boussart, qui le commandait, charge à la
tête de ses dragons, et renverse tout ce qui se présente devant lui.
Alors la 61e qui, vers la droite, était demeurée maîtresse du rivage,
sans pouvoir toutefois vaincre à elle seule la masse des ennemis, se
ranime, se jette à la suite du 20e de dragons, pousse la gauche des
Anglais sur leur centre, et déjà les oblige à se rembarquer. La 75e,
de son côté, sous un feu épouvantable, fait de nouveaux efforts. Si,
dans ce moment décisif, le général Friant avait eu les deux bataillons
d'infanterie et le régiment de cavalerie, qu'il avait tant de fois
demandés, c'en était fait, et les Anglais étaient jetés à la mer. Mais
une troupe de 1,200 hommes d'élite, composée de Suisses et
d'Irlandais, tourne les monticules de sable, et déborde la gauche de
la 75e. Celle-ci est de nouveau forcée de plier. Elle se retire,
laissant à notre droite, la 61e, acharnée à vaincre, mais compromise
par ses succès même.
Le général Friant, voyant que, la 75e étant obligée de rétrograder, la
61e pourrait être enveloppée, ordonne alors la retraite, et l'effectue
en bon ordre. Les grenadiers de la 61e, animés par le carnage et le
succès, obéissent avec peine aux ordres du général, et, en se
retirant, contiennent encore les Anglais par des charges vigoureuses.
Cette malheureuse journée du 8 mars (17 ventôse), entraîna la perte de
l'Égypte. Le brave général Friant avait peut-être choisi sa première
position, un peu trop loin du rivage; peut-être aussi avait-il trop
compté sur la supériorité de ses soldats, et supposé trop facilement
que les Anglais ne pourraient débarquer que peu de monde à la fois.
Mais cette confiance était fort excusable, et, après tout, justifiée,
car, s'il avait eu seulement un ou deux bataillons de plus, les
Anglais eussent été repoussés, et l'Égypte sauvée. Mais que dire de ce
général en chef, qui, depuis deux mois, averti du péril par toutes les
voies, n'avait pas concentré ses forces à Ramanieh, ce qui lui aurait
permis de réunir dix mille hommes devant Aboukir, le jour décisif?
qui, averti encore le 4 mars, par une nouvelle positive parvenue ce
jour-là au Kaire, n'avait pas fait partir des troupes, qui auraient pu
arriver le matin même du 8, et seraient par conséquent arrivées à
temps pour repousser les Anglais? Que dire aussi de cet amiral
Ganteaume, qui aurait pu déposer quatre mille hommes dans Alexandrie,
le jour même où la frégate la _Régénérée_ en apportait 300, lesquels
combattirent sur le rivage d'Aboukir? Que dire de tant de timidités,
de négligences, de fautes de tout genre, sinon qu'il y a des jours où
tout s'accumule pour perdre les batailles et les empires?
Le combat avait été meurtrier. Les Anglais comptaient 1,100 hommes
morts ou blessés, sur 5 mille qui avaient débarqué. Nous en avions eu
400 hors de combat, sur 1,500. On s'était donc bien battu. Le général
Friant se retira sous les murs d'Alexandrie, et donna les plus prompts
avis, soit à Menou, soit aux généraux, ses voisins, pour qu'on vînt à
son secours.
Cependant tout pouvait être réparé, si on profitait du temps qui
restait encore, des forces qu'on avait à sa disposition, et des
embarras dans lesquels les Anglais allaient se trouver placés, une
fois descendus sur cette plage de sable.
Ils avaient d'abord à débarquer le gros de leur armée, puis à mettre à
terre leur matériel, opération qui exigeait beaucoup de temps. Il leur
fallait ensuite s'avancer le long de ce banc de sable, pour
s'approcher d'Alexandrie, avec la mer à droite, les lacs Madieh et
Maréotis à gauche, appuyés, il est vrai, par leurs canonnières, mais
privés de cavalerie, et n'ayant d'autre artillerie de campagne, que
celle qu'ils pourraient traîner à bras. Évidemment leurs opérations
devaient être lentes, et bientôt difficiles, quand ils seraient en
présence d'Alexandrie, réduits pour sortir de ce cul-de-sac, ou à
prendre cette place, ou à cheminer sur les digues étroites, par
lesquelles on communique avec l'intérieur de l'Égypte. Si on voulait
réussir à les arrêter, il ne fallait plus leur livrer de ces combats
partiels et inégaux, qui leur donnaient confiance, qui faisaient
perdre à nos troupes leur assurance accoutumée, et réduisaient nos
forces déjà trop peu nombreuses. Même sans combattre, on avait la
certitude, en se plaçant bien, de leur barrer le chemin. Il n'y avait
donc qu'une chose utile à faire, c'était d'attendre que Menou, dont
l'aveuglement était maintenant vaincu par les faits, eût réuni l'armée
tout entière sous les murs d'Alexandrie.
[En marge: Arrivée de la division Lanusse à Alexandrie.]
Mais le général Lanusse avait été dirigé avec sa division sur
Ramanieh. Ayant appris là ce qui s'était passé du côté d'Aboukir, il
se hâta de marcher vers Alexandrie. Il amenait environ 3 mille hommes.
Friant en avait perdu 400 sur 1,500, dans la journée du 8 mars; mais,
ayant rappelé tous les petits postes, répandus depuis Rosette jusqu'à
Alexandrie, il en avait encore 17 ou 1,800. Les forts d'Alexandrie
étaient gardés par les marins et les soldats des dépôts. Avec la
division Lanusse qui arrivait, on avait donc à peu près 5 mille hommes
à mettre en ligne. Les Anglais en avaient débarqué 16 mille, sans
compter 2 mille marins. Il ne fallait donc pas combattre encore.
Cependant une circonstance entraîna les deux généraux français.
Ce long banc de sable, sur lequel étaient descendus les Anglais,
séparé par les lacs Madieh et Maréotis de l'intérieur de l'Égypte, ne
s'y rattachait que par une longue digue, passant entre les deux lacs,
et allant aboutir à Ramanieh. (Voir la carte nº 12 et la carte nº 18.)
Cette digue portait à la fois le canal qui amène l'eau douce du Nil à
Alexandrie, et la grande route qui unit Alexandrie et Ramanieh. En ce
moment, elle courait le danger d'être occupée par les Anglais, car ils
étaient près d'atteindre le point où elle se joint au banc de sable
qui porte Alexandrie. Les Anglais avaient employé les 9, 10, 11 mars
(18, 19, 20 ventôse) à débarquer et à s'organiser. Le 12, ils se
mirent en route, cheminant péniblement dans les sables, faisant
traîner leur artillerie par les marins de l'escadre, et appuyés de
droite et de gauche par des chaloupes canonnières. Le 12 au soir, ils
étaient tout près de l'endroit où la digue vient se relier au sol
d'Alexandrie. (Voir la carte nº 18.)
[En marge: Motifs qui décident les généraux Lanusse et Friant à livrer
un nouveau combat.]
Les généraux Friant et Lanusse craignirent de laisser occuper ce point
par les Anglais, et de leur livrer ainsi la route de Ramanieh, par
laquelle Menou devait arriver. Cependant, cette route perdue, il en
restait une, longue, il est vrai, difficile surtout pour l'artillerie,
c'était le lac Maréotis lui-même. Ce lac, plus ou moins inondé,
suivant la crue du Nil et la saison de l'année, laissait à découvert
des bas-fonds marécageux, sur lesquels on pouvait se frayer un chemin
sinueux, mais assuré. Dès lors il n'y avait pas de raison suffisante
pour combattre, en ayant tant de chances contre soi.
Néanmoins les généraux Friant et Lanusse, s'exagérant le danger auquel
leurs communications étaient exposées, se décidèrent à combattre. Il y
avait moyen de diminuer beaucoup la gravité de cette faute, en restant
sur des hauteurs sablonneuses, qui barraient dans sa largeur le banc
de sable sur lequel on combattait, hauteurs qui venaient aboutir à la
tête même de la digue. En demeurant dans cette position, en y
employant bien l'artillerie dont on était beaucoup mieux pourvu que
les Anglais, on se donnait les avantages de la défensive, on pouvait
compenser ainsi l'infériorité du nombre, et probablement réussir à
garder le point, pour la conservation duquel allait être livré un
second et regrettable combat.
C'est ce qui fut convenu entre les généraux Friant et Lanusse.
Lanusse était plein d'esprit naturel, de bravoure et d'audace.
Malheureusement il était peu disposé à écouter les conseils de la
prudence. Mêlé d'ailleurs aux divisions de l'armée, il eût été charmé
de vaincre avant l'arrivée de Menou.
[En marge: Nouveau combat, livré le 13 mars, pour conserver la route
de Ramanieh.]
Le 13 mars au matin (22 ventôse), les Anglais parurent. Ils étaient
distribués en trois corps: celui qui marchait à leur gauche, suivait
le bord du lac Madieh, menaçant la tête de la digue, et appuyé par des
chaloupes canonnières; celui du milieu s'avançait dans la forme d'un
carré, ayant des bataillons en colonne serrée sur ses flancs, afin de
résister à la cavalerie française, que les Anglais redoutaient fort;
celui qui formait leur droite longeait la mer, appuyé comme le premier
par des chaloupes canonnières.
Le corps destiné à s'emparer de la tête de la digue, avait devancé les
deux autres. Lanusse, voyant l'aile gauche anglaise aventurée seule le
long du lac, ne résista pas au désir de l'y précipiter. Il fit la
faute de descendre des hauteurs pour la joindre. Mais, au même
instant, le redoutable carré du centre, caché d'abord par des dunes
sablonneuses, parut tout à coup au delà de ces dunes, qu'il avait
franchies. Lanusse alors, obligé de se détourner de son but, marcha
droit à ce carré, qui était précédé à quelque distance par une
première ligne d'infanterie. Il jeta en avant le 22e de chasseurs, qui
se précipita au galop sur cette ligne d'infanterie, la coupa en deux,
et fit mettre bas les armes à deux bataillons. La 4e légère s'avançant
pour soutenir le 22e, acheva ce premier succès. Sur ces entrefaites,
le carré, qui était arrivé à portée de fusil, commença ces feux de
mousqueterie si bien nourris, dont notre armée avait déjà tant
souffert au débarquement d'Aboukir. La 18e légère accourut, mais elle
fut accueillie par des décharges meurtrières, qui mirent quelque
désordre dans ses rangs. Dans ce moment, on voyait avancer le corps
anglais de droite, qui abandonnait le bord de la mer, pour venir au
soutien du centre. Lanusse alors, qui n'avait que la 69e pour appuyer
la 18e, ordonna la retraite, craignant d'engager un combat trop
inégal. De son côté, Friant, surpris de voir Lanusse descendre dans la
plaine, y était descendu aussi pour l'appuyer, et s'était porté vers
la tête de la digue, contre la gauche des Anglais. Il essuyait depuis
assez long-temps un feu très-vif, auquel il répondait par un feu égal,
lorsqu'il aperçut la retraite de son collègue. Il se retira dès lors à
son tour, pour ne pas rester seul aux prises avec l'armée anglaise.
Tous deux, après ce court engagement, regagnèrent la position, qu'ils
avaient eu le tort de quitter.
Ce n'était qu'une véritable reconnaissance, mais très-superflue, et
qu'on aurait dû épargner à l'armée, car il en résultait une nouvelle
perte de 5 à 600 hommes, perte fort regrettable, puisqu'on n'avait
pas, comme les Anglais, le moyen de recevoir des renforts, et qu'on
était réduit à combattre avec des corps de cinq à six mille soldats.
Si les pertes des Anglais avaient pu être un dédommagement suffisant
pour les nôtres, elles étaient assez grandes pour nous satisfaire. Ils
avaient eu en effet 13 à 1,400 hommes hors de combat.
[En marge: Menou se décide enfin à marcher sur Alexandrie avec le gros
de ses forces.]
Il fut résolu qu'on attendrait Menou, lequel s'était enfin décidé à
diriger l'armée sur Alexandrie. Il avait ordonné au général Rampon de
quitter Damiette, pour se porter vers Ramanieh; il amenait avec lui la
masse principale de ses forces. Cependant il restait encore dans la
province de Damiette, aux environs de Belbeïs et de Salahié, au Kaire
même, et dans la Haute-Égypte, quelques troupes, qui n'étaient pas
aussi utiles dans les postes où on les laissait, qu'elles l'eussent
été en avant d'Alexandrie. Si Menou avait fait évacuer la Haute-Égypte
en la confiant à Mourad-Bey, et qu'il eût abandonné la ville du Kaire,
très-peu disposée à se soulever, aux hommes des dépôts, il aurait eu
deux mille hommes de plus à présenter à l'ennemi. Un tel surcroît de
forces n'était certainement pas à dédaigner, car ce qui pressait avant
tout, c'était de vaincre les Anglais. Les Égyptiens, éloignés dans le
moment de toute idée de révolte, ne méritaient pas les précautions
qu'on prenait contre eux. Ils ne devaient être à craindre que lorsque
les Français seraient décidément battus.
Menou, parvenu à Ramanieh, connut là toute la gravité du péril. Le
général Friant avait envoyé au-devant de lui deux régiments de
cavalerie. Ce général pensait avec raison, qu'enfermé pour quelques
jours dans les murs d'Alexandrie, il n'avait pas grand besoin de ces
régiments, et qu'ils seraient, au contraire, très-utiles à Menou pour
éclairer sa marche.
Menou fut obligé de faire d'assez longs circuits, dans le lit même du
lac Maréotis, pour regagner la plage d'Alexandrie. Il y réussit
cependant avec quelque fatigue, surtout pour son artillerie. Les
troupes arrivèrent les 19 et 20 mars (28 et 29 ventôse). Il arriva de
sa personne, le 19, et put apprécier de ses yeux, combien était grande
la faute d'avoir laissé prendre terre aux Anglais.
Ceux-ci avaient reçu quelques renforts, et beaucoup de matériel. Ils
s'étaient établis sur ces mêmes hauteurs sablonneuses, que Lanusse et
Friant occupaient le 13 mars. Ils y avaient exécuté des travaux de
campagne, et les avaient armées avec du gros canon. Les leur arracher
était fort difficile.
D'ailleurs, les Anglais nous étaient de beaucoup supérieurs en nombre.
Ils comptaient 17 ou 18 mille hommes, contre moins de 10 mille. Friant
et Lanusse, depuis l'affaire du 22, en avaient à peine 4,500 en état
de combattre; Menou en amenait tout au plus 5 mille. On n'avait donc
pas 10 mille hommes à opposer à 18 mille, établis dans une position
retranchée. Toutes les chances qu'on aurait eues pour soi, à la
première, même à la seconde affaire, on les avait maintenant contre.
Cependant la résolution la plus naturelle était de combattre. Après
avoir, en effet, essayé de rejeter les Anglais à la mer, d'abord avec
1,500 hommes, puis avec 5 mille, il eût été extraordinaire de ne pas
le tenter, quand on en avait 10 mille, lesquels étaient à peu près
tout ce qu'on pouvait réunir sur un même point.
[En marge: Deux partis à prendre: combattre ou temporiser.]
Il ne faut pas méconnaître qu'il y aurait eu un autre parti à prendre,
meilleur surtout si on l'avait pris après le débarquement, et avant
l'inutile combat livré par les généraux Lanusse et Friant: c'était de
laisser les Anglais dans l'impasse qu'ils occupaient; de faire
rapidement autour d'Alexandrie des travaux qui en rendissent l'attaque
difficile; d'en confier la garde aux marins, aux hommes des dépôts,
renforcés par un corps de 2 mille bons soldats, tirés des troupes
actives; d'évacuer ensuite tous les postes, excepté le Kaire, où l'on
aurait laissé 3 mille hommes de garnison, ayant pour réduit la
citadelle; puis, de tenir la campagne avec le reste de l'armée,
c'est-à-dire avec 9 à 10 mille hommes, dans le but de se jeter ou sur
les Turcs, s'ils pénétraient par la Syrie, ou sur les Anglais, s'ils
voulaient faire un pas dans l'intérieur, par les digues étroites qui
traversent la Basse-Égypte. On avait sur eux l'avantage de réunir
toutes les armes, cavalerie, artillerie, infanterie, et d'avoir la
jouissance exclusive des vivres du pays. On les eût bloqués, et
probablement contraints à se rembarquer. Mais, pour cela, il aurait
fallu un général autrement habile que Menou, autrement versé qu'il ne
l'était, dans l'art de remuer des troupes. Il aurait fallu enfin un
chef différent de celui qui, ayant toutes les chances en sa faveur au
début de la campagne, s'était comporté de telle façon, qu'il les avait
maintenant toutes contre lui.
Cependant, combattre les Anglais débarqués, était dans le moment une
résolution naturelle, conséquente avec tout ce qu'on avait fait,
depuis l'ouverture de la campagne. Mais, une fois résolu à tenter un
effort décisif, il fallait le tenter le plus tôt possible, pour ne pas
donner aux Turcs venant de la Syrie le temps de nous serrer de trop
près.
Pour livrer bataille, il était nécessaire de convenir d'un plan. Menou
était incapable de le concevoir, et il ne se trouvait plus avec ses
généraux dans des rapports qui lui rendissent facile le recours à
leurs conseils. Néanmoins le chef d'état-major Lagrange demanda un
plan à Lanusse et à Reynier, qui le rédigèrent en commun, et
l'envoyèrent à l'approbation de Menou. Celui-ci l'adopta presque
machinalement.
[En marge: Position des deux armées en avant d'Alexandrie.]
Les deux armées étaient en présence, occupant ce banc de sable, large
d'une lieue, long de quinze ou dix-huit, sur lequel les Anglais
avaient pris terre. (Voir la carte nº 18, et le plan particulier du
champ de bataille de Canope.) L'armée française était en avant
d'Alexandrie, sur un terrain assez élevé. Devant elle s'étendait une
plaine sablonneuse, et çà et là des dunes, que l'ennemi avait
soigneusement retranchées, de manière à former une chaîne continue de
positions de la mer au lac Maréotis. À notre gauche, tout juste contre
la mer, on voyait un vieux camp romain, espèce d'édifice carré, encore
intact, et, un peu en avant de ce camp, un monticule de sable, sur
lequel les Anglais avaient construit un ouvrage. C'est là qu'ils
avaient établi leur droite, sous le double feu de cet ouvrage, et
d'une division de chaloupes canonnières. Au milieu du champ de
bataille, à distance égale de la mer et du lac Maréotis, se trouvait
un autre monticule de sable, plus élevé, plus étendu que le précédent,
et couronné de retranchements. Les Anglais en avaient fait l'appui de
leur centre. Tout à fait à notre droite enfin, du côté des lacs, le
terrain en s'abaissant allait aboutir à la tête de la digue, pour
laquelle on avait combattu quelques jours auparavant. Une suite de
redoutes liait la position du centre avec la tête de cette digue. Les
Anglais avaient là leur gauche, protégée, comme l'était leur droite,
par une division de chaloupes canonnières, introduites dans le lac
Maréotis. Ce front d'attaque présentait, dans son ensemble, un
développement d'une lieue à peu près; il était garni de grosse
artillerie, qu'on y avait traînée à bras, et défendu par une partie de
l'armée anglaise. Mais le gros de cette armée se trouvait en bataille
sur deux lignes, en arrière des ouvrages.
[En marge: Bataille de Canope, livrée le 21 mars.]
Il fut convenu qu'on s'ébranlerait le matin du 21 mars (30 ventôse)
avant le jour, afin de mieux cacher nos mouvements, et d'être moins
exposé au feu des retranchements ennemis. L'intention des généraux
français était de brusquer ces retranchements, de les enlever en
courant, puis de les dépasser, afin d'aller attaquer de front l'armée
anglaise, rangée en bataille en arrière. En conséquence, notre gauche,
sous Lanusse, devait se porter en deux colonnes sur l'aile droite des
Anglais, appuyée à la mer. La première de ces deux colonnes devait
aborder directement, et au pas de course, l'ouvrage tracé sur un
monticule de sable, en avant du camp romain. La seconde, passant
rapidement entre cet ouvrage et la mer, devait assaillir le camp
romain, et l'enlever. Le centre de notre armée, commandé par le
général Rampon, avait ordre de se porter bien au delà de cette
attaque, de passer entre le camp romain et la grande redoute du
milieu, et d'assaillir l'armée anglaise elle-même, par delà les
ouvrages. Notre aile droite, composée des divisions Reynier et Friant,
mais commandée par Reynier, était chargée de se déployer dans la
plaine à droite, et d'y feindre une grande attaque vers le lac
Maréotis, pour persuader aux Anglais que le véritable péril était de
ce côté. Afin de les confirmer dans cette idée, les dromadaires
devaient, en suivant le fond du lac Maréotis, faire une tentative sur
la tête de la digue. On espérait que cette diversion rendrait plus
facile la brusque attaque de Lanusse vers la mer.
[En marge: Attaque heureuse des dromadaires sur la gauche des
Anglais.]
Le 21 avant le jour (30 ventôse) on se mit en marche. Les dromadaires
exécutèrent ponctuellement ce qui leur était prescrit. Ils
traversèrent rapidement les parties desséchées du lac Maréotis, mirent
pied à terre devant la tête de la digue, enlevèrent les redoutes, et
en tournèrent l'artillerie contre l'ennemi. C'était assez pour tromper
l'attention des Anglais, et l'attirer vers le lac Maréotis. Mais, pour
exécuter avec succès le plan convenu du côté de la mer, il aurait
fallu une précision difficile à obtenir, quand on opère la nuit, plus
difficile encore lorsqu'il n'y a pas pour diriger les mouvements un
chef unique, qui calcule exactement le temps et les distances.