jour et nuit, à ce qu'il appelait l'organisation de la colonie. Il fit
de bonnes choses, il en fit aussi de mauvaises, mais surtout il en fit
trop. Il s'occupa d'abord de mettre la solde au courant en employant à
cet usage la contribution de dix millions, frappée par Kléber sur les
villes égyptiennes, comme châtiment de la dernière révolte. C'était un
moyen de maintenir le contentement et la soumission dans l'armée; car,
au moment de la convention d'El-Arisch, on avait vu se manifester chez
elle quelques mouvements d'insubordination, provoqués en partie par
le retard de la solde. Menou regardait donc l'acquittement régulier de
ce qui était dû au soldat, comme une garantie d'ordre, et il avait
raison. Mais il prit l'engagement téméraire de payer la solde,
toujours, avant toute autre dépense, oubliant les cas forcés que la
guerre pouvait faire naître. Il s'occupa du pain des troupes, qu'il
rendit excellent. Il organisa les hôpitaux, et s'appliqua
soigneusement à introduire l'ordre dans la comptabilité. Menou était
d'une parfaite intégrité, mais un peu enclin à la déclamation. Il
exprima si souvent, dans ses ordres du jour, l'intention de rétablir
la moralité dans l'armée, qu'il blessa tous les généraux. Ceux-ci
demandaient avec amertume, si tout était au pillage avant Menou, et si
l'honnêteté parmi eux datait de son arrivée au commandement. Il était
vrai, en effet, qu'on avait commis fort peu de malversations, depuis
l'occupation de l'Égypte. On avait fait, après la violation de la
convention d'El-Arisch, une prise considérable dans le port
d'Alexandrie; c'était celle des nombreux bâtiments, venus sous
pavillon turc, pour transporter l'armée en France, et presque tous
chargés de marchandises. Une commission était chargée de les vendre au
profit du trésor de la colonie. Menou parut mécontent des opérations
de la commission et du général Lanusse, qui commandait à Alexandrie;
il rappela celui-ci, de manière à porter atteinte à son caractère, et
le remplaça par le général Friant. Le général Lanusse en fut offensé,
et, de retour au Kaire, vint accroître le nombre des mécontents.
Menou ne s'en tint pas là; il voulut changer le système des
contributions, et, sous ce rapport, commit des fautes graves. Sans
aucun doute, on pouvait opérer plus tard une réforme dans les finances
de l'Égypte. Avec une répartition équitable de l'impôt foncier, avec
quelques taxes bien entendues sur les consommations, il était facile
de soulager le peuple égyptien, et d'augmenter considérablement les
revenus de l'autorité publique. Mais dans le moment, exposé qu'on
était aux attaques du dehors, il ne fallait pas se créer des
difficultés au dedans, et faire éprouver à la population des
changements, dont elle ne saurait pas d'abord apprécier le bienfait.
Percevoir avec plus d'ordre et d'équité les anciens impôts, suffisait
pour établir entre les Mamelucks et les Français une comparaison toute
à l'avantage de ces derniers, et pour alimenter largement le trésor de
l'armée. Menou imagina un cadastre général des propriétés, un nouveau
système d'impôt foncier, et surtout l'exclusion des Cophtes, qui, en
Égypte, étaient les fermiers des revenus, et jouaient à peu près le
rôle que les Juifs jouent dans le nord de l'Europe. Ces projets, bons
pour l'avenir, étaient fort mauvais pour le présent. Menou,
heureusement, n'eut pas le temps de mettre tout son plan à exécution;
mais il eut celui de créer des contributions nouvelles. Les cheiks
_El-Beled_, magistrats municipaux de l'Égypte, recevaient à certaines
époques l'investiture du pouvoir municipal, et obtenaient, en présent,
ou des pelisses, ou des schalls, de l'autorité qui les investissait.
Ils répondaient à ces dons par des présents de chevaux, de chameaux,
de bétail. Les Mamelucks renouvelaient cette cérémonie le plus souvent
possible, à cause du produit dont elle était pour eux l'occasion.
Quelques-uns même l'avaient convertie en une prestation en argent.
Menou imagina de généraliser cette mesure, et de l'étendre à toute
l'Égypte. Il frappa sur les cheiks _El-Beled_ un impôt, qui pouvait
monter à deux millions et demi. Ils étaient certainement assez riches
pour le payer, et même, pour beaucoup d'entre eux, cet impôt régulier
était un véritable dégrèvement. Mais ils avaient une grande influence
dans les deux mille cinq cents villages placés sous leur autorité, et
c'était s'exposer à les tourner contre soi, que de les soumettre à un
impôt absolu, uniforme, sans compensation, qui entraînait d'ailleurs
la suppression d'une coutume dont l'effet moral était utile. Menou,
possédé du désir d'assimiler l'Égypte à la France, ce qu'il appelait
la civiliser, imagina de plus un système d'octrois. L'Égypte avait ses
impôts sur les consommations, qui se percevaient dans les _okels_,
espèce d'entrepôts, dans lesquels on dépose en Orient toutes les
marchandises, qui se transportent d'un lieu à un autre. Ce mode de
perception était simple et facile. Menou voulut le convertir en un
impôt à la porte des villes, fort peu nombreuses en Égypte.
Indépendamment du trouble apporté aux habitudes du pays, l'effet
immédiat fut de faire renchérir les denrées dans les garnisons, de
rejeter une partie de cette charge sur l'armée, et d'exciter de
nouveaux murmures. Enfin Menou résolut de faire contribuer les
négociants riches, qui échappaient aux charges publiques, c'étaient
les Cophtes, les Grecs, les Juifs, les Damasquins, les Francs, etc. Il
leur imposa une capitation de 2,500,000 francs par an. Le fardeau
n'était pas trop lourd assurément, surtout pour les Cophtes, enrichis
par le fermage des impôts. Mais ces derniers avaient été fort
maltraités dans la révolte du Kaire; on avait d'ailleurs besoin d'eux,
car c'était à leur bourse qu'il fallait s'adresser, quand on voulait
emprunter quelque somme d'argent. Il n'était donc pas prudent de se
les aliéner, pas plus que d'aliéner les commerçants grecs et
européens, lesquels, très-rapprochés de nos moeurs, de nos usages, de
notre esprit, devaient être nos intermédiaires naturels auprès des
Égyptiens. Enfin Menou créa un impôt sur les successions, qu'il voulut
étendre même à l'armée, ce qui devint un nouveau grief pour les
mécontents.
Cette manie d'assimiler une colonie à la métropole, et de croire qu'en
la froissant on la civilise, possédait Menou comme tous les
colonisateurs peu éclairés, et plus pressés de faire vite que de faire
bien. Pour achever l'oeuvre, Menou créa un conseil privé, non pas
composé de quatre ou cinq chefs de service, mais d'une cinquantaine
d'officiers civils et militaires, pris parmi les divers grades.
C'était un vrai parlement, que le ridicule empêcha de réunir. Il y
ajouta enfin un journal arabe, destiné à porter à la connaissance des
Égyptiens et de l'armée, les actes de l'autorité française.
Cependant les soldats s'occupaient peu de ces créations. Ils vivaient
bien, riaient de Menou, mais aimaient sa bonhomie et sa sollicitude
pour eux. Les habitants étaient soumis et trouvaient, après tout, le
joug des Français beaucoup plus supportable que celui des Mamelucks.
Cependant il y avait des gens infiniment plus irritables, c'étaient
les mécontents de l'armée. Pour que Menou ne fût pas blâmé, il aurait
fallu qu'il ne fît absolument rien, qu'il ne livrât pas un seul acte à
leur critique envenimée, et alors ils auraient blâmé son inaction.
Mais Menou était trop possédé de la manie d'organiser, pour ne fournir
aucune matière à leurs critiques. Ils en profitèrent, et allèrent
jusqu'à projeter la déposition du général en chef, acte insensé, qui
aurait bouleversé la colonie, et converti l'armée d'Égypte en armée de
prétoriens. On sonda les corps d'officiers dans plusieurs divisions,
mais on trouva l'esprit si sage, si peu tourné du côté des révoltes,
qu'on y renonça. Reynier et Damas avaient entraîné Lanusse: tous
ensemble entraînèrent Belliard et Verdier, et, le général Friant
excepté, tous les divisionnaires firent bientôt partie de cette
funeste opposition. Deux anciens conventionnels, que le général
Bonaparte avait conduits en Égypte, pour occuper leur oisiveté,
Tallien et Isnard, étaient au Kaire, et revenus à leurs anciennes
habitudes, se montraient les plus ardents agitateurs. À défaut de la
déposition du général en chef, reconnue impraticable, les généraux
imaginèrent de faire auprès de lui une démarche de corps, pour
présenter leurs observations sur des mesures, dont quelques-unes
assurément étaient fort critiquables. Ils s'y rendirent sans s'être
fait annoncer, et surprirent beaucoup Menou, par leur subite
apparition. Ils lui exposèrent leurs griefs, qu'il entendit avec assez
de déplaisir, mais non sans une certaine dignité. Il promit de tenir
compte de quelques-unes de leurs observations, et eut la faiblesse de
ne pas réprimer à l'instant même l'inconvenance d'une telle conduite.
Cette démarche produisit dans l'armée un vrai scandale, et fut
sévèrement blâmée. Du reste, Isnard et Tallien payèrent pour tous, et
furent embarqués pour l'Europe.
Sur ces entrefaites arriva l'ordre du Premier Consul, qui confirmait
Menou dans sa position, et l'investissait du commandement en chef
d'une manière définitive. Cette expression de la volonté suprême vint
fort à propos, et fit rentrer dans le devoir une partie des
mécontents. Malheureusement de nouvelles tracasseries survinrent, et
replacèrent bientôt les choses dans leur premier état. C'est en
querelles misérables, que ces esprits chagrins, aigris par l'exil,
encouragés à la discorde par la faiblesse du commandement, employèrent
le temps écoulé depuis Héliopolis jusqu'au moment présent,
c'est-à-dire une année: temps précieux, qu'il aurait fallu employer à
vivre unis, pour se préparer par l'union à vaincre le redoutable
ennemi prêt à descendre en Égypte.
[En marge: Moyens préparés pour attaquer l'Égypte.]
Le Nil baissait, les eaux rentraient dans leur lit, les terres
inondées commençaient à sécher. L'époque des débarquements était
venue. On touchait au mois de février 1801 (ventôse an IX). Les
Anglais et les Turcs se disposaient à livrer de nouveaux assauts à la
colonie. Le grand visir, celui que Kléber avait battu à Héliopolis,
était à Gaza, entre la Palestine et l'Égypte, n'ayant pas osé depuis
sa défaite reparaître à Constantinople, ne comptant guère plus de dix
à douze mille hommes dans son armée, dévorés par la peste, vivant de
pillage, et ayant tous les jours à combattre les montagnards de la
Palestine, soulevés contre de pareils hôtes. Celui-là n'était pas de
long-temps à craindre. Le capitan-pacha, ennemi du visir, favori du
sultan, croisait avec quelques vaisseaux, entre la Syrie et l'Égypte.
Il aurait voulu renouveler la convention d'El-Arisch, espérant peu de
la force des armes pour reconquérir l'Égypte, et se défiant beaucoup
des Anglais, qu'il suspectait fort de vouloir arracher cette belle
contrée aux Français, pour s'en emparer eux-mêmes. Enfin 18 mille
hommes réunis à Macri, dans l'Asie-Mineure, les uns Anglais, les
autres Hessois, Suisses, Maltais, Napolitains, conduits par des
officiers exclusivement anglais, et soumis à une excellente
discipline, allaient s'embarquer à bord de l'escadre de lord Keith, et
descendre en Égypte, sous les ordres d'un bon général, sir Ralph
Abercromby.
À ces 18 mille soldats européens, devaient se joindre 6 mille
Albanais, que le capitan-pacha transportait en ce moment sur son
escadre, 6 mille Cipayes venant de l'Inde par la mer Rouge, et une
vingtaine de mille hommes, mauvais soldats d'Orient, prêts à
rejoindre les 10 mille hommes du grand visir en Palestine. C'étaient
environ 60 mille soldats que l'armée d'Égypte allait avoir sur les
bras. Elle n'avait à leur opposer que 18 mille combattants. Cependant
c'était assez, et même plus qu'il n'en fallait, si la direction était
bonne.
[En marge: Avis nombreux annonçant une prochaine expédition.]
D'abord il n'y avait pas danger d'être surpris, car les avis
arrivaient de toutes parts, tant de l'Archipel par les bâtiments
grecs, que de la Haute-Égypte par Murad-Bey, et de l'Europe elle-même
par les expéditions fréquentes du Premier Consul. Tous ces avis
annonçaient une prochaine expédition, composée à la fois d'Orientaux
et d'Européens. Menou, sourd aux avertissements qui lui parvinrent, ne
fit, dans ce moment critique, rien de ce qu'il fallait faire, et de ce
qui était clairement indiqué par la situation.
[En marge: Menou est sourd à tous les avis qui lui parviennent.]
La bonne politique conseillait d'abord de se ménager soigneusement la
fidélité de Murad-Bey, en le traitant convenablement, car il gardait
la Haute-Égypte, et d'ailleurs il préférait les Français aux Turcs et
aux Anglais. Menou négligea ce soin, et répondit aux informations de
Murad-Bey de manière à nous l'aliéner, s'il avait pu l'être. La bonne
politique conseillait encore de profiter de la défiance des Turcs à
l'égard des Anglais, et sans renouveler le scandale de la convention
d'El-Arisch, de les paralyser au moyen d'une négociation simulée, qui,
en les occupant, aurait ralenti leurs efforts. Menou ne songea pas
plus à ce moyen qu'aux autres.
[En marge: Il ne prend aucune des mesures commandées par les
circonstances.]
Quant aux mesures administratives et militaires que réclamait la
circonstance, il ne sut en prendre aucune à propos. Il fallait
d'abord faire à Alexandrie, à Rosette, à Damiette, à Ramanieh, au
Kaire, partout où l'armée pourrait être rassemblée, de grands
approvisionnements de guerre, toujours faciles dans un pays aussi
abondant que l'Égypte. Menou s'y refusa, ne voulant rien détourner du
service de la solde, qu'il avait promis de tenir à jour, et que la
difficulté de percevoir les nouveaux impôts permettait tout juste
d'acquitter en cet instant. Il fallait remonter la cavalerie et
l'artillerie, ressource principale contre une armée de débarquement,
ordinairement dépourvue de ces deux armes. Il s'y refusa par les mêmes
raisons financières. Il poussa même l'imprévoyance, jusqu'à choisir ce
moment pour faire couper les chevaux d'artillerie, qui étaient
entiers, et que leur fougue rendait incommodes.
[En marge: Points d'attaque contre l'Égypte, et moyens d'y pourvoir.]
Enfin Menou s'opposa aux concentrations de troupes, que la santé des
soldats rendait convenables dans cette saison, quand bien même aucun
danger n'aurait menacé l'Égypte. En effet quelques signes de peste
avaient été aperçus. Camper les troupes, et les tirer des villes était
urgent, indépendamment du besoin de les rendre plus mobiles. L'armée
répandue dans les garnisons, ou inutilement amassée au Kaire, ou
employée à la perception du miri, n'était nulle part en mesure d'agir.
Et cependant en bien disposant des 23 mille hommes qui lui restaient,
et dont 17 ou 18 mille étaient capables de servir activement, Menou
était en mesure de défendre partout l'Égypte avec avantage. Il
pouvait être attaqué par Alexandrie à cause de la rade d'Aboukir,
située dans le voisinage, et toujours préférée pour les débarquements;
par Damiette, autre point propre aux atterrages, quoique beaucoup
moins favorable que celui d'Aboukir; enfin par la frontière de Syrie,
où le visir se trouvait avec les débris de son armée. De ces trois
points il n'y en avait qu'un de sérieusement menacé, c'était
Alexandrie et la rade d'Aboukir; chose facile à prévoir, car tout le
monde le pensait ainsi, et le disait dans l'armée. La plage de
Damiette, au contraire, était d'un accès difficile, et se liait par si
peu de points avec le Delta, que l'armée ennemie, si elle y avait
débarqué, aurait été bloquée facilement, et bientôt obligée de se
rembarquer. Il n'était donc pas probable que les Anglais vinssent par
Damiette. Du côté de la Syrie, le visir devait inspirer peu de
craintes. Il était trop faible, trop rempli du souvenir d'Héliopolis,
pour prendre l'initiative. Il ne voulait se porter en avant, qu'après
que les Anglais auraient réussi à débarquer. Dans tous les cas,
c'était un bon calcul que de le laisser avancer, car il serait
d'autant plus compromis, qu'il se serait porté plus en avant. Le sujet
unique des préoccupations du général en chef, devait donc être l'armée
anglaise, dont le débarquement était annoncé comme très-prochain. Dans
cette situation, il fallait laisser une forte division autour
d'Alexandrie, c'est-à-dire 4 ou 5 mille hommes de troupes actives,
indépendamment des marins et des dépôts destinés à la garde des forts.
Deux mille hommes suffisaient à Damiette. C'était assez du régiment
des Dromadaires pour observer la frontière de Syrie. Une garnison de 3
mille hommes au Kaire, pouvant être rejointe par les 2 mille hommes de
la Haute-Égypte, et renforcée par quelques mille Français des dépôts,
suffisait, et au delà, pour contenir la population de la capitale, le
visir eût-il paru sous ses murs. Ces divers emplois absorbaient 11 ou
12 mille hommes, sur 17 ou 18 mille de troupes actives. Il restait une
réserve de 6 mille hommes d'élite, dont il fallait faire un gros camp,
également à portée d'Alexandrie et de Damiette. (Voir la carte nº 12.)
Il existait en effet un point qui réunissait toutes les conditions
désirables, c'était Ramanieh: lieu sain, au bord du Nil, pas loin de
la mer, facile à nourrir, situé à une journée d'Alexandrie, à deux
journées de Damiette, à trois ou quatre de la frontière de Syrie. Si
Menou avait établi à Ramanieh sa réserve de 6 mille hommes, il
pouvait, au premier avis, la porter en 24 heures sur Alexandrie, en 48
heures sur Damiette, et, s'il l'avait même fallu, en trois ou quatre
jours, vers la frontière de Syrie. Une pareille force eût rendu
partout impuissantes les tentatives de l'ennemi.
[En marge: Les lieutenants de Menou lui proposent vainement les
dispositions militaires convenables.]
Menou ne songeait à aucun de ces moyens, et non-seulement n'y songeait
point, mais repoussa les avis de tous ceux qui voulurent l'y faire
penser. Les bons conseils lui vinrent de toutes parts, notamment des
généraux qui lui étaient opposés. Ceux-ci, on doit leur rendre cette
justice, et parmi eux Reynier, plus habitué que les autres aux
grandes dispositions militaires, ceux-ci lui révélèrent le danger, lui
indiquèrent les mesures à prendre; mais ils s'étaient ôté tout crédit
sur le général en chef, par leur opposition intempestive, et,
maintenant qu'ils avaient raison, ils n'étaient pas plus écoutés que
lorsqu'ils avaient tort.
[En marge: Faiblesse des moyens du général Friant à Alexandrie.]
Le brave Friant, étranger aux fatales discordes de l'armée, s'occupait
avec zèle de la défense d'Alexandrie. Il avait organisé les marins et
les hommes de dépôts, de manière à pouvoir leur confier la garde des
forts; mais cela fait, il n'avait guère plus de 2 mille hommes de
troupes actives à réunir sur le lieu où se ferait le débarquement.
Encore fallait-il qu'il en consacrât une partie à garder les points
principaux de la plage, tels que le fort d'Aboukir, les postes de la
Maison-Carrée, d'Edko, et de Rosette. Ces points occupés il ne devait
pas lui rester plus de 1,200 hommes. Heureusement la frégate la
_Régénérée_, venue de Rochefort, avait apporté un renfort de 300
hommes, avec un surcroît de munitions considérable. Grâce à cette
circonstance inattendue, la force mobile du général Friant s'éleva
jusqu'à 1,500 hommes. Qu'on imagine de quel secours eût été en ce
moment l'escadre de Ganteaume, si, comptant un peu plus sur la
fortune, cet amiral avait apporté les quatre mille soldats d'élite qui
se trouvaient à bord de ses vaisseaux.
Le général Friant, dans le dénûment où il était, se bornait à demander
deux bataillons de plus, et un régiment de cavalerie. Par le fait,
cette force eût suffi, mais il était bien téméraire, dans une telle
conjoncture, de se confier en un renfort d'un millier d'hommes. Il
faut le dire, la confiance de l'armée en elle-même contribua beaucoup
à la perdre. Elle avait pris l'habitude de se battre en Égypte, un
contre quatre, quelquefois un contre huit, et elle ne se faisait pas
une idée exacte des moyens des Anglais, en fait de débarquement. Elle
croyait qu'ils ne pourraient jamais descendre à terre plus de quelques
centaines d'hommes à la fois, sans artillerie et sans cavalerie, et
elle imaginait qu'elle en viendrait facilement à bout avec ses
baïonnettes. C'était une fatale illusion. Néanmoins ce renfort demandé
par Friant, ce renfort, quelque faible qu'il fût, aurait tout sauvé:
on va en juger par les événements.
[En marge: Nouvelle certaine du débarquement prochain, par un canot
fait prisonnier.]
[En marge: Mauvaises dispositions de Menou, en apprenant l'approche
des Anglais.]
Le 28 février 1801 (9 ventôse an IX), on aperçut, non loin
d'Alexandrie, un canot anglais, qui semblait occupé à faire une
reconnaissance. On mit des chaloupes à sa poursuite, on le prit ainsi
que les officiers qu'il contenait, et qui étaient chargés de préparer
le débarquement. Les notes trouvées sur eux ne laissèrent plus aucun
doute. Immédiatement après, la flotte anglaise, composée de 70 voiles,
parut en vue d'Alexandrie; mais, écartée par un gros temps, elle prit
le large. La fortune laissait encore une chance pour préserver
l'Égypte des Anglais, car il était probable que leur descente à terre
ne serait pas exécutée avant plusieurs jours. La nouvelle transmise
par Friant au Kaire, y arriva le 4 mars (13 ventôse), dans
l'après-midi. Si Menou avait pris sur-le-champ une résolution prompte
et sensée, tout pouvait être réparé. S'il avait fait refluer l'armée
entière vers Alexandrie, la cavalerie y serait arrivée en quatre
jours, l'infanterie en cinq, c'est-à-dire que le 8 et le 9 mars (17 et
18 ventôse), on aurait pu avoir 10 mille hommes sur la plage
d'Aboukir. Il était possible qu'à cette époque les Anglais eussent
déjà débarqué leurs troupes, mais il était impossible qu'ils eussent
trouvé le temps de débarquer leur matériel, de consolider leur
position, et on arrivait encore assez tôt pour les jeter à la mer.
Reynier, qui était au Kaire, écrivit, le jour même à Menou la lettre
la mieux raisonnée. Il lui conseillait de négliger le visir, qui ne
prendrait pas l'initiative, de négliger Damiette, qui ne semblait pas
le côté menacé, et de courir avec la masse de ses forces sur
Alexandrie. Rien n'était plus juste. En tout cas, on ne compromettait
rien en s'acheminant vers Ramanieh, car, arrivé en cet endroit, si on
apprenait que le danger était vers Damiette ou vers la Syrie, on
pouvait toujours se reporter facilement sur l'un ou l'autre de ces
points. On n'avait pas perdu un seul jour, et on s'était rapproché
d'Alexandrie, où se montrait le vrai danger. Mais il fallait se
décider sur-le-champ, et marcher la nuit même. Menou ne voulut rien
entendre, et devint absolu dans ses ordres, tout en restant incertain
dans ses idées. Ne sachant pas discerner le point véritablement
menacé, il envoya un renfort au général Rampon vers Damiette; il
dirigea Reynier avec sa division vers Belbeïs, pour faire face au
visir du côté de la Syrie. Il achemina la division Lanusse vers
Ramanieh. Encore ne l'envoya-t-il pas tout entière, car il retint la
88e demi-brigade au Kaire. Il n'expédia sur-le-champ que le 17e de
chasseurs. Le général Lanusse avait ordre de se diriger sur Ramanieh,
et, suivant les nouvelles trouvées sur ce point, de se porter de
Ramanieh sur Alexandrie. Menou demeura de sa personne au Kaire, avec
une grosse partie de ses forces, attendant les nouvelles ultérieures
dans cette position, si éloignée du littoral. On ne pouvait pousser
plus loin l'incapacité.
[En marge: Force de la flotte anglaise.]
Pendant ce temps, les événements marchaient avec rapidité. La flotte
anglaise était composée de 7 vaisseaux de ligne, d'un grand nombre de
frégates, de bricks et de gros bâtiments de la compagnie des Indes, en
tout 70 voiles. Elle portait à bord une masse considérable de
chaloupes. Comme nous l'avons dit ailleurs, lord Keith commandait les
forces de mer, sir Ralph Abercromby celles de terre. Le point qu'ils
choisirent pour débarquer, fut celui qu'on avait toujours choisi
auparavant, c'est-à-dire la rade d'Aboukir. C'était là que notre
escadre avait mouillé en 1798; ce fut là qu'elle fut trouvée et
détruite par Nelson; c'est là que l'escadre turque avait déposé les
braves janissaires, jetés à la mer par le général Bonaparte, dans la
glorieuse journée d'Aboukir. La flotte anglaise, après avoir été
obligée de tenir le large pendant plusieurs jours, retard funeste pour
elle, bien heureux pour nous, si Menou avait su en profiter, vint se
placer dans la rade d'Aboukir, le 6 mars (15 ventôse), à cinq lieues
d'Alexandrie.
[En marge: Caractères du sol dans la Basse-Égypte.]
[En marge: La rade d'Aboukir.]
La Basse-Égypte, ainsi que la Hollande, ainsi que Venise, est un pays
de lagunes. (Voir la carte nº 12.) Elle présente, comme tous les pays
de cette espèce, un caractère qu'il faut s'attacher à saisir, si on
veut bien comprendre les opérations militaires dont elle peut devenir
le théâtre. Aux points où tous les grands fleuves entrent dans la mer,
il se crée des bancs de sable, disposés tout autour de leur
embouchure. Ces bancs proviennent des sables que le fleuve entraîne,
que la mer repousse, et qui, pressés entre ces deux forces contraires,
s'étendent parallèlement au rivage. Ils forment ces barres, si
redoutées des navigateurs, et toujours si difficiles à franchir, quand
on veut sortir du lit des fleuves, ou y entrer. Elles s'élèvent
successivement jusqu'au niveau des eaux, puis, avec le temps,
au-dessus, et présentent de longues plages sablonneuses, battues en
dehors par les flots de la mer, baignées en dedans par les eaux
fluviales, qu'elles gênent dans leur écoulement. Le Nil, en se jetant
dans la Méditerranée, a formé, devant ses nombreuses embouchures, un
vaste demi-cercle de ces bancs de sable. Ce demi-cercle, qui a un
développement de soixante-dix lieues au moins, depuis Alexandrie
jusqu'à Peluse, est à peine interrompu près de Rosette, de Bourloz, de
Damiette, de Peluse, par quelques ouvertures, à travers lesquelles les
eaux du Nil se rendent à la mer. Baigné d'un côté par la Méditerranée,
il est baigné de l'autre par les lacs Maréotis et Madieh, par le lac
d'Edko, par les lacs Bourloz et Menzaleh. Tout débarquement en Égypte
devait s'effectuer nécessairement sur l'un de ces bancs de sable.
Conduits par l'exemple et la nécessité, les Anglais avaient choisi
celui qui forme la plage d'Alexandrie. (Voir la carte nº 18.) Ce banc,
long d'environ quinze lieues, s'étendant entre la Méditerranée d'un
côté, les lacs Maréotis et Madieh de l'autre, porte à l'une de ses
extrémités la ville d'Alexandrie, et, à l'autre, présente un rentrant
demi-circulaire, qui se termine à Rosette. C'est ce rentrant
demi-circulaire, qui forme la rade d'Aboukir. L'un des côtés de cette
rade était défendu par le fort d'Aboukir, ouvrage des Français,
battant de ses feux la plage environnante. Venaient ensuite quelques
monticules de sable, régnant autour du rivage, et allant expirer à
l'autre côté de la rade, dans une plaine sablonneuse et unie. Le
général Bonaparte avait ordonné de construire un ouvrage sur ces
monticules. Si on lui avait obéi, tout débarquement eût été
impossible.
[En marge: Débarquement des Anglais, exécuté le 8 mars.]