de fatigue, dévoré d'inquiétudes, éprouvant, écrivait-il au Premier
Consul, tous les tourments à la fois[4]. Cela devait être, car il
venait de compromettre des intérêts du premier ordre. Le Premier
Consul, naturellement irritable, contenait peu son humeur, quand on
avait fait échouer, ses projets. Mais il connaissait les hommes; il
savait que ce n'était pas dans le moment même de l'action, qu'il
fallait leur donner des signes de mécontentement, parce qu'en s'y
prenant ainsi, on les ébranlait au lieu de les ranimer; il savait que
Ganteaume avait besoin d'être encouragé, soutenu, et non pas
désespéré par les éclats d'une colère que tout le monde redoutait
alors, comme le plus grand des malheurs. Aussi, loin de l'accabler de
ses reproches, lui envoya-t-il son aide-de-camp Lacuée, afin de le
consoler et de le ranimer, afin de mettre à sa disposition des
troupes, des vivres, de l'argent, et d'en obtenir immédiatement une
nouvelle sortie. Il se borna, pour toute sévérité, à le blâmer,
doucement, d'avoir quitté les parages de l'Afrique pour ceux des
Baléares, et d'avoir attiré ainsi l'amiral Warren à sa poursuite.
[Note 4: Lettre écrite le 19 février (30 pluviôse), jour même
de son entrée à Toulon, et conservée aux archives de la
marine.]
Ganteaume était un brave homme, bon marin et excellent soldat. Mais
son état moral en ce moment prouve que la responsabilité ébranle les
hommes, beaucoup plus que le danger du canon. Cela même est honorable
pour eux, car cela fait voir qu'ils craignent encore plus de
compromettre les plans dont ils sont chargés, que de compromettre leur
vie. Ganteaume, encouragé par le Premier Consul, se mit à l'oeuvre;
mais il perdit du temps soit pour réparer les avaries de ses
vaisseaux, soit pour attendre les vents favorables. Il restait
néanmoins encore quelques instants propices. L'amiral Warren s'était
porté vers Naples et la Sicile. L'amiral Keith s'approchait, il est
vrai, d'Aboukir avec l'armée anglaise; mais il n'était pas impossible
de tromper sa vigilance, et de débarquer les troupes françaises, ou au
delà d'Aboukir, c'est-à-dire à Damiette, ou en deçà, à vingt ou
vingt-cinq lieues à l'ouest d'Alexandrie, ce qui aurait permis à nos
soldats de regagner l'Égypte, au moyen de quelques marches à travers
le désert.
[En marge: Nouvelle sortie de Ganteaume.]
Tandis que les instances du Premier Consul provoquaient une seconde
sortie de Ganteaume, de nouvelles lettres parties de Paris pressaient
l'organisation des escadres de Rochefort, du Ferrol et de Cadix, pour
faire arriver des secours en Égypte par toutes les voies à la fois.
Enfin Ganteaume, ranimé par les exhortations du Premier Consul, mêlées
de nombreux témoignages de bonté, remit à la voile le 19 mars (28
ventôse). Mais au moment de sortir, le vaisseau la _Constitution_
échoua; il fallut attendre deux jours pour le remettre à flot. Le 22
mars (1er germinal), l'escadre appareilla de nouveau avec sept
vaisseaux, plusieurs frégates, et se dirigea vers la Sardaigne, sans
être aperçue par les Anglais.
Il était fort à désirer que ces efforts réussissent, au moins en
partie; car notre armée d'Égypte, livrée à ses seules ressources,
avait sur les bras les soldats réunis de l'Orient et de l'Occident.
Toutefois, même réduite à ses propres forces, elle pouvait vaincre la
multitude de ses ennemis, comme elle l'avait fait dans les champs
d'Aboukir et d'Héliopolis, si elle était bien conduite.
Malheureusement le général Bonaparte n'était plus à sa tête; Desaix et
Kléber étaient morts.
[En marge: État de l'Égypte depuis la mort de Kléber.]
Il faut maintenant faire connaître la situation de l'Égypte, depuis le
funeste coup de poignard qui avait abattu cette noble figure de
Kléber, dont le seul aspect, aux bords du Rhin comme aux bords du Nil,
suffisait pour raffermir le coeur de nos soldats, pour leur faire
oublier les périls, la misère, les douleurs de l'exil. Il faut décrire
l'état d'abord prospère de la colonie, et puis son désastre si
soudain; il le faut, car il est bon de présenter aux yeux d'une nation
le spectacle de ses revers comme celui de ses succès, pour qu'elle y
puise des leçons utiles. Certes, au milieu des prospérités inouïes du
Consulat, fruit d'une conduite accomplie, un malheur ne saurait
obscurcir l'éclat du tableau que nous avons à tracer; mais il faut
donner à nos hommes de guerre, et à nos généraux encore plus qu'à nos
soldats, la cruelle leçon contenue dans les derniers jours de
l'occupation d'Égypte. Puisse-t-elle les faire réfléchir sur leur
penchant trop ordinaire à la désunion, surtout quand une main
puissante ne les soumet pas, et ne tourne pas contre l'ennemi commun
l'activité de leur esprit, et la vivacité de leurs passions!
[En marge: Résignation des Égyptiens à la domination française.]
Lorsque Kléber mourut, l'Égypte paraissait soumise. Après avoir vu
l'armée du grand visir dissipée en un clin d'oeil, et la révolte des
trois cent mille habitants du Kaire réprimée en quelques jours par une
poignée de soldats, les Égyptiens regardaient les Français comme
invincibles, et considéraient leur établissement sur les Lords du Nil
comme un arrêt du destin. Et d'ailleurs ils commençaient à se
familiariser avec leurs hôtes européens, et à trouver que le nouveau
joug était beaucoup moins lourd que l'ancien; car ils payaient moins
d'impôts que sous les Mamelucks, et ne recevaient pas à l'époque de la
perception du miri des coups de bâton, comme sous leurs
coreligionnaires dépossédés. Mourad-Bey, ce prince mameluck d'un
caractère si brillant, si chevaleresque, et qui avait fini par
s'attacher aux Français, tenait en fief la Haute-Égypte. Il se
montrait vassal fidèle, payait exactement son tribut, et faisait avec
soin la police du Haut-Nil. C'était un allié sur lequel on pouvait
compter. Une simple brigade de 2,500 hommes, placée aux environs de
Beni-Souef, et toujours facile à replier sur le Kaire, suffisait pour
contenir la Haute-Égypte; ce qui était un grand avantage, vu
l'effectif très-restreint de nos troupes.
[En marge: Bonnes dispositions de l'armée française.]
L'armée française, de son côté, ayant partagé l'erreur de son général
à l'époque de la convention d'El-Arisch, et l'ayant réparée avec lui
dans les plaines d'Héliopolis, avait le sentiment de sa faute, et
n'était pas disposée à y retomber. Comprenant qu'elle devait compte à
la République d'une si belle possession, elle ne songeait plus à
l'évacuer. D'ailleurs le général Bonaparte se trouvait aujourd'hui
parvenu au pouvoir suprême; elle s'expliquait maintenant les motifs de
son départ, et ne le considérait plus comme un déserteur. Se croyant
toujours présente aux yeux de son ancien général, elle n'avait plus
aucune inquiétude sur son sort futur. Grâce, en effet, à la prévoyance
du Premier Consul, qui faisait noliser des navires de commerce dans
tous les ports, il ne se passait pas une semaine sans qu'il entrât
dans Alexandrie quelques bâtiments plus ou moins grands, qui
apportaient des munitions, des denrées d'Europe, des journaux, la
correspondance des familles, et les dépêches du gouvernement. Par
suite de ces communications fréquentes, la patrie était comme présente
à tous les esprits. Sans doute, le regret s'en éveillait promptement
dans les coeurs, lorsqu'une occasion venait les émouvoir. À la mort de
Kléber, par exemple, lorsque le général Menou prit le commandement,
tous les yeux se tournèrent encore une fois vers la France. Un général
de brigade, présentant ses officiers à Menou, lui demanda s'il
songerait enfin à les ramener dans leur patrie. Menou le gourmanda
vivement, proclama dans un ordre du jour sa résolution formelle de se
conformer aux intentions du gouvernement, qui étaient de garder la
colonie à jamais, et tous les coeurs se soumirent de nouveau. Mais,
par-dessus tout, le général Bonaparte occupait le pouvoir: c'était
toujours pour les anciens soldats d'Italie, la meilleure raison de se
confier, et d'espérer.
[En marge: L'armée vit dans l'abondance.]
[En marge: Ingénieux efforts de la colonie pour se suffire à
elle-même.]
[En marge: Rétablissement du commerce avec l'Afrique, l'Arabie et la
Grèce.]
La solde était au courant, les denrées à bas prix. Au lieu de fournir
la paye du soldat en vivres, on la lui donnait en argent. On ne lui
fournissait que le pain en nature. Il avait ainsi le bénéfice du bon
marché, et il vivait dans la plus grande abondance, mangeant le plus
souvent de la volaille au lieu de la viande de boucherie. Le drap
manquait; mais, vu la chaleur du climat, on y suppléait, pour une
partie de l'habillement, avec de la toile de coton, fort abondante en
Égypte. Pour le reste, on avait pris tous les draps apportés par le
commerce en Orient, quelle que fût leur couleur. Il en résultait
quelque diversité dans l'uniforme; on voyait, par exemple, des
régiments habillés en bleu, en rouge, en vert; mais enfin le soldat
était vêtu, et présentait même une belle tenue. Le savant colonel
Conte rendait à l'armée de grands services, par la fécondité de ses
inventions. Il avait amené avec lui la compagnie des aérostiers, reste
des aérostiers de Fleurus. C'était une réunion d'ouvriers de toutes
les professions, organisés militairement. Avec leur secours, il avait
établi au Kaire des machines à tisser, à fouler, à tondre les draps;
et, comme la laine ne manquait pas, on espérait que bientôt on
pourrait suppléer complétement aux étoffes d'Europe. Il en était de
même de la poudre. Les fabriques établies au Kaire par M. Champy, en
produisaient déjà une quantité suffisante pour tous les besoins de la
guerre. Le commerce intérieur se rétablissait à vue d'oeil. Les
caravanes, bien protégées, commençaient à venir du centre de
l'Afrique. Les Arabes de la mer Rouge se rendaient dans les ports de
Suez et de Cosséir, où ils échangeaient le café, les parfums, les
dattes, contre les blés et les riz de l'Égypte. Les Grecs, profitant
du pavillon turc, et plus agiles que les croiseurs anglais, venaient
apporter à Damiette, à Rosette et Alexandrie, de l'huile, du vin et
diverses denrées. En un mot, on ne manquait de rien dans le présent,
et de grandes ressources se préparaient dans l'avenir. Les officiers,
voyant que l'occupation définitive de l'Égypte était chose résolue,
faisaient leurs dispositions pour s'y établir le moins tristement
possible. Ceux qui vivaient à Alexandrie, ou au Kaire, et c'était le
plus grand nombre, y avaient trouvé des logements commodes. Des
femmes syriennes, grecques, égyptiennes, les unes achetées aux
marchands d'esclaves, les autres obéissant à un penchant volontaire,
étaient venues partager leur demeure. La tristesse était bannie. Deux
ingénieurs avaient construit un théâtre au Kaire, et les officiers y
jouaient eux-mêmes des pièces françaises. Les soldats ne vivaient pas
plus mal que leurs chefs, et, grâce à cette facilité du caractère
français à se familiariser avec toutes les nations, on les voyait
fumer, boire du café, en compagnie des Turcs et des Arabes.
[En marge: Bon état des finances.]
[En marge: Effectif de l'armée.]
Les ressources financières de l'Égypte, bien administrées,
permettaient de satisfaire à tous les besoins de l'armée. L'Égypte
avait payé, sous les Mamelucks, suivant la plus ou moins grande
rigueur des exactions, 36 à 40 millions. Elle ne payait guère
aujourd'hui plus de 20 à 25 millions, et la perception était moins
dure. Ces 20 à 25 millions suffisaient aux dépenses de la colonie, car
toutes ces dépenses réunies n'allaient guère au delà de 1,700,000
francs par mois, c'est-à-dire, 20,400,000 francs par an. Le temps,
améliorant la perception, la rendant plus exacte et plus douce à la
fois, devait alléger les charges de la population, et accroître la
richesse de l'armée. Il n'était pas impossible de se créer un excédant
de 3 à 4 millions par an, qui aurait servi à former un petit trésor,
soit pour subvenir aux circonstances extraordinaires, soit pour
fournir à des constructions d'utilité ou de défense. L'armée était
encore de 25 à 26 mille individus, en comptant les administrations,
les femmes, les enfants de beaucoup de militaires et d'employés. Sur
ce nombre, on pouvait compter 23 mille soldats, dont 6 mille moins
valides, mais en état de défendre les citadelles, et 17 ou 18 mille
bien portants, capables du service le plus actif. La cavalerie était
superbe; elle égalait les Mamelucks en bravoure, et les surpassait en
discipline. L'artillerie de campagne était rapide, et bien servie. Le
régiment monté avec des dromadaires, avait atteint le plus haut degré
de perfection. Il parcourait le désert avec une rapidité
extraordinaire, et avait complétement dégoûté les Arabes du pillage.
La perte courante en hommes était peu considérable, car on ne comptait
alors que 600 malades sur 26 mille individus. Cependant, en supposant
encore une longue guerre, les hommes auraient peut-être manqué; mais
les Grecs s'enrôlaient avec empressement; les Cophtes aussi. Les
nègres eux-mêmes, achetés à très-bas prix, et remarquables par leur
dévouement, formaient d'excellentes recrues. L'armée, avec le temps,
aurait pu recevoir dans ses cadres dix à douze mille soldats, fidèles
et vaillants. Confiante jusqu'à l'excès, dans sa bravoure et son
expérience guerrière, elle ne doutait pas de jeter à la mer les Turcs
ou les Anglais, qu'on lui enverrait d'Asie ou d'Europe. Il est certain
que, bien commandés, ces 18 mille hommes, réunis à propos, et portés
en masse sur des troupes nouvellement débarquées, devaient, quoiqu'il
arrivât, rester maîtres du rivage de l'Égypte. Mais il fallait qu'ils
fussent bien dirigés: c'était la condition du succès pour cette
armée, comme pour toute autre.
Qu'on imagine Kléber, ou, ce qui aurait mieux valu, Desaix, le sage,
le vaillant Desaix, laissé en Égypte, d'où le tira malheureusement la
tendre affection du Premier Consul; qu'on l'imagine, échappant au
poignard musulman, et gouvernant l'Égypte pendant quelques années! Qui
peut douter qu'il ne l'eût convertie en une colonie florissante, qu'il
n'y eût fondé un superbe empire? Un climat sain, sans une seule
fièvre, une terre d'une fertilité inépuisable, des paysans soumis et
comme attachés à la glèbe, des recrues volontaires, quelle supériorité
de conditions sur l'établissement que nous fondons aujourd'hui en
Afrique!
[En marge: Le général Menou. Raisons qui lui valurent le
commandement.]
Mais au lieu de Kléber, au lieu de Desaix, c'est Menou qui était
devenu général en chef de l'armée, par droit d'ancienneté. Ce fut un
malheur irréparable pour la colonie, et ce fut une faute de la part du
Premier Consul, de ne l'avoir pas remplacé. N'étant pas sûr de faire
arriver à point nommé un ordre en Égypte, il craignait que, si
l'arrêté qui contenait la nomination d'un nouveau général, tombait
dans les mains des Anglais, ils ne s'en servissent pour désorganiser
le commandement. Ils auraient fait savoir que Menou était destitué, et
n'auraient pas transmis l'ordre qui lui donnait un successeur. Le
commandement serait donc resté incertain pendant un temps plus ou
moins long. Cependant ce motif ne suffirait pas pour excuser le
Premier Consul, s'il avait pu connaître la profonde incapacité de
Menou sous le rapport militaire. Une raison le décida en faveur de ce
général, c'était son zèle connu pour la conservation et la
colonisation de l'Égypte. Menou avait, en effet, vivement résisté au
projet d'évacuation, combattu l'influence des officiers du Rhin, et
s'était fait, en un mot, le chef du parti coloniste. Il avait même
poussé l'enthousiasme jusqu'à se convertir à l'islamisme, et jusqu'à
épouser une femme turque. Il s'appelait Abdallah Menou. Ces
singularités faisaient rire nos soldats, naturellement railleurs, mais
ne nuisaient pas à l'établissement, dans l'esprit des Égyptiens. Menou
avait de l'intelligence, de l'instruction, une grande application au
travail, le goût des établissements coloniaux, toutes les qualités
d'un administrateur, mais aucune des qualités d'un général. Dépourvu
d'expérience, de coup d'oeil, de résolution, il était, d'ailleurs,
tout à fait disgracié sous le rapport physique. Il avait de
l'embonpoint, la vue très-faible, et montait gauchement à cheval.
C'était un chef mal choisi pour des soldats aussi alertes et aussi
hardis que les nôtres. De plus, il manquait de caractère, et, sous son
autorité débile, les chefs de l'armée se divisant, furent bientôt en
proie à des discordes funestes.
Sous le général Bonaparte, il n'y eut en Égypte qu'un esprit, qu'une
volonté. Sous Kléber, il y eut un moment deux partis, les colonistes
et les anticolonistes, ceux qui voulaient rester, ceux qui voulaient
partir. Mais, après l'affront que les Anglais essayèrent d'infliger à
nos soldats, affront glorieusement vengé à Héliopolis, après la
nécessité reconnue de rester, tout rentra dans l'ordre. Sous
l'autorité imposante de Kléber, il y eut union et ordre. Mais il
s'écoula peu de temps entre la victoire d'Héliopolis et la mort de
Kléber. Dès que Menou eut pris le commandement, l'union disparut.
[En marge: Le général Reynier.]
Le général Reynier, bon officier d'état-major, ayant servi en cette
qualité dans les armées du Rhin, mais froid, sans extérieur, sans
action sur les soldats, jouissait cependant de l'estime universelle.
On le considérait comme l'un des officiers les plus dignes de figurer
à la tête de l'armée. Il était après Menou le plus ancien. Le jour
même de la mort de Kléber, il s'éleva une vive altercation entre
Reynier et Menou, non pas pour se disputer le commandement, mais, au
contraire, pour en décliner le fardeau. Aucun des deux, ne voulait
l'accepter: et, en effet, la situation, ce jour-là, était effrayante.
On croyait que le coup de poignard, sous lequel avait succombé le
général Kléber, était le signal d'un vaste soulèvement, organisé dans
toute l'Égypte par l'influence des Turcs et des Anglais. On devait
donc craindre beaucoup la pesante responsabilité du commandement, dans
des circonstances aussi critiques. Menou se rendit néanmoins aux
instances de Reynier et des autres généraux, et consentit à devenir le
chef de la colonie. Mais on fut bientôt éclairé sur la situation, par
la tranquillité profonde qui suivit la mort de Kléber, et le
commandement, refusé d'abord, fut regretté ensuite. Le général Reynier
désira donc ce qu'il avait commencé par ne pas vouloir. Sous un
extérieur froid, modeste, timide même, il cachait une vanité
profonde. L'autorité de Menou lui devint insupportable. Tranquille et
soumis jusque-là, il se montra dès lors frondeur et tracassier. À tout
il trouvait à redire. Menou avait accepté le commandement sur les
instances mêmes de ses compagnons d'armes, et s'était qualifié de
_Commandant en chef par intérim_; Reynier critiquait le titre pris par
Menou. Aux funérailles de Kléber, Menou avait assigné les quatre coins
du cercueil à des généraux divisionnaires, et s'était placé derrière,
à la tête de l'état-major: Reynier trouvait qu'il avait tranché du
vice-roi. Menou avait chargé l'illustre Fourier de faire l'éloge de
Kléber: Reynier prétendait que c'était une négligence envers la
mémoire de Kléber, que de le faire louer par un autre. Un retard dans
une souscription ouverte pour élever un monument à Kléber, des
difficultés sur la succession de ce général, bien chétive, comme celle
des nobles guerriers de cette époque; ces puérilités et d'autres,
furent interprétées par Reynier et par ceux qui suivaient son exemple,
de la plus fâcheuse manière. Nous citons ces misères, qui seraient
indignes de l'histoire, si leur petitesse même n'était instructive, en
montrant à quoi peut descendre le mécontentement sans motif. Reynier
devint donc un lieutenant insoumis, sot, et coupable. À lui se joignit
le général Damas, ami de Kléber, chef de l'état-major général, et
portant dans son coeur toutes les jalousies de l'armée du Rhin contre
l'armée d'Italie. L'opposition résida dès lors au sein même des
bureaux de l'état-major. Menou ne voulut pas la souffrir si près de
lui, et résolut d'enlever au général Damas le poste que celui-ci avait
occupé sous Kléber.
[En marge: Discordes dans le sein de l'armée.]
Les opposants déconcertés essayèrent de parer le coup en envoyant à
Menou, pour négocier avec lui, le sage et brave général Friant,
lequel, appliqué uniquement à ses devoirs, étranger à toutes les
divisions, ne s'en mêlait que pour chercher à les apaiser. Menou, plus
ferme que de coutume, ne se laissa pas fléchir, et remplaça le général
Damas par le général Lagrange. Il se trouva dès lors incommodé de
moins près par ses ennemis; mais ils n'en furent pas moins irrités,
bien au contraire; et la discorde parmi les chefs de l'armée n'en
devint que plus scandaleuse et plus inquiétante. Les gens sages
gémissaient de l'ébranlement qui pouvait en résulter dans le
commandement; ébranlement fâcheux partout, mais plus fâcheux encore
lorsqu'on est loin de l'autorité suprême, et placé au milieu de
dangers continuels.
[En marge: Travaux administratifs de Menou.]