réveiller la vieille cour d'Espagne, et pour la faire concourir à ses
deux grands desseins, qui consistaient d'une part à se saisir du
Portugal, de l'autre à diriger vers l'Égypte les forces navales des
deux nations. Malheureusement les ressorts de cette antique monarchie
étaient usés. Un roi honnête, mais aveuglé, et absorbé par les soins
les plus vulgaires, les moins dignes du trône; une reine livrée aux
plus honteuses débauches; un favori vain, léger, incapable,
consommaient dans l'insouciance et la licence les dernières ressources
de la monarchie de Charles-Quint. Lucien Bonaparte, envoyé en
ambassade à Madrid, pour le dédommager du ministère de l'intérieur,
Lucien, jaloux d'égaler les succès diplomatiques de Joseph, s'agitait
en Espagne, pour y servir avec éclat la politique de son frère; et il
est vrai qu'il y avait acquis de l'influence, grâce à son nom, grâce
aussi à la hardiesse heureuse avec laquelle il avait négligé les
ministres titulaires, pour aller droit au véritable chef du
gouvernement, c'est-à-dire au prince de la Paix. En plaçant ce prince
entre le ressentiment ou la faveur du Premier Consul, il avait excité
en lui un zèle peu ordinaire pour les intérêts de l'alliance, et lui
avait fait adopter complètement le projet de la guerre contre le
Portugal. Lucien avait dit à la cour d'Espagne: vous souhaitez la
paix, vous la souhaitez avantageuse, au moins non dommageable, vous
voulez la terminer sans avoir perdu aucune de vos colonies; aidez-nous
donc à saisir des gages, dont nous nous servirons, pour arracher à
l'Angleterre la plus grande partie de ses conquêtes maritimes.--De
pareilles raisons étaient excellentes, et sans réplique, mais ce
n'était pas les plus décisives auprès du prince de la Paix. Lucien en
avait imaginé de plus efficaces. Vous êtes tout ici, avait-il dit au
favori, mon frère le sait, il s'en prendra à vous du non-succès des
projets de l'alliance. Voulez-vous des Bonaparte pour amis ou pour
ennemis?--Ces arguments, employés déjà pour décider la guerre de
Portugal, étaient employés tous les jours pour en accélérer les
préparatifs. Du reste, quels que fussent les arguments qui agissent
sur le prince de la Paix, en faisant cette guerre, il ne trahissait
pas les intérêts de son pays. Il ne pouvait, au contraire, les mieux
servir, car la guerre contre le Portugal était le seul moyen
d'arracher à l'Angleterre la restitution des colonies espagnoles.
Les préparatifs étaient accélérés autant que possible, et on y
appliquait les dernières ressources de la monarchie. Qui croirait que
cette grande et noble nation, dont la gloire a rempli le monde, et
dont le patriotisme devait bientôt se produire avec éclat,
malheureusement contre nous, qui croirait qu'elle avait de la peine à
réunir vingt-cinq mille hommes; qu'avec des ports magnifiques, une
grande quantité de vaisseaux, restes du beau règne de Charles III,
elle était embarrassée de payer quelques ouvriers dans ses arsenaux,
pour remettre ses bâtiments à flot; qu'elle se trouvait enfin dans
l'impossibilité de se procurer des vivres pour approvisionner ses
flottes? Qui croirait que les quinze vaisseaux espagnols, enfermés
depuis deux ans à Brest, composaient toute sa marine, du moins sa
marine en état de servir? La privation des métaux, par suite de
l'interruption des relations avec le Mexique, l'avait réduite au
papier-monnaie, et le papier-monnaie était arrivé au dernier degré de
discrédit. On venait de faire un appel au clergé, qui ne possédait
pas, dans le moment, les fonds dont on avait immédiatement besoin,
mais qui jouissait de plus de crédit que la couronne, et, en se
servant de ce crédit, on avait pu achever les préparatifs commencés.
Vingt-cinq mille hommes, pas trop mal équipés, s'étaient enfin avancés
vers Badajos; mais cela ne suffisait pas. Le prince de la Paix avait
déclaré que, sans une division française, on ne pouvait pas se
hasarder à entrer en Portugal. Le Premier Consul avait hâté la réunion
de cette division à Bordeaux; bientôt elle avait traversé les
Pyrénées, et elle marchait à grandes journées vers Ciudad-Rodrigo. Le
prince de la Paix voulait entrer avec les Espagnols par l'Alentejo,
pendant que la division française pénétrerait par les provinces de
Tras-os-Montes et de Beïra. Le général Saint-Cyr, qui devait commander
les Français, était allé à Madrid concerter les opérations avec le
prince de la Paix; et, quoiqu'il fût peu propre à ménager la
susceptibilité d'autrui, en ayant beaucoup lui-même, il avait réussi à
faire accepter au prince de bons avis, et à concerter avec lui un plan
d'opérations convenable.
Le Portugal, en se voyant serré de si près, avait envoyé à Madrid M.
d'Aranjo, auquel on avait refusé passage. M. d'Aranjo s'était alors
rendu en France, où il avait trouvé les mêmes refus. Le Portugal se
disait prêt à subir toutes les conditions, pourvu qu'il ne fût pas
contraint à fermer ses ports aux bâtiments de commerce anglais. Ces
offres furent repoussées. Il fut convenu qu'on lui demanderait
l'expulsion complète des vaisseaux anglais, tant de guerre que de
commerce, qu'on tiendrait trois de ses provinces en dépôt, jusqu'à la
paix, et qu'on lui ferait payer enfin les frais de l'expédition.
[En marge: Les troupes espagnoles en marche vers le Portugal.]
Les troupes des deux nations se mirent en marche, et le Prince de la
Paix quitta Madrid, la tête remplie des plus beaux rêves de gloire. La
cour et Lucien lui-même devaient l'accompagner. Le Premier Consul
avait recommandé la plus exacte discipline aux troupes françaises; il
leur avait prescrit d'entendre la messe le dimanche, de visiter les
évêques lorsqu'on traverserait un chef-lieu de diocèse, en un mot, de
se conformer en tout aux coutumes espagnoles. Il voulait que la vue
des Français, au lieu d'éloigner les Espagnols, les rapprochât encore
davantage de la France.
[En marge: Emploi des forces navales de France, d'Espagne et de
Hollande.]
Tout allait, de ce côté, suivant les désirs du Premier Consul, et
suivant le plus grand intérêt de la négociation entamée à Londres.
Mais il restait encore beaucoup à faire, relativement à l'emploi des
forces navales. On a vu de quelle manière devaient concourir au but
commun, les trois marines de Hollande, de France et d'Espagne. Cinq
vaisseaux hollandais, 5 vaisseaux français, 5 vaisseaux espagnols, en
tout 15, chargés de troupes, devaient menacer le Brésil, ou essayer de
reprendre la Trinité. Tout le reste des forces navales était destiné à
l'Égypte. Ganteaume, sorti de Brest avec 7 vaisseaux, portant un
secours considérable, était en route pour Alexandrie. Les autres
bâtiments espagnols et français étaient demeurés à Brest, pour faire
craindre sans cesse une expédition en Irlande, tandis qu'une seconde
expédition, sortant de Rochefort, donnant la main à 5 vaisseaux
espagnols armés au Ferrol, à 6 autres vaisseaux armés à Cadix, devait
suivre Ganteaume en Égypte. Mais on n'avait pas pu révéler ce projet à
l'Espagne, crainte d'indiscrétion. On lui demanda, sans explication,
de faire passer à Cadix la division navale préparée au Ferrol. La cour
d'Espagne réclama vivement contre cette direction, allégua le danger
de percer les croisières anglaises, très-nombreuses à l'entrée du
détroit, et dans les environs de Gibraltar. Les vaisseaux du Ferrol
étaient d'ailleurs à peine en état de mettre à la mer, tant leur
armement avait été retardé. Lucien, sans avouer le projet sur
l'Égypte, parla du besoin de dominer la Méditerranée, de la
possibilité de tenter dans cette mer quelque chose d'utile aux deux
pays, d'essayer peut-être une expédition pour reprendre Minorque.
Enfin il arracha les ordres nécessaires, et la division espagnole du
Ferrol dut être conduite à Cadix par la flotte française de Rochefort.
Ce n'était pas tout: l'Espagne, comme on doit s'en souvenir, avait
promis le don de six vaisseaux. Il y avait contestation sur l'époque à
laquelle cette condition serait exécutée; mais, comme on allait livrer
la Toscane, avant même que la Louisiane fût remise à la France, il
était bien juste que les vaisseaux fussent donnés immédiatement. Le
ministère espagnol se décida enfin à en choisir six dans l'arsenal de
Cadix, et à nous les abandonner sur-le-champ; mais il ne voulait pas
les livrer armés, et pourvus de vivres. On ne pouvait cependant y
envoyer de France des canons et du biscuit. C'étaient là de mesquines
contestations, en présence de l'ennemi commun, qu'il fallait battre
par tous les moyens, si on voulait l'obliger à réduire ses
prétentions. Ces difficultés furent enfin résolues comme le souhaitait
le Premier Consul. On a déjà vu que l'amiral français Dumanoir était
parti en poste pour Cadix, afin de veiller à l'équipement des
vaisseaux espagnols devenus français, et d'en prendre le commandement.
Cet amiral avait visité les ports d'Espagne, et y avait trouvé toute
la confusion, tout le dénûment de l'opulence négligente et
désordonnée. Avec les débris d'un magnifique matériel, avec de
nombreux bâtiments fort beaux, mais désarmés, avec des établissements
superbes, il n'y avait à Cadix, faute de solde, ni un matelot, ni un
ouvrier, pour remettre cette marine à flot. Tout était livré au
gaspillage et à l'abandon[1]. Le ministère français avait envoyé à
l'amiral Dumanoir des crédits sur les maisons les plus riches de
Cadix, et, à force d'argent comptant, cet officier était parvenu à
vaincre les principales difficultés. Après avoir choisi les vaisseaux
qui avaient le moins souffert du temps et de la négligence espagnole,
il les arma en se servant du matériel enlevé aux autres; il se procura
des matelots français, les uns émigrés par suite de la Révolution, les
autres échappés des prisons d'Angleterre; il en reçut un certain
nombre, expédiés des ports de France sur des bâtiments légers; il
demanda et obtint la permission d'enrôler quelques Espagnols; il
engagea au moyen d'une forte solde des Suédois et des Danois. On lui
envoya en poste, à travers la Péninsule, les officiers nécessaires
pour organiser ses états-majors, et on fit marcher par la Catalogne
des détachements d'infanterie française pour compléter ses équipages.
Cette division, celle du Ferrol, celle de Rochefort, formant une force
d'environ dix-huit vaisseaux, devaient aller en Égypte, après avoir
touché à Otrante, pour y prendre dix mille hommes de débarquement. Ces
projets, dont on a vu plus haut l'exposé, étaient maintenant en
complète exécution.
[Note 1: Les rapports de cet amiral, qui existent aux
archives, non de la marine, mais des affaires étrangères,
présentent le plus curieux tableau de ce que peut devenir un
grand État dans de mauvaises mains.]
[En marge: Complaisance du Premier Consul à l'égard de l'Espagne, pour
exciter le zèle de celle-ci en faveur de la cause commune.]
Pour arracher à l'Espagne les faibles efforts qu'on venait d'en
obtenir avec tant de peine, le Premier Consul avait rempli toutes ses
promesses envers elle, avec une fidélité remarquable, et les avait
même outre-passées. La maison de Parme ayant reçu, en place de son
duché, le beau pays de la Toscane, ce qui était depuis long-temps le
voeu le plus ardent de la cour de Madrid, il fallait pour une telle
substitution le consentement de l'Autriche. Le Premier Consul s'était
appliqué à l'obtenir, et y avait réussi. Le duché de Toscane avait été
en outre érigé en royaume d'Étrurie. Le vieux duc régnant de Parme,
prince dévot, ennemi de toutes les nouveautés du temps, était frère,
comme nous l'avons dit, de la reine d'Espagne. Son fils, jeune homme
fort mal élevé, avait épousé une infante, et vivait à l'Escurial.
C'est à ces deux jeunes époux qu'on avait destiné le royaume
d'Étrurie. Toutefois le Premier Consul, n'ayant promis ce royaume
qu'en échange du duché de Parme, n'était tenu de livrer l'un, qu'à la
vacance de l'autre, et cette vacance ne pouvait avoir lieu qu'à la
mort ou à l'abdication du vieux duc régnant; mais ce vieux duc ne
voulait ni mourir, ni abdiquer. Malgré l'intérêt que le Premier Consul
avait à se délivrer d'un tel hôte en Italie, il consentit à le tolérer
à Parme, en plaçant tout de suite les infants sur le trône d'Étrurie.
Seulement il exigea qu'ils vinssent à Paris recevoir la couronne de
ses mains, comme autrefois les monarques sujets venaient, dans
l'antique Rome, recevoir la couronne des mains du peuple-Roi. C'était
un spectacle grand et singulier, qu'il voulait donner à la France
républicaine. Ces jeunes princes quittèrent donc Madrid pour se rendre
à Paris, au moment même où leurs parents s'acheminaient vers Badajos,
afin de donner au favori le plaisir d'être vu à la tête d'une armée.
Telles étaient les complaisances au moyen desquelles le Premier Consul
espérait éveiller le zèle de la cour d'Espagne, et la faire concourir
à ses desseins.
[En marge: Tous les regards tournés en ce moment vers l'Égypte.]
Dans cet instant tout convergeait vers l'Égypte. C'est vers elle que
tendaient les efforts, les regards, les craintes, les espérances des
deux grandes nations belligérantes, la France et l'Angleterre. Il
semblait qu'avant de déposer les armes, ces deux nations voulussent
s'en servir une dernière fois, pour terminer avec éclat, et à leur
plus grand avantage, la terrible guerre qui ensanglantait le globe
depuis dix années.
[En marge: Navigation de Ganteaume, sorti de Brest par une tempête.]
Nous avons laissé Ganteaume essayant de sortir de Brest, le 3 pluviôse
(23 janvier 1801), par une horrible tempête. Les vents avaient été
long-temps faibles ou contraires. Enfin, par une bouffée du nord-ouest,
qui portait à la côte, on avait mis à la voile, pour obéir à
l'aide-de-camp du Premier Consul, Savary, qui était à Brest, avec
mission de vaincre toutes les résistances. Ce pouvait être une grande
imprudence; mais comment faire en présence d'une flotte ennemie, qui
bloquait incessamment la rade de Brest, par tous les temps, et ne se
retirait que lorsque la croisière devenait impossible? Il fallait ou ne
jamais sortir, ou sortir par une tempête qui éloignât les Anglais.
L'escadre forte de 7 vaisseaux, 2 frégates, un brick, tous bâtiments qui
marchaient bien, portait 4 mille hommes de troupes, un immense matériel,
et de nombreux employés avec leurs familles, croyant aller à
Saint-Domingue. On éteignit les feux de l'escadre afin de n'être pas
aperçu, et on appareilla au milieu des plus grandes appréhensions. Le
vent de nord-ouest était, pour sortir de Brest, le plus dangereux de
tous. Il régnait en ce moment avec une extrême violence, mais
heureusement il n'acquit toute sa force que lorsqu'on avait déjà franchi
les passes, et qu'on arrivait au large. On eut à essuyer des rafales
horribles, et une mer épouvantable. L'escadre marchait en ordre de
bataille, le vaisseau amiral en tête; c'était l'_Indivisible_. Il était
suivi du _Formidable_, qui portait le pavillon du contre-amiral Linois.
Le reste de la division suivait, chaque vaisseau prêt à combattre, si
l'ennemi se présentait. À peine était-on au large, que le vent, toujours
plus furieux, emporta les trois huniers du _Formidable_. Le vaisseau la
_Constitution_ perdit son grand mât de hune; le _Dix-Août_ et le
_Jean-Bart_, qui le suivaient de près, se placèrent à droite et à
gauche, et le gardèrent à vue jusqu'au lendemain, pour venir à son
secours s'il en avait besoin. Le brick le _Vautour_ faillit être
submergé, et allait couler lorsqu'il fut secouru. Au milieu de la
tempête et des ténèbres, l'escadre avait été dispersée. Le lendemain à
la pointe du jour, Ganteaume, monté sur l'_Indivisible_, resta quelque
temps en panne afin de rallier sa division; mais craignant le retour des
Anglais, qui jusque-là ne s'étaient pas montrés, et comptant sur les
rendez-vous donnés à chaque vaisseau, il fit voile vers le point de
ralliement convenu. Ce point de ralliement était à cinquante lieues à
l'ouest du cap Saint-Vincent, l'un des caps les plus saillants de la
côte méridionale d'Espagne. Les autres vaisseaux de la division, après
avoir essuyé la tourmente, réparèrent leurs avaries en mer, au moyen de
leur matériel de rechange, et finirent par se réunir tous, sauf le
vaisseau amiral, qui, après les avoir attendus, avait fait voile vers le
lieu du rendez-vous. Le seul accident de la traversée fut une rencontre
de la frégate française la _Bravoure_, avec la frégate anglaise la
_Concorde_, qui était venue observer la marche de la division. Le
capitaine Dordelin, qui commandait la _Bravoure_, alla droit à la
frégate anglaise, et lui offrit le combat. Il se plaça bord à bord avec
elle, et lui envoya plusieurs volées de canon, qui produisirent sur son
pont un affreux ravage. Le capitaine Dordelin faisait ses dispositions
pour monter à l'abordage, lorsque la frégate anglaise, manoeuvrant de
son côté pour échapper à ce péril, se sauva en faisant force de
voiles[2].
[Note 2: Les Anglais ont prétendu que c'était la frégate
française qui avait abandonné le champ de bataille. Les
renseignements puisés auprès de deux officiers supérieurs,
qui existent encore, et qui faisaient partie de l'escadre, ne
m'ont laissé aucun doute sur la vérité du récit que je
présente ici.]
La frégate française rejoignit la division, et bientôt, sur le
méridien indiqué, tous les vaisseaux furent réunis autour du pavillon
amiral. On marcha ainsi vers le détroit de Gibraltar, après avoir
échappé comme par miracle aux dangers de la mer et de l'ennemi.
L'escadre était pleine d'ardeur; elle commençait à deviner où l'on
allait, et chacun désirait remplir la glorieuse mission de sauver
l'Égypte.
[En marge: Ganteaume franchit heureusement le détroit de Gibraltar.]
[En marge: Ganteaume, trompé sur la force de la division Warren,
rentre dans Toulon, au lieu de se rendre en Égypte.]
Il importait de se hâter, car dans ce moment la flotte de l'amiral
Keith, réunie dans la baie de Macri, sur la côte de l'Asie-Mineure,
n'attendait plus que les derniers préparatifs des Turcs, toujours fort
lents, pour mettre à la voile, et porter une armée anglaise aux
bouches du Nil. Il fallait donc la devancer, et les circonstances
semblaient s'y prêter de la manière la plus heureuse. L'amiral anglais
Saint-Vincent, qui commandait le blocus de Brest, averti trop tard de
la sortie de Ganteaume, avait envoyé à sa suite l'amiral Calder, avec
une force égale à la division française, c'est-à-dire avec 7 vaisseaux
et 2 frégates. Les Anglais, ne pouvant imaginer que la division
française osât pénétrer dans la Méditerranée, au milieu de tant de
croisières, trompés d'ailleurs par tous les rapports, crurent que les
Français avaient navigué vers Saint-Domingue. L'amiral Calder se
dirigea donc vers les Canaries, pour de là se porter aux Antilles.
Pendant ce temps Ganteaume avait embouché le détroit, et rangeait la
côte d'Afrique, pour se dérober aux croiseurs anglais de Gibraltar.
Les vents ne le secondaient pas suffisamment, mais l'occasion était
favorable pour remplir sa mission, car l'amiral anglais Warren, qui
croisait sans cesse de Gibraltar à Mahon, n'avait guère que 4
vaisseaux, tout le reste des forces anglaises étant, avec l'amiral
Keith, employé au transport de l'armée de débarquement.
Malheureusement Ganteaume ignorait ces détails, et la grave
responsabilité qui pesait sur sa tête, lui causait un trouble
involontaire, que jamais les boulets n'avaient produit dans son
intrépide coeur. Incommodé par deux bâtiments ennemis qui étaient
venus l'observer de trop près, le cutter le _Sprightly_ et la frégate
le _Succès_, il leur donna la chasse, et les prit tous les deux. Enfin
il passa le détroit, et entra dans la Méditerranée. Il n'avait plus
qu'à forcer de voiles, et à plonger vers l'Orient. L'amiral Warren, en
effet, était blotti dans la rade de Mahon, et l'amiral Keith,
embarrassé de deux cents transports, n'avait pas encore quitté les
parages de l'Asie-Mineure. Les rivages de l'Égypte étaient donc
libres, et l'on pouvait porter à l'armée française les secours qu'elle
attendait impatiemment, et qu'on lui annonçait depuis long-temps. Mais
Ganteaume, toujours inquiet du sort de son escadre, et plus encore du
sort des nombreux soldats qu'il avait à son bord, se troublait à la
vue des moindres bâtiments qu'il rencontrait. Supposant entre lui et
l'Égypte une escadre ennemie qui n'y était pas, il était surtout
effrayé de l'état de ses vaisseaux, et craignait, s'il fallait
précipiter sa marche devant un ennemi supérieur, de ne le pouvoir pas
avec des mâtures endommagées par la tempête, et hâtivement réparées à
la mer. Il avait donc perdu toute confiance. Mécontent de la frégate
la _Bravoure_ qui ne marchait pas assez bien à son gré, il voulut s'en
défaire, et la diriger vers Toulon. Au lieu de l'acheminer tout
simplement vers ce port, et de continuer, quant à lui, à longer la
côte d'Afrique en naviguant de l'ouest à l'est, il eut le tort de
remonter au nord, et de venir se placer presque en vue de Toulon. Son
intention était d'escorter la _Bravoure_ pendant une partie du chemin,
afin de la sauver des croiseurs ennemis; mauvaise raison assurément,
car il valait cent fois mieux compromettre le sort d'une frégate, que
le sort de sa mission. Grâce à cette faute, il fut aperçu de l'amiral
Warren, qui se hâta de sortir de Mahon. Ganteaume, pour lui imposer,
feignit de lui donner la chasse. L'intrépide capitaine Bergeret,
commandant le vaisseau français le _Dix-Août_, s'avançant plus vite et
plus loin que les autres, vint reconnaître les Anglais de très-près,
et n'aperçut que quatre vaisseaux et deux frégates. Saisi de joie à
cette vue, il crut que supérieurs aux Anglais, nous allions marcher
sur eux, pour les chasser ou les combattre. Mais tout à coup il reçut
le signal de cesser la poursuite, et de rejoindre l'escadre. Ce brave
officier, désolé, se mit tout de suite en communication avec
Ganteaume, lui répéta qu'il était trompé par ses vigies, qu'on n'avait
en présence que quatre vaisseaux: vains efforts! Ganteaume crut en
voir sept ou huit, et résolut de faire voile au nord. Cependant il
était certain (comme les rapports de l'amiral de Warren l'ont prouvé
depuis) que nous n'avions devant nous que quatre vaisseaux ennemis[3].
Ganteaume se rapprocha donc du golfe de Lion, pour expédier la
_Bravoure_, et, ayant aperçu de nouveau l'escadre anglaise, il rentra
éperdu dans Toulon. Là d'autres inquiétudes l'attendaient: c'était la
crainte de la colère du Premier Consul, indigné de voir compromettre,
au moment même du succès, une si importante expédition. Cette
résolution fatale perdit l'Égypte, qui ce jour même aurait pu être
sauvée.
[Note 3: Voir un rapport de l'amiral Warren, du 23 avril
1801, inséré au _Moniteur_ du 27 messidor an IX (numéro
double 296 et 297).]
[En marge: Des frégates parties de Toulon et de Rochefort, parviennent
sans difficulté à Alexandrie.]
En effet, pendant que Ganteaume louvoyait entre, la côte d'Afrique et
Mahon, deux frégates, la _Justice_ et l'_Égyptienne_, sorties de
Toulon avec des munitions et 400 hommes de troupes, avaient fait voile
à l'est, et, sans rencontrer un seul vaisseau anglais, étaient entrées
dans Alexandrie. Deux autres frégates, la _Régénérée_ et
l'_Africaine_, parties de Rochefort, venaient de traverser l'Océan, et
de pénétrer par le détroit dans la Méditerranée, sans éprouver aucun
accident. Malheureusement elles s'étaient séparées. La _Régénérée_
arriva, sans fâcheuse rencontre, devant Alexandrie le 2 mars 1801 (11
ventôse an IX). L'_Africaine_, jointe par une frégate anglaise pendant
la nuit, s'arrêta pour la combattre. Elle avait 300 hommes de troupes
à bord, qui, voulant se mêler au combat, amenèrent un désordre
affreux, et, après une lutte héroïque, devinrent cause de sa défaite.
Elle fut prise par la frégate anglaise. Mais, comme on le voit, sur
quatre frégates parties les unes de Toulon, les autres de Rochefort,
trois, arrivées sans accident, avaient trouvé la côte d'Égypte
délivrée de la présence de l'ennemi, et si facilement abordable,
qu'elles étaient entrées sans coup férir dans le port d'Alexandrie:
tant les rencontres sont difficiles sur l'immensité des mers, tant
l'audace y peut servir un officier, qui veut risquer son pavillon pour
l'accomplissement d'un grand devoir!