Duroc, envoyé pour féliciter le nouvel empereur, trouva, en

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HISTOIRE DU CONSULAT

ET DE

L'EMPIRE

FAISANT SUITE

À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

PAR M. A. THIERS

TOME TROISIÈME

[Illustration: Emblème de l'éditeur.]

PARIS

PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR

60, RUE RICHELIEU

1845

PARIS, IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, 36, RUE DE VAUGIRARD.

LIVRE DIXIÈME.

ÉVACUATION DE L'ÉGYPTE.

Tous les yeux fixés sur la négociation engagée à Londres. -- On

se demande quelle influence exercera la mort de Paul Ier sur

cette négociation. -- État de la cour de Russie. -- Caractère

d'Alexandre. -- Ses jeunes amis forment avec lui un gouvernement

secret, qui dirige toutes les affaires de l'empire. -- Alexandre

consent à réduire beaucoup les prétentions apportées à Paris par

M. de Kalitcheff, au nom de Paul Ier. -- Il accueille Duroc avec

bienveillance. -- Ses protestations réitérées du désir de bien

vivre avec la France. -- Commencements de la négociation entamée

à Londres. -- Conditions mises en avant, de part et d'autre. --

Conquêtes des deux pays sur terre et sur mer. -- L'Angleterre

consent à restituer une partie de ses conquêtes maritimes, mais

subordonne toute la négociation à la question de savoir si la

France gardera l'Égypte. -- Les deux gouvernements sont

tacitement d'accord pour temporiser, afin d'attendre l'issue des

événements militaires. -- Le Premier Consul, averti que la

négociation dépend de ces événements, pousse l'Espagne à marcher

vivement contre le Portugal, et fait de nouveaux efforts pour

secourir l'Égypte. -- Emploi des forces navales. -- Diverses

expéditions projetées. -- Navigation de Ganteaume au sortir de

Brest. -- Cet amiral passe heureusement le détroit. -- Prêt à se

diriger sur Alexandrie, il s'effraye de dangers imaginaires, et

rentre dans Toulon. -- État de l'Égypte depuis la mort de Kléber.

-- Soumission du pays, et situation prospère de la colonie sous

le rapport matériel. -- Incapacité, anarchie dans le

commandement. -- Déplorables divisions des généraux. -- Mesures

mal conçues de Menou, qui veut toucher à tous les objets à la

fois. -- Malgré l'avis réitéré d'une expédition anglaise, il ne

prend aucune précaution. -- Débarquement des Anglais dans la rade

d'Aboukir, le 8 mars. -- Le général Friant, réduit à quinze cents

hommes, fait d'inutiles efforts pour les repousser. -- Deux

bataillons ajoutés à la division d'Alexandrie auraient sauvé

l'Égypte. -- Tardive concentration de forces ordonnée par Menou.

-- Arrivée de la division Lanusse, et second combat livré avec

des forces insuffisantes, dans la journée du 13 mars. -- Menou

arrive enfin avec le gros de l'armée. -- Tristes conséquences de

la division des généraux. -- Plan d'une bataille décisive. --

Bataille de Canope, livrée le 21 mars, et restée indécise. -- Les

Anglais demeurent maîtres de la plage d'Alexandrie. -- Longue

temporisation, pendant laquelle Menou aurait encore pu relever

les affaires des Français, en manoeuvrant contre les corps

détachés de l'ennemi. -- Il n'en fait rien. -- Les Anglais

tentent une opération sur Rosette, et réussissent à s'emparer

d'une bouche du Nil. -- Ils pénètrent dans l'intérieur. --

Dernière occasion de sauver l'Égypte, à Ramanieh, perdue par

l'incapacité du général Menou. -- Les Anglais s'emparent de

Ramanieh, et séparent la division du Kaire de celle d'Alexandrie.

-- L'armée française, coupée en deux, n'a plus d'autre ressource

que celle de capituler. -- Reddition du Kaire par le général

Belliard. -- Menou, enfermé dans Alexandrie, rêve la gloire d'une

défense semblable à celle de Gênes. -- L'Égypte définitivement

perdue pour les Français.

[En marge: Avril 1801.]

[En marge: La paix va devenir générale en Europe.]

Le but que se proposait le Premier Consul en prenant le pouvoir,

allait bientôt se trouver atteint, car le calme régnait en France, une

satisfaction profonde remplissait les esprits, et la paix signée à

Lunéville avec l'Autriche, l'Allemagne et les puissances italiennes,

rétablie de fait avec la Russie, se négociait à Londres avec

l'Angleterre. Une fois signée formellement avec ces deux dernières

puissances, la paix devenait générale, et, en vingt-deux mois, le

jeune Bonaparte avait accompli sa noble tâche, et rendu sa patrie la

plus heureuse, la plus grande des puissances de l'univers. Mais il

fallait terminer ce grand ouvrage, il fallait surtout conclure la

paix avec l'Angleterre; car, tant que cette puissance n'avait pas

dépose les armes, la mer était fermée, et, ce qui était plus grave, la

guerre continentale pouvait renaître sous l'influence corruptrice des

subsides britanniques. L'épuisement universel laissait, il est vrai,

peu de chances à l'Angleterre d'armer de nouveau le continent; elle

venait même d'en voir la plus grande partie coalisée avec nous contre

sa puissance maritime, et, sans la mort de Paul, elle aurait pu expier

cruellement ses violences contre les neutres. Mais cette mort soudaine

était un fait nouveau et grave, qui ne pouvait manquer de modifier la

situation. Quelle influence la catastrophe de Pétersbourg allait-elle

exercer sur les affaires de l'Europe? C'est ce qu'on ignorait encore,

c'est ce que le Premier Consul était impatient de savoir. Il avait

envoyé Duroc à Pétersbourg, pour en être plus tôt et plus sûrement

informé.

[En marge: Difficultés diplomatiques avec la Russie, naissant des

prétentions de Paul 1er.]

Un peu avant la mort de Paul, les relations avec la Russie n'avaient,

pas laissé que de présenter d'assez grandes difficultés, par suite de

l'orgueil excessif de cet empereur, et de l'orgueil non moins excessif

de son ambassadeur à Paris, M. de Kalitcheff. Le czar défunt voulait,

comme nous l'avons dit ailleurs, dicter lui-même les conditions de la

France avec la Bavière, le Wurtemberg, le Piémont, les Deux-Siciles,

États dont il s'était fait le protecteur, ou spontanément, ou

obligatoirement, par suite des traités qui avaient noué la seconde

coalition. Il voulait même régler nos relations avec la Porte, et

prétendait que le Premier Consul devait évacuer l'Égypte, parce que

cette province appartenait au sultan, et qu'il n'y avait, disait-il,

aucune raison de la lui enlever.

[En marge: Progrès de l'ambition et de la puissance russe depuis un

siècle.]

Cet allié, tout ardent qu'il était contre l'Angleterre, présentait

donc aussi ses dangers, et la mésintelligence aurait pu renaître

prochainement avec lui; Du reste, ce qui pouvait ne paraître qu'un

trait de folie chez l'empereur Paul, était un singulier symptôme des

progrès de l'ambition russe, depuis trois quarts de siècle. En effet,

il y avait à peine quatre-vingts ans que Pierre-le-Grand, attirant

pour la première fois l'attention de l'Europe, se bornait à vouloir

influer sur le nord du continent, en luttant contre Charles XII pour

faire un roi de Pologne. Quarante ans après, la Russie, portant déjà

son ambition en Allemagne, luttait contre Frédéric avec l'Autriche et

la France, pour empêcher la formation de la puissance prussienne.

Quelques années plus tard, en 1772, elle partageait la Pologne. En

1778, elle faisait un pas de plus, et, réglant de moitié avec la

France les affaires allemandes, elle interposait sa médiation entre la

Prusse et l'Autriche, prêtes à en venir aux mains pour la succession

de Bavière, et avait l'insigne honneur de garantir à Teschen la

constitution germanique. Enfin, avant que le siècle fût révolu, en

1799, elle envoyait cent mille Russes en Italie, non pour une question

de territoire, mais pour une question morale, pour la conservation,

disait-elle, de l'équilibre européen, de l'ordre social, menacés par

la révolution française.

Jamais en si peu d'années, un tel agrandissement d'influence n'était

échu à une même puissance. Paul, en voulant se faire l'arbitre de

toutes choses, pour prix de son alliance avec le Premier Consul,

n'était donc que le fou d'une politique, qui, dans le cabinet russe,

était profondément réfléchie. Son représentant à Paris exigeait, avec

une morgue froide et soutenue, ce que son maître demandait avec le

désordre accoutumé de ses volontés. Il affectait même assez

maladroitement de se faire le protecteur des petites puissances, qui

étaient maintenant à la merci de la France, après l'avoir offensée. La

cour de Naples avait voulu se placer sous cette protection, ce qui lui

avait peu réussi, car M. de Gallo avait été renvoyé de Paris, et sa

cour obligée de subir à Florence les conditions du Premier Consul. M.

de Saint-Marsan, chargé de représenter la maison de Savoie auprès de

la République française, ayant voulu faire comme M. de Gallo, avait

été renvoyé de même.

M. de Kalitcheff s'était hâté de réclamer pour les cours de Naples et

de Turin, dont son maître avait garanti les États; et il entendait, en

signant un traité avec la France, ne pas se borner à stipuler le

rétablissement des bons rapports entre deux empires, qui n'avaient

rien à se disputer ni sur terre ni sur mer, mais régler les affaires

d'Allemagne et d'Italie, presque dans tous leurs détails, et jusqu'à

celles de l'Orient, car il persistait à demander la restitution de

l'Égypte à la Porte.

[En marge: Fermeté du cabinet français à l'égard des prétentions de la

Russie.]

Malgré le désir de ménager l'empereur Paul, on avait répondu avec

fermeté à son ambassadeur. On avait consenti à joindre au traité

patent, qui rétablirait purement et simplement la paix et l'amitié

entre les deux États, une convention secrète, dans laquelle on

prendrait l'engagement de se concerter avec la Russie pour le

règlement des indemnités germaniques, de favoriser particulièrement

les cours de Baden, de Wurtemberg et de Bavière, qui étaient ses

alliées ou ses parentes; de réserver un dédommagement à la maison de

Savoie, si on ne lui rendait pas ses États, mais sans dire ni où, ni

quand, ni combien; car le Premier Consul avait déjà le projet de

garder le Piémont pour la France. C'était là tout ce qu'on voulait

concéder. Quant à Naples, le traité de Florence était déclaré

irrévocable; et quant à la restitution de l'Égypte, on avait formé la

résolution de ne pas même écouter une parole sur ce sujet.

M. de Kalitcheff insistant avec un ton et des manières assez étranges,

on avait fini par ne plus lui répondre, et par le laisser à Paris

assez embarrassé de son rôle, et des engagements qu'il avait pris avec

les petites puissances. On en était là, lorsqu'on apprit la mort

tragique de Paul. M. de Kalitcheff, sans attendre les ordres de son

nouveau souverain, voulant sortir de la fausse position où il s'était

mis, adressa le 26 avril une note péremptoire à M. de Talleyrand, dans

laquelle il demandait une réponse immédiate sur tous les points de la

négociation, se plaignant de ce que des choses accordées, disait-il, à

Berlin, entre le général Beurnonville et M. de Krudener, étaient

contestées à Paris. Il semblait même insinuer que, si les États

faibles n'étaient pas mieux traités par la France, la gloire du

Premier Consul en souffrirait, et que son gouvernement serait confondu

avec les gouvernements révolutionnaires qui l'avaient précédé.

[En marge: Leçon sévère donnée à M. de Kalitcheff.]

M. de Talleyrand lui répondit sur-le-champ, que sa dépêche était

déplacée, qu'elle manquait aux égards que se doivent entre elles des

puissances indépendantes; qu'on ne la mettrait pas sous les yeux du

Premier Consul, dont elle offenserait la dignité; que M. de Kalitcheff

pouvait donc la regarder comme non avenue, et que la réponse

sollicitée au nom de son cabinet ne lui serait faite, que lorsque la

demande en serait renouvelée en d'autres termes, et dans une autre

dépêche.

Cette leçon sévère fit effet sur M. de Kalitcheff. Il parut

s'inquiéter des conséquences de sa démarche. Déjà même les petits

protégés qui s'abritaient derrière lui, avaient peur de son

protectorat, et en étaient aux regrets de lui avoir recommandé leurs

intérêts. M. de Kalitcheff, réduit ou à rester sans réponse, ou à

reproduire ses réclamations dans une meilleure forme, écrivit une

seconde dépêche, dans laquelle il réitérait sa demandé d'explication,

mais en énumérant chaque objet, sans réflexion aucune, sans plainte,

et sans compliments. La dépêche était froide, mais convenable. Il lui

fut dit alors par M. de Talleyrand, que dans la forme nouvelle, ses

questions seraient soumises au Premier Consul, et obtiendraient

prochainement une réponse. Il fut ajouté par M. de Talleyrand, que la

dernière dépêche serait seule conservée dans les archives de la

chancellerie française, et que la précédente y serait détruite.

Quelques jours après, M. de Talleyrand répondit à M. de Kalitcheff en

termes polis, mais fort positifs. Il renouvela sur tous les points le

dire du cabinet français, et ajouta cette réflexion fort naturelle,

que, si la France avait consenti, sur plusieurs des affaires les plus

importantes de l'Europe, à se concerter amicalement avec la Russie, et

avait paru disposée à faire ce que celle-ci désirait, c'était en

considération de l'alliance intime contractée avec Paul Ier, contre la

politique britannique; mais que, depuis l'avénement du czar Alexandre,

il fallait, avant d'accorder les mêmes choses, savoir si le nouvel

empereur entrerait dans les mêmes vues, et avoir la certitude qu'on

trouverait en lui un allié aussi résolu que dans l'empereur défunt.

À partir de ce jour, M. de Kalitcheff se tint tranquille, et attendit

les instructions de son nouveau maître.

[En marge: L'empereur Alexandre.--Sa personne et son caractère.]

C'était un prince singulier que celui qui venait de monter sur le

trône des czars, singulier comme la plupart des princes qui ont régné

sur la Russie, depuis un siècle. Alexandre avait vingt-cinq ans, une

stature élevée, une figure noble et douce, quoique peu régulière, une

intelligence pénétrante, un coeur généreux, une grâce parfaite.

Toutefois, on pouvait apercevoir en lui quelques traces des infirmités

paternelles. Son esprit, vif, impressionnable et changeant,

s'attachait tour à tour aux idées les plus contraires. Mais tout

n'était pas entraînement chez ce prince remarquable: il y avait dans

son intelligence étendue et prompte à varier, des profondeurs qui

échappaient aux meilleurs observateurs. Il était honnête, et en même

temps dissimulé, capable d'artifice, et déjà on avait pu apercevoir

quelque chose de ces qualités et de ces défauts, dans les tragiques

événements qui avaient précédé son arrivée au trône. Gardons-nous

cependant de calomnier ce prince illustre: il s'était fait

complétement illusion sur les projets du comte Pahlen; il avait cru

avec l'inexpérience de son âge, que l'abdication de son père était le

seul but, et serait le seul résultat de la conjuration dont on lui

avait fait la confidence; il avait cru, en s'y prêtant, sauver

l'empire, sa mère, ses frères, lui-même, d'étranges violences. Éclairé

aujourd'hui par l'événement, il détestait son erreur, et ceux qui la

lui avaient fait commettre. Ce jeune empereur enfin, noble d'aspect,

gracieux de manières, spirituel, enthousiaste, mobile, artificieux,

difficile à saisir, était doué d'un charme personnel infini, et

destiné à exercer sur ses contemporains la plus grande séduction. Il

était même appelé à exercer cette séduction sur l'homme

extraordinaire, si difficile à tromper, qui dominait alors la France,

et avec lequel il devait avoir, un jour, de si grands et de si

terribles démêlés.

[En marge: Éducation d'Alexandre.]

[En marge: Ses amis.]

L'éducation donnée à ce jeune prince avait été fort étrange. Élevé par

le colonel Laharpe, qui lui avait inspiré les sentiments et les idées

d'un républicain suisse, Alexandre avait subi avec sa facilité

ordinaire, l'influence de son précepteur, et s'en ressentait

visiblement en montant sur le trône. Pendant qu'il était prince

impérial, toujours soumis à un joug assez dur, tantôt celui de

Catherine, tantôt celui de Paul, il avait noué des liaisons avec

quelques jeunes gens de son âge, tels que M. Paul Strogonoff, M. de

Nowosiltzoff, et surtout le prince Adam Czartorisky. Ce dernier, issu

de l'une des plus grandes familles de Pologne, et fort attaché à sa

patrie, était à Pétersbourg une espèce d'otage; il servait dans le

régiment des gardes, et vivait à la cour avec les jeunes grands-ducs.

Alexandre, attiré vers lui par une sorte d'analogie de sentiments et

d'idées, lui communiquait les rêves de sa jeunesse. Tous deux

déploraient en secret les malheurs de la Pologne, ce qui était bien

naturel chez un descendant des Czartorisky, mais assez étonnant chez

le petit-fils de Catherine; et Alexandre faisait serment à son ami,

quand il serait monté sur le trône, de rendre à la malheureuse Pologne

ses lois et sa liberté.

[En marge: Gouvernement occulte, composé des jeunes amis d'Alexandre.]

Paul s'était aperçu de cette intimité, en avait conçu quelque ombrage,

et avait exilé le prince Czartorisky, en le nommant ministre de Russie

auprès d'un roi sans États, auprès du roi de Sardaigne. À peine

Alexandre fut-il empereur qu'il envoya un courrier à son ami, résidant

alors à Rome, et le fit venir à Pétersbourg. Il réunit aussi autour de

lui MM. Paul Strogonoff et de Nowosiltzoff. Il forma ainsi une espèce

de gouvernement occulte, composé de jeunes gens sans expérience,

animés de sentiments généreux, que tous n'ont pas conservés, remplis

d'illusions, et peu propres, il faut le dire, à diriger un grand État,

dans les difficiles conjonctures du siècle. Ils étaient impatients de

se débarrasser des vieux Russes, qui avaient gouverné jusque-là, et

avec lesquels ils ne sympathisaient sous aucun rapport. Un seul

personnage plus âgé, plus grave, le prince de Kotschoubey, mêlé à

cette société de jeunes hommes, tempérait par une raison plus mûre la

vivacité de leur âge. Il avait vu l'Europe, acquis des connaissances

précieuses, et entretenait constamment son souverain des améliorations

qu'il croyait utile d'apporter au régime intérieur de l'empire. Tous

ensemble blâmaient la politique, qui avait consisté d'abord à faire la

guerre à la France, à cause de la Révolution, puis à la faire à

l'Angleterre pour une thèse du droit des gens. Ils ne voulaient ni

d'une guerre de principe à la France, ni d'une guerre maritime à

l'Angleterre. Le grand empire du Nord, suivant eux, devait tenir la

balance entre ces deux puissances, qui menaçaient de dévorer le monde

dans leur lutte, et devenir ainsi l'arbitre de l'Europe, l'appui des

États faibles contre les États forts. Mais, en général, ce qui les

préoccupait, c'était moins la politique extérieure, que la

régénération intérieure de l'empire: ils ne méditaient pas moins que

de lui donner des institutions nouvelles, modelées en partie sur ce

qui se voyait dans les pays civilisés; ils avaient, en un mot, la

générosité, l'inexpérience, et la vanité de la jeunesse.

Les ministres ostensibles d'Alexandre étaient de vieux Russes,

prévenus contre la France, entêtés pour l'Angleterre, et, de plus,

fort désagréables à leur souverain. Le comte Pahlen seul, grâce à la

fermeté de son jugement, ne partageait pas les préjugés de ses

collègues, et voulait qu'on ne se livrât à aucune influence, qu'on

restât neutre entre la France et l'Angleterre. Sous ce rapport, ses

idées convenaient au nouvel empereur et à ses amis. Mais le comte

Pahlen avait le tort de traiter Alexandre en prince adolescent, qu'il

avait placé sur le trône, qu'il avait dirigé, qu'il voulait diriger

encore. La vanité très-sensible de son jeune maître en était souvent

blessée. Le comte Pahlen traitait surtout avec dureté l'impératrice

douairière, qui étalait une douleur fastueuse, et une haine ardente

contre les meurtriers de son époux. Dans un établissement religieux

qui dépendait d'elle, l'impératrice douairière avait fait placer une

figure de la Vierge, avec l'empereur Paul à ses pieds, implorant la

vengeance du ciel contre ses assassins. Le comte Pahlen fit enlever

l'image, malgré les cris de l'impératrice et le mécontentement de son

fils. Un ascendant exercé aussi rudement ne pouvait être durable.

[En marge: Premières mesures du nouvel empereur.]

[En marge: L'embargo levé sur le commerce anglais.]

[En marge: Alexandre renonce à la grande maîtrise de l'ordre de

Malte.]

Dans les premiers jours du règne, le comte Panin continua de présider

aux relations extérieures; le comte Pahlen resta le ministre influent,

se mêlant de toutes les affaires. Alexandre, après s'être concerté

avec ses amis, travaillait ensuite avec ses ministres ostensibles.

Sous ces influences diverses, quelquefois contraires, on résolut de

traiter avec l'Angleterre, et de commencer par lever l'embargo sur le

commerce britannique, embargo qui, suivant Alexandre, était une mesure

injuste. On décida qu'il fallait faire avec le lord Saint-Helens un

règlement maritime, qui sauvât sinon les droits des neutres, au moins

les intérêts de la navigation russe. Alexandre, rangeant au nombre des

idées peu raisonnables de son père, la prétention d'être grand-maître

de l'ordre de Jérusalem déclara qu'il ne voulait en être que le

protecteur, en attendant que les diverses langues qui composaient

l'ordre se fussent rassemblées, et eussent nommé un nouveau

grand-maître. Cette résolution faisait évanouir bien des difficultés,

soit avec l'Angleterre, qui tenait beaucoup à Malte, soit avec la

France, qui n'avait pas voulu s'engager à une guerre à outrance pour

faire rendre cette île à l'ordre, soit enfin avec Rome et l'Espagne,

qui n'avaient jamais consenti à reconnaître pour grand-maître de

Saint-Jean-de-Jérusalem un prince schismatique.

[En marge: Alexandre cesse de demander l'évacuation de l'Égypte.]

Pour faire cesser un autre sujet de contestation, celui-ci avec la

France, il fut décidé qu'on ne demanderait plus l'évacuation de

l'Égypte; car, en réalité, on était plutôt intéressé à la voir dans

les mains des Français que dans celles des Anglais. Quant à Naples et

au Piémont, on était lié, se disait-on, par des traités solennels, et

Alexandre, au début de son règne, prétendait donner une grande idée de

sa loyauté. Il fut arrêté qu'on réclamerait pour la cour de Naples,

non plus la révocation du traité de Florence, mais la garantie de ses

États actuels, et l'évacuation, à la paix, du golfe de Tarente. Quant

au Piémont, on résolut de demander pour la maison de Savoie ou le

Piémont même, ou, à défaut, une indemnité proportionnée. Enfin

Alexandre entendait régler, de concert avec la France, l'indemnité

promise aux princes allemands, pour leurs pertes territoriales à la

gauche du Rhin. Rien de tout cela ne présentait de difficultés, car le

Premier Consul y avait déjà consenti. M. de Kalitcheff fut rappelé, et

on choisit pour le remplacer M. de Markoff, homme d'esprit, mais, sous

le rapport des formes, ne valant pas mieux que son prédécesseur.

[Illustration: Duroc commandant l'artillerie de la garde consulaire.]

[En marge: Secret entretien d'Alexandre avec Duroc.]

Duroc, envoyé pour féliciter le nouvel empereur, trouva, en arrivant à

Pétersbourg, tous ces points résolus, et reçut, tant des ministres que

du monarque lui-même, un excellent accueil. Sa bonne tenue, son

intelligence, réussirent en Russie comme en Prusse, et il sut inspirer

l'estime et la confiance. Après les audiences d'apparat, il obtint

plusieurs entretiens particuliers, dans lesquels Alexandre mit une

sorte de coquetterie à se montrer à découvert devant le représentant

du Premier Consul. Un jour, notamment, dans l'un des jardins publics

de Saint-Pétersbourg, ce prince aperçut Duroc, alla vers lui, le

traita avec une familiarité pleine de grâce, fit éloigner ses

officiers, et, le conduisant dans un lieu écarté, sembla s'expliquer

avec un complet abandon.--Je suis, lui dit-il, ami de la France, et

depuis long-temps. J'admire votre nouveau chef, j'apprécie ce qu'il

fait pour le repos de son pays et l'affermissement de l'ordre social

en Europe. Ce n'est pas de moi qu'il pourra craindre une nouvelle

guerre entre les deux empires. Mais qu'il me seconde, et cesse de

fournir des prétextes à tous les jaloux de sa puissance. Vous le

voyez, j'ai fait des concessions. Je ne parle plus de l'Égypte; j'aime

mieux qu'elle soit à la France qu'à l'Angleterre; et si, par malheur,

les Anglais s'en emparaient, je me joindrais à vous pour la leur

arracher. J'ai renoncé à Malte, afin de supprimer l'une des

difficultés qui entravaient la paix de l'Europe. Je suis lié aux rois

de Piémont et de Naples par des traités; je sais qu'ils ont eu des

torts envers la France; mais que vouliez-vous qu'ils fissent, entourés

et dominés, comme ils l'étaient, par l'Angleterre? Je verrais avec un

grand chagrin que le Premier Consul s'emparât du Piémont, ainsi que

les actes récents de son administration tendent à le faire croire.

Naples se plaint de l'enlèvement d'une portion de son territoire. Tout

cela n'est pas digne de l'ambition du Premier Consul, et nuit à sa

gloire. On ne l'accuse pas, comme les gouvernements qui l'ont précédé,

de menacer l'ordre social, mais on l'accuse de vouloir envahir tous

les États. Cela lui fait tort, et m'expose, moi, aux criailleries de

ces petits princes, dont je suis obsédé. Qu'il fasse cesser entre nous

ces difficultés, et nous vivrons à l'avenir en parfaite intelligence.

--

Alexandre, s'abandonnant davantage, ajouta: Ne rapportez rien de tout

ceci à mes ministres; soyez discret; n'employez que des courriers

sûrs. Mais dites au général Bonaparte de m'envoyer des hommes auxquels

je puisse me confier. Les relations les plus directes seront les

meilleures, pour établir la bonne intelligence entre les deux

gouvernements.--Alexandre dit quelques mots encore relativement à

l'Angleterre. Il affirma qu'il ne voulait pas lui livrer la liberté

des mers, propriété commune de toutes les nations; que s'il avait levé

l'embargo sur ses vaisseaux, c'était par esprit de justice. Les

traités antérieurs accordaient, en cas de rupture, une année aux

négociants anglais, pour liquider leurs affaires; c'était donc une

injustice que de saisir leurs propriétés; et je n'en veux pas

commettre, s'écria vivement Alexandre; c'est là mon seul motif. Mais

je n'entends point me livrer à l'Angleterre. Il dépend uniquement du

Premier Consul, que je sois et demeure son allié, son ami. --

Le jeune empereur, dans cet entretien, s'était montré simple,

confiant, désireux surtout de se mettre à part de ses ministres, et de

faire voir qu'il avait ses vues et sa politique personnelles.

Duroc quitta Pétersbourg, comblé de ses égards, et des témoignages de

sa faveur.

[En marge: On n'a rien à espérer, rien à craindre de la Russie dans le

moment.]

Il était évident, d'après ces communications, que la Russie ne pouvait

plus être d'un grand secours contre l'Angleterre, mais aussi qu'à

l'avenir on aurait beaucoup moins de difficultés avec elle, pour

l'arrangement des affaires générales. Le Premier Consul, certain

aujourd'hui de pouvoir s'entendre avec cette cour, ne se hâta pas de

terminer la négociation, parce que le temps semblait chaque jour

aplanir les difficultés qui subsistaient encore entre elle et nous.

L'Angleterre, en effet, témoignait en ce moment peu d'intérêt pour les

maisons de Naples et de Piémont; et si, comme on avait lieu de le

croire, elle ne faisait plus, de ce qui les concernait, l'une des

conditions de la paix, il devait être bien plus facile de se conduire

comme on le voudrait à l'égard de ces deux maisons, lorsque

l'Angleterre elle-même les aurait livrées au Premier Consul.

[En marge: L'attention générale concentrée sur la négociation avec

l'Angleterre.]

La négociation avec l'Angleterre devenait donc l'objet essentiel, et à

peu près unique du moment. Pour la conduire, il fallait non-seulement

traiter habilement à Londres, mais aussi pousser vivement la guerre en

Portugal, et bien disputer l'Égypte aux forces britanniques, car

l'issue des événements dans ces deux régions devait exercer sur le

traité futur une grande influence. Le Premier Consul, voulant mettre

de nouveaux poids dans la balance, faisait même des préparatifs fort

apparents à Boulogne et à Calais, pour donner à entendre que ce moyen

extrême d'une expédition contre l'Angleterre, auquel le Directoire

avait long-temps songé, n'était ni hors de ses calculs, ni hors de ses

moyens. Des corps nombreux s'avançaient vers cette partie de la

France, et on réunissait sur les côtes de la Normandie, de la

Picardie, de la Flandre, un grand nombre de chaloupes canonnières,

solidement construites, fortement armées, capables de porter des

troupes, et de traverser le Pas-de-Calais.

[En marge: Premières prétentions mises en avant par l'Angleterre.]

[En marge: Ce qu'elle avait conquis pendant la guerre.]

Ainsi qu'on en était convenu, lord Hawkesbury et M. Otto avaient

employé le milieu d'avril 1801 (germinal an IX), en conférences

diplomatiques. Suivant l'usage, les premières prétentions avaient été

excessives. L'Angleterre proposait une base d'arrangement fort

simple, c'était l'_uti possidetis_, c'est-à-dire, que chacune des

puissances gardât ce que les événements de la guerre avaient mis en

ses mains. L'Angleterre, en effet, profitant de la longue lutte de

l'Europe contre la France, s'était enrichie pendant que ses alliés

s'épuisaient, et avait pris les colonies de toutes les nations. Elle

s'était emparée du continent entier des Indes, ainsi que des positions

commerciales les plus importantes, dans les quatre parties du monde.

Sur les Hollandais, elle avait acquis Ceylan, cette île si vaste et si

riche, qui, placée à l'extrémité de la péninsule indienne, en forme un

si beau complément. Elle avait acquis les autres possessions des

Hollandais dans la mer des Indes, moins, il est vrai, la grande

colonie de Java. Elle leur avait enlevé, entre les deux océans, le cap

de Bonne-Espérance, l'une des stations maritimes du globe les mieux

situées. Ses efforts les plus constants n'avaient pu lui procurer

l'île de France, que nous n'avions pas cessé de posséder. Dans

l'Amérique méridionale, elle avait encore arraché aux malheureux

Hollandais, les plus maltraités dans cette guerre, les territoires de

la Guyane, s'étendant entre l'Amazone et l'Orénoque, tels que Surinam,

Berbice, Demerari, Essequibo, contrées superbes, qui ne présentaient

pas, qui ne présentent pas encore aujourd'hui un notable développement

agricole et commercial, mais qui sont appelées un jour à une immense

prospérité, et qui avaient alors l'avantage d'être un pas fait vers

les grandes colonies espagnoles du continent américain. L'Angleterre

convoitait ces colonies; elle avait l'intention de les pousser au

moins à l'indépendance, pour se venger de ce qui lui était arrivé dans

l'Amérique du Nord, et se flattait d'ailleurs avec raison qu'une fois

devenues indépendantes, elles seraient bientôt la proie de son

commerce. C'est pour ce même motif, qu'elle tenait beaucoup à une

conquête faite dans les Antilles, celle-ci sur les Espagnols, la belle

île de la Trinité, située tout près de l'Amérique du Sud, comme une

sorte de pied-à-terre, heureusement disposé soit pour la contrebande,

soit pour l'agression des possessions espagnoles. Elle avait fait une

autre acquisition d'une grande valeur dans les Antilles, c'était la

Martinique enlevée aux Français. Les moyens employés avaient été peu

légitimes, car les colons de la Martinique, craignant un soulèvement

des esclaves, s'étaient mis eux-mêmes en dépôt dans ses mains; et d'un

dépôt volontaire elle avait fait une propriété. L'Angleterre tenait à

la Martinique, à cause du vaste port renfermé dans cette île. Elle

avait pris encore, dans les Antilles, Sainte-Lucie, Tabago, îles

médiocres en comparaison des précédentes, et, vers la région de la

pêche, Saint-Pierre et Miquelon. Enfin, en Europe, elle avait enlevé

aux Espagnols la plus précieuse des Baléares, et aux Français, qui

l'avaient conquise sur les chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem,

Malte, la reine de la Méditerranée.

Après ces conquêtes, on peut dire qu'il ne restait pas grand'chose à

disputer aux nations maritimes, sauf les possessions continentales des

Espagnols dans les deux Amériques. Il est vrai que les Anglais

menaçaient, si on persistait à marcher sur le Portugal, de s'en

dédommager en prenant le Brésil.

[En marge: Conquêtes de la France pendant la présente guerre. Ses

prétentions.]

En revanche de ces vastes acquisitions maritimes, la France s'était

emparée des plus belles parties du continent européen, beaucoup plus

importantes assurément que tous ces territoires lointains; mais elle

les avait restituées, sauf la portion comprise dans les grandes lignes

des Alpes, du Rhin et des Pyrénées. Elle avait conquis, en outre, une

colonie qui, à elle seule, était un dédommagement de toute la grandeur

coloniale ajoutée à l'Angleterre, c'était l'Égypte. Aucune possession

ne valait celle-là. Songeait-on à ébranler de nouveau l'empire

britannique dans les Indes, l'Égypte était la route la plus sûre pour

y arriver. Ne voulait-on, ce qui était plus sage, que ramener vers les

ports de la France une partie du commerce de l'Orient, l'Égypte était

encore la route naturelle de ce commerce. Pour la paix comme pour la

guerre, c'était donc la plus précieuse colonie du globe. Si, dans le

moment, le chef du gouvernement français n'avait songé qu'à la France,

et point à ses alliés, il pouvait accepter le marché proposé par

l'Angleterre; car la Martinique elle-même, seule perte directe et

digne d'attention que la France eût faite dans cette guerre, était

bien peu de chose à côté de l'Égypte, véritable empire placé entre les

mers de l'Orient et de l'Occident, commandant à la fois, et abrégeant

la route de ces mers. Mais le Premier Consul tenait à honneur de faire

rendre aux alliés de la France la plus grande partie de leurs

possessions. Il ne dépendait pas de lui d'épargner à la Hollande tous

les sacrifices, auxquels la condamnait la défection de sa marine, qui

avait suivi, comme on sait, le stathouder en Angleterre; mais il

tenait à lui faire rendre le Cap et la Guyane; il voulait que

l'Espagne, qui n'avait rien acquis dans la guerre, ne perdît rien non

plus, et qu'on lui rendît la Trinité et les Baléares; enfin il était

décidé à ne céder Malte à aucun prix, car c'était infirmer d'avance la

conquête de l'Égypte, la rendre précaire dans nos mains. Son intention

était donc de laisser aux Anglais l'Indostan, même avec les petits

comptoirs de Chandernagor et de Pondichéry, qui n'avaient aucun

intérêt pour nous; d'y ajouter Ceylan, propriété des Hollandais, mais

d'exiger la restitution du Cap, des Guyanes, de la Trinité, de la

Martinique, des Baléares, de Malte, et de conserver l'Égypte, en

considérant cette conquête, comme l'équivalent pour la France, de

l'acquisition du continent des Indes par l'Angleterre. On va voir

comment il se conduisit pour arriver à ce but, pendant une négociation

qui dura cinq mois entiers.

[En marge: Manière de raisonner des deux négociateurs.]

À la prétention d'adopter l'_uti possidetis_, comme base du futur

traité de paix, le négociateur français fut chargé de répondre par des

arguments péremptoires. Vous voulez poser en principe, dit-il à lord

Hawkesbury, que chacune des deux nations gardera ce qu'elle a conquis:

mais alors la France devrait garder en Allemagne Baden, le Wurtemberg,

la Bavière, les trois quarts de l'Autriche; elle devrait garder en

Italie toute l'Italie elle-même, c'est-à-dire les ports de Gênes,

Livourne, Naples, Venise; elle devrait garder la Suisse, qu'elle se

propose d'évacuer dès qu'elle y aura rétabli un ordre de choses

raisonnable; elle devrait garder la Hollande, occupée par ses armées,

et où s'organiseraient, sous son influence, les plus puissantes

escadres. Elle pourrait prendre le Hanovre, le donner comme

compensation à certaines puissances du continent, et, par ce moyen, se

les attacher à jamais. Elle pourrait enfin pousser à bout la campagne

commencée contre le Portugal, dédommager l'Espagne avec les dépouilles

de cet État, et s'assurer à elle-même de nouveaux ports. Ce sont aussi

d'importantes positions maritimes, que celles qui s'étendent depuis le

Texel jusqu'à Lisbonne et Cadix, depuis Cadix jusqu'à Gênes, depuis

Gênes jusqu'à Otrante, depuis Otrante jusqu'à Venise. Si on veut

apporter des principes absolus dans la négociation, toute paix est

impossible. La France a rendu la plus grande partie de ses conquêtes à

tous les gouvernements vaincus par elle: à l'Autriche, elle a rendu

une partie de l'Italie; à la cour des Deux-Siciles, le royaume de

Naples; au Pape, l'État Romain tout entier; elle a donné la Toscane,

qu'il lui était facile de se réserver, à la maison d'Espagne; elle a

rétabli Gênes dans son indépendance; elle se borne à faire de la

Lombardie une république amie, et se prépare à évacuer la Suisse, la

Hollande, même le Hanovre. Il faut donc que l'Angleterre restitue

aussi une partie de ses conquêtes. Celles que la France réclame ne la

touchent pas elle-même directement, mais appartiennent à ses alliés.

La France se fait un devoir de les recouvrer, pour les leur rendre.

D'ailleurs, quand on concède à l'Angleterre l'Inde et Ceylan, que sont

auprès de ces possessions, celles dont on lui demande la restitution?

Si on ne veut pas faire de concession, il faut le dire; il faut

déclarer franchement que la négociation n'est qu'un leurre. L'univers

saura par la faute de qui la paix est devenue impossible; alors la

France fera un dernier effort, et cet effort difficile, périlleux,

sans doute, sera peut-être mortel pour l'Angleterre, car le Premier

Consul ne désespère pas de franchir le détroit de Calais, à la tête de

cent mille hommes.

[En marge: Le cabinet anglais est amené à des prétentions plus

modérées.]

Lord Hawkesbury et M. Addington négociaient avec le désir d'arriver à

une paix avantageuse pour eux, ce qui était tout naturel, mais à une

paix prochaine. Ils furent sensibles aux arguments du cabinet

français, et frappés de la résolution qui éclatait dans ses paroles.

Ils apportèrent donc tout de suite dans la négociation des prétentions

plus modérées, et qui amenèrent un rapprochement. Ils répondirent

d'abord à l'argument du Premier Consul, tiré des conquêtes restituées

par la France, que si la France avait abandonné une partie de ses

conquêtes, c'est qu'elle n'aurait pas pu les conserver, tandis

qu'aucune marine au monde ne pourrait enlever à l'Angleterre les

colonies qu'elle avait conquises; que si la France rendait une partie

des territoires occupés par ses armées, elle gardait Nice, la Savoie,

les bords du Rhin, et surtout les bouches de l'Escaut et Anvers, ce

qui l'agrandissait considérablement, non-seulement sur terre, mais sur

mer; qu'il fallait rétablir l'équilibre européen rompu, qu'il fallait

le rétablir, sinon sur le continent où il était tout à fait détruit,

au moins sur l'Océan; que si la France voulait conserver l'Égypte,

l'Inde n'était plus une compensation suffisante pour l'Angleterre, et

que le cabinet britannique voulait alors retenir une grande partie de

ses nouvelles acquisitions. Toutefois, ajoutait lord Hawkesbury, nous

n'avons fait qu'une première proposition; nous sommes prêts à nous

départir de ce qu'elle a de trop rigoureux. Nous restituerons

quelques-unes de nos conquêtes; dites-nous seulement celles dont la

restitution vous tient le plus à coeur.

Le Premier Consul fit une vive réplique à ces raisonnements des

ministres anglais. Il n'était pas exact de dire, suivant lui, que

l'Angleterre pût garder toutes ses conquêtes maritimes, tandis, au

contraire, que la France n'aurait pas pu garder ses conquêtes

continentales. La guerre continentale ayant fini, soit par

l'épuisement absolu d'une partie des alliés de l'Angleterre, soit par

le dégoût que les autres avaient de son alliance, la France, aidée des

ressources de la Hollande, de l'Espagne et de l'Italie, aurait fait

tout ce qu'elle aurait voulu sur le continent; et elle était en mesure

de faire sur mer beaucoup plus que ne croyaient les ministres

britanniques. La France, sans doute, n'aurait pas pu conserver le

centre de l'Allemagne, et les trois quarts de l'Autriche, sans amener

un bouleversement en Europe; mais elle aurait pu conclure une paix

moins modérée que celle de Lunéville; elle aurait pu, l'Autriche étant

épuisée après Hohenlinden, garder l'Italie entière, la Suisse même,

sans que personne eût la force de s'y opposer. Quant à l'équilibre

continental, il avait été rompu le jour où la Prusse, la Russie,

l'Autriche, partagèrent entre elles, sans équivalent pour aucune autre

puissance, le vaste et beau royaume de Pologne. Les rives du Rhin, les

versants des Alpes, étaient à peine pour la France un équivalent de ce

que ses rivaux avaient acquis sur le continent. Sur mer, l'Égypte

était à peine une compensation de la conquête des Indes. Il était même

douteux qu'avec cette colonie, la France conservât ses anciennes

proportions maritimes, à l'égard de l'Angleterre.

[En marge: Il est admis que l'Angleterre restituera une partie de ses

conquêtes maritimes.]

Ces arguments avaient la puissance de la raison, et heureusement aussi

celle de la force, car ce n'est pas assez de l'une des deux quand on

négocie. On fut bientôt d'accord sur la base de la négociation. Il fut

convenu que l'Angleterre, en restant propriétaire de l'Inde,

restituerait une partie des conquêtes faites sur la France, l'Espagne

et la Hollande. On entra ensuite dans le détail des objets à garder ou

à restituer.

[En marge: Détail des possession à restituer.]

Sans accorder formellement la possession de l'Égypte à la France,

point sur lequel le négociateur anglais aimait toujours à laisser

planer un doute, cependant il proposait deux hypothèses, celle où la

France conserverait l'Égypte, celle où la France y renoncerait, soit

qu'elle la perdît par la force des armes, soit qu'elle en fît

l'abandon volontaire. Dans la première hypothèse, celle de la

conservation de l'Égypte par la France, l'Angleterre, en gardant

l'Inde et Ceylan, Chandernagor et Pondichéry compris, exigeait en

outre le cap de Bonne-Espérance, une partie des Guyanes, c'est-à-dire

Berbice, Demerari, Essequibo, la Trinité et la Martinique dans les

Antilles, enfin et par-dessus tout l'île de Malte. Elle aurait rendu

les petites possessions hollandaises des Indes, Surinam, les îles

insignifiantes de Sainte-Lucie, et Tabago, Saint-Pierre et Miquelon,

enfin Minorque. Dans la seconde hypothèse, celle où les Français ne

resteraient pas en possession de l'Égypte, elle voulait toujours

l'Inde et Ceylan; mais elle consentait à rendre les petits comptoirs

de Pondichéry et de Chandernagor, le cap de Bonne-Espérance, la

Martinique ou la Trinité, l'une des deux à notre choix, en gardant

l'autre. Enfin, elle réclamait encore Malte, mais pas d'une manière

péremptoire.

[En marge: Dernières prétentions qui semblent définitives de part et

d'autre.]

Ces restitutions ne suffisaient pas, au jugement du Premier Consul. On

s'aborda de plus près encore, on arriva enfin, après un mois de

discussion, aux propositions suivantes, qui étaient au fond la pensée

des deux gouvernements.

L'Angleterre voulait, dans tous les cas, l'Inde et l'île de Ceylan. Si

les Français évacuaient l'Égypte, elle leur laissait les petits

comptoirs de Chandernagor et de Pondichéry; elle restituait le Cap aux

Hollandais, à condition qu'il serait déclaré port franc; elle leur

rendait encore, outre Berbice, Demerari, Essequibo sur le continent

américain, l'établissement de Surinam; elle rendait l'une des deux

grandes Antilles, la Martinique ou la Trinité, plus Sainte-Lucie,

Tabago, Saint-Pierre et Miquelon, enfin l'île de Minorque et Malte.

Ainsi, pour résultat de la guerre, elle obtenait, si nous n'avions pas

l'Égypte, le continent de l'Inde, Ceylan, plus l'une des deux

principales Antilles, la Trinité ou la Martinique; et si nous avions

l'Égypte, elle obtenait en outre Chandernagor et Pondichéry, le Cap,

la Martinique et la Trinité, enfin Malte; c'est-à-dire que, dans ce

second cas, il lui fallait comme précaution nous ôter les deux

pieds-à-terre de Chandernagor et Pondichéry, placés dans la Péninsule

indienne, et comme dédommagement, la Trinité, qui menaçait l'Amérique

espagnole, la Martinique, qui est le premier port des Antilles, enfin

Malte, qui est le premier port de la Méditerranée.

[En marge: À quels termes se trouve réduite la négociation.]

Quoique le Cap, la Martinique ou la Trinité, Malte, demandés comme

surplus dans le cas où nous aurions l'Égypte, fussent loin de valoir

cette importante possession, et qu'il eût été convenable de céder tout

de suite, si cette condition eût été inévitable, le Premier Consul

espérait garder l'Égypte, en payant moins cher cette concession. Il

espérait que si l'armée anglaise, dirigée vers le Nil, succombait, que

si les Espagnols poussaient vivement la guerre contre le Portugal, il

pourrait, tout en gardant l'Égypte, faire restituer le Cap aux

Hollandais, la Trinité aux Espagnols, Malte à l'ordre de

Saint-Jean-de-Jérusalem, et obliger ainsi l'Angleterre à se contenter

de l'Inde, de Ceylan, d'une partie des Guyanes, et d'une ou deux

petites Antilles.

Tout dépendait donc des événements de la guerre; et les Anglais,

espérant, de leur côté, qu'elle tournerait à leur avantage, n'étaient

pas fâchés d'en attendre l'issue, qui ne pouvait tarder d'être connue,

car il s'agissait de savoir si les Espagnols oseraient marcher sur le

Portugal, et si les troupes anglaises à bord de l'amiral Keith dans la

Méditerranée, pourraient toucher terre en Égypte. Il fallait pour

connaître ce résultat un mois ou deux au plus. Aussi, de part et

d'autre, tout en mettant un grand soin à ne pas rompre la négociation,

qu'on voulait sincèrement faire aboutir à la paix, on prit le parti de

gagner du temps, et la multiplicité, la complication des objets à

débattre, en fournissait le moyen très-naturel, sans l'emploi de

beaucoup de finesse diplomatique.

[En marge: Tout dépend des événements du Portugal et de l'Égypte.]

«Tout dépend, écrivait M. Otto, de deux choses: l'armée anglaise

sera-t-elle battue en Égypte? l'Espagne marchera-t-elle franchement

contre le Portugal? Hâtez-vous, obtenez ces deux résultats, ou l'un

des deux, et vous aurez la plus belle paix du monde. Mais je dois vous

dire, ajoutait-il, que, si les ministres anglais craignent beaucoup

nos soldats de l'armée d'Égypte, ils ne craignent guère la résolution

de la cour d'Espagne.»

[En marge: Efforts du Premier Consul pour faire tourner les événements

le mieux possible.]

[En marge: Préparatifs faits en Espagne pour l'expédition de

Portugal.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 03 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 1 / 39 段