«Je n'avais pas attendu votre lettre pour faire à sir Frédéric les
objections dont vous me parlez. Je viens de renouveler mes
instances, et je l'ai trouvé inébranlable comme le mont Chéviot.
Je suis fâché qu'on presse ma belle cousine de renoncer d'une
manière si subite aux droits de sa virginité. Sir Frédéric consent
pourtant à partir du château avec moi, à l'instant où la cérémonie
sera terminée; et, comme nous nous mettons demain en campagne, et
que nous pouvons y attraper quelques bons horions, il est possible
qu'Isabelle se trouve lady Langley à très bon marché.--Du reste,
tout ce que, j'ai à vous dire, c'est que, si elle peut se
déterminer à ce mariage, ce n'est pas l'instant d'écouter des
scrupules de délicatesse. L'affaire est trop sérieuse et trop
urgente. Il faut qu'elle saute à pieds joints par-dessus ce qu'on
appelle les convenances, et qu'elle se marie à la hâte, ou bien
nous nous en repentirons tous à loisir, ou, pour mieux dire, nous
n'aurons pas le loisir de nous en repentir. Voilà tout ce que peut
vous mander votre affectionné.
«R. M.»
«P. S. N'oubliez pas de dire à Isabelle que, tout bien considéré,
je me couperai la gorge avec son chevalier, plutôt que de la voir
l'épouser contre son gré.»
Dès qu'Isabelle eut lu cette lettre, le papier s'échappa de ses
mains; elle serait tombée elle-même, si son père ne l'eût soutenue
et ne l'eût placée sur un fauteuil.
--Grand Dieu, elle mourra! s'écria Ellieslaw, dans le coeur
duquel les sentiments de la nature firent taire un instant
l'égoïsme. Regardez-moi, Isabelle, regardez-moi, mon enfant; quoi
qu'il puisse en arriver, vous ne serez pas sacrifiée. Je mourrai
avec la consolation de vous savoir heureuse. Ma fille pourra
pleurer sur ma tombe; mais elle ne maudira pas la mémoire de son
père.
Il appela un domestique.
--Dites à M. Ratcliffe que je désire le voir ici sur-le-champ.
Pendant cet intervalle, le visage d'Isabelle se couvrit d'une
pâleur mortelle; ses lèvres tremblaient comme agitées de
convulsions; elle se tordait les mains, comme si la contrainte
qu'elle imposait aux sentiments de son coeur s'étendait jusque sur
son corps; puis, levant les yeux au ciel et recueillant toutes ses
forces:--Mon père, dit-elle, je consens à ce mariage.
--Non, mon enfant, ne parlez pas ainsi: ma chère fille, je vois
combien ce consentement vous coûte. Vous ne vous dévouerez point à
un malheur certain pour me sauver d'un danger qui n'est peut-être
pas inévitable.
Étrange inconséquence de la nature humaine! le coeur d'Ellieslaw
était un moment d'accord avec sa bouche en parlant ainsi.
--Mon père, répéta Isabelle, je consens à épouser sir Frédéric.
--Non, ma fille, non! Cependant, si vous pouviez vaincre une
répugnance sans motif raisonnable, ce mariage n'offre-t-il pas
tous les avantages que nous pouvons désirer? Ne vous assure-t-il
pas la richesse, le rang, la considération?
--J'y ai consenti, mon père, répéta encore Isabelle, comme si
elle était devenue incapable de prononcer d'autres mots que ceux-là
qui lui avaient coûté un si cruel effort pour la première fois.
--Que le ciel te bénisse donc, ma chère enfant! et qu'il te
récompense par la richesse, les plaisirs et le bonheur.
Isabelle demanda alors à son père la permission de rester seule
dans sa chambre le reste de la soirée.
--Mais ne consentirez-vous pas à voir sir Frédéric? lui demanda
son père d'un air inquiet.
--Je le verrai...., quand cela sera nécessaire..., dans la
chapelle à minuit. Mais quant à présent, épargnez-moi sa vue.
--Soit, ma chère enfant; vous ne serez pas contrariée. Mais ne
concevez pas de sir Frédéric une trop mauvaise opinion, ajouta-t-il
en lui prenant la main, c'est l'excès de sa passion qui le fait
agir ainsi.
Isabelle retira sa main d'un air d'impatience.
--Pardonnez-moi, ma chère fille; que le ciel vous bénisse et vous
récompense! je vous laisse; et, à onze heures, si vous ne me
faites pas demander plus tôt, je reviendrai vous voir.
Quand il fut parti, Isabelle se jeta à genoux et demanda au ciel
la force dont elle avait besoin pour accomplir la résolution
qu'elle avait prise. Pauvre Earnscliff, dit-elle ensuite, qui le
consolera? que pensera-t-il quand il apprendra que celle qui
écoutait ce matin même ses protestations de tendresse a consenti
ce soir à recevoir la main d'un autre? Il me méprisera! mais s'il
est moins malheureux en me méprisant, il y aurait dans la perte de
son estime une consolation pour moi.
Elle pleura avec amertume, essayant, mais en vain, de temps en
temps, de commencer la prière qu'elle avait eu dessein de
prononcer en se jetant à genoux; mais elle se sentit incapable de
recueillir son âme pour invoquer le ciel. Dans cet état de
désespoir, elle entendit ouvrir doucement la porte de sa chambre.