«Aux armes! à cheval! ne perdons pas leur trace,
«S'écria le Laird en courroux.
«Si quelqu'un refusait de marcher avec nous,
«Qu'il ne vienne jamais me regarder en face.»
Ballade des frontières.
--A cheval! à cheval! lance au poing! s'écria Hobby en rejoignant
la troupe qui l'attendait.
Plusieurs déjà avaient le pied à l'étrier; et, pendant qu'Elliot
cherchait à la hâte des armes, chose difficile dans ce désordre,
le vallon retentit de l'approbation bruyante de ses amis.
--A la bonne heure, Hobby, dit Simon d'Hackburn; je vous
reconnais. Que les femmes pleurent et gémissent, rien de mieux;
mais les hommes doivent rendre aux autres ce qu'on leur a fait;
c'est la sainte Écriture qui l'a dit.
--Taisez-vous, dit un vieillard d'un air sévère; n'abusez pas de
la parole de Dieu, vous ne connaissez pas la chose dont vous
parlez.
--Avez-vous quelques nouvelles, Hobby? êtes-vous sur la voie? Mes
braves, ne nous pressons pas trop, dit le vieux Dick de Dingle.
--Que signifie de venir nous prêcher maintenant? dit Simon à
celui qui l'avait repris. Si vous ne savez pas vous défendre,
laissez faire ceux qui le peuvent.
Puis, s'adressant au vieux Dick:--Est-ce que vous croyez que
nous ne connaissons pas la route d'Angleterre aussi bien que la
connaissaient nos pères? N'est-ce pas de là que viennent tous les
maux? C'est l'ancien proverbe, et il dit vrai: Allons en
Angleterre, comme si le diable nous poussait vers le sud.
--Nous suivrons la trace des chevaux d'Earnscliff, dit un Elliot.
--Je la reconnaîtrais dans la lande la plus obscure du Border,
quand on y aurait tenu foire la veille, dit Hugh, le maréchal-ferrant
de Ringleburn,--car c'est toujours moi qui chausse son cheval.
--Lâchez les limiers, dit un autre; où sont-ils?
--Oui, oui, la terre est sèche: la piste ne ment jamais!
Hobby siffla ses chiens qui erraient en hurlant autour des cendres
de la ferme.
--Allons, Killbuck, dit Hobby, prouve-nous ton savoir-faire
aujourd'hui. Et puis, comme éclairé d'une lumière soudaine, il
ajouta: Mais le sorcier m'a dit quelque chose de tout ceci; il
peut fort bien savoir ce qui en est, soit par les coquins de ce
monde ou les diables de l'autre: il me le dira, ou je le lui ferai
dire avec mon couteau de chasse.
Hobby donna ses instructions à ses camarades:--Que quatre
d'entre vous avec Simon courent du côté de Groemes-Gap. Si les
brigands sont des Anglais, ils auront pris ce chemin. Que les
autres se dispersent de deux en deux ou de trois en trois dans les
bruyères, et qu'ils m'attendent au Trysting-pool (L'étang du
rendez-vous). Qu'on dise à mes frères, quand ils arriveront, de
venir nous y joindre; pauvres garçons, ils seront aussi désolés
que moi; ils ne se doutent guère dans quelle maison de deuil ils
apportent notre venaison.--Pour moi, je vais au galop jusqu'à
Mucklestane-Moor.
--Et si, j'étais que de vous, dit alors Dick de Dingle, je
parlerais au bon Elsy, il peut tout vous dire, s'il est d'humeur à
répondre.
--Il me le dira, reprit Hobby occupé à préparer ses armes, ou je
saurai pourquoi.
--Oui, mon enfant! mais parlez-lui bien. Ces gens-là n'aiment pas
qu'on les menace. Leurs communications avec les esprits les
rendent assez susceptibles.
--Ne vous inquiétez pas. Je suis en état aujourd'hui de braver
tous les sorciers du monde et tous les diables de l'enfer. Et, se
jetant sur son cheval, il partit au grand trot.
Bientôt, malgré l'impatience dont il était tourmenté, ne sachant
pas le chemin que son cheval aurait à faire dans la journée, il
n'osa plus presser sa marche. Il eut donc le temps de réfléchir
sur la manière dont il devait parler au Nain, afin de tirer de lui
tout ce qu'il pouvait savoir relativement aux malheurs qui lui
étaient arrivés. Quoique vif et franc, comme la plupart de ses
compatriotes, il ne manquait pas de cette adresse qui est aussi un
de leurs traits caractéristiques. D'après la conduite de cet être
mystérieux, le soir où il l'avait vu pour la première fois, et
d'après tout ce qu'il en avait remarqué depuis ce temps, il prévit
que les menaces et la violence n'obtiendraient rien de lui.
--Je lui parlerai avec douceur, pensa-t-il, comme le vieux Dickon
me l'a conseillé. On a beau dire qu'il est ligué avec Satan, il
n'est pas possible que ce soit un diable assez incarné pour ne pas
avoir pitié de la position où je me trouve. D'ailleurs, il a plus
d'une fois rendu service au pauvre monde. J'aurai donc soin de me
modérer, je tâcherai de toucher son coeur; mais, si je n'en tire
rien par la douceur, je serai toujours à temps de lui tordre le
cou.
C'est dans ces dispositions qu'il s'approcha de la chaumière du
solitaire. Elsy n'était pas sur son siège d'audience, et Hobby ne
put le découvrir dans son jardin ni dans son enclos.
--Il est enfermé dans le fond de son donjon, dit-il; il n'en
voudra peut-être pas sortir; mais tâchons de le toucher par les
oreilles d'abord, avant de m'y prendre autrement.
Élevant alors la voix, et du ton le plus suppliant qu'il lui fut
possible de prendre:--Mon bon ami Elsy! criat-il... Point de
réponse...--Bon père Elsy!... même silence.
--Que le diable emporte ta chienne de carcasse! dit-il entre ses
dents... Mon bon Elsy, n'accorderez-vous pas un mot d'avis au plus
malheureux des hommes?
--Malheureux! dit le Nain, tant mieux!
Ces mots se firent entendre à travers une petite lucarne qu'il
avait pratiquée au-dessus de sa porte, et par où il pouvait voir
ce qui se passait hors de sa maison, sans être lui-même aperçu.
--Tant mieux! Elsy; et pourquoi tant mieux? N'avez-vous pas
entendu que je vous ai dit que j'étais le plus malheureux des
hommes?
--Croyez-vous m'apprendre une nouvelle? Avez-vous oublié ce que
je vous ai dit ce matin?
--Non, Elsy, et c'est parce que je m'en souviens que je reviens
vous voir. Celui qui a si bien connu le mal doit pouvoir en
indiquer le remède.
--Il n'y a point de remède aux maux de ce monde. Si j'en
connaissais un, je commencerais par l'employer pour moi-même...
N'ai-je pas perdu une fortune qui aurait suffi pour acheter cent
fois toutes les montagnes? un rang auprès duquel ta condition
n'est que celle du dernier paysan? une société où je trouvais tout
ce qu'il y a d'aimable et d'intéressant?.... N'ai-je pas perdu
tout cela? ne vis-je pas ici comme le rebut de la nature, dans la
plus affreuse des retraites, et plus affreux moi-même que les
objets horribles qui m'environnent? Et pourquoi d'autres
vermisseaux se plaindraient-ils d'être foulés aux pieds de la
destinée, quand je me trouve moi-même écrasé sous la roue de son
char?
--Vous pouvez avoir perdu tout cela, dit Hobby avec émotion,
terres, amis, richesses; mais vous n'avez jamais éprouvé un
chagrin comme le mien: jamais vous n'avez perdu Grâce Armstrong.
Et maintenant, adieu toutes mes espérances, je rie la verrai plus!
Ces mots furent prononcés avec la plus vive émotion; et, comme
s'ils avaient épuisé ses forces, Hobby garda le silence quelques
instants. Avant qu'il eût pu reprendre assez de résolution pour
adresser au Nain quelques nouvelles prières, le bras nerveux
d'Elsy se montra à la lucarne, tenant en main un gros sac de cuir
qu'il laissa tomber.
--Tiens, voilà le baume qui guérit tous les maux des hommes.
C'est ainsi qu'ils le pensent au moins, les misérables! Va-t'en.
Te voilà deux fois plus riche que tu ne l'étais hier. Ne me fais
plus de questions ni de plaintes elles me sont aussi odieuses que
les remerciements.
--C'est en vérité de l'or! dit Hobby en faisant sonner le sac. Et
s'adressant de nouveau au solitaire:--Elsy, lui dit-il, je vous
remercie de votre bonne volonté, mais je voudrais vous donner une
reconnaissance de cet argent et une sûreté sur nos terres.
Cependant, pour vous parler librement, je ne me soucierais pas de
m'en servir avant de savoir d'où il vient. Je ne voudrais pas que,
lorsque j'en donnerai à quelqu'un, il vînt à se changer en
ardoises.
--Sot ignorant! s'écria le Nain, jamais poison plus véritable
n'est sorti des entrailles de la terre. Prends-le, fais-en usage,
et puisse-t-il te profiter aussi bien qu'à moi!
--Mais je vous dis que ce n'est pas tant l'argent qui me touche.
Il est bien vrai que j'avais une jolie ferme, et les trente plus
belles têtes de bétail du pays; mais ce n'est pas ce qui me tient
au coeur: si vous pouviez me donner quelques nouvelles de la
pauvre Grâce, je consentirais volontiers à être votre esclave
toute ma vie, sauf le salut de mon âme. Parlez, Elsy, parlez!
--Hé bien donc, reprit le Nain, comme poussé à bout par ces
importunités, puisque tes propres malheurs ne te suffisent pas, et
que tu veux y ajouter ceux d'une compagne, cherche celle que tu as
perdue, du côté de l'ouest.
--L'ouest, Elsy? c'est un mot bien vague!
--C'est mon dernier.
A ces mots, il ferma la lucarne, et ne répondit plus à tout ce
qu'Hobby lui dit encore.
--L'ouest, pensa Elliot. Mais le pays est tranquille de ce côté.
Serait-ce Jack du Todholes? Il est trop vieux pour faire un pareil
coup. L'ouest! par ma vie ce doit être Westburnflat (Ouest). Elsy,
Elsy, encore un mot, un seul mot!
«Est-ce Westburnflat? Répondez-moi! je ne voudrais pas m'en
prendre à lui s'il est innocent. Point de réponse! Si vous ne me
dites rien, je croirai que c'est le bandit. Est-il devenu sourd ou
muet? Allons, allons, c'est lui! je ne l'aurais jamais cru. Il
faut qu'il ait quelque autre appui que ses amis du Cumberland.
Elsy, Elsy! adieu! je n'emporte pas votre argent, parce que je ne
veux pas m'en charger. Reprenez-le donc. Je vais rejoindre mes
amis au lieu du rendez-vous. Reprenez votre sac quand je serai
parti, si vous ne voulez pas m'ouvrir.
Le Nain ne fit aucune réponse.
--Il est sourd ou endiablé, ou l'un et l'autre; mais je n'ai pas
le temps de disputer avec lui, dit Hobby; et il partit pour le
rendez-vous qu'il avait donné à ses amis.
Cinq ou six d'entre eux y étaient déjà arrivés, et le hasard y
amena, presque au même instant, Earnscliff et ses compagnons. Ils
avaient découvert les traces des bestiaux jusqu'à la frontière.
Mais là ils avaient appris qu'une troupe considérable de jacobites
était en armes, et qu'on parlait de plusieurs soulèvements dans
différentes parties de l'Écosse.
Earnscliff ne regardait donc plus l'événement de la nuit
précédente comme l'effet d'un brigandage ordinaire, ou d'une
vengeance particulière, mais comme la première étincelle de la
guerre civile.
Le jeune homme embrassa Hobby avec tous les témoignages d'un
véritable intérêt, et l'informa du fruit de ses recherches.
--Hé bien! dit Hobby, je parierais ma tête qu'Ellieslaw est pour
quelque chose dans cette trahison d'enfer, car il est lié avec
tous les jacobites du Cumberland; et, comme il a toujours protégé
Westburnflat, cela s'accorde assez bien avec ce qu'Elsy m'a fait
entendre.
Un autre se rappela qu'une fille de basse-cour d'Heugh-Foot avait
entendu les brigands dire qu'ils agissaient au nom de Jacques
VIII, et qu'ils étaient chargés de désarmer tous les rebelles;
selon d'autres, Westburnflat s'était vanté tout haut qu'il
obtiendrait bientôt un commandement dans les troupes jacobites,
sous les ordres d'lllieslaw, lorsque celui-ci se serait déclaré,
et qu'alors on ferait un mauvais-parti à Earnscliff, et à tout ce
qui était attaché au gouvernement.
Le résultat fut qu'on ne douta plus que la troupe de brigands
n'eût agi sous les ordres de Westburnflat, peut-être à
l'instigation secrète d'Ellieslaw, et qu'on résolut de se rendre
sur-le-champ à la demeure du premier, afin de s'assurer de sa
personne. Les amis dispersés des Elliot les avaient rejoints
pendant leur délibération, et ils se trouvaient plus de vingt
cavaliers bien montés et passablement armés.
Un ruisseau sorti d'une étroite ravine des montagnes se, répandait
à Westburnflat, sur la plaine marécageuse qui donne son nom à cet
endroit. C'est là que l'onde, naguère rapide comme un torrent,
change de caractère et devient stagnante, telle qu'un serpent
azuré replié sur lui-même pendant son sommeil. Sur une de ses
rives et au centre de la plaine s'élevait la tour de Westburnflat,
qui était une de ces anciennes maisons fortifiées, jadis si
nombreuses sur les frontières. Le terrain s'étendait en esplanade
pendant l'espace d'environ cent toises; mais au-delà, ce n'était
plus qui une fondrière impraticable pour des étrangers. Les
sentiers qui conduisaient à la tour n'étaient connus que du maître
et des siens. Mais, parmi les Écossais rassemblés sous les ordres
d'Earnscliff, plusieurs pouvaient servir de guides. Quoique le
genre de vie du propriétaire fût généralement connu, on était
alors si peu scrupuleux sur l'article de la propriété, qu'il
n'était pas aussi mal vu qu'il l'eût été dans un pays plus
civilisé.
Parmi ses voisins plus paisibles, il était estimé à peu près comme
le serait aujourd'hui un joueur, un amateur de combats de coqs, ou
un jockey (Horse-Jockey. Un amateur de chevaux); comme un homme
enfin dont les habitudes étaient blâmables, et dont la société
devait être évitée en général, mais dont on ne pouvait dire après
tout qu'il fût flétri de cette infamie ineffaçable attachée à sa
profession dans un pays où les lois sont observées. Dans cette
circonstance l'indignation qu'il excitait ne venait pas de la
nature de ses torts comme maraudeur, mais il avait attaqué un
voisin qui ne lui avait fait aucune injure, et surtout un membre
du clan d'Elliot, dont la plupart de nos jeunes gens faisaient
partie. Il se trouva donc naturellement dans la bande des
personnes qui, familières avec les localités de son habitation,
conduisirent facilement leurs camarades jusqu'au pied de la tour
de Westburnflat.