«Délivre-moi de la donzelle,
«Emmène-la, dit le géant;
«Je ne suis pas si mécréant
«Que de vouloir mourir pour elle.»
Romance du Faucon.
La tour était un bâtiment carré de l'aspect le plus sombre. Les
murs en étaient très épais: les fenêtres, ou pour mieux dire les
fentes qui en tenaient lieu, semblaient avoir été faites, non pour
donner entrée à l'air et à la lumière, mais pour fournir aux
habitants de l'intérieur les moyens de se défendre contre ceux qui
pourraient les attaquer. Une terrasse pratiquée sur le haut était
entourée d'un parapet, et donnait à ses défenseurs l'avantage de
pouvoir combattre à couvert. Une seule porte, aussi étroite que
solide, et revêtue de grosses laines de fer, introduisait dans la
tour par un escalier en spirale.
Dès que la troupe se fut arrêtée devant cette habitation, le bras
d'une femme, passant au travers d'un créneau dans la partie
supérieure de la tour, agita un mouchoir, comme pour implorer du
secours.
Hobby, en l'apercevant, en perdit presque l'esprit de joie. C'est
la main de Grâce! s'écria-t-il: c'est le bras de Grâce! je les
reconnaîtrais entre mille; il n'y en a point de semblables. Il
faut la délivrer, mes amis, quand nous devrions démolir la tour de
Westburnflat, pierre à pierre.
Earnscliff doutait qu'il fût possible de reconnaître à une telle
distance le bras et la main d'une femme, mais il ne voulut rien
dire qui pût diminuer les espérances du jeune fermier. On résolut
donc de faire une sommation à la garnison.
Les cris de la troupe et le son du cor de chasse dont on s'était
muni firent paraître la tête d'une vieille à une des meurtrières
avancées.
--C'est la mère du brigand, dit Simon; elle est cent fois pire
que lui. La moitié du mal qu'il fait dans le pays est la suite de
ses instigations.
--Qui êtes-vous? Que demandez-vous? dit la respectable matrone.
--Nous désirons parler à Williams Groeme de Westburnflat, dit
Earnscliff.
--Il n'y est point.
--Depuis quand est-il absent?
--Je ne puis vous le dire.
--Quand reviendra-t-il?
--Je rien sais rien, répondit l'inexorable gardienne.
--Vous n'êtes pas seule dans la tour?
--Seule. A moins que vous ne vouliez compter les rats.
--Ouvrez donc la porte, afin de nous le prouver. Je suis juge de
paix, et nous sommes à la recherche d'un crime de félonie.
--Que le diable leur brûle les doigts à ceux qui tireront les
verrous pour vous ouvrir; quant à moi, jamais. N'êtes-vous pas
honteux de venir trente hommes le pot de fer en tête, avec des
épées et des lances, pour faire peur à une pauvre veuve?
--Nos informations sont positives: un vol considérable a été
commis; il faut que nous fassions une visite.
--Et l'on a enlevé, dit Hobby, une jeune fille qui vaut cent fois
plus que tout ce qu'on a volé.
--Le seul moyen de prouver l'innocence de votre fils, continua
Earnscliff, est de nous ouvrir sans résistance, et de nous laisser
visiter la maison.
--Oui-dà! Et que ferez-vous donc si je n'ouvre point à une bande
de vauriens? dit la portière d'un ton railleur.
--Nous entrerons avec les clefs du roi, et nous casserons la tête
à tous ceux qui tomberont sous nos mains, s'écria Hobby exaspéré.
--Gens qu'on menace vivent long-temps, dit la vieille avec le
même accent ironique. Essayez, mes amis, essayez; la porte est
solide. Elle a résisté à plus forts que vous.
En parlant ainsi, elle se retira en poussant un grand éclat de
rire.
Les assiégeants tinrent alors une consultation sérieuse.
L'épaisseur des murs était telle, qu'ils auraient pu braver même
le canon pendant quelque temps. La porte, toute couverte en fer,
était si solide, qu'aucune force humaine ne semblait en état de la
forcer.
--Ni tenailles ni marteaux ne pourront y mordre, dit Hugh le
maréchal-ferrant de Ringleburn; autant vaudrait l'enfoncer avec
des tuyaux de pipe.
Sous l'entrée, à la distance de neuf pieds qui formaient
l'épaisseur de la muraille, il y avait une seconde porte en chêne
garnie de clous et assurée par de grandes barres de fer en tous
sens. Enfin on ne pouvait trop compter sur la sincérité de la
vieille, qui prétendait être seule dans la tour: on voyait même,
sur le sentier qui y conduisait, des traces récentes qui
prouvaient que plusieurs personnes à cheval y étaient entrées
depuis peu.
A ces difficultés se joignaient celles de se procurer les moyens
d'attaquer. Il ne fallait pas espérer qu'on pût se procurer des
échelles assez hautes pour parvenir aux créneaux, et les fenêtres,
outre leur élévation, étaient défendues par des verrous. Il ne
fallait pas davantage penser à miner la tour, faute d'outils et de
poudre. On pensa à convertir l'attaque en blocus; mais pendant ce
temps Westburnflat pouvait être secouru par ses confédérés,
surtout s'il était à la tête d'un parti jacobite, comme on le
soupçonnait; d'ailleurs on manquait d'abri et de provisions.
Hobby grinçait des dents, et tournait autour de la forteresse,
sans pouvoir trouver de moyen pour y pénétrer.--Mes amis,
s'écria-t-il tout-à-coup, comme frappé d'une inspiration soudaine,
faisons comme nos pères; coupons du bois; formons un bûcher contre
la porte, et enfumons la vieille sorcière comme un jambon.
On se mit à l'oeuvre à l'instant même. Tous les sabres et tons les
couteaux furent employés à couper les buissons et les saules qui
croissaient sur les rives d'un ruisseau voisin. On les empila
contre la porte, on se procura du feu avec un fusil, et Hobby,
tenant en main un brandon de paille enflammée, s'avançait vers le
bûcher, quand on vit le bout d'une carabine sortir d'un créneau,
et l'on entendit en même temps le brigand s'écrier:--Grand
merci, bonnes gens, vous êtes bien bons de travailler à notre
provision d'hiver. Mais si l'un de vous avance d'un pas, ce sera
le dernier de sa vie.
--C'est ce qu'il faudra voir, dit Hobby, avançant intrépidement
la torche à la main.
Le maraudeur fit feu, mais sans atteindre Hobby Earnscliff avait
tiré au même instant, et un coup si bien ajusté à travers la
meurtrière étroite, que la balle effleura la joue du scélérat et
en fit sortir le sang. Il avait probablement calculé que son poste
le mettait plus en sûreté, car il ne sentit pas plutôt sa
blessure, quoiqu'elle fût très légère, qu'il demanda à
parlementer.
--Pourquoi, leur dit-il, venez-vous attaquer de cette manière un
homme honnête et paisible?
--Parce que vous retenez une prisonnière, dit Earnscliff, et que
nous avons résolu de la délivrer.
--Et quel intérêt prenez-vous à elle?
--C'est ce que vous n'avez pas le droit de nous demander, vous
qui la retenez de vive force.
--Ah! je puis bien m'en douter! Au surplus, je n'ai pas envie de
me faire une querelle à mort en versant le sang d'aucun de vous,
quoique Earnscliff n'ait pas craint de verser le mien, lui qui
sait viser si juste. Pour prévenir de plus grands malheurs, je
consens à vous rendre ma prisonnière, puisque vous ne vous en irez
qu'à cette condition.
--Et tout ce que vous avez volé à Hobby, s'écria Simon, vous n'en
parlez pas? Croyez-vous que nous souffrirons que vous veniez
piller nos étables comme si c'était le poulailler d'une vieille
femme?
--Je sais ce qui est arrivé à Hobby, dit le brigand; mais sur mon
âme et conscience, il n'y a pas dans la tour un clou qui lui
appartienne: tout a été emporté dans le Cumberland. Je connais les
voleurs, je vous promets de lui faire rendre tout ce qui pourra se
retrouver. S'il veut aller à Castleton avec deux amis, dans trois
jours je m'y trouverai avec deux des miens, et je tâcherai de lui
donner satisfaction.
--C'est bon! c'est bon! cria Hobby. Ne parlez pas de cela, dit-il
tout bas à Simon; tâchons seulement de tirer la pauvre Grâce des
griffes de ce vieux scélérat.
--Me donnez-vous votre parole, Earnscliff, dit le brigand, qui
était toujours derrière sa meurtrière, sur votre honneur et sur
votre gant, que je serai libre de sortir de la tour et d'y
rentrer? je demande cinq minutes pour ouvrir la porte, et autant
pour en fermer les verrous, me le promettez-vous?
--Vous aurez tout le temps qui vous sera nécessaire, dit
Earnscliff; je vous en donne ma parole sur mon honneur et sur mon
gant.
--Écoutez-moi un instant, Earnscliff; il vaudrait mieux que vous
fissiez reculer vos gens hors de la portée du fusil, et nous
resterions tous deux sans armes, près de la porte de la tour. Ce
n'est pas que je doute de votre parole, Earnscliff; mais il est
toujours bon de prendre ses précautions.
--Camarade! pensa Hobby en reculant avec ses compagnons, si je te
tenais au coin d'un bois, avec seulement deux honnêtes gens pour
témoins, tu souhaiterais bientôt de t'être cassé une jambe plutôt
que d'avoir touché à rien de ce qui m'appartenait.
--Eh bien! dit Simon, scandalisé de le voir capituler si
facilement, ce même Westburnflat, après tout, aune plume blanche
dans son aile (Expression populaire pour dire: N'est pas si noir
un si brave qu'on le dit): il n'est pas digne de mettre les bottes
de son père.
Cependant la vieille ouvrit la porte de la tour; Willie en sortit
avec une jeune femme, et sa mère resta près de la porte comme en
sentinelle.
--La voilà! dit le brigand: je vous la livre saine et sauve;
qu'un ou deux d'entre vous s'approchent pour la recevoir.
Earnscliff était immobile de surprise. Ce n'était pas Grâce
Armstrong, c'était miss Isabelle Vere qui était devant ses yeux.
--Ce n'est pas Grâce? s'écria Hobby en accourant vers lui et le
couchant en joue: où est Grâce? qu'en as-tu fait? parle, ou tu es
mort.
--Songez que j'ai donné ma parole, Hobby, dit Earnscliff en
détournant son fusil; et tous ses camarades répétèrent, en le
désarmant:--Earnscliff a engagé sa main et son gant, sa parole
et sa foi; songez, Hobby, que nous devons ne pas trahir notre gage
avec Westburnflat, serait-il le plus =rand coquin du monde.
Le maraudeur avait pâli envoyant le geste menaçant d'Hobby; mais
il reprit courage en se voyant ainsi protégé.
--Elle n'est pas entre mes mains, dit-il; si vous en doutez, vous
pouvez visiter la tour, j'y consens. Au surplus,.j'ai tenu ma
parole, j'ai droit d'attendre que vous tiendrez la votre. Mais si
ce n'est pas cette prisonnière que vous cherchiez, dit-il à
Earnscliff, vous allez me la rendre, car j'en suis responsable
envers qui de droit.
--Pour l'amour de Dieu! monsieur Earnscliff, dit Isabelle en
joignant les mains d'un air de terreur, n'abandonnez pas une
infortunée que tout le monde semble avoir abandonnée.
--Ne craignez rien, dit tout bas Earnscliff; je vous défendrai
aux dépens de mes jours. Misérable! dit-il à Westburnflat; comment
avez-vous osé insulter cette dame?
--C'est ce dont je rendrai compte, dit le bandit, à ceux qui ont,
pour me faire cette question plus de droits que sous n'en pouvez
avoir. Songez seulement que, si vous me l'enlevez à force armée,
c'est vous qui en serez responsable. Un homme ne peut se défendre
contre vingt. Tous les Hommes des Mearns n'en peuvent faire plus
qu'ils ne peuvent (C'est-à-dire: ils ont beau être braves, ils
cèdent aussi au nombre. Les Mearns ou le comté de Kincardine sont
une province d'Écosse).
--C'est un imposteur! dit Isabelle: il m'a arrachée par violence
des bras de mon père.
--Peut-être a-t-il eu ses raisons pour vous le faire croire, dit
le brigand; au surplus, ce n'est pas mon affaire. Ainsi donc vous
ne voulez pas me la rendre?
--Vous la rendre, mon brave! non certainement. Je suis aux ordres
de miss Vere, et je suis prêt à la reconduire partout où elle le
désirera.
--Cela est peut-être déjà arrangé entre vous deux.
--Et Grâce! s'écria Hobby; et où est Grâce? Croyez-vous que cela
se passe ainsi? Et, pendant qu'Earnscliff était tout occupé de
miss Vere, il se précipita sur Willie le sabre à la main.
--Un instant, Hobby, dit celui-ci en reculant vers la tour.
Tout en parlant ainsi, il avança vers la porte, que la vieille
tenait entr'ouverte, y passa précipitamment, et elle se ferma à
l'instant. Hobby voulut le frapper, et ne l'atteignit pas; mais le
coup fut si fort, qu'il emporta un gros morceau du linteau de la
porte voûtée; la marque en existe encore, et on la montre comme
une preuve de la grande vigueur de nos ancêtres.
--Cela n'est pas bien, Hobby, dit le vieux Dick; voilà deux fois
que vous manquez à la parole qui a été donnée sur l'honneur et sur
le gant. Pour qui voulez-vous donc nous faire passer dans le pays?
Willie Westburnflat a tenu sa promesse, nous devons être fidèles à
la nôtre. Attendez-le au rendez-vous qu'il vous a donné à
Castleton; alors, s'il ne vous rend pas justice, nous prendrons de
nouveau les armes contre lui, nous ferons armer tous nos amis, et
nous l'enterrerons sous les ruines de sa tour.
Ce froid raisonnement ne versa pas de baume sur les blessures
d'Hobby; mais il ne pouvait rien faire sans ses compagnons, et il
fut obligé de se soumettre à leur avis.
Pendant ce temps, miss Vere avait témoigné à Earnscliff le désir
d'être reconduite sur-le-champ au château d'Ellieslaw chez son
père. Earnscliff se disposa à la satisfaire, et cinq à six jeunes
gens s'offrirent pour lui servir d'escorte.
Hobby ne fut pas du nombre. Rongé du chagrin que lui avaient fait
éprouver tous les événements de cette journée, désespéré surtout
de n'avoir pu réussir à retrouver sa chère Grâce, il reprit
tristement le chemin de la chaumière d'Annaple, rêvant à ce qu'il
pourrait faire pour améliorer la situation de sa famille. Toute la
bande des amis d'Elliot se dispersa quand ils eurent traversé le
marais. Le maraudeur et sa mère les suivirent de l'oeil, jusqu'à
ce qu'ils eussent disparu.