«Orgueilleux oiseau des montagnes,
«Tes plumes vont servir de jouet aux autans.
«Retourne aux lieux où tu plaças ton aire,
«Tu n'y verras que cendres et débris.
«Qui frappe l'air de ces lugubres cris?....
«Ce sont les accents d'une mère.
T. Campbell.
Toute la nuit fut sombre et orageuse; mais le matin se leva comme
rafraîchi par la pluie. Même la lande sauvage de Mucklestane-Moor,
coupée par des inégalités d'un terrain aride, et par des flaques
d'eau marécageuse, sembla s'animer sous l'influence d'un ciel
serein, comme un air de bonne humeur et de gaîté peut répandre un
certain charme inexprimable sur le visage le moins agréable. La
bruyère était touffue et fleurie. Les abeilles que le solitaire
avait ajoutées à ses petites propriétés rurales voltigeaient en
joyeux essaims et remplissaient l'air des murmures de leur
industrie. Quand le vieillard sortit de sa hutte, ses deux chèvres
vinrent au-devant de lui pour recevoir la nourriture qu'il leur
distribuait lui-même chaque matin, et elles lui léchaient les
mains pour lui témoigner leur reconnaissance.
--Pour vous du moins, leur dit-il, pour vous du moins la
conformation de celui qui vous fait du bien ne change rien à votre
gratitude; vous accueillez avec transport l'être disgracié de la
nature qui vous donne ses soins; et les traits les plus nobles que
le ciseau d'un statuaire ait jamais produits, seraient pour vous
un objet d'indifférence et d'alarmes s'ils s'offraient à vous à la
place du corps mutilé dont vous avez coutume de recevoir les
soins.,.. Lorsque j'étais dans le monde, ai-je jamais trouvé de
tels sentiments de gratitude? Non. Les domestiques que j'avais
élevés depuis leur enfance, me tournaient en dérision derrière ma
chaise; l'ami que je soutins de ma fortune, et pour l'amour de qui
mes mains... (Il fut en ce moment agité d'un mouvement
convulsif)... Cet ami m'enferma dans l'asile destiné aux êtres
privés de raison, me fit partager leurs souffrances, leurs
humiliations, leurs privations! Hubert seul... mais Hubert finira
aussi par m'abandonner. Tous les hommes ne se ressemblent-ils pas?
Ne sont-ils pas tous corrompus, insensibles, égoïstes, ingrats et
hypocrites jusque dans leurs prières à la Divinité, quand ils la
remercient du soleil qui les éclaire, de l'air pur qu'ils
respirent?
Pendant qu'il se livrait à ces sombres réflexions, le solitaire
entendit de l'autre côté de son enclos les pas d'un cheval, et une
voix sonore qui chantait avec l'accent joyeux d'un coeur léger de
souci:
«Bon Hobbie Elliot, Hobbie, ô cher ami,
«Avec vous volontiers je m'en irais d'ici!»
Au mène instant, un gros chien de chasse franchit la barrière de
l'ermite. Les chasseurs de ces cantons savent bien que la forme et
l'odeur des chèvres rappellent si bien la forme et l'odeur du
daim, que les limiers les mieux dressés s'élancent quelquefois sur
elles. Le chien en question attaqua donc et étrangla aussitôt une
des favorites de l'ermite. En vain Hobby Elliot survenant sauta à
bas de son cheval pour sauver l'innocente créature. Quand le Nain
vit les dernières convulsions d'une de ses favorites, saisi d'un
accès de frénésie et ne se possédant plus, il tira une espèce de
poignard qu'il portait sous son habit, et se précipita sur le
chien pour le percer. Hobby lui saisit le bras.
--Tout beau, Elsy, tout beau, lui dit-il, ce n'est pas ainsi
qu'il faut traiter Killbuck.
La rage du Nain se dirigea alors contre le jeune fermier.
Déployant une vigueur qu'on ne lui aurait pas soupçonnée, il
dégagea son bras dans un clin d'oeil, et appuya la pointe de son
poignard sur la poitrine d'Hobby. Mais au même instant le jetant
loin de lui avec horreur:--Non!, s'écria-t-il d'un air égaré,
non! pas une seconde fois!
Hobby recula de quelques pas, aussi surpris que confus d'avoir
couru un tel danger de la part d'un ennemi qu'il aurait cru si peu
redoutable.--Il a le diable au corps, à coup sûr! Tels furent
les premiers mots qui lui échappèrent, puis il se mit à, s'excuser
d'un accident qu'il n'avait pu ni prévoir ni prévenir.
--Je ne veux pas justifier tout-à-fait Killbuck, dit-il; mais je
suis autant fâché que vous de ce qui vient d'arriver, je veux donc
vous envoyer deux chèvres et deux grasses brebis de deux ans, pour
réparer tout le mal. Un homme sage et sensé, comme vous l'êtes, ne
doit pas avoir de rancune contre une pauvre bête qui n'a fait que
suivre son instinct. Une chèvre est cousine germaine d'un daim; si
c'eût été un agneau, on pourrait y trouver davantage à redire.
Vous devriez avoir des brebis plutôt que des chèvres, Elsy, dans
un endroit où il y a tant de chiens de chasse.--Mais je vous en
enverrai deux.
--Misérable! dit le Nain, votre cruauté me prive d'une des deux
seules créatures qui me fussent attachées!
--Bon Dieu! Elsy, c'est bien contre ma volonté. J'aurais dû
penser que vous aviez des chèvres, et tenir mon chien en laisse.
Mais je vais me marier, voyez-vous, et cela m'ôte toute autre idée
de la tête, je crois. Mes deux frères apportent sur le traîneau le
dîner de noces, ou une bonne partie; Je veux dire trois fameux
chevreuils, jamais on n'en vit courir de plus beaux dans la plaine
de Dallom, comme dit la ballade. Ils ont fait un détour pour
arriver, à cause des mauvais chemins. Je vous enverrais bien un
peu de venaison; mais vous n'en voudriez pas peut-être, parce que
c'est killbuck qui l'a tuée.
Pendant ce long discours, par lequel le bon habitant des
frontières cherchait à calmer de son mieux le Nain offensé, il
l'entendit s'écrier enfin après avoir tenu les yeux baissés comme
pour se livrer à de profondes méditations.
--L'instinct! l'instinct! Oui! c'est bien cela! Le fort opprime
le faible; le riche dépouille le pauvre; celui qui est heureux, ou
pour mieux dire l'imbécile qui croit l'être, insulte à la misère
de celui qui souffre. Retire-toi, tu as réussi à donner le dernier
coup au plus misérable des êtres. Tu m'as privé de ce que je
regardais comme une demi-consolation. Retire-toi, répéta-t-il; et
il ajouta avec un sourire amer: Vas jouir du bonheur qui t'attend
chez toi!
--Ah! dit Hobby, je veux n'être jamais cru, si je ne désire pas
vous mener avec moi à mes noces. On n'en aura pas vu de pareilles
depuis le temps du vieux Martin Elliot de la tour de Preakin. Il y
aura cent Elliot pour courir la brouze (Espèce de course à cheval
qui fait partie des réjouissances d'une noce). Je vous enverrai
chercher dans un traîneau avec un bon poney.
--Est-ce bien à moi que vous proposez de prendre part aux
plaisirs du commun des hommes?
--Comment commun! pas si communs. Les Elliot sont depuis long-temps
une bonne race.
--Va-t'en, répéta le Nain; puisse le mauvais génie qui t'a
conduit ici t'accompagner chez toi! Si tu ne m'y vois, tu y verras
mes compagnons fidèles, la misère et le désespoir. Ils t'attendent
déjà sur le seuil de ta porte.
--Vous avez tort de parler ainsi, Elsy. Personne ne vous croit
bon de reste; écoutez-moi; et voilà que vous me souhaitez malheur,
à moi ou les miens. Maintenant s'il arrivait quelque chose à
Grâce, Dieu m'en préserve! ou à moi ou au pauvre chien; si je
souffrais quelque injure dans ma personne ou dans mes biens, je
n'oublierai point la part que vous y aurez eue.
--Va-t'en! dit encore le Nain, va-t'en! et souviens-toi de moi
quand tu sentiras le coup qui t'aura frappé.
--Hé bien! hé bien! dit Hobby en remontant à cheval, je m'en
vais; on ne gagne rien, comme on dit, à se disputer avec les gens
qui sont de travers, on ne les change pas (C'est le préjugé contre
l'humeur de ceux qu'on appelle des gens marqués au B.); mais s'il
arrive quelque chose à Grâce Armstrong, je vous promets un petit
feu de sorcier, pourvu qu'on trouve un seul tonneau goudronné dans
les cinq paroisses du canton.
Il partit à ces mots: le Nain jeta sur lui un regard de colère et
de mépris, et prenant une bêche avec un hoyau, il commença à
creuser un tombeau pour sa chèvre.
Un coup de sifflet, et les mots,--Hist, Elsy, st!
l'interrompirent dans cette triste occupation. Il leva la tête et
aperçut près de lui le bandit de Westburnflat. Comme le meurtrier
de Banquo (Allusion à Macbeth), il avait le visage souillé de
sang, ainsi que ses éperons et les flancs de son cheval.
--Eh bien! misérable, ton infâme projet est-il accompli?
--Est-ce que vous en doutez, Elsy? Quand je monte à cheval, mes
ennemis peuvent sangloter d'avance. Ils ont eu cette nuit, à
Heugh-Foot, une belle illumination, et on y pousse encore des cris
plaintifs sur la mariée.
--La mariée!
--Oui. Charly Cheat-the-Woody (Charlot nargue-la potence), comme
nous l'appelons, c'est-à-dire Charlot Foster de Tinning-Beck,
l'emmène dans le Cumberland. Elle m'a reconnu dans la bagarre,
parce que mon masque est tombé un instant. Vous sentez que, si
elle reparaissait dans le pays, je n'y serais pas en sûreté; la
bande des Elliot est nombreuse. Maintenant, ce que, j'ai à vous
demander, c'est le moyen de la mettre en sûreté.
--Veux-tu donc l'assassiner?
--Non, non; si je puis m'en dispenser. On dit qu'on envoie des
gens aux plantations,--qu'on les fait embarquer pour cela tout
doucement dans les ports, et qu'on sait gré surtout à ceux qui
emmènent une jolie fille. On a besoin par delà les mers de ce
bétail femelle, qui n'est pas rare ici; mais je veux faire mieux
pour la nôtre. Il est une belle dame qui, à moins qu'elle ne
devienne enfant docile, fera dans peu, bon gré malgré, le voyage
des Grandes-Indes. J'ai envie de faire partir Grâce avec elle.
C'est une bonne fille, après tout. Quel crève-coeur pour hobby,
quand il va arriver ce matin et qu'il ne trouvera ni maison ni
fiancée!
--Et tu n'as aucune pitié de lui!
--Aurait-il pitié de moi, s'il me voyait gravir la colline du
château à Jeddart (Le lieu des exécutions à Jeddart, où plusieurs
confrères de Westburnflat durent jouer la dernière scène de leur
rôle tragique)? C'est la pauvre fille que je plains. Pour lui, il
en prendra une autre.--Eh bien! Elsy, que dites-vous de cet
exploit, vous qui aimez à en entendre raconter?
--L'air, l'océan, le feu, dit le Nain se parlant à lui-même, les
tremblements de terre, les tempêtes, les volcans, ne sont rien
auprès de la rage de l'homme; et qu'est-ce que ce bandit, si ce
n'est un homme plus habile qu'un autre à remplir le but de son
existence!--Ecoute-moi, misérable, tu vas aller où je t'ai
envoyé une fois.
--Chez l'intendant?
--Oui; tu lui diras qu'Elsender-le-Reclus lui ordonne, de te
donner de l'or. Mais rends la liberté à cette fille, renvoie-la
dans sa famille; qu'elle n'ait à se plaindre d'aucune insulte;
fais-lui seulement jurer de ne pas découvrir ton crime.
--Jurer! Et si elle ne tient pas son serment? les femmes n'ont
pas une grande réputation de ce côté. Un homme comme vous doit
savoir cela. Aucune insulte, dites-vous? Qui sait ce qui peut lui
arriver, si elle reste long-temps à Tinning-Beck? Charly
Cheat-the-Woody est un brave luron. Mais si vingt pièces d'or
m'étaient comptées, je croirais pouvoir promettre qu'elle sera rendue
à sa famille dans les vingt-quatre heures.
Le Nain tira de sa poche un petit porte-feuille, y écrivit une ou
deux lignes, en déchira le feuillet, et le remettant au brigand:--
Tiens, lui dit-il en le regardant d'un air de menace, mais ne
songe pas à me tromper! si tu n'obéis pas ponctuellement à mes
ordres, ta vie m'en répondra.
--Je sais que vous avez du pouvoir, Elsy, dit le bandit en
baissant les yeux, n'importe d'où il vienne;--vous avez une
prévoyance et un savoir de médecin qui vous servent à merveille,
et l'argent pleut à votre commandement, comme les fruits du grand
frêne de Castleton dans une gelée d'octobre: je ne vous désobéirai
pas.
--Pars donc, et délivre-moi de ton odieuse présence.
Le brigand donna un coup d'éperon à son cheval, et disparut sans
répliquer.
Pendant ce temps, Hobby continuait sa route avec cette sorte
d'inquiétude vague qu'on appelle souvent le pressentiment de
quelque malheur. Avant d'arriver à la hauteur d'où il pouvait voir
sa maison, il aperçut sa nourrice, personnage qui était alors
d'une grande importance dans toutes les familles d'Écosse, tant
dans la haute classe que dans la moyenne. On regardait la liaison
établie entre elle et l'enfant qu'elle avait nourri comme trop
intime pour être rompue, et il arrivait très fréquemment que la
nourrice finissait par être admise dans la famille de son
nourrisson, et par y être chargée d'une partie de quelqu'un des
soins domestiques.
--Qu'est-ce donc qui a pu faire venir si loin la vieille
nourrice? se demanda Hobby dès qu'il eut reconnu Annaple. Jamais
elle ne s'éloigne de la ferme à plus d'une portée de fusil.
Vient-elle m'annoncer quelque malheur? Les paroles du vieux sorcier
ne peuvent pas me sortir de la tête. Ah! Killbuck, mon garçon!
prendre une chèvre pour un daim, et justement la chèvre d'Elsy!
Cependant Annaple, le désespoir peint sur la figure, était arrivée
près de lui, et, saisissant son cheval par la bride, resta
quelques instants sans pouvoir s'exprimer, tandis qu'Hobby, ne
sachant à quoi il devait s'attendre, n'osait l'interroger.
--Mon cher enfant, s'écria-t-elle enfin, arrêtez!...... n'allez
pas plus loin!... c'est un spectacle qui vous fera mourir.
--Au nom du ciel, Annaple, expliquez-vous! que voulez-vous dire?
--Hélas! mon enfant, tout est perdu, brûlé, pillé, saccagé! Votre
jeune coeur se briserait, mon enfant, si vous voyiez ce que mes
vieux yeux ont vu ce matin.
--Et qui a osé faire cela?--Lâchez ma bride, Annaple, lâchez-la
donc! Où est ma mère, où sont mes soeurs, où est Grâce? Ah! le
sorcier! j'entends encore ses paroles tinter à mon oreille.
Il pressa son cheval, et ayant atteint la hauteur il vit bientôt
le spectacle de désolation dont Annaple l'avait menacé. Des
monceaux de cendres et de débris couvraient la place qu'avait
occupée sa ferme. Ses granges, qui renfermaient ses récoltes et
ses fourrages, ses étables pleines de nombreux troupeaux, tout ce
qui formait la richesse d'un cultivateur à cette époque, tout cela
n'existait plus. Il resta un moment sans mouvement.--Je suis
ruiné, s'écria-t-il enfin, ruiné sans ressource!--encore si ce
n'était pas à la veille de mon mariage!--Mais je ne suis pas un
enfant pour rester là à pleurer. Pourvu que je retrouve Grâce, ma
mère et mes soeurs bien portantes!--Eh bien! je ferai comme mon
grand-père, qui alla avec Buccleugh servir en Flandre.--Allons,
je ne perdrai pas courage, ce serait le faire perdre à ces pauvres
femmes.
Il s'avança avec fermeté vers le lieu du désastre, dans le dessein
de porter à sa famille les consolations dont il avait besoin
lui-même. Les habitants du voisinage, ceux surtout qui portaient son
nom, s'y étaient déjà rassemblés. Les plus jeunes s'étaient armés,
et ne respiraient que vengeance, quoiqu'ils ne sussent sur qui la
faire tomber: les plus âgés s'occupaient des moyens de secourir la
malheureuse famille. La chaumière d'Annaple, située à deux pas de
la ferme, lui avait servi de refuge, et chacun s'était empressé
d'y apporter ce qui pouvait lui être le plus nécessaire, car on
n'avait pu sauver presque rien de la fureur des flammes.
--Eh bien! disait un grand jeune homme, allons-nous rester toute
la journée devant les murailles brûlées de la maison de notre
parent? A cheval, et poursuivons les brigands. Qui a un limier
prêt à nous guider?
--Le jeune Earnscliff est déjà parti avec six chevaux, dit un
autre, pour tâcher de les découvrir.
--Eh bien! reprit le premier, suivons-le donc, entrons dans le
Cumberland, brûlons, pillons, tuons, tant pis pour les plus
voisins.
--Un moment, jeune homme, dit un vieillard, voulez-vous exciter
la guerre entre deux pays qui sont en paix?
--Voulez-vous que nous voyions brûler nos maisons sans nous
venger? Est-ce ainsi qu'agissaient nos pères?
--Je ne vous dis pas, Simon, qu'il ne faut pas nous venger,
répondit le vieillard plus prudent; mais il faut avoir, de notre
temps, la loi pour soi.
--Je doute, dit un autre, qu'il existe encore un homme qui sache
les formalités à observer quand il faut poursuivre une vengeance
légitime au-delà des frontières. Tam de Whittram savait tout cela;
mais il est mort dans le fameux hiver.
--Oui, dit un troisième, il était de la grande expédition quand
l'on se porta jusqu'à Thirlwall, un an après le combat de
Philiphaugh.
--Bah! s'écria un autre de ces conseillers de la discorde, il ne
faut pas être bien savant pour connaître ces formalités. Quand on
est sur la frontière, il faut mettre une botte de paille enflammée
au haut d'une pique ou d'une fourche, sonner trois fois du cor,
proclamer le mot de guerre, et alors il est légitime d'entrer en
Angleterre pour se remettre, de vive force, en possession de ce
qu'on vous a pris. Et; si vous n'en pouvez venir à bout, vous avez
le droit de prendre à quelque Anglais l'équivalent de ce que vous
avez perdu, mais pas davantage. Voilà la loi ancienne du Border,
faite à Drundrennan du temps de Douglas-le-Noir: que le diable
emporte qui en doute.
--Hé bien! mes amis, s'écria Simon, à cheval! nous prendrons avec
nous le vieux Cuddy; il Sait le compte des troupeaux et du
mobilier perdus, Hobby en aura ce soir autant qu'il en avait hier.
Quant à la maison, nous ne pouvons lui en rapporter une; mais nous
en brûlerons une dans le Cumberland, comme on a brûlé Heugh-Foot;
c'est là ce qu'on appelle des représailles dans tous les pays du
monde.
La proposition venait d'être accueillie avec enthousiasme par les
plus jeunes de l'assemblée, quand Hobby arriva.
Voilà Hobby, répéta-t-on tout bas, le voilà ce pauvre garçon:
c'est lui qui nous guidera. Tous s'empressèrent autour du
malheureux fermier pour lui témoigner la part qu'ils prenaient à
son malheur, et il ne put indiquer à ses voisins et à ses parents
combien il était sensible à l'intérêt qu'ils lui marquaient, qu'en
leur serrant la main. Quand il pressa celle de Simon d'Hackburn,
son anxiété trouva enfin un langage.
--Et où sont-elles? dit-il, comme s'il eût craint de nommer les
objets de son inquiétude. Simon lui montra du doigt la chaumière
d'Annaple, et Hobby s'y précipita avec l'air désespéré d'un homme
qui veut savoir sur-le-champ tout ce qu'il doit craindre.
Dès qu'il y fut entré, des exclamations de compassion partirent de
tous côtés dans le groupe.
--Ce pauvre Hobby! ce pauvre garçon!
--Il va apprendre ce qu'il y a de pire pour lui!
--Earnscliff ramènera peut-être la pauvre fille!
Après ces exclamations, le groupe, n'ayant point de chef reconnu,
attendit tranquillement le retour d'Hobby, résolu à se mettre sous
sa direction.
L'entrevue d'Hobby avec sa famille fut aussi triste
qu'attendrissante. Ses trois soeurs se jetèrent à son cou en
pleurant, et l'étouffèrent presque de caresses pour retarder
l'instant où il s'apercevrait qu'il lui manquait quelqu'un non
moins cher a son coeur.
--Que Dieu vous bénisse, mon fils! Il peut nous secourir, lui,
alors que le secours du monde n'est qu'un roseau brisé.
Tels furent les premiers mots que la vieille mère adressa à son
petit-fils. Il regarda autour de lui, tenant la main de deux de
ses soeurs, tandis que la troisième était encore suspendue à son
cou.
--Laissez-moi donc voir; dit-il, que je vous compte. Voilà ma
mère, Annette, Jeanne, Lily; mais où est... Il hésita un moment.--
Où est Grâce? continua-t-il, comme en faisant un effort.
--Sûrement ce n'est pas un moment pour se cacher ou pour
plaisanter.
--O mon frère! notre pauvre Grâce! telles furent les seules
réponses qu'il put obtenir, jusqu'à ce que sa grand'mère se levât,
et, le séparant de ses soeurs éplorées, le conduisît vers un
siège; puis, avec cette sérénité touchante qu'une piété sincère
peut seule procurer aux plus cruelles douleurs, elle lui dit:--
Mon fils, quand votre père fut tué à la guerre, et me laissa six
orphelins, à qui j'avais à peine alors de quoi donner du pain,
j'eus le courage, ou pour mieux dire, le ciel me donna le courage
de dire:--Que la volonté du Seigneur soit faite! Hé bien! mon
fils, des brigands ont mis le feu cette nuit à la ferme en cinq ou
six endroits à la fois; ils sont entrés armés, masqués; ils ont
pillé la maison, tué les bestiaux, emmené les chevaux, et, pour
comble de malheur, enlevé notre pauvre Grâce! priez le ciel de
vous donner la force de dire: Que sa volonté soit faite!
--Ma mère, ma mère, ne me pressez pas ainsi... C'est
impossible... je ne suis qu'un pécheur.... un pécheur endurci!...
Des hommes armés, masqués! Grâce enlevée!... Donnez-moi le sabre
et le havresac de mon père. Je veux me venger, devrais-je aller
chercher ma vengeance au fond de l'enfer.
--Oh! mon fils, soyez soumis à la volonté de Dieu. Qui sait ce
que sa bonté nous réserve? Le jeune Earnscliff, que le ciel le
protège! s'est mis à la poursuite des brigands avec Davie de
Stenhouse et quelques autres des premiers accourus. Je criai de
laisser brûler la maison et de courir après Grâce, et Earnscliff a
été le premier à partir. C'est le digne fils de son père; c'est un
loyal ami.
--Oui! s'écria Hobby, que le ciel le bénisse! Mais il s'agit à
présent de l'imiter. Adieu, ma mère, adieu, mes soeurs!
--Adieu, mon fils! puissiez-vous réussir dans votre recherche!
mais que je vous entende donc dire avant votre départ:--Que la
volonté de Dieu soit faite!
--Pas, à présent, ma mère, pas à présent! cela m'est impossible.
Il sortait de la maison, quand, en se retournant, il vit le visage
de sa vénérable aïeule se couvrir d'une nouvelle tristesse. Il
revint sur-le-champ, se précipita dans ses bras:--Hé bien! oui,
ma mère, dit-il, oui! que sa volonté soit faite! puisque cela vous
consolera.
--Que Dieu soit donc avec vous, mon fils, et qu'il vous accorde
de pouvoir dire à votre retour:--Que son saint nom soit béni!
--Adieu, ma mère, adieu mes soeurs, s'écria Elliot; et il partit.