«Au mois de mai, du printemps la puissance
«Du rocher des déserts dompte l'aridité;
«Et malgré lui, sa féconde influence
«De mousse et de lichen pare sa nudité.
«Ainsi de la beauté tout reconnait l'empire,
«Le coeur le plus sévère est touché de ers pleurs,
«Et ce sent ranimé par sou tendre sourire.»
Beaumont
A mesure que la saison nouvelle faisait sentir sa douce influence,
l'on voyait plus souvent le solitaire assis sur la pierre qui lui
servait de banc devant sa hutte. Un jour, vers midi, une compagnie
assez nombreuse qui allait à la chasse, et qui était, composée de
personnes des deux sexes, traversait la bruyère avec une suite de
piqueurs conduisant des chiens, des faucons sur le poing, et
remplissant l'air du bruit de leurs cors. Le Nain, à la vue de
cette troupe brillante, allait rentrer dans sa chaumière, quand
trois jeunes demoiselles, suivies de leurs domestiques, et que la
curiosité avait engagées à se détacher de leur compagnie pour voir
de plus près le sorcier de Mucklestane-Moor, parurent tout-à-coup
devant lui. L'une fit un cri d'effroi en apercevant un être si
difforme, et se couvrit les yeux avec la main; l'autre, plus
hardie, s'avança en lui demandant d'un air ironique s'il voulait
leur dire leur bonne aventure; la troisième, qui était la plus
jeune et la plus jolie, voulant réparer l'incivilité de ses
compagnes, lui dit que le hasard les avait séparées du reste de
leur compagnie à l'entrée de la plaine, et que, l'ayant vu assis à
sa porte, elles étaient venues pour le prier de leur indiquer le
chemin le plus court pour aller à...
--Quoi! s'écria le Nain, si jeune et déjà si artificieux! Vous
êtes venue, vous le savez, fière de votre jeunesse, de votre
opulence et de votre beauté, pour en jouir doublement par le
contraste de la vieillesse, de l'indigence et de la difformité.
Cette conduite est digne de la fille de votre père, mais non de
celle de la mère qui vous a donné le jour.
--Vous connaissez donc mes parents? vous savez donc qui je suis?
--Oui. C'est la première fois que mes yeux vous aperçoivent: mais
je vous ai vue souvent dans mes rêves.
--Dans vos rêves?
--Oui, Isabelle Vere. Qu'ai-je à faire quand je veille, avec toi
ou avec les tiens?
--Quand vous veillez, monsieur, dit la seconde des compagnes
d'Isabelle avec une sorte de gravité moqueuse, toutes vos pensées
sont fixées sans doute sur la sagesse: la folie ne peut
s'introduire chez vous que pendant votre sommeil?
--Tandis que la nuit comme le jour, répliqua le Nain, avec plus
d'humeur qu'il ne convient à un ermite ou à un philosophe, elle
exerce sur toi un empire absolu.
--Que le ciel me protège! dit la jeune dame en ricanant: c'est un
sorcier, bien certainement.
--Aussi certainement que vous êtes une femme, dit le Nain: que
dis-je? une femme! il fallait dire une dame, une belle dame. Vous
voulez que je vous prédise votre fortune future: cela sera fait en
deux mots. Vous passerez votre vie à courir après des folies dont
vous serez lasse dès que vous les aurez atteintes. Au passé, des
poupées et des jouets; au présent, l'amour et toutes ses sottises;
dans l'avenir, le jeu, l'ambition et les béquilles. Des fleurs
dans le printemps, des papillons dans l'été, des feuilles fanées
dans l'automne et dans l'hiver.--J'ai fini, je vous ai dit votre
bonne aventure.
--Hé bien! si j'attrape les papillons, c'est toujours quelque
chose, dit en riant la jeune personne, qui était une cousine de
miss Vere; et vous;, Nancy, ne voulez-vous pas vous faire dire
votre bonne aventure?
--Pas pour un empire, répondit-elle en faisant un pas en arrière:
c'est assez d'avoir entendu la vôtre.
--Hé bien! reprit miss Ilderton, je veux vous payer comme si vous
étiez un oracle et moi princesse.
En même temps elle présenta au Nain quelques pièces d'argent.
--La vérité ne se vend ni ne s'achète, dit le solitaire en
repoussant son offrande avec un dédain morose.
--Hé bien! je garderai mon argent pour me servir dans la carrière
que je dois suivre.
--Vous en aurez besoin, s'écria le cynique: sans cela peu de
personnes peuvent suivre, et moins encore peuvent être suivies.
Arrêtez, dit-il à miss Vere, au moment où ses compagnes partaient,
j'ai deux mots à vous dire encore. Vous avez ce que vos compagnes
voudraient avoir, ce qu'elles voudraient au moins faire croire
qu'elles possèdent: beauté, richesse, naissance, talents.
--Permettez-moi de suivre mes compagnes, bon père: je suis à
l'épreuve contre la flatterie et les prédictions.
--Arrêtez, s'écria le Nain en retenant la bride de son cheval, je
ne suis pas un flatteur. Croyez-vous que je regarde toutes ces
qualités comme des avantages? Chacune d'elles n'a-t-elle pas à sa
suite des maux innombrables? des affections contrariées, un amour
malheureux, un couvent, ou un mariage forcé? Moi, dont l'unique
plaisir est de souhaiter le malheur du genre humain, je ne puis
vous en désirér davantage que votre étoile ne vous en promet.
--Hé bien! mon père, en attendant que tous ces maux m'arrivent,
laissez-moi jouir d'un bonheur que je puis me procurer. Vous êtes
âgé, vous êtes pauvre, vous-vous trouvez éloigné de tout secours
si vous en aviez besoin; votre situation vous expose aux soupçons
des ignorants, et peut-être par la suite vous exposera à leurs
insultes: consentez que je vous place dans une situation moins
fâcheuse; permettez-moi d'améliorer votre sort; consentez-y pour
moi, si ce n'est pour vous; lorsque j'éprouverai les malheurs dont
vous me faites la prédiction, et qui ne se réaliseront peut-être
que trop tôt, il me restera du moins la consolation de n'avoir pas
perdu tout le temps où j'étais plus heureuse.
--Oui, dit le vieillard d'une voix qui trahissait une émotion
dont il s'efforçait en vain de se rendre maître; oui, c'est ainsi
que tu dois penser; c'est ainsi que tu dois parler, s'il est
possible que les discours d'une créature humaine soient d'accord
avec ses pensées! Attends-moi un instant; garde-toi bien de partir
avant que je sois de retour.
Il alla à son jardin, et en revint tenant à la main une rose à
demi épanouie.
--Tu! m'as fait verser une larme, lui dit-il; c'est la seule qui
soit sortie de mes yeux depuis bien des années. Reçois ce gage de
ma reconnaissance. Prends cette fleur, conserve-la avec soin, ne
la perds jamais! Viens me trouver à l'heure de l'adversité;
montre-moi cette rose, montre-m'en seulement une feuille, fût-elle
aussi flétrie que mon coeur; fût-ce dans un de mes plus terribles
instants de rage contre le genre humain, elle fera naître dans mon
sein des sentiments plus doux, et tu verras peut-être l'espérance
luire de nouveau dans le tien. Mais point de message, point
d'intermédiaire; viens toi-même, viens seule, et mon coeur et ma
porte, fermés pour tout l'univers, s'ouvriront toujours pour toi
et tes chagrins. Adieu!
Il laissa aller la bride, et la jeune dame, après l'avoir
remercié, s'éloigna fort surprise du discours singulier que lui
avait tenu cet être extraordinaire. Elle retourna la tête
plusieurs fois, et le vit toujours à la porte de sa cabane. Il
semblait la suivre des yeux jusqu'au château d'Ellieslaw, et il ne
rentra dans sa chaumière que lorsqu'il ne lui fut plus possible de
l'apercevoir.
Cependant ses compagnes ne manquèrent pas de la plaisanter sur
l'étrange entretien qu'elle avait eu avec le fameux sorcier de
Mucklestane-Moor.--Isabelle a eu tout l'honneur de la journée,
lui dit miss Ilderton l'aînée. Son faucon a abattu le seul faisan
que nous ayons rencontré; ses yeux ont conquis le coeur d'un
amant, et le magicien lui-même n'a pu résister à ses charmes. Vous
devriez, ma chère Isabelle, cesser d'accaparer, ou du moins vous
défaire de toutes les denrées qui ne peuvent vous servir.
--Je vous les cède toutes pour peu de chose, dit Isabelle, et le
sorcier pardessus le marché.
--Proposez-le à Nancy pour rétablir la balance inégale, dit miss
Ilderton; vous savez que ce n'est pas une sorcière.
--Bon Dieu, ma soeur, dit Nancy, que voudriez-vous que je fisse
d'un tel monstre? J'ai eu peur dès que je l'ai aperçu, et j'avais
beau fermer les yeux, il me semblait que je le voyais encore.
--Tant pis, Nancy, reprit sa soeur, je vous souhaite, quand vous
prendrez un admirateur, qu'il n'ait d'autres défauts que ceux
qu'on ne peut pas voir en fermant les yeux. Au surplus, n'en
voulez-vous pas? c'est une affaire faite, je le prends pour moi,
je le logerai dans l'armoire où maman tient ses curiosités de la
Chine, afin de prouver que l'imagination si fertile des artistes
de Pékin et de Kanton n'a jamais immortalisé en porcelaine de
monstre comparable à celui que la nature a produit en Écosse.
--La situation de ce pauvre homme est si triste, dit Isabelle,
que je ne puis, ma chère Lucy, goûter vos plaisanteries comme de
coutume. S'il est sans ressources, comment peut-il exister dans ce
désert, si loin de toute habitation? et s'il a les moyens de se
procurer ce dont il a besoin, ne court-il pas le risque d'être
volé, assassiné par quelqu'un des brigands dont on parle
quelquefois dans ce voisinage?
--Vous oubliez qu'on assure qu'il est sorcier, dit Nancy.
--Et si la magie diabolique ne lui réussit pas, dit miss
Ilderton, il n'a qu'à se fier à sa magie naturelle. Qu'il montre à
sa fenêtre sa tête énorme et son visage, le plus hardi voleur ne
voudra pas le voir deux fois. Que ne puis-je avoir à ma
disposition cette tête de Gorgone, seulement pour une demi-heure!
--Et qu'en feriez-vous, Lucy? lui demanda miss Vere.
--Je ferais fuir du château ce sombre, roide et cérémonieux
Frédéric Langley, que votre père aime tant, et que vous aimez si
peu. Au moins nous avons été débarrassées de sa compagnie pour le
temps que nous avons mis à faire notre visite au sorcier. C'est
une obligation que nous avons à Elsy, et je ne l'oublierai de ma
vie.
--Que diriez-vous donc, Lucy, lui dit à demi-voix Isabelle, pour
ne pas être entendue de Nancy, qui marchait en avant parce que le
sentier où elles se trouvaient était trop étroit pour que trois
personnes pussent y passer de front; que diriez-vous si l'on vous
proposait d'associer pour la vie votre destinée à celle de sir
Frédéric?
--Je dirais Non, Non, Non, trois fois Non, toujours de plus haut
en plus haut, jusqu'à ce qu'on m'entendît de Carlisle.
--Mais si Frédéric vous disait que dix-neuf Non valent un
demi-consentement?
--Cela dépend de la manière dont ces Non sont prononcés.
--Mais si votre père vous disait: Consentez-y ou...
--Je m'exposerais à toutes les conséquences de son ou, serait-il
le plus cruel des pères.
--Et s'il vous menaçait d'un couvent, d'une abbesse, d'une tante
catholique?
--Je le menacerais d'un gendre protestant, et je ne manquerais
pas la première occasion de lui désobéir par esprit de conscience.
Mais Nancy marche bien vite! Tant mieux, nous pourrons causer.
Croyez-vous donc, ma chère Isabelle, que vous ne seriez pas
excusable devant Dieu et devant les hommes, de recourir à tous les
moyens possibles plutôt que de faire un semblable mariage? Un
ambitieux, un orgueilleux, un avare, un cabaleur contre le
gouvernement, mauvais fils, mauvais frère, détesté de tous ses
parents! Je mourrais mille fois plutôt que de consentir à
l'épouser.
--Que mon père ne vous entende point parler ainsi, ou faites vos
adieux au château d'Ellieslaw.
--Eh bien! adieu au château d'Ellieslaw de tout mon coeur, si
vous en étiez dehors, et si je vous savais avec un autre
protecteur que celui que la nature vous a donné. Ah! ma chère
cousine, si mon père jouissait de son ancienne santé, avec quel
plaisir il vous aurait donné asile jusqu'à ce que vous fussiez
débarrassée de cette cruelle et ridicule persécution!
--Ah! plût à Dieu que cela fût! ma chère Lucy, répondit Isabelle,
mais je crains que, faible de santé comme est votre père; il ne
soit hors d'état de protéger la pauvre fugitive contre ceux, qui
viendront la réclamer:
--Je le crains bien aussi! reprit miss llderton; mais nous y
penserons et trouverons quelque moyen pour sortir d'embarras.
Depuis quelques jours, je vois partir et arriver un grand nombre
de messagers; je vois paraître et disparaître des figures
étrangères que personne ne connaît, et dont on ne prononce pas le
nom: on nettoie et on prépare les armes dans l'arsenal du château;
tout y est dans l'agitation et l'inquiétude, et j'en conclus que
votre père et ceux qui sont chez lui en ce moment s'occupent de
quelque complot. Il ne nous en serait que plus facile de former
aussi quelque petite conspiration; nos messieurs n'ont pas pris
pour eux toute la science politique, et il y a quelqu'un que je
désire admettre à nos conseils.
--Ce n'est pas Nancy?
--Oh non! Nancy est une bonne fille; elle vous est fort attachée,
mais elle serait un pauvre génie de conspiration, aussi pauvre que
Renault et les autres conjurés subalternes de Venise sauvée
(Tragédie d'Otway); non, non, c'est un Jaffier ou un Pierre que je
veux dire, si Pierre vous plaît davantage. Et cependant quoique je
sache que je vous ferai plaisir, je n'ose pas le nommer, de peur
de vous contrarier en même temps. Ne devinez-vous pas? Il y a un
aigle et un rocher dans ce nom-là; il ne commence point par un
aigle en anglais, mais par quelque chose qui y ressemble en
écossais (Miss Ilderton joue ici sur le nom d'Eanscliff. Earn
signifie aigle (eagle) en écossais; et cliff, rocher en anglais).
Hé bien, vous ne voulez pas le nommer?
--Ce n'est pas au moins le jeune Earnscliff que vous voulez dire,
Lucy, répondit Isabelle en rougissant?
--Eh! à quel autre pouvez-vous penser? Les Jaffier et les Pierre
ne sont pas en grand nombre dans ce canton, quoiqu'on y trouve en
grand nombre les Renault et les Bedmar.
--Quelle folle idée, Lucy! vos drames et vos romans vous ont
tourné la tête. Qui vous a fait connaître les inclinations de
M. Earnscliff et les miennes? Elles n'ont d'existence que dans
votre imagination toujours si vive. D'ailleurs, mon père ne
consentirait jamais à ce mariage, et Earnscliff même.... Vous
savez la fatale querelle....
--Quand son père a été tué? Cela est si vieux. Nous ne sommes
plus, j'espère, dans le temps où la vengeance d'une querelle
faisait partie de l'héritage qu'un père laissait à ses enfants,
comme une partie d'échecs en Espagne, et où l'on commettait un
meurtre ou deux à chaque génération, seulement polir empêcher le
ressentiment de se refroidir. Nous en usons aujourd'hui avec nos
querelles comme avec nos vêtements: nous les cherchons pour nous,
et nous ne réveillerons pas plus les ressentiments de nos pères,
que nous ne porterons leurs pourpoints tailladés et leurs
haut-de-chausses.
--Vous traitez la chose trop légèrement, Lucy, répondit, miss
Vere.
--Non, non, pas du tout. Quoique votre père fût présent à cette
malheureuse affaire, on n'a jamais cru qu'il ait porté le coup
fatal. Et, dans tous les cas, même du temps des guerres de clans,
la main d'une fille, d'une soeur, n'a-t-elle pas été souvent un
gage de réconciliation? Vous riez de mon érudition en fait de
romans; mais je vous assure que si votre histoire était écrite
comme celle de mainte héroïne moins malheureuse et moins
méritante, le lecteur tant soit peu pénétrant vous déclarerait
d'avance la dame des pensées d'Earnscliff et son épouse future, à
cause de l'obstacle même que vous supposez insurmontable.
--Nous ne sommes plus au temps des romans, mais à celui de la
triste réalité; car voilà le château d'Ellieslaw.
--Et j'aperçois à la porte sir Frédéric Langley, qui nous attend
pour nous aider à descendre de cheval. J'aimerais mieux toucher un
crapaud. Ce sera le vieux Horsington, le valet d'écurie, qui me
servira d'écuyer.
En parlant ainsi, elle fit sentir la houssine à son coursier,
passa devant sir Frédéric, qui s'apprêtait à lui offrir la main,
sans daigner jeter un regard sur lui, et sauta légèrement à terre
dans les bras du vieux palefrenier. Isabelle aurait bien voulu
l'imiter, mais elle voyait son père froncer le sourcil et la
regarder d'un air sévère; elle fut obligée de recevoir les soins
d'un amant odieux.