«Oui je suis misanthrope, et tout le genre humain
«Ne mérite à mes yeux que haine, que dédain.
«Que n'es-tu quelque chien! je t'aimerais peut-être.»
Timon d'Athènes. Shakespeare.
Le lendemain, après avoir déjeuné, Earnscliff prit congé de ses
hôtes en leur promettant de revenir pour avoir sa part de la
venaison qui était arrivée de chez lui. Hobby eut l'air de lui
faire ses adieux à la porte, mais quelques minutes après il était
à son côté.
--Vous y allez donc, monsieur Patrick? Hé bien! malgré tout ce
qu'a dit ma mère, que le ciel me confonde si je vous laisse y
aller seul! mais j'ai pensé qu'il valait mieux vous laisser partir
sans rien dire; sauf à vous rejoindre ensuite, afin que ma mère ne
se doutât de rien, car je n'aime pas à la contrarier, et c'est une
des dernières recommandations que mon père m'a faites sur son lit
de mort.
--Vous faites bien, Hobby, dit Earnscliff, elle mérite tous vos
égards.
--Oh! quant à ceci, ma foi! si elle savait où nous allons, elle
serait tourmentée, et autant pour vous que pour moi. Mais croyez-vous
que nous ne soyons point imprudents de retourner là-bas? Vous savez
que ni vous ni moi nous n'avons pas d'ordre exprès d'y aller, vous
savez.
--Si je pensais comme vous, Hobby, peut-être n'irais-je pas plus
loin; mais je ne crois ni aux esprits ni aux sorciers, et je ne
veux pas perdre l'occasion de sauver peut-être la vie d'un
malheureux dont la raison parait aliénée.
--A la bonne heure si vous croyez cela, dit Hobby d'un air de
doute; et il est pourtant certain que les fées elles-mêmes, je
veux dire les bons voisins (car on dit qu'il ne faut pas les
appeler fées), qu'on voyait chaque soir sur les tertres de gazon,
sont moins visibles de moitié dans notre temps. Je ne puis dire
que j'en ai vu moi-même; mais j'en entendis siffler un dans la
bruyère, avec un son tout semblable à celui du courlieu. Mais
combien de fois mon père m'a-t-il dit qu'il en avait vu en
revenant de la foire, quand il était un peu en train, le brave
homme!
C'est ainsi que la superstition se transmet de plus en plus faible
d'une génération à l'autre. Earnscliff le remarquait à part en
écoutant Hobby. Ils continuèrent à causer de la sorte jusqu'à ce
qu'ils arrivassent en vue de la colonne qui donne son nom à la
plaine.
--En vérité, dit alors Hobby, voilà encore cette créature qui se
traîne là-bas. Mais il est grand jour, vous avez votre fusil, j'ai
mon grand coutelas, et je crois que nous pouvons nous approcher
sans trop de danger.
--Très certainement, dit Earnscliff; mais, au nom du ciel! que
peut-il faire là?
--On dirait qu'il fait un mur avec toutes ces pierres, ou toutes
ces oies, comme on les appelle. Voilà qui passe tout ce que j'ai
ouï dire.
En approchant davantage, Earnscliff reconnut que la conjecture de
son compagnon n'était pas invraisemblable. L'être mystérieux
qu'ils avaient vu la veille semblait s'occuper péniblement à
ramasser les pierres éparses, et à les placer les unes sur les
autres, de manière à former un petit enclos. Il ne manquait pas de
matériaux, mais son travail n'était pas facile, et l'on avait
peine à comprendre qu'il eût pu remuer les pierres énormes qui
servaient de fondements à son édifice. Il s'occupait à en placer
une très lourde, quand les deux jeunes gens arrivèrent à peu de
distance de lui, et il y mettait tant d'attention, qu'il ne les
vit pas s'approcher. Il montrait, en traînant la pierre, en la
levant et en la plaçant suivant le plan qu'il avait conçu, une
force et une adresse qui s'accordaient peu avec sa taille et sa
difformité. En effet, à en juger par les obstacles qu'il avait
déjà surmontés, il devait avoir la force d'un Hercule, puisque
quelques-unes des pierres qu'il avait transportées n'auraient pu
l'être que par deux hommes. Aussi Hobby ne put s'empêcher de
revenir à sa première opinion.
--Il faut que ce soit l'esprit d'un maçon, dit-il: voyez comme il
manie ces grosses pierres. Si c'est un homme après tout, je
voudrais savoir combien il prendrait par toise pour construire un
mur de digue.--On aurait bien besoin d'en avoir un entre
Cringlehope et les Shaws.--Brave homme (ajouta-t-il en élevant
la voix), vous faites là un ouvrage pénible!
L'être auquel il s'adressait se tournant de son côté, en jetant
sur lui des regards égarés, changea de posture et se fit voir dans
toute sa difformité.
Sa tête était d'une grosseur peu commune; ses cheveux crépus
étaient en partie blanchis par l'âge; d'épais sourcils, qui se
joignaient ensemble, couvraient de petits yeux noirs et perçants
qui, enfoncés dans leur orbite, roulaient d'un air farouche, et
semblaient indiquer l'aliénation d'esprit. Ses traits étaient durs
et sauvages, et il avait dans sa physionomie cette expression
particulière qu'on remarque si souvent dans les personnes
contrefaites, avec ce caractère lourd et dur qu'un peintre
donnerait aux géants des vieux romans. Son corps large et carré,
comme celui d'un homme de moyenne taille, était porté sur deux
grands pieds; mais la nature semblait avoir oublié les jambes et
les cuisses, car elles étaient si courtes, que son vêtement les
cachait tout-à-fait. Ses bras, d'une longueur démesurée, se
terminaient par deux mains larges, musclées et horriblement
velues. On eût dit que la nature avait d'abord destiné ces membres
à la création d'un géant, pour les donner ensuite, dans son
caprice, à la personne d'un nain. Son habit, espèce de tunique
d'un gros drap brun, ressemblait au froc d'un moine, et il était
assujetti sur son corps par une ceinture de cuir; enfin sa tête
était couverte d'un bonnet de peau de blaireau ou de toute autre
fourrure, qui ajoutait à l'aspect grotesque de son extérieur, et
couvrait en partie son visage dont l'expression habituelle était
celle d'une sombre et farouche misanthropie.
Ce Nain extraordinaire regardait en silence les deux jeunes gens
d'un air d'humeur et de mécontentement. Earnscliff, voulant lui
inspirer plus de douceur, lui dit:--Vous vous êtes donné une
tâche fatigante, mon cher ami, permettez-nous de vous aider.
Elliot et lui, réunissant leurs efforts, placèrent une pierre sur
le mur commencé. Le Nain, pendant ce temps, les regardait de l'air
d'un maître qui inspecte ses ouvriers, et témoignait par ses
gestes combien il s'impatientait du temps qu'ils mettaient à
apporter la pierre; il leur en montra une seconde, puis une
troisième, puis une quatrième, qu'ils placèrent de même, quoiqu'il
parût choisir avec un malin plaisir les plus lourdes et les plus
éloignées. Mais, lorsque le déraisonnable Nain leur en désigna une
cinquième encore plus difficile à remuer que les précédentes:--
Oh! ma foi, l'ami, dit Elliot, Earnscliff fera ce qu'il lui
plaira, mais que vous soyez un homme, ou tout ce qu'il peut y
avoir de pire, que le diable me torde les doigts, si je m'éreinte
plus long-temps comme un manoeuvre, sans recevoir tant seulement
un remerciement pour nos peines.
--Un remerciement! s'écria le Nain en le regardant de l'air du
plus profond mépris; recevez-en mille, et puissent-ils vous être
aussi utiles que ceux qui m'ont été prodigués, que ceux que les
reptiles qu'on nomme des hommes se sont jamais adressés... Allons!
travaillez ou partez.
--Voilà une belle réponse, monsieur Earnscliff, pour avoir bâti
un tabernacle pour le diable, et compromis peut-être nos propres
âmes par-dessus le marché.
--Notre présence paraît le contrarier, répondit Earnscliff;
retirons-nous, nous ferons mieux de lui envoyer quelque
nourriture.
Ce fut ce qu'ils firent dès qu'ils furent de retour à Heugh-Foot,
et ils chargèrent un domestique de porter au Nain un panier de
provisions. Celui-ci trouva le Nain toujours occupé de son
travail; mais, étant imbu des préjugés du pays, il n'osa ni s'en
approcher ni lui parler. Il plaça ce qu'il apportait sur une des
pierres les plus éloignées à la disposition du misanthrope.
Le Nain continua ses travaux avec une activité qui paraissait
presque surnaturelle; il faisait en un jour plus d'ouvrage que
deux hommes n'auraient pu en faire, et les murs qu'il élevait
prirent bientôt l'apparence d'une hutte qui, quoique très étroite,
et construite seulement de pierres et de terres, sans mortier,
offrait, à cause de la grosseur peu commune des pierres employées,
un air de solidité très rare dans des cabanes si petites et d'une
construction si grossière. Earnscliff, qui épiait tous ses
mouvements, n'eut pas plutôt compris son but qu'il fit porter dans
le voisinage du lieu les bois nécessaires pour la toiture, et il
se proposait même d'y envoyer des ouvriers le jour d'après, pour
les placer: mais le Nain ne lui en laissa pas le temps, il passa
la nuit à l'ouvrage, et fit si bien que, dès le lendemain matin,
la charpente était en place; il s'occupa ensuite à couper des
joncs et à en couvrir sa demeure, ce qu'il exécuta avec une
adresse surprenante.
Voyant que cet être extraordinaire ne voulait recevoir d'aide que
le secours accidentel d'un passant; Earnsclilf se contenta de
faire porter dans les environs les matériaux et les outils qu'il
jugeait pouvoir lui être utiles; le solitaire s'en servait avec
talent. Il construisit une porte et une fenêtre, se fit un lit de
planches; et, à mesure que ses travaux avançaient, son humeur
semblait devenir moins irascible. Il songea ensuite à se fermer
d'un enclos. Puis il transporta du terreau et travailla si bien le
sol qu'il se forma un petit, jardin. On supposera naturellement,
comme nous l'avons fait entendre, que cet être solitaire fut aidé
plus d'une fois par les passants qui par hasard traversaient la
plaine, et par d'autres que la curiosité portait à lui rendre
visite. Il était en effet impossible de voir une créature humaine
si peu propre en apparence à un travail si rude et si constant
sans s'arrêter pendant quelques minutes pour l'aider. Mais, comme
aucun de ces aides ne savait jusqu'à quel point le Nain avait reçu
assistance des autres, les rapides progrès de sa tâche journalière
ne perdaient rien de ce qu'ils avaient de merveilleux. La solidité
compacte de sa cabane, construite en si peu de temps et par un tel
être, son adresse supérieure dans le maniement de ses outils, son
talent dans tous les arts mécaniques et autres, éveillèrent les
soupçons des voisins. On ne croyait plus que ce fût un fantôme; on
l'avait vu d'assez près et assez long-temps pour être convaincu
que c'était véritablement un homme de chair et d'os; mais le bruit
courait qu'il avait des liaisons avec des êtres surnaturels, et
qu'il avait fixé sa résidence dans ce lieu écarté pour n'être pas
troublé dans ses relations avec eux. Il n'était jamais moins seul
que quand il était seul, disait-on, en donnant à cette phrase d'un
ancien philosophe un sens mystérieux. On assurait aussi que des
hauteurs qui dominent la bruyère on avait vu souvent un autre
personnage qui aidait dans son travail cet habitant du désert, et
qui disparaissait aussitôt qu'on s'en approchait; ce personnage
était quelquefois assis à son côté sur le seuil de la porte, il se
promenait avec lui dans le jardin, il allait avec lui chercher de
l'eau à une fontaine voisine. Earnscliff expliquait ce phénomène
en disant qu'on avait pris l'ombre du Nain pour une seconde
personne.--Son ombre serait donc d'une nature aussi singulière
que son corps, disait alors Hobby, grand partisan de l'opinion
générale; il est trop bien dans les papiers du vieux Satan pour
avoir une ombre (allusion à la croyance populaire qui veut que les
corps des sorciers ne projettent point d'ombre). Qui a jamais vu
une ombre entre un corps et le soleil? Cette chose, que ce soit ce
qu'on voudra, est plus mince et plus grande que le corps dont vous
dites qu'elle est l'ombre. On l'a vue plus d'une fois s'interposer
entre le soleil et lui.
Ces soupçons, dans d'autres cantons de l'Écosse, auraient pu
exposer notre solitaire à des recherches qui ne lui auraient pas
été agréables; mais ils ne servirent qu'à faire regarder le
prétendu sorcier avec une crainte respectueuse. Il ne semblait pas
fâché d'inspirer ce sentiment. Lorsque quelqu'un approchait de sa
chaumière, il voyait avec une sorte de plaisir l'air de surprise
et d'effroi de celui qui le regardait, et la promptitude avec
laquelle il s'éloignait de lui. Peu de gens étaient assez hardis
pour satisfaire leur curiosité en jetant un regard à la hâte sur
son habitation et sur son jardin; et, s'ils lui adressaient
quelques paroles, jamais il n'y répondait que par un mot ou un
signe de tête.
Il semblait s'être établi dans sa hutte pour la vie. Earnscliff
passait souvent par-là, rarement sans demander au Nain de ses
nouvelles; mais il était impossible de l'engager dans aucune
conversation sur ses affaires personnelles. Il acceptait sans
répugnance les choses nécessaires à la vie, mais rien au-delà,
quoique Earnscliff, par humanité, et les habitants du canton, par
une crainte superstitieuse, lui offrissent bien davantage. Il
récompensait ceux-ci par les conseils qu'il leur donnait lorsqu'il
était consulté, comme il ne tarda pas à l'être, sur leurs maladies
et sur celles de leurs troupeaux. Il ne se bornait pas même à des
avis, il leur fournissait aussi les remèdes convenables, non
seulement les simples qui croissaient dans le pays, mais aussi des
médicaments coûteux, produit de climats étrangers. On juge bien
que cela ne faisait que confirmer le bruit de ses liaisons avec
des êtres invisibles qui étaient à ses ordres: sans quoi, comment
aurait-il pu, dans son ermitage et dans son état d'indigence, se
procurer toutes ces choses? Avec le temps, il fit connaître qu'il
se nommait Elsender-le-Reclus, nom que les habitants du pays
changèrent en celui du bon Elsy; ou le Sage de Mucklestane-Moor.
Ceux qui venaient le consulter déposaient ordinairement leur
offrande sur une pierre peu éloignée de sa demeure. Si c'était de
l'argent, ou quelque objet qu'il ne lui convînt pas d'accepter, il
le jetait loin de lui, ou le laissait où on l'avait déposé, sans
en faire usage. Dans toutes ces occasions, ses manières étaient
toujours celles d'un misanthrope bourru; il ne prononçait que le
nombre de mots strictement nécessaire pour répondre à la question
qu'on lui faisait; et, si l'on voulait lui parler de choses
indifférentes, il rentrait chez lui sans daigner faire une seule
réponse.
Lorsque l'hiver fut passé, et qu'il commença à récolter quelques
légumes dans son jardin, ils firent sa principale nourriture.
Earnscliff parvint pourtant à lui faire accepter deux chèvres qui
se nourrissaient dans la plaine, et qui lui fournissaient du lait.
Earnscliff, voyant son présent accepté, voulut aller faire une
visite à l'ermite. Le vieillard était assis sur un banc de pierre,
près de la porte de son jardin; c'était là son siége quand il
était disposé à donner audience. Personne n'était admis dans
l'intérieur de sa cabane et de son petit jardin: c'était un lieu
sacré; comme le Morui des insulaires d'Otaïti. Sans doute qu'il
l'aurait cru profané par la présence d'une créature humaine.
Lorsqu'il était enfermé dans son habitation, aucune prière
n'aurait pu le persuader de se rendre visible ou de donner
audience à qui que ce fût.
Earnscliff avait été pêcher dans un ruisseau qui coulait à peu de
distance. Voyant l'ermite sur le banc près de sa chaumière, il
vint s'asseoir sur une pierre qui était en face, ayant en main sa
ligne et un panier dans lequel étaient quelques truites; produit
de sa pêche. Le Nain, habitué à sa présence, ne donna d'autre
signe qu'il l'avait vu qu'en levant les yeux un moment pour le
regarder de l'air d'humeur qui lui était habituel; après quoi, il
laissa retomber sa tête sur sa poitrine, comme pour se replonger
dans ses profondes méditations. Earnscliff s'aperçut qu'il avait
adossé tout nouvellement à sa demeure un petit abri pour ses deux
chèvres.
--Vous travaillez beaucoup, Elsy, lui dit-il pour tâcher de
l'engager dans une conversation.
--Travailler! s'écria le Nain; c'est le moindre des maux de la
misérable humanité. Il vaut mieux travailler comme moi que de
chercher des amusements comme les vôtres.
--Je ne prétends pas que nos amusements champêtres soient des
exercices inspirés par l'amour de l'humanité, et cependant...
--Et cependant ils valent mieux que votre occupation ordinaire.
Il vaut mieux que l'homme assouvisse sa férocité sur les poissons
muets que sur les créatures de son espèce. Mais pourquoi parlé-je
ainsi? Pourquoi la race des hommes ne s'entr'égorge-t-elle pas, ne
s'entre-dévore-t-elle pas, jusqu'à ce que, le genre humain
détruit, il ne reste plus qu'un monstre énorme comme le Behemoth
de l'Écriture; qu'alors ce monstre, le dernier de la race, après
s'être nourri des os de ses semblables, quand sa proie lui
manquera, rugisse des jours entiers privé de nourriture, et meure
enfin peu à peu de famine? Ce serait un dénouement digne de cette
race maudite.
--Vos actions valent mieux que vos paroles, Elsy: votre
misanthropie maudit les hommes, et cependant vous les soulagez!
--Je le fais: mais pourquoi? Écoutez-moi. Vous êtes un de ceux
que je vois avec le moins de dégoût; et, par compassion pour votre
aveuglement, je veux bien, contre mon usage, perdre avec vous
quelques paroles. Je ne puis envoyer dans les familles la peste et
la discorde; mais n'atteins-je pas au même but en conservant la
vie de quelques hommes, puisqu'ils ne vivent que pour s'entre-détruire.
Si j'avais laissé mourir Alix de Bower, l'hiver dernier, Ruthwen
aurait-il été tué ce printemps pour l'amour d'elle? Lorsque
Willie de Westburnflat était sur son lit de mort, on laissait
les troupeaux paître librement dans les champs; aujourd'hui
que je l'ai guéri, on les surveille avec soin, et l'on ne
se couche pas sans avoir déchaîné le limier de garde, et tous
les autres chiens.
--J'avoue que cette dernière cure n'a pas rendu un grand service
à la société; mais, par compensation, vous avez guéri, il y a peu
de temps, mon ami Hobby, le brave Hobby Elliot de Heugh-Foot,
d'une fièvre dangereuse qui pouvait lui coûter la vie.
--Ainsi pensent et parlent les enfants de la boue dans leur folie
et leur ignorance, dit le Nain en souriant avec malignité. Avez-vous
jamais vu le petit d'un chat sauvage dérobé tout jeune à sa mère
pour être apprivoisé? Comme il est doux! comme il joue avec
vous! Mais faites-lui sentir votre gibier ou vos agneaux, et sa
férocité va se montrer; il va déchirer vos agneaux, ou votre
volaille, dévorer tout ce qui se trouvera sous ses griffes.
--C'est l'effet de son instinct. Mais qu'est-ce que cela a de
commun avec Hobby?
--C'est son emblème, c'est son portrait. Il est, quant à présent,
tranquille, apprivoisé; mais qu'il trouve l'occasion d'exercer son
penchant naturel, qu'il entende le son de la trompette guerrière,
vous verrez le jeune limier aspirer le sang, vous le verrez aussi
cruel, aussi féroce que le plus terrible de ses ancêtres qui ait
brûlé le chaume d'un pauvre paysan... Me nierez-vous qu'il vous
excite souvent à tirer une vengeance sanglante d'une injure dont
votre famille a eu à se plaindre quand vous n'étiez encore qu'un
enfant?
Earnscliff tressaillit. Le solitaire ne parut pas s'apercevoir de
sa surprise, et continua.
--Hé bien! la trompette sonnera, le jeune limier satisfera sa
soif de sang, et je dirai avec un sourire: Voilà pourquoi je lui
ai sauvé la vie! Oui, tel est l'objet de mes soins apparents:
c'est d'augmenter la masse des misères humaines, c'est, même dans
ce désert, de jouer mon rôle dans la tragédie générale. Quant à
vous, si vous étiez malade dans votre lit, la pitié m'engagerait
peut-être à vous envoyer une coupe de poison.
--Je vous suis fort obligé, Elsy, et avec une si douce espérance,
je ne manquerai certainement pas de vous consulter, quand j'aurai
besoin de secours.
--Ne vous flattez pas trop! il n'est pas bien certain que je
serais assez faible pour céder à une sotte compassion. Pourquoi
m'empresserais-je d'arracher aux misères de la vie un homme si
bien constitué pour les supporter? Pourquoi imiterais-je la
compassion de l'Indien, qui brise la tête de son captif d'un coup
de tomahawk, au moment où il est attaché au fatal poteau, quand le
feu s'allume, que les tenailles rougissent, que les chaudrons sont
déjà bouillants et les scalpels aiguisés pour déchirer, brûler et
sacrifier la victime?
--Vous faites un tableau effrayant de la vie, Elsy, mais il ne
peut abattre mon courage. Nous devons supporter les peines avec
résignation, et jouir du bonheur avec reconnaissance. La journée
de travail est suivie par une nuit de repos, et les souffrances
mêmes nous offrent des consolations, quand, en les endurant, nous
savons que nous avons rempli nos devoirs.
--Doctrine des brutes et des esclaves! dit le Nain, dont les yeux
s'enflammaient d'une démence furieuse: je la méprise comme digne
seulement des animaux qu'on immole. Mais je ne perdrai pas plus de
paroles avec vous.
Il se leva à ces mots, et ouvrit la porte de sa chaumière; comme
il allait y entrer, se retournant vers Earnscliff, il ajouta avec
véhémence:--De peur que vous ne croyiez que les services que je
parais rendre aux hommes prennent leur source dans ce sentiment
bas et servile qu'on appelle l'amour de l'humanité, apprenez que
s'il existait un homme qui eût détruit mes plus chères espérances,
qui eût déchiré et torturé mon coeur, qui eût fait un volcan de ma
tête; et si la vie et la fortune de cet homme étaient aussi
complètement en mon pouvoir que ce vase fragile (prenant en main
un pot de terre qui se trouvait près de lui), je ne le réduirais
pas ainsi en atomes de poussière, dit-il en le lançant avec fureur
contre la muraille. Non, continua-t-il avec amertume, quoique d'un
ton plus tranquille: Je l'entourerais de richesses, je l'armerais
de puissance, je ne le laisserais manquer d'aucuns moyens de
satisfaire ses viles passions, d'accomplir ses infâmes desseins;
j'en ferais le centre d'un effroyable tourbillon qui, privé
lui-même de paix et de repos, renverserait, engloutirait tout ce
qui se trouverait sur son passage. J'en ferais un fléau capable de
bouleverser sa terre natale, et d'en rendre tous les habitants
délaissés, proscrits et misérables comme moi.
A peine eut-il proféré ces mots, qu'il se précipita dans sa
chaumière, dont il ferma la porte avec violence, poussant ensuite
deux verrous, comme pour être sûr qu'aucun être appartenant à une
race qu'il avait prise en horreur ne pourrait venir le troubler
dans sa solitude.
Earnscliff s'éloigna avec un sentiment mêlé de compassion et
d'horreur, et cherchant en vain quels malheurs pouvaient avoir
réduit à cet état de frénésie l'esprit d'un homme qui paraissait
avoir reçu de l'éducation, et qui ne manquait pas de
connaissances. Il n'était pas moins surpris devoir que le
solitaire, malgré sa réclusion absolue et le peu de temps qu'il
avait vécu dans ce canton, savait tout ce qui se passait dans les
environs, et connaissait même les affaires particulières de sa
famille.--Il n'est pas étonnant, pensa-t-il, qu'avec une figure
pareille, une misanthropie si exaltée et des connaissances si
surprenantes sur les affaires de chacun, ce malheureux soit
regardé par le commun du peuple comme ayant des relations avec
l'ennemi des hommes.