[326] «Premièrement, afin que la chose soit conduite par plus grande
authorité, on est d’avis de bailler la superintendance de toute
l’affaire au roy Philippe Catholique; et à ceste fin d’un commun
consentement, le tout chef et conducteur de toute l’entreprise. On
estime bon de procéder en ceste façon, que le roy Philippe aborde
le roy de Navarre par plaintes et querelles, à raison que contre
l’institution de ses prédécesseurs, et au grand danger du roy pupille,
duquel il ha la charge, nourrit et entretient une nouvelle religion: et
si en cela se montre difficile, le roy catholique par belles promesses
essayera de la retirer de sa méchanceté et malheureuse délibération,
lui découvrant quelque espoir de recouvrer son royaume de Navarre,
ou bien de quelque autre grand profit et esmolument en recompense
du dit royaume: l’adoucira et ployera, s’il est possible, pour le
retenir de costé, et conspirer avec luy contre les autres autheurs
de cette secte pernicieuse. Ce que succédant à souhait, seront lors
faciles et abregez les moyens de la guerre future. Mais poursuivant
et demeurant iceluy tousjours obstinés, néanmoins le roy Philippe, à
qui tant par l’authorité à luy donnée par le saint concile, que par
le voisinage et proximité, la chose touche de plus près, par lettres
gracieuses et douces l’admonestera de son devoir, entremeslant en ses
promesses et blandices, quelques menaces. Cependant tant secrettement
et occultement que faire se pourra, fera sur l’hyver quelque levée
et amas de gens d’eslite au royaume d’Espagne: puis ayant les ses
forces prestes, déclarera en public ce qu’il brasse. Et ainsi le roy
de Navarre sans armée et pris à l’impourveu facilement sera opprimé,
encore que d’adventure avecque quelque troupe tumultuaire et ramassée,
s’efforceast d’aller à l'encontre, ou voulust empescher son ennemy
d’entrer en pays.
«Or s’il cede, sera aisément chassé hors son royaume, et avec lui sa
femme et ses enfans: mais s’il fait teste, et plusieurs volontaires,
gens d’armes et sans soulde le deffendent, car plusieurs des conjurez
d’icelle secte se pourroient avancer pour retarder la victoire, alors
le duc de Guise se déclarera chef de la confession catholique, et fera
amas de gens d’armes vaillans et de tous ceux de sa suite. Aussi d’une
autre part pressera le Navarrois, ensorte qu’estant poursuivi d’un
costé et d’autre, tombera en proye, car certainement un tel roy ne peut
faire teste à deux chefs ni à deux exercites si puissans.
«L’empereur et les autres princes Allemans, qui sont encore
catholiques, mettront peine de boucher les passages qui vont en France,
pendant que la guerre s’y fera, de poeur que les princes protestans ne
fassent passer quelque force, et envoyent secours audit roy de Navarre,
de poeur aussi que les cantons de Souysse ne luy prestent ayde, sauf
que les cantons qui suivent encore l’authorité de l’église romaine,
denoncent la guerre aux autres, et que le pape ayde de tant de forces
qu’il pourra lesdits cantons de sa religion, et baille sous main argent
et autres choses nécessaires au soustenement des frais de la guerre.
«Durant ce le roy catholique baillera part de son exercite au duc de
Savoye, qui de son côté fera levée de gens si grande, que commodement
faire se pourra en ses terres. Le pape et les autres princes d’Italie
déclareront chef de leur armée le duc de Savoye: et pour augmenter
leurs forces, l’empereur Ferdinand donnera ordre d’envoyer quelques
compagnies de gens de pied et de cheval, allemans.
«Le duc de Savoye, pendant que la guerre troublera ainsi la France et
les Souysses, avec toutes forces se ruera à l’impourveu sur la ville
de Geneve, sur le lac de Lozanne, la forcera, ou plus tost ne se
départira, ne retirera ses gens, qu’il ne soit maistre et jouissant
de la dite ville, mettant au fil de l’épée, ou jettant dedans le lac
tous les vivans qui y seront trouvés, sans aucune discrétion de sexe
ou aage. Pour donner à connoistre à tous qu’enfin la Divine Puissance
a compensé le retardement de la peine par la grieve grandeur de tel
supplice, et qu’ainsi souvent fait ressentir les enfans et porter la
peine par exemple mémorable à tout jamais de la méschanceté de leurs
peres, et mesmes de celles qu’ils ont commises contre la religion. En
quoy faisant ne faut douter que les voisins touchés de cette cruauté
et tremeur, ne puissent estre ramenez à santé, et principalement ceux
qui à raison de l’aage ou de l’ignorance sont plus rudes ou plus
grossiers, et par conséquent plus aisez à mener, auxquels il faut
pardonner.
«Mais en France, par bonnes et justes raisons, il fait bon suivre
autre chemin, et ne pardonner en façon quelconque à la vie d’aucun,
qui autre fois ait fait profession de ceste secte: et sera baillée
cette commission d’extirper tous ceux de la nouvelle religion au duc
de Guise, qui aura en charge d’effacer entierement le nom, la famille
et race des Bourbons, de poeur qu’enfin ne sorte d’eux quelqu’un qui
poursuive la vengeance de ces choses, ou remette sus cette nouvelle
religion.
«Ainsi les choses ordonnées par la France, et le royaume mis en son
entier, ancien et pristin estat, ayant amassé gens de tous costez,
il est besoin envahir l’Allemaigne, et avec l’ayde de l’empereur et
des évesques, la rendre et restituer au Saint siege apostolique. Et
où ceste guerre seroit plus forte et plus longue qu’on ne pense et
desire, afin que par faute d’argent, ne soit conduite plus lentement
ou plus incommodement, le duc de Guise pour obvier à cet inconvénient,
prestera à l’empereur et aux autres princes d’Allemaigne et seigneurs
catholiques tout l’argent qu’il aura amassé de la confiscation de tant
de nobles, bourgeois puissans et riches qui auront esté tuez en France,
à cause de la nouvelle religion, qui se monte à grande somme, prenant
par le duc de Guise suffisante caution et respondant: par le moyen
desquelles, après la confection de la guerre, sera remboursé de tous
les deniers employez à cest effect sur les dépouilles des lutheriens,
et autres, qui pour le fait de la religion seront tuez en Allemaigne de
la part des saints peres, pour ne defaillir, et n’estre veus négligens
à porter ayde à tant sainte affaire de guerre, ou vouloir épargner
leur revenu et propres deniers, ont adjousté que les cardinaux se
doivent contenter pour leur revenu annuel de cinq ou six mille escus,
les évesques plus riches, de deux ou trois mille au plus, et le reste
du dit revenu, le donner de franche volonté et l’entretenement de
la guerre, qui se conduit pour estirper la secte des Luthériens et
Calvinistes, et restablir l’église romaine, jusques a ce que la chose
soit conduite à heureuse fin.
«Que si quelque ecclesiastique ou clerc ha vouloir de suivre les armes
en guerre si sainte, les peres ont tous d’un commun consentement
conclu et arresté, qu’il le peut faire, et s’enroler en ceste guerre
seulement, et ce sans aucun scrupule de conscience.
«Par ces moyens, France et Allemaigne ainsi chastiées, rabaissées et
conduites à l’obéissance de la sainte église romaine, les pères ne font
pas doute que le temps ne pourvoye de conseil et commodité propre à
faire que les autres royaumes prochains soient ramenez à un troupeau
et sous un gouverneur et pasteur apostolique: mais qu’il plaise à Dieu
ayder et favoriser leur presens desseins, saints et pleins de piété.»
Cette pièce se trouve dans les _mémoires de Condé, t. 6. p. 167_.