_Règne de Louis XIII.--De la conduite des grands et du
parlement.--Abaissement où le cardinal de Richelieu les
réduit.--De leur autorité sous le règne de Louis XIV._
Louis XIII étoit encore dans la première enfance, quand il parvint
au trône. La régence fut déférée à sa mère, princesse incapable de
gouverner: elle ne vouloit pas qu’on lui arrachât par force une
autorité dont elle étoit jalouse; mais par foiblesse, elle étoit
toujours disposée à la remettre en d’autres mains. S’il y avoit encore
eu en France des hommes tels que les Guise, le prince de Condé et
l’amiral de Coligny, il n’est pas douteux qu’ils ne se fussent rendus
également puissans, et n’eussent formé deux partis qui auroient
anéanti l’autorité du roi et de la régente: mais qu’on étoit loin de
craindre de pareils dangers! C’étoient Concini et sa femme qui devoient
gouverner sous le nom de la reine; et quelle idée ne doit-on pas
prendre de ces temps, quand on voit qu’une intrigante étrangère et
un homme sans considération faisoient plier tous les grands sous leur
joug? Tel étoit l’avilissement des ames, que sous le gouvernement le
plus méprisable, tout se réduisoit à faire des intrigues et des cabales
à la cour pour en obtenir les faveurs. Qu’on juge de l’autorité mal
affermie de Marie de Médicis et de ses créatures, puisque Luynes, qui
n’avoit qu’une charge médiocre dans la vénerie, et pour tout talent que
celui de dresser des oiseaux au vol, s’empara de toute l’autorité du
roi, parce qu’il avoit l’art de l’amuser, et décida de la fortune de
tous les grands du royaume. Mais un trait que je ne dois pas oublier,
et qui peint bien cette cour, c’est que pour se délivrer de la tyrannie
timide et mal habile de Concini, on crut qu’il falloit un assassinat,
comme pour se défaire du duc de Guise qui s’étoit mis au-dessus des
lois, et qui étoit vraiment le roi des Français catholiques.
L’administration de Luynes ne fut pas différente de celle de Marie de
Médicis. Les courtisans continuèrent leurs intrigues, et un ministre
qui n’avoit pas le courage de les dédaigner ou de les punir sévèrement,
en fut bientôt occupé: au lieu de se rappeler que les guerres
étrangères avoient beaucoup contribué à étendre le pouvoir du roi et
de ses ministres, et qu’elles serviroient encore à consumer ce reste
d’humeur qui fermentoit dans l’état, Médicis et Luynes, épuisés par
l’attention qu’ils donnoient aux cabales de la cour, crurent qu’ils ne
pourroient suffire aux soins du gouvernement, s’ils ne conservoient
la paix au dehors; ils négligèrent les alliés naturels du royaume, et
recherchèrent l’amitié de ses ennemis. Plus le gouvernement se faisoit
mépriser par sa timidité, plus les courtisans devinrent hardis et
entreprenans; tout fut perdu quand on s’aperçut que pour obtenir des
faveurs il falloit se faire craindre. Après avoir épuisé inutilement
l’art de l’intrigue à la cour, l’usage des mécontens fut de se retirer
dans la province pour faire semblant d’y former quelque parti; il
falloit attendre qu’ils se lassassent de leur exil volontaire, et
le conseil ne fut occupé qu’à marchander le retour de ces fugitifs.
Quoique le prince de Condé haït les réformés qui n’avoient aucune
confiance en lui, Médicis fut alarmée de leur liaison, qui ne pouvoit
exciter que quelques émeutes passagères. Quelle auroit donc été son
inquiétude, si ce prince, prétendant jouir encore des prérogatives
attachées à son rang, se fût regardé comme le conseiller de la
couronne, et le ministre nécessaire de l’autorité royale?
Au milieu de ces tracasseries misérables, on est justement étonné
d’entendre encore prononcer le nom presque oublié des états-généraux,
et de les voir demander avec une opiniâtreté qui auroit dû rendre
une sorte de ressort aux esprits. On auroit dit que les mécontens
méditoient de grands desseins; mais à peine ces états furent-ils
assemblés, que leur mauvaise conduite rassura le gouvernement.
L’ouverture s’en fit à Paris le 21 octobre 1614, et pendant plus
de quatre mois qu’ils durèrent, aucun député ne comprit quel étoit
son devoir. On auroit eu inutilement quelque amour du bien public
et de la liberté; les trois ordres, accoutumés à se regarder comme
ennemis, étoient trop appliqués à se nuire pour former de concert
quelque résolution avantageuse. Le tiers-état s’amusoit à se plaindre
de l’administration des finances, et à menacer les personnes qui en
étoient chargées; sans songer que ses plaintes et ses menaces ne
produiroient aucun effet, s’il n’étoit secondé des deux autres ordres;
et il ne faisoit aucune démarche pour les gagner. Le clergé, fier
de ses immunités et de ses dons gratuits, n’étoit pas assez éclairé
pour voir que sa fortune étoit attachée à celle de l’état, et qu’il
sentiroit tôt ou tard le contre-coup de la déprédation des finances.
La noblesse aimoit les abus que Sully avoit suspendus et non pas
corrigés; et dans l’espérance de mettre le gouvernement à contribution,
vouloit qu’il s’enrichît des dépouilles du peuple. Le royaume auroit
paru aux ecclésiastiques dans la situation la plus florissante, si on
eût ruiné la religion réformée dont ils craignoient les objections et
les satires. La noblesse demandoit la suppression de la vénalité et de
l’hérédité des offices de judicature, et les députés du tiers-état,
presque tous officiers de justice ou de finances, affligés de voir
attaquer un établissement qui fixoit en quelque sorte le sort de leurs
familles, firent une diversion pour se venger, et demandèrent le
retranchement des pensions que la cour prodiguoit, et qui montoient à
des sommes immenses.
Rien n’étoit plus aisé que d’éluder, par des réponses ou des promesses
vagues et équivoques, les demandes mal concertées des états; mais,
n’ayant ni pu ni voulu commencer leurs opérations pour se rendre
nécessaires, la cour trouva encore plus commode de les séparer avant
que de répondre à leurs cahiers, et nomma seulement des commissaires
pour traiter avec les députés que les trois ordres chargèrent de suivre
les affaires après leur séparation. Les commissaires du roi auroient
été employés à la commission la plus difficile, si on eut attendu d’eux
le soin de concilier les esprits; mais on leur ordonna, au contraire,
de ne rien terminer et de multiplier les difficultés qui divisoient les
trois ordres. Ces conférences inutiles cessèrent enfin, et sans qu’on
s’en aperçût. On prétexta les longueurs qu’entraînoit la discussion
d’une foule d’articles aussi importans pour l’administration générale
du royaume, que contraires aux prétentions que le clergé, la noblesse
et le peuple formoient séparément. Les délégués des états se séparèrent
par lassitude de toujours demander et de ne jamais obtenir; et chaque
ordre se consola d’avoir échoué dans ses demandes, en voyant que les
autres n’avoient pas été plus heureux dans les leurs.
Après avoir essayé, sans succès, d’alarmer le gouvernement par la
tenue des états, les intrigans, qui ne pouvoient jouir d’aucune
considération, s’ils ne lui donnoient de l’inquiétude, songèrent
à faire soulever les réformés. Les instances que le clergé et la
noblesse avoient faites dans les derniers états, pour obtenir la
publication du concile de Trente, et le rétablissement de la religion
catholique dans le Béarn, leur furent présentées comme une preuve
certaine des entreprises qu’on méditoit secrètement contre eux. La
noblesse, disoit-on, se laisse conduire aveuglément par le clergé; et
si les évêques ne songeoient pas à établir l’inquisition et rallumer
les bûchers, pourquoi se défieroient-ils des tribunaux laïcs, malgré
la rigueur avec laquelle ils avoient autrefois traité les réformés?
Pourquoi le clergé demanderoit-il qu’on interdît aux cours supérieures
la connoissance de ce qui concerne la foi, l’autorité du pape, et
la doctrine de l’église au sujet des sacremens? Si les réformés,
ajoutoit-on, ne prévoient pas de loin le malheur qui les menace, ils en
seront nécessairement accablés. S’ils se contentent de se tenir sur la
défensive, le gouvernement, enhardi par cette conduite, ne manquera pas
de les mépriser et de violer l’édit de Nantes. Quand il aura obtenu un
premier avantage, il ne sera plus temps de s’opposer à ses progrès. Il
faut le forcer à respecter les priviléges des réformés, en lui montrant
qu’ils sont attentifs à leurs affaires, vigilans, précautionnés,
unis et assez forts pour se défendre; soit que les personnes les
plus accréditées dans le parti calviniste ne goûtassent pas une
politique contraire à l’esprit d’obéissance et de soumission auquel
on s’accoutumoit; soit qu’on n’eût pour mettre à la tête des affaires
aucun homme capable de faire la guerre avec succès, les réformés
parurent inquiets, incertains, irrésolus et peu unis, et on ne recourut
cependant pas à la force pour protéger des priviléges qui n’étoient pas
encore attaqués.
Tandis que le royaume étoit dans cette anarchie, le gouvernement sans
force, les réformés sans courage et la nation anéantie, le parlement,
qui, sous le règne précédent s’étoit en quelque sorte incorporé avec
le roi pour ne former qu’une seule puissance, ne trouva plus le même
avantage dans cette union. Il jugea qu’il étoit plus important pour lui
de profiter de la foiblesse du gouvernement pour se rendre puissant,
que de lui rester attaché; et ses espérances lui rendirent son ancienne
politique. Il donna, le 8 mars 1615, un arrêt qui ordonnoit que les
princes, les pairs et les grands officiers de la couronne, qui ont
séance et voix délibérative au parlement, et qui se trouvoient à
Paris, seroient invités à venir délibérer avec le chancelier sur les
propositions qui seroient faites pour le service du roi, le soulagement
de ses sujets et le bien de son état. La cour fit défense au parlement
de se mêler des affaires du gouvernement; et dans ses remontrances,
cette compagnie découvrit ses vues et ses prétentions d’une manière
beaucoup moins obscure qu’elle n’avoit fait jusqu’alors. Elle avança
qu’elle tient la place[351] des princes et des barons, qui de toute
ancienneté avoient été auprès de la personne du roi pour l’assister de
leur conseil; et comment en douter, disoit-elle, puisque la séance et
la voix délibérative que les princes et les pairs ont toujours eues
au parlement, en est une preuve à laquelle on ne peut se refuser. Si
on en croit ces remontrances, nos rois n’ont jamais manqué d’envoyer
au parlement les ordonnances, les lois, les édits et les traités de
paix, ni d’y porter les affaires les plus importantes, pour que cette
compagnie les examinât avec liberté, et y fît les changemens et
modifications qu’elle croiroit nécessaires au bien public. Ce que nos
rois, ajoutoit le parlement, accordent même aux états-généraux de leur
royaume, doit être enregistré par cette cour supérieure, où le trône
royal est placé, et où réside leur lit de justice souveraine.
L’autorité royale auroit reçu un échec considérable, si les grands
se fussent rendus à l’invitation du parlement, et en s’unissant à
lui, eussent été capables de suivre d’une manière méthodique, et de
soutenir une démarche dont le succès auroit nécessairement établi
de nouveaux intérêts et de nouveaux principes dans le gouvernement,
s’ils avoient été occupés du soin de se faire une autorité propre
dans l’état, tandis que le parlement lui-même n’auroit voulu devenir
puissant que pour rendre désormais l’administration plus régulière et
moins dépendante de l’incapacité et des passions du prince, ou des
personnes qui régnoient sous son nom, quelle force auroit pu leur
résister? On auroit vu les grands et les magistrats, par leur union,
s’emparer du pouvoir que les états-généraux avoient voulu prendre sous
le règne du roi Jean, et former un corps d’autant plus redoutable, que
toujours subsistant, il auroit toujours été à portée de se défendre et
d’augmenter son autorité. Mais pourquoi m’arrêterois-je à faire voir
les suites d’une union que les préjugés, les passions, d’anciennes
habitudes et le peu de talens des grands et des magistrats, et leurs
mauvaises intentions rendoient impraticables? Les uns, comme on l’a vu,
divisés entre eux, se bornèrent à intriguer et à s’agiter sans savoir
ni ce qu’ils vouloient, ni ce qu’ils devoient vouloir, et ne firent pas
ce qu’ils pouvoient. Les autres, plus ambitieux que magistrats, firent
plus qu’ils ne pouvoient; et n’étant pas secondés, furent obligés
d’abandonner leur arrêt et d’attendre des circonstances plus favorables
à leurs projets.
Le royaume continua à être agité par des intrigues et des cabales dont
le foyer étoit à la cour. Les réformés, excités depuis long-temps à la
révolte, prirent enfin les armes de différens côtés et à différentes
reprises. On faisoit la paix sans rien arrêter de certain, parce
qu’on avoit commencé la guerre sans avoir d’objet fixe. Mais si
cette anarchie avoit duré plus long-temps, peut-être qu’à force de
s’essayer à la révolte et à l’indépendance, des hommes, qui n’étoient
qu’inquiets, seroient devenus véritablement ambitieux. A force de
tâter un gouvernement foible et trop semblable à celui des fils de
Henri II, les espérances se seroient agrandies. S’il n’avoit pas reparu
de ces hommes de génie qui firent chanceler la couronne sur la tête de
Henri III, il pouvoit aisément y en avoir d’assez hardis pour songer
à rétablir les fiefs. Si un grand tâtoit cette entreprise, il devoit
avoir mille imitateurs, et leur nombre auroit en quelque sorte assuré
le succès de leur ambition.
Mais dans le moment que la foiblesse du gouvernement rendoit tout
possible, il parut dans le conseil du roi un homme qui s’en étoit
ouvert l’entrée par la ruse, la fraude et l’artifice, mais fait pour
dominer par d’autres voies quand son crédit seroit affermi. Richelieu,
né avec la passion la plus immodérée de gouverner, n’avoit aucune des
vertus ni même des lumières qu’on doit désirer dans ceux qui sont à
la tête des affaires d’un grand royaume; il avoit cette hauteur et
cette inflexibilité de caractère qui subjuguent les ames communes, et
qui étonnent et lassent ceux qui n’ont qu’une prudence et un courage
ordinaires. Si la famille de Richelieu avoit joui par elle-même d’une
plus grande considération, ou s’il n’eut pas été engagé dans un état
qui donnoit des bornes, ou plutôt une certaine direction à sa fortune,
il est vraisemblable qu’il ne se seroit pas contenté d’être le ministre
despotique d’un roi absolu, et qu’il auroit essayé ses forces en se
cantonnant dans une province. Le cardinal de Richelieu ne pouvant
aspirer à être ni un duc de Guise, ni un maréchal de Biron, se contenta
de gouverner la France sous le nom du roi; mais il dédaigna la sorte de
puissance que Marie de Médicis et le connétable de Luynes avoient eue.
Au lieu de régner par adresse, de ménager et de flatter la foiblesse
de Louis XIII, de mendier et d’acheter la faveur des grands, ou de
les opposer les uns aux autres pour avoir toujours un appui, il forma
le projet de tout asservir à son maître, et de le rendre lui-même le
simple instrument de son autorité.
Pour rendre les grands dociles, il falloit les mettre dans
l’impuissance de se révolter; mais ce n’auroit jamais été fait que
de les accabler ou de les gagner les uns après les autres: à peine
auroit-il ruiné une cabale, ou acheté l’amitié de ses chefs, qu’il s’en
seroit formé une seconde. L’esprit convenable à la monarchie n’étoit
détraqué, si je puis parler ainsi, chez les Français, que par un reste
de fanatisme que la religion avoit fait naître; et les grands, sans
autorité qui leur fût propre, ne paroissoient inquiets et séditieux
que parce qu’ils comptoient sur les forces et les secours d’un parti
qu’on avoit mis dans la nécessité d’être soupçonneux et de se défier
du gouvernement. Richelieu résolut donc de réduire les calvinistes à
la simple liberté de professer en paix leur religion, et de leur ôter
les priviléges et le pouvoir qui les mettoient en état de se faire
craindre. Nous serons assez fous, disoit le maréchal de Bassompierre
aux courtisans, pour prendre la Rochelle; ils le furent en effet,
et le coup mortel qui frappa les réformés, accabla tous les grands:
ils ne trouvèrent plus de place forte qui leur servît d’asyle contre
l’autorité royale. Les calvinistes, n’ayant plus de point de ralliement
où ils pussent réunir leurs forces, cessèrent de former un parti, et se
revirent dans la même situation où ils avoient été avant que le prince
de Condé et l’amiral de Coligny les eussent réunis sous leur autorité.
Après avoir détruit cette association, il étoit bien plus difficile
d’en rassembler les débris pour la rétablir, qu’il ne l’avoit été
autrefois de la former.
Tandis que Richelieu renversoit ainsi le seul obstacle qui, depuis le
règne de Charles VIII, s’étoit opposé à l’autorité royale, il employoit
les mêmes moyens dont les rois s’étoient servis pour distraire la
nation du soin de ses affaires domestiques, et la façonner à la
docilité monarchique: il avilissoit les esprits, en les occupant de
ce que les arts, les sciences, les lettres et le commerce ont de
plus inutile et de plus attrayant. Son luxe contagieux fit connoître
de nouveaux besoins qui ruinoient les grands: forcés de mendier des
faveurs pour étaler un vain faste, ils se préparoient à la servitude.
La contagion fut portée dans tous les ordres de l’état; des hommes
obscurs firent aux dépens du peuple des fortunes scandaleuses, on les
envia, et l’amour de l’argent ne laissa subsister aucune élévation dans
les ames.
Cependant Richelieu, en avilissant la nation au-dedans, la faisoit
respecter au dehors. Ses alliés trouvoient des secours et une
protection que Médicis et Luynes leur avoient refusés; on se proposoit
d’humilier la maison d’Autriche, que des entreprises trop considérables
et des guerres continuelles avoient déjà affoiblie; et le même vertige
de gloire et de conquête que les premières guerres d’Italie avoient
fait naître, devint encore la politique des Français sous le règne
de Louis XIII. Plus les entreprises du ministre étoient grandes et
difficiles, plus il avoit de prétextes pour ne se soumettre à aucune
règle, et gouverner avec un sceptre de fer; les besoins de l’état et la
nécessité lui servoient d’excuse auprès des Français qu’il opprimoit.
On ne fut point innocent, quand on fut soupçonné de pouvoir désobéir
à ce ministre impérieux. Répandant d’une main les bienfaits, et de
l’autre les disgraces, il parut plus supportable d’être son esclave
que son ennemi. En s’emparant de la justice par l’établissement des
appels, les rois s’étoient rendus législateurs; en faisant un usage
arbitraire de l’administration de cette justice, Richelieu jugea qu’il
se rendroit despotique. Il intervertit l’ordre de tous les tribunaux;
à l’exemple de Louis XI, il eut des magistrats toujours prêts à servir
ses passions, et la France n’oubliera jamais les noms odieux de ces
juges iniques qui prononçoient les arrêts qu’on leur avoit dictés;
puissions-nous ne jamais revoir de Loubardemont! Ce que Machiavel
conseille au tyran qu’il instruit, Richelieu l’exécuta. Tous les
grands qui ne voulurent pas plier sous son autorité ou périr sur un
échafaud, s’exilèrent du royaume; et le malheureux état où la mère même
du roi fut réduite dans le pays étranger, étonnoit et confondoit ceux
qui auroient voulu suivre son exemple. Il ne reste dans les provinces
aucune ressource aux mécontens pour former des partis. La cour, pleine
d’espions et de délateurs par lesquels Richelieu voit tout, entend
tout, est présent par-tout, semble tombée dans la stupidité: on sent le
danger de former des cabales contre un ministre que son maître lui-même
n’ose distinguer; et, tant la dégradation des esprits est grande et
le poids de la servitude accablant, ce n’est plus que par un[352]
assassinat qu’on songe à sortir de l’oppression.
Richelieu étoit trop instruit des prétentions du parlement, pour
qu’il ne le regardât pas comme un rival de son autorité; et dès lors
il devoit le soumettre au joug qu’il avoit imposé au reste de la
nation. Le duc d’Orléans étant sorti du royaume par mécontentement,
et dans le dessein de cabaler chez les étrangers, le roi donna une
déclaration contre ceux qui avoient suivi ce prince, et les déclara
criminels de lèze-majesté; elle fut envoyée à tous les parlemens, qui
l’enregistrèrent, à l’exception de celui de Paris où les voix se
trouvèrent partagées. Le roi manda cette compagnie au Louvre, et des
magistrats qui, peu de temps auparavant, avoient voulu se rendre les
maîtres de l’état, éprouvèrent les hauteurs insultantes d’un homme qui
méprisoit trop les lois pour en ménager les ministres: ils se tinrent
à genoux pendant l’audience qui leur fut donnée; humiliation frappante
pour des citoyens qui dédaignoient le tiers-état, et vouloient s’élever
au-dessus du clergé, et de la noblesse! ils virent déchirer leur arrêt
de partage, et transcrire sur leur registres celui du conseil qui
condamnoit leur témérité.
On vit souvent sous ce règne des magistrats suspendus de leurs
fonctions, destitués par force de leurs offices, exilés ou renfermés
dans des prisons; violences qui auroient dû désabuser pour toujours
le parlement de l’ancienne erreur où il étoit tombé, de croire qu’il
pouvoit être quelque chose sans la nation, ou qu’il seroit puissant
après qu’il auroit contribué à abaisser tous les autres ordres de
l’état. Le public crut que la magistrature étoit la victime de
son devoir: il la plaignit, et lui donna sa confiance. Dupe de sa
compassion, il espéra qu’elle seroit une barrière contre les abus du
pouvoir arbitraire; tandis qu’il devoit juger par la manière dont les
magistrats étoient opprimés, qu’ils n’avoient les forces nécessaires ni
pour faire le bien, ni pour s’opposer au mal.
Je ne puis me dispenser de rapporter ici une ordonnance propre à
peindre le caractère de la politique de Richelieu. Après avoir réduit
les grands à ne pouvoir se fier les uns aux autres, dans la crainte de
trouver des traîtres ou des délateurs, il proscrit toute espèce[353]
d’assemblée, ne permet à la noblesse d’avoir qu’un petit nombre d’armes
dans ses châteaux, et veut qu’elle ne puisse espérer aucun secours
du dehors. On ne se contente pas de défendre à tous les Français de
faire des associations; on regarde comme suspecte toute communication
avec les ambassadeurs des princes étrangers; on défend de les voir
et de recevoir aucune lettre de leur part, et il n’est point permis
de sortir du royaume sans observer des formalités qui apprennent à
tous ses habitans qu’ils sont prisonniers dans leur patrie. Sous
prétexte de proscrire les libelles, on impose un silence général sur le
gouvernement; et le ministre ne croit point être libre, si le citoyen
peut penser et communiquer sa pensée. Enfin, en apprenant aux Français
ce qu’on attend de leur obéissance, on les contraint à devenir les
instrumens de l’injustice. Dès qu’on aura reçu un ordre du roi, dit
cette ordonnance effrayante, on y obéira sans délai, ou l’on se hâtera
d’exposer les raisons sur lesquelles on se croit fondé pour ne le pas
exécuter. Mais après que le prince aura réitéré ses ordres, on s’y
soumettra sans réplique, sous peine d’être destitué des charges dont
on est revêtu, sans préjudice des autres peines que peut mériter une
pareille désobéissance.
Le règne de Richelieu, si je puis parler ainsi, devoit former une
époque remarquable dans les mœurs, le génie et le gouvernement des
Français. Cet homme avoit imprimé une telle terreur, qu’après sa mort
on fut docile sous la main incertaine de Louis XIII, comme s’il eût
été capable de gouverner par les mêmes principes de son ministre.
Retrouvant enfin un roi enfant, une régente orgueilleuse, ignorante,
opiniâtre, et un ministre étranger sans appui, et qui, sous les
dehors trompeurs de la timidité et de la circonspection du connétable
de Luynes, cachoit en effet une constance inébranlable, des vues
profondes, et la politique la plus raffinée et la plus tortueuse, les
Français crurent avoir recouvré leur liberté: ils secouèrent l’espèce
d’étonnement dans lequel ils étoient; mais en voulant prendre un
mauvais caractère, ils ne montrèrent encore que celui que Richelieu
leur avoit donné.
Dans les espérances, les projets et la révolte même des courtisans et
du parlement, on découvre les traces de l’esprit de servitude et de
corruption qu’ils avoient contracté. Au lieu d’avoir encore des vues et
des intérêts opposés, l’expérience de leur foiblesse, et les affronts
qu’ils avoient essuyés sous le dernier règne, leur avoient persuadé de
se réunir pour se dédommager sous l’administration du cardinal Mazarin
de ce qu’ils avoient perdu par la dureté du cardinal de Richelieu.
Cette alliance avoit déjà été projetée au commencement du règne de
Louis XIII, et il en résulta dans la minorité de son fils la guerre
peut-être la plus ridicule dont il soit parlé dans l’histoire.
Cette union de deux corps qui, dans le fond, se méprisoient ou se
craignoient, et ne pouvoient agir de concert, dont l’un n’entendoit
que les formes lentes de la procédure, et l’autre les voies de fait et
le droit de la force, n’étoit pas capable de perdre un ministre aussi
habile que Mazarin à manier les ressorts de l’intrigue: les séditieux
ne se proposèrent aucun objet; on diroit qu’ils se révoltoient pour
avoir le plaisir de remuer, de tracasser et d’avoir quelque chose
à faire. On fait la guerre en suivant les formes de la procédure
criminelle; on informe contre les armées; on décrète les généraux,
et les seigneurs, qui n’entendent rien à ces procédés bourgeois,
conduisent la guerre comme on conduit un procès. Quelques gens de bien
tiennent des discours graves et sensés au milieu de ce délire, mais on
ne les entend pas; ils parloient une langue étrangère à des brouillons
occupés de leurs intérêts particuliers; et qui, étant accoutumés à
regarder la cour comme le principe de leur fortune, y entretenoient
des correspondances secrètes, et étoient prêts à se vendre eux et leur
parti, pour une pension ou pour une dignité. Tous crient: «point de
Mazarin». C’est le prétexte et le mot de la guerre; mais qu’importoit
de bannir ce ministre, puisqu’il devoit avoir un successeur? Pour
comble d’absurdité, et c’est une suite du mélange bizarre des habitudes
contractées sous Richelieu, et de la licence qui accompagne la
révolte, on vantoit sérieusement son obéissance et sa fidélité pour le
roi, en faisant la guerre au ministre qui manioit sa puissance. Si je
ne me trompe, on ne voit parmi les ennemis du cardinal Mazarin, que
des hommes qui auroient voulu lui vendre chèrement leurs services, ou
qui, à sa place, n’auroient pas été moins absolus que lui, et ce fut la
principale cause de ses succès.
Les grands qui depuis le règne de Charles VI avoient causé tant de
troubles inutiles à l’état, et dont les projets ambitieux avoient
diminué de règne en règne, à mesure que leur puissance avoit été
affoiblie, ne conservèrent aucune espérance de se faire craindre sous
un prince altier ou plutôt glorieux, jaloux à l’excès de son autorité,
dont la magnificence au-dedans et les succès au-dehors éblouirent
et subjuguèrent sa nation. Cet esprit de cabale et de parti, que
les grands avoient repris sous le ministère de Mazarin, disparut
entièrement. Ils n’avoient rien à espérer de la part des réformés,
depuis que Richelieu avoit détruit leurs priviléges; et la guerre de
la Fronde les avoit dégoûtés de toute association avec le parlement.
Toutes les causes qui avoient contribué successivement à étendre
l’autorité des prédécesseurs de Louis XIV, concoururent à la fois à
faire respecter la sienne. La mode avoit été d’être brouillon, la mode
devint d’être courtisan. Plus on avoit de fautes à réparer aux yeux du
gouvernement, plus on s’empressa de s’abaisser pour les faire oublier.
Le parlement, plus éloigné de la cour et moins susceptible de ses
faveurs, ne pouvoit renoncer si aisément à ses anciennes espérances
de grandeur, que son droit de remontrances et d’enregistrement
entretenoit. Mais Louis XIV, fier de ses succès, et que le moindre
obstacle à ses volontés indignoit, se souvenoit de la Fronde, et
ne put souffrir que sous prétexte de lui montrer la vérité ou de
parler en faveur des lois, on prétendît partager ou du moins limiter
son autorité. Il porta un coup bien dangereux à la magistrature, en
exigeant que les cours supérieures[354], qui se trouvoient dans le lieu
de sa résidence, seroient obligées de lui porter leurs remontrances
au plus tard huit jours après qu’elles auroient délibéré sur les
édits, déclarations, lettres-patentes qui leur seroient adressées, et
qu’après ce terme la loi seroit tenue pour publiée et enregistrée. Les
cours souveraines des provinces furent soumises à la même loi, et on
leur accorda seulement un terme de six semaines pour faire parvenir
leurs représentations aux pieds du trône. Louis XIV ne s’en tint pas
là, et quelques années après, profitant de la terreur que ses armes
répandoient au-dehors pour gouverner plus impérieusement au-dedans, il
ordonna que ses lois fussent enregistrées purement et simplement sans
modification, sans restriction, sans clause qui en pussent surseoir ou
empêcher la pleine et entière exécution.
Tel fut le sort de la puissance que les grands et le parlement avoient
affectée: il étoit inévitable, puisqu’ils n’avoient jamais proportionné
leurs entreprises à leurs forces, et que, voulant tous s’agrandir les
uns aux dépens des autres, ils avoient tous contribué à se perdre
mutuellement. Pendant un règne très-long, Louis XIV a vu s’élever
une nouvelle génération qui a laissé ses mœurs à ses descendans. Les
grands, le clergé, le peuple, tous n’ont eu que les mêmes idées. A
l’avénement de Louis XV au trône, le parlement a recouvré le droit
de délibérer sur les lois avant que de les enregistrer, mais c’est
à condition de toujours obéir: un droit qu’on a perdu et qu’on peut
reperdre, est un droit dont on ne jouit que précairement. La régence
mit le dernier sceau à notre avilissement. On ne crut plus à la
probité. L’argent et les voluptés les plus sales parurent le souverain
bien.