_Situation du royaume à la mort de Henri IV.--Des causes qui
préparoient de nouveaux troubles._
Tout avoit fléchi sous la main de Henri IV; la douceur de son
administration avoit fait aimer son autorité; sa vigilance à prévenir
les moindres désordres avoit entretenu l’obéissance et la tranquillité
publique; mais, qui pouvoit répondre que ses successeurs seroient plus
heureux, plus sages et plus habiles que les derniers Valois? Sur quel
fondement espéroit-on qu’on ne verroit plus sur le trône des Henri II,
des Charles IX, des Henri III, des Catherine de Médicis? A l’exception
du maréchal de Biron, les derniers ambitieux n’avoient été que des
imbécilles qu’il étoit facile de réprimer; mais, comptoit-on qu’il n’y
auroit plus de prince de Condé, ni de duc de Guise? S’il paroissoit un
nouveau maréchal de Biron, étoit-on sûr qu’il auroit le même sort que
le premier? Les grands pouvoient encore sortir de leur néant. En voyant
les succès heureux de sa vanité, le parlement pouvoit encore devenir
ambitieux. La puissance d’un prince foible ne remédie à aucun des
maux que doit produire sa foiblesse. Plus le pouvoir est grand, plus
il est voisin de l’abus; et si tous les hommes ont besoin qu’il y ait
des lois et des magistrats qui les contiennent, par quelle imprudence
espéroit-on qu’un monarque, qui n’est qu’un homme, remplira ses devoirs
difficiles dans le temps qu’on les a multipliés en augmentant son
autorité, et que ses passions ne sont point réprimées par la crainte
d’une puissance qui l’observe?
Sully étoit-il assez modeste pour croire que des ministres tels que lui
seroient désormais communs? En voyant avec quelle peine il retiroit,
pour ainsi dire, le royaume de ses ruines, et combien il éprouvoit
de traverses, non-seulement de la part des courtisans et de tous les
ordres de l’état, mais de la part même d’un prince qui aimoit la
justice et le bien public, et qui s’étoit formé à l’art de régner en
passant par les épreuves les plus terribles, pouvoit-il ne pas prévoir
que l’édifice qu’il élevoit seroit ruiné en un jour? Les sujets d’un
bon roi sont heureux; mais qu’importe à la société ce bonheur fragile
et passager? Aux yeux de la politique, ce n’est rien d’avoir un bon
roi, il faut avoir un bon gouvernement. Comment ce tableau que Sully
se faisoit de l’avenir, ne le décourageoit-il pas dans ses opérations?
Sans doute que la passion de dominer arbitrairement est de toutes
les passions la plus impérieuse, même dans les ministres qui ne
jouissent que d’une autorité empruntée et passagère; sans doute qu’un
Charlemagne, qui cherche à diminuer son autorité pour l’affermir,
est un prodige qu’on ne doit voir tout au plus qu’une fois dans une
monarchie.
Si on y fait attention, on s’apercevra sans peine, qu’à l’avénement de
Louis XIII au trône, le gouvernement se trouvoit dans la même situation
où il avoit été sous les règnes des princes qui virent allumer les
guerres que Henri IV avoit éteintes. Les deux religions, qui, en
divisant la France, avoient fait tomber le roi et les lois dans le
mépris, subsistoient encore: et si, après s’être fait la guerre pendant
long-temps, elles étoient lasses de se battre, elles ne l’étoient pas
de se haïr. En voyant la fin malheureuse de Henri IV, les réformés
ne pouvoient s’empêcher de prévoir les dangers dont ils étoient
menacés; et dès qu’ils avoient lieu de craindre le zèle immodéré des
catholiques, on devoit se rappeler de part et d’autre les injures que
les deux religions s’étoient faites.
La persécution exercée sur les réformés par Henri II les préparoit
à la révolte sous son fils; et la crainte, non pas d’essuyer les
mêmes persécutions, mais de voir ruiner leurs priviléges sous Louis
XIII, devoit les tenir unis et disposés à agir de concert pour leur
défense commune. Tandis que les catholiques, délivrés d’un prince
tolérant, se flattoient de renverser leurs ennemis qui n’avoient plus
de protecteurs, les réformés durent s’effaroucher, en voyant passer le
gouvernement dans les mains d’une princesse qui, pour parler le langage
des novateurs, avoit sucé en Italie les superstitions de l’église
romaine. Marie de Médicis confirma, il est vrai, l’édit de Nantes en
parvenant à la régence. Mais que prouve cette vaine cérémonie? Que la
loi de Henri IV avoit acquis peu de crédit, et que les réformés ne
la regardoient pas comme un rempart assuré de leur liberté. Si la
puissance royale s’étoit accrue, les calvinistes de leur côté étoient
plus forts et plus puissans qu’ils ne l’avoient été sous les règnes
précédens, et ils avoient entre eux des liaisons et des correspondances
qu’il avoit autrefois fallu former.
Le souvenir des maux qu’on avoit éprouvés pendant la guerre civile,
pouvoit s’effacer, et le fanatisme reprendre de nouvelles forces, si
des ambitieux habiles entreprenoient de se servir du ressort puissant
de la religion pour exciter des troubles nécessaires à l’accroissement
de leur fortune particulière. Depuis que l’esprit de la ligue avoit été
détruit, il auroit fallu, il est vrai, un concours de circonstances
extraordinaires pour qu’il se formât une nouvelle maison de Guise, et
que les successeurs de Henri IV fussent exposés au danger qu’avoit
couru Henri III de perdre la couronne et de se voir reléguer dans un
cloître. Mais il ne falloit que des talens et des événemens communs
pour produire à la fois cent ambitieux qui entreprendroient de se
cantonner dans leurs gouvernemens ou dans leurs terres; et au défaut de
capacité, leur nombre pouvoit les faire réussir.
Quand Henri IV voulut étouffer les haines de religion, les
catholiques[349] se plaignoient que l’exercice de leur culte ne fût
pas établi dans plusieurs villes, et même dans plusieurs provinces,
comme il devoit l’être en vertu des édits donnés dans les temps de
troubles. Les protestans, de leur côté, ne se contentoient pas qu’on
remît simplement en vigueur les différens priviléges qu’on leur avoit
accordés jusques-là, et désiroient une liberté plus étendue. Ils
exigeoient beaucoup de la reconnoissance du roi qui leur devoit sa
couronne; et les autres, fiers de la supériorité de leurs forces et
d’avoir forcé Henri à rentrer dans le sein de l’église, avoient un
zèle amer, et ne toléroient un édit favorable aux réformés que dans
l’espérance que des conjonctures plus heureuses permettroient de le
violer.
Pour établir une paix solide entre les deux religions, il auroit fallu
établir entre elles une égalité entière; et puisque la doctrine des
réformés n’étoit pas moins propre que celle des catholiques à faire
des citoyens utiles et vertueux, les uns et les autres avoient droit
de jouir des mêmes avantages. Ce n’est que par cette conduite que
les Allemands sont parvenus à détruire le fanatisme et à affermir la
tranquillité publique dans leur patrie. Si le gouvernement de France
n’étoit pas aussi favorable à cette opération que le gouvernement de
l’Empire, Henri IV ne devoit négliger aucun moyen pour faire respecter
sa loi, c’est-à-dire, pour lui donner des protecteurs et des garans
puissans, qui inspirassent une sécurité entière aux protestans, et ne
laissassent aucune espérance de succès au fanatisme des catholiques.
Les traités de Munster et d’Osnabrug calmèrent les esprits en
Allemagne, parce que les religions ennemies furent également persuadées
que leurs chefs avoient fait dans de longues négociations, tout ce qui
dépendoit d’eux pour obtenir les conditions les plus avantageuses;
et qu’ainsi, elles n’auroient rien de plus utile à attendre d’une
nouvelle guerre et d’une nouvelle paix. D’ailleurs, chaque religion
étoit sûre de jouir des avantages qu’elle avoit obtenus; parce que
tous les tribunaux de l’Empire, composés de juges choisis dans les
deux religions, suffisoient pour réprimer les petits abus; et que dans
le cas d’une infraction aux traités qui pourroit avoir des suites
dangereuses et étendues, chaque parti avoit des protecteurs sur la
vigilance et les intérêts desquels il pouvoit se reposer, et assez
puissans pour défendre sa liberté et ses droits.
Il en auroit été à peu près de même en France, si les états-généraux,
au-lieu d’être détruits par les prédécesseurs de Henri IV, avoient
été assez solidement établis pour devenir un ressort ordinaire et
nécessaire du gouvernement. Plus ils auroient approché de la perfection
dont ils sont susceptibles, plus il est vraisemblable que les Français
ne se seroient point déchirés par les guerres civiles qui répandirent
tant de sang. Qu’on ne m’objecte pas que le parlement d’Angleterre et
les diètes de l’Empire ne préservèrent ni les Anglais ni les Allemands
des mêmes calamités; ces assemblées[350] nationales n’étoient plus
ce qu’elles devoient être, quand elles virent naître les divisions
domestiques. Si Henri IV avoit voulu établir une paix solide, il devoit
convoquer les états-généraux et profiter de la lassitude où l’on étoit
de la guerre, pour rapprocher les catholiques et les réformés, et les
faire conférer ensemble sur leurs divers intérêts. Il est naturel
que les peuples aient plus de confiance à des assemblées qui ont
nécessairement des maximes nationales, et dont toutes les opérations
et les résolutions sont politiques, qu’au conseil du prince qui ne
consulte ordinairement que des convenances passagères et mobiles, dont
les résolutions ne sont que trop souvent l’ouvrage de l’intrigue, et
qui se fait par principe des intérêts contraires à ceux du public.
A l’exemple de Charlemagne, Henri devoit être l’ame de ces états.
Il étoit assez puissant pour inspirer aux chefs des deux partis
l’esprit de paix et de conciliation. Le calme se seroit répandu dans
les provinces, parce qu’elles auroient été consultées. On se seroit
accoutumé à jouir paisiblement des avantages qu’on auroit obtenus,
parce qu’on auroit été sûr de les conserver sous la garantie et la
protection d’un corps puissant, au lieu de n’avoir qu’une promesse
vaine sur laquelle il étoit imprudent de compter.
Henri auroit ôté aux grands un moyen de se faire craindre du
gouvernement; ils n’auroient pu continuer à entretenir les haines de
religion, en répandant parmi le peuple les soupçons et la défiance. Ce
prince, en un mot, digne de l’amour qu’on avoit pour lui, se seroit
délivré de l’inquiétude que le fanatisme des catholiques lui donna
pendant toute sa vie et dont il fut enfin la victime. Il auroit réparé
les torts de ses prédécesseurs depuis Charles VIII, et auroit donné
un appui à ses successeurs, qui, ayant au contraire la témérité de se
charger comme lui de tout ordonner, de tout régler, de tout gouverner
par eux-mêmes, devoient encore éprouver et faire éprouver à leurs
sujets bien des malheurs.
Dès que Henri IV vouloit pacifier le royaume, non pas comme arbitre
et médiateur, mais comme législateur, il ne pouvoit qu’offenser les
réformés sans satisfaire les catholiques. Les deux religions devoient
également murmurer contre lui, et se plaindre qu’il n’eût pas tenu
la balance égale entre elles; chacune devoit se flatter que, si
elle eût elle-même discuté ses intérêts, elle auroit obtenu de plus
grands avantages, ou n’auroit pas fait des pertes si considérables.
Les catholiques étoient les plus nombreux et les plus puissans; il
fallut, pour ne les pas soulever, contraindre les réformés à renoncer à
plusieurs avantages dont ils étoient en possession, et qu’ils devoient
aux succès de leurs armes. L’édit de Nantes paroît l’ouvrage de la
mauvaise foi ou d’une politique timide qui tend des piéges; il est
nécessaire d’en examiner quelques articles, pour faire mieux juger de
la situation incertaine où se trouvoit le royaume.
On obligea les réformés à restituer les églises dont ils s’étoient
emparés, et les biens qui en dépendoient. On leur défendit de tenir
leurs prêches dans des habitations ecclésiastiques. On autorisa les
catholiques à acheter les bâtimens construits par les réformés sur
les fonds qui appartenoient à l’église, ou à demander en justice
qu’ils achetassent les fonds attachés à ces bâtimens. Henri IV n’osoit
trancher aucune difficulté; ainsi l’édit de pacification, qui n’auroit
dû travailler qu’à abolir le souvenir des usurpations passées et des
prétentions réciproques des deux religions, préparoit de nouvelles
discussions entre elles, et par-là fomentoit leur haine.
Les seigneurs hauts-justiciers qui avoient embrassé la réforme eurent
dans leurs châteaux l’exercice public de leur religion; mais ceux dont
les terres étoient moins qualifiées, n’obtinrent cette liberté que
pour eux ou trente personnes. Si leurs fiefs étoient dans la mouvance
d’un seigneur catholique, ils ne pouvoient même jouir de cette liberté
de conscience, sans en avoir obtenu sa permission. Cet exercice de la
religion réformée étoit d’autant moins capable de satisfaire ceux qui
la professoient, qu’un seigneur haut justicier n’avoit un prêche dans
son château qu’autant qu’il l’habitoit. S’il s’absentoit, le pays étoit
ridiculement privé de son culte; il étoit même exposé à le perdre sans
retour, si cette terre, par vente, succession ou autrement, passoit
à un seigneur catholique. Comment pouvoit-on exiger que les réformés
fussent tranquilles sur leur état, et ne donnassent aucune inquiétude
au gouvernement, tandis qu’ils ne jouissoient que d’une manière
précaire et passagère de la liberté de conscience? Si on craignoit les
réformés, on ne pouvoit leur accorder un exercice trop public de leur
religion; ces petits prêches, toujours à la veille d’être fermés ou
interdits, n’étoient propres qu’à être des foyers d’intrigue, de cabale
et de fanatisme.
Il fut défendu aux réformés de faire aucun exercice de leur religion
à la cour, à la suite de la cour, à Paris, ni à cinq lieues de
cette capitale. Si ce n’étoit pas leur dire que leur religion étoit
odieuse, c’étoit du moins les avertir qu’elle ne devoit s’attendre à
aucune faveur. Pourquoi la loi qui devoit être impartiale pour être
raisonnable, montre-t-elle cette partialité? C’étoit attiser le feu
qu’on vouloit éteindre; ce n’étoit pas une loi, mais un traité qu’il
falloit mettre entre les deux religions. Croira-t-on que les Allemands
se fussent soumis à l’ordre établi par la paix de Westphalie, s’il eût
été l’ouvrage d’un législateur, quoique les articles en soient aussi
sages que ceux de l’édit de Nantes le sont peu?
Il dut paroître d’autant plus insupportable aux réformés de payer la
dixme aux ministres de la religion romaine, qu’il étoit très-injuste
à ceux-ci de l’exiger. Il falloit donc qu’ils payassent leurs
ministres, et c’étoit les soumettre à une nouvelle contribution: il
ne convenoit pas même que le gouvernement se chargeât de leur payer
leur salaire; parce qu’il n’étoit pas de l’intérêt des réformés que
leurs ministres fussent à la charge de l’état, et qu’ils pouvoient
regarder ces salaires comme une source de corruption. Pourquoi les
obliger d’observer les fêtes prescrites aux catholiques, de s’abstenir
ce jour-là de tout travail ou de ne travailler qu’en secret, et enfin
de se soumettre à l’égard du mariage aux lois de l’église romaine sur
les degrés de consanguinité ou de parenté? Tous ces réglemens devoient
éloigner les uns des autres des citoyens qu’il falloit rapprocher. Je
sais que dans la pratique on adoucissoit la rigueur de cette loi; on
fermoit les yeux; mais cette condescendance pouvoit-elle rassurer les
réformés, quand ils voyoient les catholiques armés de la loi contre
eux? Qu’on me permette de le dire, il est ridicule, il est dangereux de
faire une loi qu’il est sage de ne pas faire observer exactement; et
quand un gouvernement en est réduit à cette extrémité, ne doit-il pas
juger qu’il est à la veille d’éprouver quelque malheur, et qu’il a pris
par conséquent un mauvais parti?
Je serois trop long, si je voulois examiner ici chaque article de
l’Édit de Nantes, et en faire voir les inconvéniens; mais je ne puis
me dispenser d’y faire remarquer une contradiction monstrueuse. Tandis
que le gouvernement avoit une si grande peur des états-généraux,
et ne vouloit pas leur abandonner le soin de concilier les deux
religions, pourquoi permettoit-il aux réformés de s’assembler tous
les trois ans et d’avoir des places de sûreté. Si, par ce privilége,
on vouloit préparer la France à devenir protestante, il ne falloit
donc pas par les autres articles préparer la ruine du calvinisme.
Puisqu’on ne cherchoit en effet par l’édit de Nantes qu’à tendre des
piéges secrets aux réformés, et qu’à se faire des prétextes pour les
perdre, pourquoi leur permettoit-on de s’assembler et de s’éclairer
en conférant ensemble sur leurs intérêts? C’étoit diviser le royaume,
et empêcher que les catholiques et les réformés ne s’accoutumassent
peu à peu à leur situation: on ne le conçoit point; par quel motif,
par quelle raison, le gouvernement craignoit-il moins des places de
sûreté dans les mains des protestans que la convocation régulière des
états-généraux, puisque ces places de sûreté annonçoient la guerre
civile, et que les états-généraux auroient conservé la paix? M’est-il
permis de le dire? la guerre civile paroissoit moins fâcheuse au
gouvernement que la moindre diminution, ou le moindre partage de
l’autorité publique.
Il est aisé de s’apercevoir que Henri IV n’avoit entretenu la
tranquillité publique que par les détails journaliers d’une prudence
attentive à ne rien négliger: il appliquoit toujours quelque palliatif
aux maux qui se montroient; mais il ne falloit pas s’attendre que
ses successeurs eussent la même sagesse. Plus le temps affoibliroit
le souvenir des calamités de la guerre civile, plus le zèle des
catholiques devoit devenir fougueux et l’inquiétude des réformés
impatiente. C’est dans l’espérance d’amener des temps plus favorables à
la religion romaine, que le fanatisme arma plusieurs assassins et que
Ravaillac commit son attentat. On ne peut se déguiser que ce ne soit
le zèle aveugle et impie des catholiques qui a fait périr un prince
qui avoit des ménagemens pour les réformés, qui donnoit sa confiance à
quelques-uns d’eux, et qui empêchoit qu’ils ne fussent accablés sous la
haine de leurs ennemis.