CHAPITRE V.

_Situation du royaume à la mort de Henri IV.--Des causes qui

préparoient de nouveaux troubles._

Tout avoit fléchi sous la main de Henri IV; la douceur de son

administration avoit fait aimer son autorité; sa vigilance à prévenir

les moindres désordres avoit entretenu l’obéissance et la tranquillité

publique; mais, qui pouvoit répondre que ses successeurs seroient plus

heureux, plus sages et plus habiles que les derniers Valois? Sur quel

fondement espéroit-on qu’on ne verroit plus sur le trône des Henri II,

des Charles IX, des Henri III, des Catherine de Médicis? A l’exception

du maréchal de Biron, les derniers ambitieux n’avoient été que des

imbécilles qu’il étoit facile de réprimer; mais, comptoit-on qu’il n’y

auroit plus de prince de Condé, ni de duc de Guise? S’il paroissoit un

nouveau maréchal de Biron, étoit-on sûr qu’il auroit le même sort que

le premier? Les grands pouvoient encore sortir de leur néant. En voyant

les succès heureux de sa vanité, le parlement pouvoit encore devenir

ambitieux. La puissance d’un prince foible ne remédie à aucun des

maux que doit produire sa foiblesse. Plus le pouvoir est grand, plus

il est voisin de l’abus; et si tous les hommes ont besoin qu’il y ait

des lois et des magistrats qui les contiennent, par quelle imprudence

espéroit-on qu’un monarque, qui n’est qu’un homme, remplira ses devoirs

difficiles dans le temps qu’on les a multipliés en augmentant son

autorité, et que ses passions ne sont point réprimées par la crainte

d’une puissance qui l’observe?

Sully étoit-il assez modeste pour croire que des ministres tels que lui

seroient désormais communs? En voyant avec quelle peine il retiroit,

pour ainsi dire, le royaume de ses ruines, et combien il éprouvoit

de traverses, non-seulement de la part des courtisans et de tous les

ordres de l’état, mais de la part même d’un prince qui aimoit la

justice et le bien public, et qui s’étoit formé à l’art de régner en

passant par les épreuves les plus terribles, pouvoit-il ne pas prévoir

que l’édifice qu’il élevoit seroit ruiné en un jour? Les sujets d’un

bon roi sont heureux; mais qu’importe à la société ce bonheur fragile

et passager? Aux yeux de la politique, ce n’est rien d’avoir un bon

roi, il faut avoir un bon gouvernement. Comment ce tableau que Sully

se faisoit de l’avenir, ne le décourageoit-il pas dans ses opérations?

Sans doute que la passion de dominer arbitrairement est de toutes

les passions la plus impérieuse, même dans les ministres qui ne

jouissent que d’une autorité empruntée et passagère; sans doute qu’un

Charlemagne, qui cherche à diminuer son autorité pour l’affermir,

est un prodige qu’on ne doit voir tout au plus qu’une fois dans une

monarchie.

Si on y fait attention, on s’apercevra sans peine, qu’à l’avénement de

Louis XIII au trône, le gouvernement se trouvoit dans la même situation

où il avoit été sous les règnes des princes qui virent allumer les

guerres que Henri IV avoit éteintes. Les deux religions, qui, en

divisant la France, avoient fait tomber le roi et les lois dans le

mépris, subsistoient encore: et si, après s’être fait la guerre pendant

long-temps, elles étoient lasses de se battre, elles ne l’étoient pas

de se haïr. En voyant la fin malheureuse de Henri IV, les réformés

ne pouvoient s’empêcher de prévoir les dangers dont ils étoient

menacés; et dès qu’ils avoient lieu de craindre le zèle immodéré des

catholiques, on devoit se rappeler de part et d’autre les injures que

les deux religions s’étoient faites.

La persécution exercée sur les réformés par Henri II les préparoit

à la révolte sous son fils; et la crainte, non pas d’essuyer les

mêmes persécutions, mais de voir ruiner leurs priviléges sous Louis

XIII, devoit les tenir unis et disposés à agir de concert pour leur

défense commune. Tandis que les catholiques, délivrés d’un prince

tolérant, se flattoient de renverser leurs ennemis qui n’avoient plus

de protecteurs, les réformés durent s’effaroucher, en voyant passer le

gouvernement dans les mains d’une princesse qui, pour parler le langage

des novateurs, avoit sucé en Italie les superstitions de l’église

romaine. Marie de Médicis confirma, il est vrai, l’édit de Nantes en

parvenant à la régence. Mais que prouve cette vaine cérémonie? Que la

loi de Henri IV avoit acquis peu de crédit, et que les réformés ne

la regardoient pas comme un rempart assuré de leur liberté. Si la

puissance royale s’étoit accrue, les calvinistes de leur côté étoient

plus forts et plus puissans qu’ils ne l’avoient été sous les règnes

précédens, et ils avoient entre eux des liaisons et des correspondances

qu’il avoit autrefois fallu former.

Le souvenir des maux qu’on avoit éprouvés pendant la guerre civile,

pouvoit s’effacer, et le fanatisme reprendre de nouvelles forces, si

des ambitieux habiles entreprenoient de se servir du ressort puissant

de la religion pour exciter des troubles nécessaires à l’accroissement

de leur fortune particulière. Depuis que l’esprit de la ligue avoit été

détruit, il auroit fallu, il est vrai, un concours de circonstances

extraordinaires pour qu’il se formât une nouvelle maison de Guise, et

que les successeurs de Henri IV fussent exposés au danger qu’avoit

couru Henri III de perdre la couronne et de se voir reléguer dans un

cloître. Mais il ne falloit que des talens et des événemens communs

pour produire à la fois cent ambitieux qui entreprendroient de se

cantonner dans leurs gouvernemens ou dans leurs terres; et au défaut de

capacité, leur nombre pouvoit les faire réussir.

Quand Henri IV voulut étouffer les haines de religion, les

catholiques[349] se plaignoient que l’exercice de leur culte ne fût

pas établi dans plusieurs villes, et même dans plusieurs provinces,

comme il devoit l’être en vertu des édits donnés dans les temps de

troubles. Les protestans, de leur côté, ne se contentoient pas qu’on

remît simplement en vigueur les différens priviléges qu’on leur avoit

accordés jusques-là, et désiroient une liberté plus étendue. Ils

exigeoient beaucoup de la reconnoissance du roi qui leur devoit sa

couronne; et les autres, fiers de la supériorité de leurs forces et

d’avoir forcé Henri à rentrer dans le sein de l’église, avoient un

zèle amer, et ne toléroient un édit favorable aux réformés que dans

l’espérance que des conjonctures plus heureuses permettroient de le

violer.

Pour établir une paix solide entre les deux religions, il auroit fallu

établir entre elles une égalité entière; et puisque la doctrine des

réformés n’étoit pas moins propre que celle des catholiques à faire

des citoyens utiles et vertueux, les uns et les autres avoient droit

de jouir des mêmes avantages. Ce n’est que par cette conduite que

les Allemands sont parvenus à détruire le fanatisme et à affermir la

tranquillité publique dans leur patrie. Si le gouvernement de France

n’étoit pas aussi favorable à cette opération que le gouvernement de

l’Empire, Henri IV ne devoit négliger aucun moyen pour faire respecter

sa loi, c’est-à-dire, pour lui donner des protecteurs et des garans

puissans, qui inspirassent une sécurité entière aux protestans, et ne

laissassent aucune espérance de succès au fanatisme des catholiques.

Les traités de Munster et d’Osnabrug calmèrent les esprits en

Allemagne, parce que les religions ennemies furent également persuadées

que leurs chefs avoient fait dans de longues négociations, tout ce qui

dépendoit d’eux pour obtenir les conditions les plus avantageuses;

et qu’ainsi, elles n’auroient rien de plus utile à attendre d’une

nouvelle guerre et d’une nouvelle paix. D’ailleurs, chaque religion

étoit sûre de jouir des avantages qu’elle avoit obtenus; parce que

tous les tribunaux de l’Empire, composés de juges choisis dans les

deux religions, suffisoient pour réprimer les petits abus; et que dans

le cas d’une infraction aux traités qui pourroit avoir des suites

dangereuses et étendues, chaque parti avoit des protecteurs sur la

vigilance et les intérêts desquels il pouvoit se reposer, et assez

puissans pour défendre sa liberté et ses droits.

Il en auroit été à peu près de même en France, si les états-généraux,

au-lieu d’être détruits par les prédécesseurs de Henri IV, avoient

été assez solidement établis pour devenir un ressort ordinaire et

nécessaire du gouvernement. Plus ils auroient approché de la perfection

dont ils sont susceptibles, plus il est vraisemblable que les Français

ne se seroient point déchirés par les guerres civiles qui répandirent

tant de sang. Qu’on ne m’objecte pas que le parlement d’Angleterre et

les diètes de l’Empire ne préservèrent ni les Anglais ni les Allemands

des mêmes calamités; ces assemblées[350] nationales n’étoient plus

ce qu’elles devoient être, quand elles virent naître les divisions

domestiques. Si Henri IV avoit voulu établir une paix solide, il devoit

convoquer les états-généraux et profiter de la lassitude où l’on étoit

de la guerre, pour rapprocher les catholiques et les réformés, et les

faire conférer ensemble sur leurs divers intérêts. Il est naturel

que les peuples aient plus de confiance à des assemblées qui ont

nécessairement des maximes nationales, et dont toutes les opérations

et les résolutions sont politiques, qu’au conseil du prince qui ne

consulte ordinairement que des convenances passagères et mobiles, dont

les résolutions ne sont que trop souvent l’ouvrage de l’intrigue, et

qui se fait par principe des intérêts contraires à ceux du public.

A l’exemple de Charlemagne, Henri devoit être l’ame de ces états.

Il étoit assez puissant pour inspirer aux chefs des deux partis

l’esprit de paix et de conciliation. Le calme se seroit répandu dans

les provinces, parce qu’elles auroient été consultées. On se seroit

accoutumé à jouir paisiblement des avantages qu’on auroit obtenus,

parce qu’on auroit été sûr de les conserver sous la garantie et la

protection d’un corps puissant, au lieu de n’avoir qu’une promesse

vaine sur laquelle il étoit imprudent de compter.

Henri auroit ôté aux grands un moyen de se faire craindre du

gouvernement; ils n’auroient pu continuer à entretenir les haines de

religion, en répandant parmi le peuple les soupçons et la défiance. Ce

prince, en un mot, digne de l’amour qu’on avoit pour lui, se seroit

délivré de l’inquiétude que le fanatisme des catholiques lui donna

pendant toute sa vie et dont il fut enfin la victime. Il auroit réparé

les torts de ses prédécesseurs depuis Charles VIII, et auroit donné

un appui à ses successeurs, qui, ayant au contraire la témérité de se

charger comme lui de tout ordonner, de tout régler, de tout gouverner

par eux-mêmes, devoient encore éprouver et faire éprouver à leurs

sujets bien des malheurs.

Dès que Henri IV vouloit pacifier le royaume, non pas comme arbitre

et médiateur, mais comme législateur, il ne pouvoit qu’offenser les

réformés sans satisfaire les catholiques. Les deux religions devoient

également murmurer contre lui, et se plaindre qu’il n’eût pas tenu

la balance égale entre elles; chacune devoit se flatter que, si

elle eût elle-même discuté ses intérêts, elle auroit obtenu de plus

grands avantages, ou n’auroit pas fait des pertes si considérables.

Les catholiques étoient les plus nombreux et les plus puissans; il

fallut, pour ne les pas soulever, contraindre les réformés à renoncer à

plusieurs avantages dont ils étoient en possession, et qu’ils devoient

aux succès de leurs armes. L’édit de Nantes paroît l’ouvrage de la

mauvaise foi ou d’une politique timide qui tend des piéges; il est

nécessaire d’en examiner quelques articles, pour faire mieux juger de

la situation incertaine où se trouvoit le royaume.

On obligea les réformés à restituer les églises dont ils s’étoient

emparés, et les biens qui en dépendoient. On leur défendit de tenir

leurs prêches dans des habitations ecclésiastiques. On autorisa les

catholiques à acheter les bâtimens construits par les réformés sur

les fonds qui appartenoient à l’église, ou à demander en justice

qu’ils achetassent les fonds attachés à ces bâtimens. Henri IV n’osoit

trancher aucune difficulté; ainsi l’édit de pacification, qui n’auroit

dû travailler qu’à abolir le souvenir des usurpations passées et des

prétentions réciproques des deux religions, préparoit de nouvelles

discussions entre elles, et par-là fomentoit leur haine.

Les seigneurs hauts-justiciers qui avoient embrassé la réforme eurent

dans leurs châteaux l’exercice public de leur religion; mais ceux dont

les terres étoient moins qualifiées, n’obtinrent cette liberté que

pour eux ou trente personnes. Si leurs fiefs étoient dans la mouvance

d’un seigneur catholique, ils ne pouvoient même jouir de cette liberté

de conscience, sans en avoir obtenu sa permission. Cet exercice de la

religion réformée étoit d’autant moins capable de satisfaire ceux qui

la professoient, qu’un seigneur haut justicier n’avoit un prêche dans

son château qu’autant qu’il l’habitoit. S’il s’absentoit, le pays étoit

ridiculement privé de son culte; il étoit même exposé à le perdre sans

retour, si cette terre, par vente, succession ou autrement, passoit

à un seigneur catholique. Comment pouvoit-on exiger que les réformés

fussent tranquilles sur leur état, et ne donnassent aucune inquiétude

au gouvernement, tandis qu’ils ne jouissoient que d’une manière

précaire et passagère de la liberté de conscience? Si on craignoit les

réformés, on ne pouvoit leur accorder un exercice trop public de leur

religion; ces petits prêches, toujours à la veille d’être fermés ou

interdits, n’étoient propres qu’à être des foyers d’intrigue, de cabale

et de fanatisme.

Il fut défendu aux réformés de faire aucun exercice de leur religion

à la cour, à la suite de la cour, à Paris, ni à cinq lieues de

cette capitale. Si ce n’étoit pas leur dire que leur religion étoit

odieuse, c’étoit du moins les avertir qu’elle ne devoit s’attendre à

aucune faveur. Pourquoi la loi qui devoit être impartiale pour être

raisonnable, montre-t-elle cette partialité? C’étoit attiser le feu

qu’on vouloit éteindre; ce n’étoit pas une loi, mais un traité qu’il

falloit mettre entre les deux religions. Croira-t-on que les Allemands

se fussent soumis à l’ordre établi par la paix de Westphalie, s’il eût

été l’ouvrage d’un législateur, quoique les articles en soient aussi

sages que ceux de l’édit de Nantes le sont peu?

Il dut paroître d’autant plus insupportable aux réformés de payer la

dixme aux ministres de la religion romaine, qu’il étoit très-injuste

à ceux-ci de l’exiger. Il falloit donc qu’ils payassent leurs

ministres, et c’étoit les soumettre à une nouvelle contribution: il

ne convenoit pas même que le gouvernement se chargeât de leur payer

leur salaire; parce qu’il n’étoit pas de l’intérêt des réformés que

leurs ministres fussent à la charge de l’état, et qu’ils pouvoient

regarder ces salaires comme une source de corruption. Pourquoi les

obliger d’observer les fêtes prescrites aux catholiques, de s’abstenir

ce jour-là de tout travail ou de ne travailler qu’en secret, et enfin

de se soumettre à l’égard du mariage aux lois de l’église romaine sur

les degrés de consanguinité ou de parenté? Tous ces réglemens devoient

éloigner les uns des autres des citoyens qu’il falloit rapprocher. Je

sais que dans la pratique on adoucissoit la rigueur de cette loi; on

fermoit les yeux; mais cette condescendance pouvoit-elle rassurer les

réformés, quand ils voyoient les catholiques armés de la loi contre

eux? Qu’on me permette de le dire, il est ridicule, il est dangereux de

faire une loi qu’il est sage de ne pas faire observer exactement; et

quand un gouvernement en est réduit à cette extrémité, ne doit-il pas

juger qu’il est à la veille d’éprouver quelque malheur, et qu’il a pris

par conséquent un mauvais parti?

Je serois trop long, si je voulois examiner ici chaque article de

l’Édit de Nantes, et en faire voir les inconvéniens; mais je ne puis

me dispenser d’y faire remarquer une contradiction monstrueuse. Tandis

que le gouvernement avoit une si grande peur des états-généraux,

et ne vouloit pas leur abandonner le soin de concilier les deux

religions, pourquoi permettoit-il aux réformés de s’assembler tous

les trois ans et d’avoir des places de sûreté. Si, par ce privilége,

on vouloit préparer la France à devenir protestante, il ne falloit

donc pas par les autres articles préparer la ruine du calvinisme.

Puisqu’on ne cherchoit en effet par l’édit de Nantes qu’à tendre des

piéges secrets aux réformés, et qu’à se faire des prétextes pour les

perdre, pourquoi leur permettoit-on de s’assembler et de s’éclairer

en conférant ensemble sur leurs intérêts? C’étoit diviser le royaume,

et empêcher que les catholiques et les réformés ne s’accoutumassent

peu à peu à leur situation: on ne le conçoit point; par quel motif,

par quelle raison, le gouvernement craignoit-il moins des places de

sûreté dans les mains des protestans que la convocation régulière des

états-généraux, puisque ces places de sûreté annonçoient la guerre

civile, et que les états-généraux auroient conservé la paix? M’est-il

permis de le dire? la guerre civile paroissoit moins fâcheuse au

gouvernement que la moindre diminution, ou le moindre partage de

l’autorité publique.

Il est aisé de s’apercevoir que Henri IV n’avoit entretenu la

tranquillité publique que par les détails journaliers d’une prudence

attentive à ne rien négliger: il appliquoit toujours quelque palliatif

aux maux qui se montroient; mais il ne falloit pas s’attendre que

ses successeurs eussent la même sagesse. Plus le temps affoibliroit

le souvenir des calamités de la guerre civile, plus le zèle des

catholiques devoit devenir fougueux et l’inquiétude des réformés

impatiente. C’est dans l’espérance d’amener des temps plus favorables à

la religion romaine, que le fanatisme arma plusieurs assassins et que

Ravaillac commit son attentat. On ne peut se déguiser que ce ne soit

le zèle aveugle et impie des catholiques qui a fait périr un prince

qui avoit des ménagemens pour les réformés, qui donnoit sa confiance à

quelques-uns d’eux, et qui empêchoit qu’ils ne fussent accablés sous la

haine de leurs ennemis.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 3 (of 15) · 第 21 / 49 题