_Conclusion de cet ouvrage._
Peut-on étudier notre histoire et ne pas voir que nos pères furent
à peine établis dans les Gaules, qu’ils négligèrent toutes les
précautions nécessaires pour empêcher qu’une partie de la société
n’augmentât ses richesses et sa puissance aux dépens des autres?
Tourmentés par leur avarice et leur ambition, jamais les différens
ordres de l’état ne se sont demandé quel étoit l’objet, quelle étoit
la fin de la société; et si on en excepte le règne trop court de
Charlemagne, jamais les Français n’ont recherché par quelles lois
la nature ordonne aux hommes de faire leur bonheur. Jamais même, en
voulant opprimer les autres, un ordre n’a pu se prescrire une condition
constante. De là les efforts toujours impuissans, une politique
toujours incertaine, nul intérêt constant, nul caractère, nulles mœurs
fixes; de là des révolutions continuelles dont notre histoire cependant
ne parle jamais: et toujours gouvernés au hasard par les événemens et
les passions, nous nous sommes accoutumés à n’avoir aucun respect pour
les lois.
Qui pourroit prédire le sort qui attend notre nation? Notre siècle se
glorifie de ses lumières; la philosophie, dit-on, fait tous les jours
des progrès considérables, et nous regardons avec dédain l’ignorance
de nos pères; mais cette philosophie et ces lumières dont nous
sommes si fiers, nous éclairent-elles sur nos devoirs d’hommes et de
citoyens? Quand quelques philosophes bien différens des sophistes
qui nous trompent, et qui croient que toute la sagesse consiste à
n’avoir aucune religion, nous montreroient les vérités morales, quel
en seroit l’effet? Les lumières viennent trop tard, quand les mœurs
sont corrompues. L’amour de la vérité aura-t-il plus de force que nos
passions? Nous pouvons ouvrir les yeux et voir les écueils contre
lesquels nous avons échoué; nous pouvons voir flotter autour de ces
écueils les débris de notre naufrage; mais quelle ressource nous
reste-t-il pour le réparer?
Sans doute qu’en s’instruisant de leurs devoirs dans l’histoire, nos
rois peuvent se convaincre sans peine qu’ils n’ont rien gagné à séparer
leurs intérêts de ceux de la nation, et à se regarder plutôt comme les
maîtres d’un fief que comme les magistrats d’une grande société. Il est
aisé d’apercevoir qu’en détruisant les états-généraux pour y substituer
une administration arbitraire, Charles-le-Sage a été l’auteur de tous
les maux qui ont depuis affligé la monarchie: il est aisé de démontrer
que le rétablissement de ces états, non pas tels qu’ils ont été,
mais tels qu’ils auroient dû être, est seul capable de nous donner
les vertus qui nous sont étrangères, et sans lesquelles un royaume
attend dans une éternelle langueur le moment de sa destruction. Mais
viendra-t-il parmi nous un nouveau Charlemagne? On doit le désirer,
mais on ne peut l’espérer.
Un prince philosophe pourroit triompher de ses passions et juger
combien il lui importe de gêner celles de ses successeurs; il feroit
sans doute le bien qu’il apercevroit; mais quand la philosophie
sera-t-elle assise sur le trône? On l’écarte avec dédain du berceau des
enfans des rois; on ne permet pas que la vérité instruise leur première
jeunesse. Le préjugé, l’erreur et le mensonge les entourent, et on ne
leur apprend qu’à être les maîtres de leurs sujets et les esclaves de
leurs ministres. Quand un monarque, frappé par le hasard d’un trait
de lumière, connoîtroit son devoir, seroit-il libre de le faire? On
l’a élevé de façon qu’il ne peut rien, tandis que son nom peut tout.
Comment pourroit-il vaincre tous les obstacles que lui opposeroient des
hommes intéressés à conserver le gouvernement tel qu’il est à présent?
Qu’on voie cette foule innombrable d’hommes qui profitent des vices
du gouvernement pour s’enrichir des dépouilles de la nation et se
charger des honneurs qu’ils avilissent; et, si on l’ose, qu’on espère
un nouveau Charlemagne. N’avons-nous pas vu de nos jours les gens de
finance s’alarmer au nom seul d’état-provinciaux, se liguer contre le
bien public, et empêcher que le ministre n’ait mis toutes les provinces
en pays d’état[355]?
Le passé doit nous instruire de l’avenir; et puisqu’on a vu trois ou
quatre princes dans toute l’histoire, qui ont donné volontairement
des bornes à leur autorité pour la rendre plus ferme et plus durable,
il n’est pas impossible que cet événement se renouvelle parmi nous,
mais il seroit insensé de l’attendre avec nonchalance. Il peut et il
doit nécessairement arriver dans la suite des temps que le royaume se
trouve dans une telle confusion, que le gouvernement soit forcé de
recourir à la pratique oubliée des états-généraux, comme on y recourut
sous les fils de Henri II. Mais si la nation elle-même n’est pas en
état, par son amour pour la liberté et par ses lumières politiques,
de profiter de cet événement, ces nouveaux états ne produiront pas
un effet plus salutaire que les états d’Orléans et de Blois; ils
ne remédieront point aux maux présens, et ne feront rien espérer
d’avantageux pour l’avenir.
Les grandes nations ne se conduisent jamais par réflexion. Elles sont
mues, poussées, retenues ou agitées par une sorte d’intérêt qui n’est
que le résultat des habitudes qu’elles ont contractées. Ce caractère
national est d’un poids qui entraîne tout; et quand une fois le temps
l’a formé, il est d’autant plus difficile, qu’il souffre quelque
altération essentielle, qu’il est très-rare qu’il survienne des
événemens assez importans pour ébranler à la fois toute la masse des
citoyens, et lui donner avec un nouvel intérêt général, une nouvelle
façon de voir et de penser. On a vu de petites républiques prendre
en un jour un nouveau caractère et un nouveau gouvernement; mais
au milieu même des agitations violentes qui sembloient annoncer de
grands changemens dans les grandes nations, les peuples ont toujours
conservé le fond de leur premier caractère, et en se calmant, ils
en sont toujours revenus à leur première manière de se gouverner.
En voulant corriger les abus dont ils se plaignent, ils restent
opiniâtrément attachés aux principes qui les ont fait naître et qui les
entretiendront. De cette réflexion, quel augure faut-il donc tirer du
sort qui attend notre nation?
Examinez le caractère de la nation Française, et jugez de la résistance
qu’il peut apporter au gouvernement. Les vices que la mollesse, le
luxe, l’avarice, et une ambition servile ont fait contracter aux
Français depuis le règne de Louis XIII, ont tellement affaissé leur
ame, qu’ayant encore assez de raison pour craindre le despotisme, ils
n’ont plus assez de courage pour aimer la liberté. Nous avons vu, il
n’y a pas long-temps, une sorte de fermentation dans les esprits;
nous avons vu qu’en se plaignant, on étoit alarmé de ses plaintes; on
regardoit les murmures comme un désordre plus dangereux que le mal qui
les occasionnoit, et on craignoit qu’ils n’indisposassent contre le
gouvernement et n’en dérangeassent les ressorts. Plus cette crainte est
vaine et puérile, plus il est sûr que nous avons un caractère conforme
à notre gouvernement, et que nous ne portons en nous-mêmes aucun
principe de révolution[356].
Tant qu’il y a dans un état différens ordres qui se craignent, qui
se respectent, qui se balancent, on peut calculer leurs forces et
prévoir l’effet de leur rivalité; mais quand tout équilibre est rompu,
et qu’une puissance supérieure a détruit toutes les autres, où la
politique, la plus pénétrante, pourroit-elle découvrir le germe d’une
nouvelle constitution? Dès qu’une puissance est parvenue dans l’état
à n’éprouver aucune contradiction, elle doit nécessairement accroître
ses forces, parce qu’on lui pardonne tout ce qui n’excite pas le
désespoir, et que pour réussir dans ses projets, elle n’a jamais besoin
de recourir à ces violences atroces qui irritent et soulèvent à la fois
tous les esprits.
Si un philosophe de nos jours avoit fait ces réflexions, auroit-il
dit qu’il se défie de tout ce que les écrivains politiques ont dit
sur les causes de la prospérité ou du malheur des sociétés? Il auroit
craint de se compromettre en leur demandant que, pour justifier
leurs remarques sur le passé, ils tirassent l’horoscope des états
qui existent actuellement en Europe. Sans doute, on peut prédire des
malheurs aux états mal constitués, et si on ne peut dire sous quelle
sorte de calamité ils succomberont, c’est qu’ils portent en eux-mêmes
plusieurs principes de décadence que des événemens ou des hasards
étrangers peuvent développer plus tôt ou plus tard. En examinant la
situation de la France à la fin des règnes de Henri II et de Henri
IV, on devoit prédire des désordres; mais pour prévoir quels seroient
ces désordres, il auroit fallu connoître une chose étrangère au
gouvernement, c’est-à-dire, le caractère, le génie et les talens des
personnes qui abusèrent des vices de l’état pour le troubler. A la
place des Guise, des Condé et des Coligny, supposez sous les fils de
Henri VIII, les hommes qui agitèrent la minorité de Louis XIII, vous
verrez des désordres, mais d’une autre nature que ceux qui faillirent à
faire perdre la couronne à la maison de Hugues-Capet. Faites renaître
sous Louis XIII des ambitieux d’un génie vaste et profond, et vous
verrez renouveler les projets et les malheurs de la ligue.
Parcourons les différens ordres de l’état: tout n’indique-t-il pas que
le clergé forme un corps dont le caractère particulier est plus propre
à fixer qu’à changer les principes actuels du gouvernement? Il y a
long-temps qu’il a séparé ses intérêts de ceux de la nation, et quand
il défend ses immunités, il a recours à des raisonnemens théologiques
qui ne sont point applicables à l’état des autres citoyens. L’église
est riche, mais c’est le roi qui dispose de la plus grande partie
de ces richesses, et qui les distribue à son gré à des hommes nés
ordinairement sans fortune, et d’autant plus avides que l’avarice a
décidé de leur vocation. De-là cet esprit servile qui n’est que trop
commun dans les ecclésiastiques. Appelés dans les états particuliers
de quelques provinces, pour en défendre les droits, ils les trahissent
pour mériter les faveurs de la cour. A l’esprit de la religion qui
élève l’ame et qui fait aimer l’ordre et la justice, le clergé a
substitué je ne sais quel esprit de monachisme qui n’inspire qu’une
bassesse stupide dans les sentimens. Il aime le pouvoir arbitraire,
parce qu’il est plus aisé de circonvenir un prince et de le gouverner,
que de tromper une nation libre que sa liberté éclaire et fait penser.
Ce penchant pour le pouvoir arbitraire est tel que pouvant, que devant
même ne pas reconnoître dans l’ordre de la religion un gouvernement
monarchique, il se précipite cependant avec ardeur, sous le joug de
la cour de Rome, qui lui présente des honneurs inutiles, et ne peut
lui accorder aujourd’hui qu’une protection infructueuse. Pour jouir
en quelque sorte d’un pouvoir arbitraire, dans son diocèse, chaque
évêque néglige autant les conciles généraux, que le pape les craint:
cependant ces assemblées écuméniques sont dans l’ordre de l’église ce
que les états-généraux sont dans l’ordre politique. Plus le clergé
de France a eu de peine à conserver quelques-unes de ses immunités,
tandis que le reste de la nation perdoit les siennes, plus il a flatté
le gouvernement pour mériter quelque faveur. L’habitude de cette
politique est contractée, elle subsistera vraisemblablement, et plus
les ecclésiastiques craindront de perdre leur fortune, plus ils se
confirmeront dans leurs principes.
A l’ancienne politique qu’avoient les grands de s’emparer de la
puissance du prince et de l’exercer sous son nom, ils ont substitué
depuis long-temps une autre manière de faire fortune; c’est de devenir
courtisans, et ils ont communiqué leur esprit à cette noblesse
nombreuse qui n’approche point du prince, qui vit dans les provinces,
ou qui occupe les emplois subalternes dans les troupes, et qui croit
qu’il est de sa dignité d’emprunter le langage et les sentimens des
grands. L’obéissance aveugle à laquelle on accoutume les gens de guerre
contre les ennemis de l’état, les prépare à exécuter pendant la paix
tout ce qu’on leur ordonne contre les citoyens. Ces instrumens, les
plus dangereux du pouvoir arbitraire, se glorifient des commissions
extraordinaires dont on les charge, croient participer à l’autorité
dont ils ne sont que les instrumens, et s’élever au-dessus de ceux
qu’ils ont consternés.
Les grands sont persuadés qu’il leur importe d’avoir un maître absolu.
Pour quelques mortifications qu’ils essuient à la cour, leur vanité
acquiert des complaisans, des flatteurs et des protégés; ils se font
craindre, et commettent impunément des injustices. Pour piller le
prince, leur avarice demande qu’il soit le maître de la fortune de tous
les citoyens; et ils ne voient point que les bienfaits de la cour ont
plus appauvri de grandes maisons qu’ils n’en ont enrichi. Enfin, ils
ne doutent point que leur dignité ne tienne au pouvoir absolu, et ils
craignent qu’un gouvernement libre ne les rapprochât d’une classe qui
leur est inférieure, et ne les confondît avec elle.
Erreur grossière! Dans tout gouvernement libre où il y a, comme
en Suède et en Angleterre, un prince héréditaire dont la maison a
des prérogatives particulières sur toutes les autres familles, la
noblesse aura toujours de grands avantages, et son sort sera assuré.
Les seigneurs Anglais et Suédois, aussi jaloux que les nôtres des
droits et des priviléges de leur naissance et de leur dignité, ne
jouissent-ils pas d’une fortune plus avantageuse que les seigneurs
Français? et cette fortune, établie sur la constitution de l’état, et
non sur la volonté inconstante du prince, n’est-elle pas plus solide?
Pour se désabuser de son erreur, notre grande noblesse n’auroit qu’à
comparer son état actuel à celui de ses ancêtres; elle verroit qu’à
mesure que la monarchie est devenue plus absolue, ses grandeurs se sont
diminuées, et pour ainsi dire, anéanties; elle verroit que plus on
approche du despotisme, plus tous les rangs se confondent aux yeux du
prince. Il est de la nature du despotisme de tout avilir; il voit les
objets de trop loin et de trop haut pour apercevoir entre eux quelque
différence: qu’on me cite en effet un état despotique où la noblesse du
sang n’ait pas enfin été détruite, et n’ait pas du moins perdu tous ses
avantages.
A mesure que les grands, depuis le règne de Charles VI, ont rendu le
prince plus puissant, il s’est servi constamment de cette puissance
pour diminuer leur fortune, leur crédit et leur considération. Après
avoir travaillé à augmenter la prérogative royale, les grands ont été
éloignés de l’administration des affaires. On leur a laissé de vains
titres qui les divisent entre eux; on a supprimé les charges qui
donnoient une grande autorité, et les places par leur nature, les plus
importantes, n’ont aujourd’hui de pouvoir réel qu’autant que celui qui
les occupe a de crédit. Depuis Henri IV, nos rois n’ont associé à leur
pouvoir que des hommes qu’ils ne pouvoient jamais craindre, et qui
retomboient dans le néant, si le prince cessoit d’en faire les organes
de sa volonté, et de leur prêter son nom. Pour recouvrer du pouvoir,
les grands ont été obligés d’ambitionner des places que leur vanité
dédaignoit autrefois; et ils ne les ont obtenues, que parce qu’ils ne
sont pas plus redoutables que les personnes auxquelles ils ont succédé.
Quoi qu’il en soit, la fortune actuelle des grands, leur manière de
penser et l’influence qu’elle a sur toute la nation, sont autant
d’obstacles à une[357] révolution; et il faudroit un concours de
circonstances d’autant plus extraordinaires pour changer l’esprit
national, que le tiers-état n’est rien en France, parce que personne
n’y veut être compris. Tout bourgeois ne songe parmi nous qu’à se tirer
de sa situation et à acheter des offices qui donnent la noblesse; et,
dès qu’il en est revêtu, il ne se regarde plus comme faisant partie de
la commune. Le peuple n’est en effet que cette populace sans crédit,
sans considération, sans fortune, qui ne peut rien par elle-même.
Le parlement est le seul corps qui pourroit mettre quelques entraves
au pouvoir arbitraire. Obligé par son propre intérêt de faire encore
entendre quelquefois le nom des lois, la nation lui doit l’avantage
d’avoir conservé ce mot, et voilà tout; car cette compagnie n’a pas la
puissance nécessaire pour empêcher que les lois qu’elle réclame par
intervalles, ne soient tous les jours violées. Que devons-nous attendre
de son zèle pour le bien public? Il est important de le savoir; c’est
à l’erreur d’avoir cru le parlement capable d’empêcher l’oppression et
de défendre nos droits, que nous devons en partie l’indifférence avec
laquelle nous avons vu la ruine de nos états-généraux, et la décadence
de nos priviléges.
Jamais les remontrances n’ont été plus fréquentes que de nos jours;
quel mal ont-elles empêché? Dans cent occasions différentes, Monluc,
dont j’ai déjà parlé, auroit pu renouveler les reproches qu’il faisoit
autrefois au parlement. En reprenant quelque crédit, la magistrature
n’a point songé aux intérêts de la nation; elle n’a été occupée
que de ses propres prérogatives. Pour juger du bien que le droit
d’enregistrement peut produire à l’avenir, il faut examiner celui qu’il
a fait par le passé. Depuis cinquante-deux ans que le parlement a
recouvré la permission de délibérer avant que d’enregistrer, les lois
ont-elles été moins flottantes, moins incertaines, moins dures, moins
arbitraires qu’elles ne l’ont été pendant le temps que Louis XIV avoit
réduit l’enregistrement à une vaine formalité? Si le parlement a pu
faire le bien, pourquoi ne l’a-t-il pas fait? S’il lui étoit impossible
de le faire, pourquoi n’avertissoit-il pas la nation de chercher un
autre protecteur? Si son droit de modifier et de rejeter les lois
qui lui paroissent injustes n’est qu’une chimère, pourquoi y est-il
ridiculement attaché? Si ce droit est quelque chose de réel, pourquoi
la nation n’en tire-t-elle aucun avantage?
Une expérience de plusieurs siècles n’a point été capable d’éclairer
le parlement sur sa situation et ses intérêts. A peine a-t-il réussi à
donner quelque alarme ou quelque inquiétude à des ministres timides et
assez maladroits pour être embarrassés de leur pouvoir, qu’il a cru que
le moment étoit arrivé de faire valoir ses anciennes prétentions, et de
devenir cet ancien champ de Mars et de Mai qui ne formoit qu’une seule
puissance avec le roi. Pour se rendre plus considérable, il a enfin
adopté l’idée qu’il avoit jusques-là rejetée, de l’unité du parlement.
Mais cette démarche étoit fausse, parce que tous ces parlemens répandus
dans le royaume ne pouvoient pas se conduire par un seul et même
esprit. Quand toutes leurs démarches auroient été parfaitement égales
et uniformes, leurs forces n’auroient point encore pu contre-balancer
celles du roi. Le parlement de Paris ne devoit s’associer les parlemens
de province que pour se rendre plus sûr de l’approbation du public;
ce n’étoit qu’en l’intéressant à sa cause qu’il pouvoit se rendre
puissant: c’est l’opinion publique qui seule est capable d’imposer à un
gouvernement.
Quelque espérance que le parlement de Paris eût conçue de son alliance
avec les parlemens de province, il n’a pu y sacrifier les préjugés
anciens de sa vanité. Craignant de perdre de sa grandeur par le systême
de l’unité, et que des magistrats de province ne sortissent des bornes
de la subordination, il n’a pas manqué de saisir la première occasion
de les humilier, et de les avertir qu’il étoit essentiellement et
privativement la cour des pairs. Cette prétention puérile n’a pas
seulement rompu la ligue nouvelle et fragile des magistrats, tout le
public en a été révolté. On a vu que la première classe du parlement
ne songeoit qu’à ses intérêts, et y songeoit d’une manière trop
grossière et trop peu habile pour qu’elle pût faire le bien public. On
a commencé à n’être plus la dupe de ses intentions; et toute l’illusion
a enfin cessé, quand on a vu qu’elle abandonnoit le soin de sa propre
existence, en laissant accabler les parlemens de Pau et de Rennes.
Cette conduite du parlement de Paris a dévoilé à tous les yeux sa
foiblesse et sa corruption; et quelle confiance pourroit-on désormais
donner à une compagnie, ou foible ou corrompue, qui a permis qu’on
s’essayât sur d’autres à la détruire[358] elle-même? On a appris que
les cours souveraines n’ont qu’une existence précaire; et bien loin
que le foible crédit qui reste au parlement, puisse être le principe
d’une réforme heureuse dans le gouvernement, il est vraisemblable
qu’il ne servira qu’à écraser la nation et empêcher le rétablissement
des états-généraux. Le ministre lui permettra des remontrances, des
représentations, des chambres assemblées et de «jouer à la madame»,
qu’on me permette cette expression ridicule, pour empêcher que le
public ne s’aperçoive qu’il a besoin de quelque protecteur plus
puissant et plus intelligent.
A moins d’un de ces événemens dont on rencontre quelques exemples
dans l’histoire, et qui remuent avec assez de force une nation pour
lui faire perdre ses préjugés et lui donner un caractère nouveau,
la France, qui devroit renfermer un des peuples les plus heureux de
la terre, tombera dans un état de dépérissement, de misère et de
langueur, où tombe enfin toute société qui empêche les citoyens de
s’intéresser à la chose publique. La liberté est nécessaire aux hommes,
parce qu’ils sont des êtres intelligens; dès qu’ils en sont privés,
ils ne conservent ni courage ni industrie; et la société, composée
d’automates, doit périr, si elle est attaquée par des ennemis qui
soient des hommes.
Ne cherchons point ici ce que la France doit redouter de la part de ses
voisins; n’examinons point si ses ennemis ont un gouvernement plus sage
qu’elle. Cette discussion m’entraîneroit trop loin. Bornons-nous à la
recherche des dangers domestiques dont elle est menacée, et en jetant
les yeux sur un peuple voisin, il me semble que nous pouvons juger du
sort qui nous attend. Les Espagnols avoient autrefois tout ce qu’il
faut pour rendre une nation florissante: avant qu’ils fussent accablés
sous une puissance arbitraire, ils ont fait de grandes choses; et s’ils
avoient eu l’art d’affermir les principes de leur liberté, ils seroient
aujourd’hui heureux. Mais le pouvoir du roi étant parvenu à s’accroître
au point de ne trouver aucun obstacle, l’état a été sacrifié, comme
il devoit l’être, aux passions du monarque et de ses ministres. Les
Espagnols avilis et dégradés ont perdu leur génie, leurs talens, leur
courage et leur activité, et ont cherché le bonheur qui les fuyoit,
dans leur paresse et a leur indolence. Les provinces sont devenues des
déserts; les hommes ont cessé d’être citoyens; et malgré les vastes
possessions du roi d’Espagne, il a aujourd’hui moins de force que n’en
avoient autrefois ces petits rois d’Aragon, de Grenade, de Castille,
de Léon, de Murcie, &c., quand le gouvernement étoit encore propre à
donner du ressort à l’ame des sujets. Au commencement de ce siècle,
l’Espagne, qui avoit été la terreur de l’Europe, n’a pas été en état de
défendre par ses propres forces le roi qu’elle s’étoit donné; elle a
perdu les provinces qu’elle possédoit en Italie et dans les Pays-Bas,
et si sa position topographique l’exposoit aux incursions de ses
ennemis, ne seroit-elle pas démembrée?
La France n’offre déjà plus que le spectacle effrayant d’une multitude
de mercenaires dont elle ne peut payer les services à leur gré, et
qui la serviront mal. Qu’on ne soit pas surpris que des hommes qui ne
peuvent être citoyens, préfèrent leurs intérêts à ceux de la patrie. On
voit déjà parmi nous l’empreinte fatale du despotisme, non pas de ce
despotisme terrible qui s’abreuve de sang et répand la consternation
par-tout: nos mœurs amollies ne le permettent pas; mais de ce
despotisme qui établit par-tout la misère et l’indigence, qui porte
par-tout le découragement, la corruption, la bassesse et l’esprit de
servitude, symptômes certains d’une décadence, et avant-coureurs d’une
ruine inévitable, quand il se présentera un ennemi redoutable sur ses
frontières.
_Fin du livre huitième._
REMARQUES ET PREUVES
DES
_Observations sur l’histoire de France_.
SUITE DU LIVRE VIme.