CHAPITRE VII.

_Conclusion de cet ouvrage._

Peut-on étudier notre histoire et ne pas voir que nos pères furent

à peine établis dans les Gaules, qu’ils négligèrent toutes les

précautions nécessaires pour empêcher qu’une partie de la société

n’augmentât ses richesses et sa puissance aux dépens des autres?

Tourmentés par leur avarice et leur ambition, jamais les différens

ordres de l’état ne se sont demandé quel étoit l’objet, quelle étoit

la fin de la société; et si on en excepte le règne trop court de

Charlemagne, jamais les Français n’ont recherché par quelles lois

la nature ordonne aux hommes de faire leur bonheur. Jamais même, en

voulant opprimer les autres, un ordre n’a pu se prescrire une condition

constante. De là les efforts toujours impuissans, une politique

toujours incertaine, nul intérêt constant, nul caractère, nulles mœurs

fixes; de là des révolutions continuelles dont notre histoire cependant

ne parle jamais: et toujours gouvernés au hasard par les événemens et

les passions, nous nous sommes accoutumés à n’avoir aucun respect pour

les lois.

Qui pourroit prédire le sort qui attend notre nation? Notre siècle se

glorifie de ses lumières; la philosophie, dit-on, fait tous les jours

des progrès considérables, et nous regardons avec dédain l’ignorance

de nos pères; mais cette philosophie et ces lumières dont nous

sommes si fiers, nous éclairent-elles sur nos devoirs d’hommes et de

citoyens? Quand quelques philosophes bien différens des sophistes

qui nous trompent, et qui croient que toute la sagesse consiste à

n’avoir aucune religion, nous montreroient les vérités morales, quel

en seroit l’effet? Les lumières viennent trop tard, quand les mœurs

sont corrompues. L’amour de la vérité aura-t-il plus de force que nos

passions? Nous pouvons ouvrir les yeux et voir les écueils contre

lesquels nous avons échoué; nous pouvons voir flotter autour de ces

écueils les débris de notre naufrage; mais quelle ressource nous

reste-t-il pour le réparer?

Sans doute qu’en s’instruisant de leurs devoirs dans l’histoire, nos

rois peuvent se convaincre sans peine qu’ils n’ont rien gagné à séparer

leurs intérêts de ceux de la nation, et à se regarder plutôt comme les

maîtres d’un fief que comme les magistrats d’une grande société. Il est

aisé d’apercevoir qu’en détruisant les états-généraux pour y substituer

une administration arbitraire, Charles-le-Sage a été l’auteur de tous

les maux qui ont depuis affligé la monarchie: il est aisé de démontrer

que le rétablissement de ces états, non pas tels qu’ils ont été,

mais tels qu’ils auroient dû être, est seul capable de nous donner

les vertus qui nous sont étrangères, et sans lesquelles un royaume

attend dans une éternelle langueur le moment de sa destruction. Mais

viendra-t-il parmi nous un nouveau Charlemagne? On doit le désirer,

mais on ne peut l’espérer.

Un prince philosophe pourroit triompher de ses passions et juger

combien il lui importe de gêner celles de ses successeurs; il feroit

sans doute le bien qu’il apercevroit; mais quand la philosophie

sera-t-elle assise sur le trône? On l’écarte avec dédain du berceau des

enfans des rois; on ne permet pas que la vérité instruise leur première

jeunesse. Le préjugé, l’erreur et le mensonge les entourent, et on ne

leur apprend qu’à être les maîtres de leurs sujets et les esclaves de

leurs ministres. Quand un monarque, frappé par le hasard d’un trait

de lumière, connoîtroit son devoir, seroit-il libre de le faire? On

l’a élevé de façon qu’il ne peut rien, tandis que son nom peut tout.

Comment pourroit-il vaincre tous les obstacles que lui opposeroient des

hommes intéressés à conserver le gouvernement tel qu’il est à présent?

Qu’on voie cette foule innombrable d’hommes qui profitent des vices

du gouvernement pour s’enrichir des dépouilles de la nation et se

charger des honneurs qu’ils avilissent; et, si on l’ose, qu’on espère

un nouveau Charlemagne. N’avons-nous pas vu de nos jours les gens de

finance s’alarmer au nom seul d’état-provinciaux, se liguer contre le

bien public, et empêcher que le ministre n’ait mis toutes les provinces

en pays d’état[355]?

Le passé doit nous instruire de l’avenir; et puisqu’on a vu trois ou

quatre princes dans toute l’histoire, qui ont donné volontairement

des bornes à leur autorité pour la rendre plus ferme et plus durable,

il n’est pas impossible que cet événement se renouvelle parmi nous,

mais il seroit insensé de l’attendre avec nonchalance. Il peut et il

doit nécessairement arriver dans la suite des temps que le royaume se

trouve dans une telle confusion, que le gouvernement soit forcé de

recourir à la pratique oubliée des états-généraux, comme on y recourut

sous les fils de Henri II. Mais si la nation elle-même n’est pas en

état, par son amour pour la liberté et par ses lumières politiques,

de profiter de cet événement, ces nouveaux états ne produiront pas

un effet plus salutaire que les états d’Orléans et de Blois; ils

ne remédieront point aux maux présens, et ne feront rien espérer

d’avantageux pour l’avenir.

Les grandes nations ne se conduisent jamais par réflexion. Elles sont

mues, poussées, retenues ou agitées par une sorte d’intérêt qui n’est

que le résultat des habitudes qu’elles ont contractées. Ce caractère

national est d’un poids qui entraîne tout; et quand une fois le temps

l’a formé, il est d’autant plus difficile, qu’il souffre quelque

altération essentielle, qu’il est très-rare qu’il survienne des

événemens assez importans pour ébranler à la fois toute la masse des

citoyens, et lui donner avec un nouvel intérêt général, une nouvelle

façon de voir et de penser. On a vu de petites républiques prendre

en un jour un nouveau caractère et un nouveau gouvernement; mais

au milieu même des agitations violentes qui sembloient annoncer de

grands changemens dans les grandes nations, les peuples ont toujours

conservé le fond de leur premier caractère, et en se calmant, ils

en sont toujours revenus à leur première manière de se gouverner.

En voulant corriger les abus dont ils se plaignent, ils restent

opiniâtrément attachés aux principes qui les ont fait naître et qui les

entretiendront. De cette réflexion, quel augure faut-il donc tirer du

sort qui attend notre nation?

Examinez le caractère de la nation Française, et jugez de la résistance

qu’il peut apporter au gouvernement. Les vices que la mollesse, le

luxe, l’avarice, et une ambition servile ont fait contracter aux

Français depuis le règne de Louis XIII, ont tellement affaissé leur

ame, qu’ayant encore assez de raison pour craindre le despotisme, ils

n’ont plus assez de courage pour aimer la liberté. Nous avons vu, il

n’y a pas long-temps, une sorte de fermentation dans les esprits;

nous avons vu qu’en se plaignant, on étoit alarmé de ses plaintes; on

regardoit les murmures comme un désordre plus dangereux que le mal qui

les occasionnoit, et on craignoit qu’ils n’indisposassent contre le

gouvernement et n’en dérangeassent les ressorts. Plus cette crainte est

vaine et puérile, plus il est sûr que nous avons un caractère conforme

à notre gouvernement, et que nous ne portons en nous-mêmes aucun

principe de révolution[356].

Tant qu’il y a dans un état différens ordres qui se craignent, qui

se respectent, qui se balancent, on peut calculer leurs forces et

prévoir l’effet de leur rivalité; mais quand tout équilibre est rompu,

et qu’une puissance supérieure a détruit toutes les autres, où la

politique, la plus pénétrante, pourroit-elle découvrir le germe d’une

nouvelle constitution? Dès qu’une puissance est parvenue dans l’état

à n’éprouver aucune contradiction, elle doit nécessairement accroître

ses forces, parce qu’on lui pardonne tout ce qui n’excite pas le

désespoir, et que pour réussir dans ses projets, elle n’a jamais besoin

de recourir à ces violences atroces qui irritent et soulèvent à la fois

tous les esprits.

Si un philosophe de nos jours avoit fait ces réflexions, auroit-il

dit qu’il se défie de tout ce que les écrivains politiques ont dit

sur les causes de la prospérité ou du malheur des sociétés? Il auroit

craint de se compromettre en leur demandant que, pour justifier

leurs remarques sur le passé, ils tirassent l’horoscope des états

qui existent actuellement en Europe. Sans doute, on peut prédire des

malheurs aux états mal constitués, et si on ne peut dire sous quelle

sorte de calamité ils succomberont, c’est qu’ils portent en eux-mêmes

plusieurs principes de décadence que des événemens ou des hasards

étrangers peuvent développer plus tôt ou plus tard. En examinant la

situation de la France à la fin des règnes de Henri II et de Henri

IV, on devoit prédire des désordres; mais pour prévoir quels seroient

ces désordres, il auroit fallu connoître une chose étrangère au

gouvernement, c’est-à-dire, le caractère, le génie et les talens des

personnes qui abusèrent des vices de l’état pour le troubler. A la

place des Guise, des Condé et des Coligny, supposez sous les fils de

Henri VIII, les hommes qui agitèrent la minorité de Louis XIII, vous

verrez des désordres, mais d’une autre nature que ceux qui faillirent à

faire perdre la couronne à la maison de Hugues-Capet. Faites renaître

sous Louis XIII des ambitieux d’un génie vaste et profond, et vous

verrez renouveler les projets et les malheurs de la ligue.

Parcourons les différens ordres de l’état: tout n’indique-t-il pas que

le clergé forme un corps dont le caractère particulier est plus propre

à fixer qu’à changer les principes actuels du gouvernement? Il y a

long-temps qu’il a séparé ses intérêts de ceux de la nation, et quand

il défend ses immunités, il a recours à des raisonnemens théologiques

qui ne sont point applicables à l’état des autres citoyens. L’église

est riche, mais c’est le roi qui dispose de la plus grande partie

de ces richesses, et qui les distribue à son gré à des hommes nés

ordinairement sans fortune, et d’autant plus avides que l’avarice a

décidé de leur vocation. De-là cet esprit servile qui n’est que trop

commun dans les ecclésiastiques. Appelés dans les états particuliers

de quelques provinces, pour en défendre les droits, ils les trahissent

pour mériter les faveurs de la cour. A l’esprit de la religion qui

élève l’ame et qui fait aimer l’ordre et la justice, le clergé a

substitué je ne sais quel esprit de monachisme qui n’inspire qu’une

bassesse stupide dans les sentimens. Il aime le pouvoir arbitraire,

parce qu’il est plus aisé de circonvenir un prince et de le gouverner,

que de tromper une nation libre que sa liberté éclaire et fait penser.

Ce penchant pour le pouvoir arbitraire est tel que pouvant, que devant

même ne pas reconnoître dans l’ordre de la religion un gouvernement

monarchique, il se précipite cependant avec ardeur, sous le joug de

la cour de Rome, qui lui présente des honneurs inutiles, et ne peut

lui accorder aujourd’hui qu’une protection infructueuse. Pour jouir

en quelque sorte d’un pouvoir arbitraire, dans son diocèse, chaque

évêque néglige autant les conciles généraux, que le pape les craint:

cependant ces assemblées écuméniques sont dans l’ordre de l’église ce

que les états-généraux sont dans l’ordre politique. Plus le clergé

de France a eu de peine à conserver quelques-unes de ses immunités,

tandis que le reste de la nation perdoit les siennes, plus il a flatté

le gouvernement pour mériter quelque faveur. L’habitude de cette

politique est contractée, elle subsistera vraisemblablement, et plus

les ecclésiastiques craindront de perdre leur fortune, plus ils se

confirmeront dans leurs principes.

A l’ancienne politique qu’avoient les grands de s’emparer de la

puissance du prince et de l’exercer sous son nom, ils ont substitué

depuis long-temps une autre manière de faire fortune; c’est de devenir

courtisans, et ils ont communiqué leur esprit à cette noblesse

nombreuse qui n’approche point du prince, qui vit dans les provinces,

ou qui occupe les emplois subalternes dans les troupes, et qui croit

qu’il est de sa dignité d’emprunter le langage et les sentimens des

grands. L’obéissance aveugle à laquelle on accoutume les gens de guerre

contre les ennemis de l’état, les prépare à exécuter pendant la paix

tout ce qu’on leur ordonne contre les citoyens. Ces instrumens, les

plus dangereux du pouvoir arbitraire, se glorifient des commissions

extraordinaires dont on les charge, croient participer à l’autorité

dont ils ne sont que les instrumens, et s’élever au-dessus de ceux

qu’ils ont consternés.

Les grands sont persuadés qu’il leur importe d’avoir un maître absolu.

Pour quelques mortifications qu’ils essuient à la cour, leur vanité

acquiert des complaisans, des flatteurs et des protégés; ils se font

craindre, et commettent impunément des injustices. Pour piller le

prince, leur avarice demande qu’il soit le maître de la fortune de tous

les citoyens; et ils ne voient point que les bienfaits de la cour ont

plus appauvri de grandes maisons qu’ils n’en ont enrichi. Enfin, ils

ne doutent point que leur dignité ne tienne au pouvoir absolu, et ils

craignent qu’un gouvernement libre ne les rapprochât d’une classe qui

leur est inférieure, et ne les confondît avec elle.

Erreur grossière! Dans tout gouvernement libre où il y a, comme

en Suède et en Angleterre, un prince héréditaire dont la maison a

des prérogatives particulières sur toutes les autres familles, la

noblesse aura toujours de grands avantages, et son sort sera assuré.

Les seigneurs Anglais et Suédois, aussi jaloux que les nôtres des

droits et des priviléges de leur naissance et de leur dignité, ne

jouissent-ils pas d’une fortune plus avantageuse que les seigneurs

Français? et cette fortune, établie sur la constitution de l’état, et

non sur la volonté inconstante du prince, n’est-elle pas plus solide?

Pour se désabuser de son erreur, notre grande noblesse n’auroit qu’à

comparer son état actuel à celui de ses ancêtres; elle verroit qu’à

mesure que la monarchie est devenue plus absolue, ses grandeurs se sont

diminuées, et pour ainsi dire, anéanties; elle verroit que plus on

approche du despotisme, plus tous les rangs se confondent aux yeux du

prince. Il est de la nature du despotisme de tout avilir; il voit les

objets de trop loin et de trop haut pour apercevoir entre eux quelque

différence: qu’on me cite en effet un état despotique où la noblesse du

sang n’ait pas enfin été détruite, et n’ait pas du moins perdu tous ses

avantages.

A mesure que les grands, depuis le règne de Charles VI, ont rendu le

prince plus puissant, il s’est servi constamment de cette puissance

pour diminuer leur fortune, leur crédit et leur considération. Après

avoir travaillé à augmenter la prérogative royale, les grands ont été

éloignés de l’administration des affaires. On leur a laissé de vains

titres qui les divisent entre eux; on a supprimé les charges qui

donnoient une grande autorité, et les places par leur nature, les plus

importantes, n’ont aujourd’hui de pouvoir réel qu’autant que celui qui

les occupe a de crédit. Depuis Henri IV, nos rois n’ont associé à leur

pouvoir que des hommes qu’ils ne pouvoient jamais craindre, et qui

retomboient dans le néant, si le prince cessoit d’en faire les organes

de sa volonté, et de leur prêter son nom. Pour recouvrer du pouvoir,

les grands ont été obligés d’ambitionner des places que leur vanité

dédaignoit autrefois; et ils ne les ont obtenues, que parce qu’ils ne

sont pas plus redoutables que les personnes auxquelles ils ont succédé.

Quoi qu’il en soit, la fortune actuelle des grands, leur manière de

penser et l’influence qu’elle a sur toute la nation, sont autant

d’obstacles à une[357] révolution; et il faudroit un concours de

circonstances d’autant plus extraordinaires pour changer l’esprit

national, que le tiers-état n’est rien en France, parce que personne

n’y veut être compris. Tout bourgeois ne songe parmi nous qu’à se tirer

de sa situation et à acheter des offices qui donnent la noblesse; et,

dès qu’il en est revêtu, il ne se regarde plus comme faisant partie de

la commune. Le peuple n’est en effet que cette populace sans crédit,

sans considération, sans fortune, qui ne peut rien par elle-même.

Le parlement est le seul corps qui pourroit mettre quelques entraves

au pouvoir arbitraire. Obligé par son propre intérêt de faire encore

entendre quelquefois le nom des lois, la nation lui doit l’avantage

d’avoir conservé ce mot, et voilà tout; car cette compagnie n’a pas la

puissance nécessaire pour empêcher que les lois qu’elle réclame par

intervalles, ne soient tous les jours violées. Que devons-nous attendre

de son zèle pour le bien public? Il est important de le savoir; c’est

à l’erreur d’avoir cru le parlement capable d’empêcher l’oppression et

de défendre nos droits, que nous devons en partie l’indifférence avec

laquelle nous avons vu la ruine de nos états-généraux, et la décadence

de nos priviléges.

Jamais les remontrances n’ont été plus fréquentes que de nos jours;

quel mal ont-elles empêché? Dans cent occasions différentes, Monluc,

dont j’ai déjà parlé, auroit pu renouveler les reproches qu’il faisoit

autrefois au parlement. En reprenant quelque crédit, la magistrature

n’a point songé aux intérêts de la nation; elle n’a été occupée

que de ses propres prérogatives. Pour juger du bien que le droit

d’enregistrement peut produire à l’avenir, il faut examiner celui qu’il

a fait par le passé. Depuis cinquante-deux ans que le parlement a

recouvré la permission de délibérer avant que d’enregistrer, les lois

ont-elles été moins flottantes, moins incertaines, moins dures, moins

arbitraires qu’elles ne l’ont été pendant le temps que Louis XIV avoit

réduit l’enregistrement à une vaine formalité? Si le parlement a pu

faire le bien, pourquoi ne l’a-t-il pas fait? S’il lui étoit impossible

de le faire, pourquoi n’avertissoit-il pas la nation de chercher un

autre protecteur? Si son droit de modifier et de rejeter les lois

qui lui paroissent injustes n’est qu’une chimère, pourquoi y est-il

ridiculement attaché? Si ce droit est quelque chose de réel, pourquoi

la nation n’en tire-t-elle aucun avantage?

Une expérience de plusieurs siècles n’a point été capable d’éclairer

le parlement sur sa situation et ses intérêts. A peine a-t-il réussi à

donner quelque alarme ou quelque inquiétude à des ministres timides et

assez maladroits pour être embarrassés de leur pouvoir, qu’il a cru que

le moment étoit arrivé de faire valoir ses anciennes prétentions, et de

devenir cet ancien champ de Mars et de Mai qui ne formoit qu’une seule

puissance avec le roi. Pour se rendre plus considérable, il a enfin

adopté l’idée qu’il avoit jusques-là rejetée, de l’unité du parlement.

Mais cette démarche étoit fausse, parce que tous ces parlemens répandus

dans le royaume ne pouvoient pas se conduire par un seul et même

esprit. Quand toutes leurs démarches auroient été parfaitement égales

et uniformes, leurs forces n’auroient point encore pu contre-balancer

celles du roi. Le parlement de Paris ne devoit s’associer les parlemens

de province que pour se rendre plus sûr de l’approbation du public;

ce n’étoit qu’en l’intéressant à sa cause qu’il pouvoit se rendre

puissant: c’est l’opinion publique qui seule est capable d’imposer à un

gouvernement.

Quelque espérance que le parlement de Paris eût conçue de son alliance

avec les parlemens de province, il n’a pu y sacrifier les préjugés

anciens de sa vanité. Craignant de perdre de sa grandeur par le systême

de l’unité, et que des magistrats de province ne sortissent des bornes

de la subordination, il n’a pas manqué de saisir la première occasion

de les humilier, et de les avertir qu’il étoit essentiellement et

privativement la cour des pairs. Cette prétention puérile n’a pas

seulement rompu la ligue nouvelle et fragile des magistrats, tout le

public en a été révolté. On a vu que la première classe du parlement

ne songeoit qu’à ses intérêts, et y songeoit d’une manière trop

grossière et trop peu habile pour qu’elle pût faire le bien public. On

a commencé à n’être plus la dupe de ses intentions; et toute l’illusion

a enfin cessé, quand on a vu qu’elle abandonnoit le soin de sa propre

existence, en laissant accabler les parlemens de Pau et de Rennes.

Cette conduite du parlement de Paris a dévoilé à tous les yeux sa

foiblesse et sa corruption; et quelle confiance pourroit-on désormais

donner à une compagnie, ou foible ou corrompue, qui a permis qu’on

s’essayât sur d’autres à la détruire[358] elle-même? On a appris que

les cours souveraines n’ont qu’une existence précaire; et bien loin

que le foible crédit qui reste au parlement, puisse être le principe

d’une réforme heureuse dans le gouvernement, il est vraisemblable

qu’il ne servira qu’à écraser la nation et empêcher le rétablissement

des états-généraux. Le ministre lui permettra des remontrances, des

représentations, des chambres assemblées et de «jouer à la madame»,

qu’on me permette cette expression ridicule, pour empêcher que le

public ne s’aperçoive qu’il a besoin de quelque protecteur plus

puissant et plus intelligent.

A moins d’un de ces événemens dont on rencontre quelques exemples

dans l’histoire, et qui remuent avec assez de force une nation pour

lui faire perdre ses préjugés et lui donner un caractère nouveau,

la France, qui devroit renfermer un des peuples les plus heureux de

la terre, tombera dans un état de dépérissement, de misère et de

langueur, où tombe enfin toute société qui empêche les citoyens de

s’intéresser à la chose publique. La liberté est nécessaire aux hommes,

parce qu’ils sont des êtres intelligens; dès qu’ils en sont privés,

ils ne conservent ni courage ni industrie; et la société, composée

d’automates, doit périr, si elle est attaquée par des ennemis qui

soient des hommes.

Ne cherchons point ici ce que la France doit redouter de la part de ses

voisins; n’examinons point si ses ennemis ont un gouvernement plus sage

qu’elle. Cette discussion m’entraîneroit trop loin. Bornons-nous à la

recherche des dangers domestiques dont elle est menacée, et en jetant

les yeux sur un peuple voisin, il me semble que nous pouvons juger du

sort qui nous attend. Les Espagnols avoient autrefois tout ce qu’il

faut pour rendre une nation florissante: avant qu’ils fussent accablés

sous une puissance arbitraire, ils ont fait de grandes choses; et s’ils

avoient eu l’art d’affermir les principes de leur liberté, ils seroient

aujourd’hui heureux. Mais le pouvoir du roi étant parvenu à s’accroître

au point de ne trouver aucun obstacle, l’état a été sacrifié, comme

il devoit l’être, aux passions du monarque et de ses ministres. Les

Espagnols avilis et dégradés ont perdu leur génie, leurs talens, leur

courage et leur activité, et ont cherché le bonheur qui les fuyoit,

dans leur paresse et a leur indolence. Les provinces sont devenues des

déserts; les hommes ont cessé d’être citoyens; et malgré les vastes

possessions du roi d’Espagne, il a aujourd’hui moins de force que n’en

avoient autrefois ces petits rois d’Aragon, de Grenade, de Castille,

de Léon, de Murcie, &c., quand le gouvernement étoit encore propre à

donner du ressort à l’ame des sujets. Au commencement de ce siècle,

l’Espagne, qui avoit été la terreur de l’Europe, n’a pas été en état de

défendre par ses propres forces le roi qu’elle s’étoit donné; elle a

perdu les provinces qu’elle possédoit en Italie et dans les Pays-Bas,

et si sa position topographique l’exposoit aux incursions de ses

ennemis, ne seroit-elle pas démembrée?

La France n’offre déjà plus que le spectacle effrayant d’une multitude

de mercenaires dont elle ne peut payer les services à leur gré, et

qui la serviront mal. Qu’on ne soit pas surpris que des hommes qui ne

peuvent être citoyens, préfèrent leurs intérêts à ceux de la patrie. On

voit déjà parmi nous l’empreinte fatale du despotisme, non pas de ce

despotisme terrible qui s’abreuve de sang et répand la consternation

par-tout: nos mœurs amollies ne le permettent pas; mais de ce

despotisme qui établit par-tout la misère et l’indigence, qui porte

par-tout le découragement, la corruption, la bassesse et l’esprit de

servitude, symptômes certains d’une décadence, et avant-coureurs d’une

ruine inévitable, quand il se présentera un ennemi redoutable sur ses

frontières.

_Fin du livre huitième._

REMARQUES ET PREUVES

DES

_Observations sur l’histoire de France_.

SUITE DU LIVRE VIme.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 3 (of 15) · 第 23 / 49 题