_Des effets que la révolution arrivée dans la fortune des
grands et du parlement produisit dans le gouvernement, après la
ruine de la ligue._
Quand le fanatisme, peu à peu ralenti, ne fut plus capable de faire
supporter avec constance les maux de la guerre, quand on goûta enfin
les douceurs de la paix, la nation ne se représenta qu’avec une sorte
d’effroi le tableau des troubles dont elle avoit été la victime.
La lassitude du passé, et l’espérance d’un avenir plus heureux lui
donnèrent un nouvel esprit et de nouvelles mœurs. On n’avoit été touché
d’aucune des vertus de Henri IV, et quand on l’eut connu, on ne voulut
voir aucun de ses défauts; à l’exception de quelques fanatiques dévoués
aux intérêts de l’Espagne, et dont la haine contre les réformés étoit
implacable, le peuple se livroit à son engouement et vouloit avoir un
maître qui le contînt. Henri devoit jouir d’un pouvoir d’autant plus
étendu, que les grands, plus divisés entre eux qu’ils ne l’avoient
jamais été, ne pouvoient, comme autrefois, former des cabales, et par
leurs ligues ou leurs divisions inquiéter et troubler le gouvernement.
Les princes du sang, en s’élevant, comme on l’a vu, au-dessus des
pairs, augmentèrent puérilement leur dignité, et diminuèrent réellement
leur puissance. Séparés des grands, qui n’étoient pas familiarisés avec
cette distinction qui les choquoit, ils n’eurent que leurs propres
forces à opposer à la puissance royale; et ces forces étoient trop
médiocres pour qu’elles pussent les mettre en état de maintenir les
principes que le prince de Condé avoit retirés de l’oubli, et prétendre
avoir part au gouvernement.
Les fils d’Henri II, ayant honoré plusieurs familles de la pairie, il
n’étoit plus possible, en suivant l’esprit de son institution, de les
associer toutes au gouvernement; et cependant, leur nombre étoit trop
petit pour former un corps puissant; de sorte que la pairie se trouvoit
destituée à la fois de ses fonctions réelles, de son pouvoir, et des
forces nécessaires pour les recouvrer. En aspirant aux distinctions
honorifiques que conservoit les pairs, la haute noblesse, qui n’en
jouissoit pas, en devint ennemie. Cette rivalité affoiblit tous les
grands, et ne pouvant être puissans que par la faveur et les grandes
charges de la cour, il fut encore plus facile à Henri IV, qu’il ne
l’avoit été à François I, de les contenir tous dans l’obéissance, et de
ne confier son autorité qu’à des personnes qui ne pourroient la tourner
contre lui.
Cette situation des grands devoit leur faire perdre insensiblement
les idées de grandeur, de fortune et d’indépendance auxquelles ils
s’étoient accoutumés pendant la guerre civile; mais, en attendant
qu’ils eussent pris un caractère convenable à leur foiblesse actuelle,
il y avoit entre eux une sorte de fermentation sourde, et ils
regrettoient l’ancien gouvernement des fiefs. Cette ambition que le
duc de Guise avoit réprimée, tant qu’il s’étoit flatté d’usurper la
couronne, le duc de Mayenne l’avoit fait revivre: lorsqu’obligé de
renoncer aux projets ambitieux de sa maison, il voyoit la décadence de
son parti, il demanda que le gouvernement des provinces de Bourgogne,
de Champagne et de Brie, fut héréditaire en faveur de ses descendans.
Le duc de Mercœur, cantonné en même temps dans la Bretagne, la regarda
comme son domaine, et espéroit de la tenir aux mêmes conditions que
ses anciens ducs, tandis que le duc de Nemours affectoit dans son
gouvernement l’indépendance et l’autorité d’un souverain. Mais ces
seigneurs prirent trop tard une résolution qui leur auroit réussi
quelques années plutôt. Les peuples qui commençoient à se lasser de
la guerre civile, n’étoient pas disposés à s’exposer pour l’intérêt
des grands à des maux que l’intérêt même de la religion ne pouvoit
plus leur faire supporter; et les grands, si je puis m’exprimer ainsi,
furent autant vaincus par cet esprit d’obéissance et de monarchie
auquel ils avoient accoutumé la nation, que par les armes d’Henri IV.
En obéissant, ils ne pouvoient cependant s’empêcher de murmurer, et
sans se rendre compte de leurs projets, ou plutôt de leurs vues, ils
espéroient toujours que quelques circonstances heureuses les mettroient
à portée de se cantonner dans les provinces. Rien n’est plus propre
à prouver combien les grands étoient timides, petits et inconsidérés
dans leur ambition, que le fait bizarre que je vais raconter; et je
voudrois, pour l’honneur de leur politique, qu’on en pût douter. Ils
imaginèrent qu’Henri IV, embarrassé par la guerre qu’il soutenoit
contre l’Espagne, et qui sembloit avoir épuisé ses ressources,
consentiroit à céder ses provinces[343] sous la foi et l’hommage, à
condition que ses nouveaux vassaux lui fourniroient les secours dont
il avoit besoin. Si on ne connoissoit pas l’extrême illusion que se
font quelquefois les passions, il seroit inconcevable que les grands
se fussent persuadés que cette ridicule proposition seroit acceptée.
L’espèce d’arrangement et d’ordre qu’ils mirent dans leur projet est le
comble du délire. Les seigneurs, qui avoient les gouvernemens les plus
importans, consentoient à en démembrer quelques portions pour faire
des souverainetés à d’autres seigneurs qui ne commandoient dans aucune
province, et qui, sans cet abandon, n’auroient trouvé aucun avantage
à voir renaître le gouvernement féodal, ou plutôt qui s’y seroient
opposés pour ne se pas voir dégradés et avilis par la fortune de leurs
pareils.
Le duc de Montpensier, chargé par ses collègues de négocier cette
affaire, ou plutôt de la proposer au roi, commença par lui faire valoir
le zèle, la fidélité et l’attachement des personnes qui vouloient le
dépouiller; il tâcha de prouver que l’abandon des provinces et le
rétablissement des fiefs étoit le seul moyen de résister aux forces
de la maison d’Autriche; et Henri IV dut se trouver heureux de n’avoir
affaire qu’à des conjurés si méprisables; s’il est vrai cependant qu’on
puisse donner le nom de conjuration à une ineptie si ridiculement
imaginée et proposée.
Le maréchal de Biron eut une conduite plus conséquente: tourmenté par
son ambition, et ne voyant dans l’esprit général des peuples aucune
disposition au démembrement du royaume, ce ne fut pas à Henri IV, mais
à ses ennemis qu’il s’adressa pour rétablir les fiefs. Dans le traité
qu’il avoit[344] fait avec la cour de Madrid et de Turin, on étoit
convenu qu’il épouseroit une princesse de Savoye, et qu’il auroit
pour lui et les siens la souveraineté du duché de Bourgogne; que si
on parvenoit à enlever la couronne à Henri, on la rendroit élective;
et que des grands gouvernemens, on feroit autant de principautés qui
ne dépendroient du roi que de la même manière dont les électorats
dépendent de l’empereur. Si une pareille entreprise eût été conduite
avec assez de secret pour qu’elle eût éclaté avant que le gouvernement
en fût instruit, jamais la monarchie n’auroit été menacée d’un plus
grand péril. L’ambition des grands, qui étoit plutôt assoupie
qu’éteinte, auroit été instruite par cet exemple de la route qu’elle
devoit prendre. Tous les grands auroient éclaté à la fois, ou tous du
moins, étant devenus suspects au gouvernement, l’auroient jeté dans
le plus grand embarras: il étoit de l’intérêt des alliés du maréchal
de Biron de démembrer la France, et leur premier succès auroit
certainement fait paroître des révoltés dans plusieurs provinces. En
partageant ses forces pour soumettre tous les rebelles à la fois, Henri
IV se seroit exposé à succomber par-tout. Si son courage et sa sagesse
n’avoient pas également soumis toutes les provinces, la révolution
n’étoit que retardée; l’exemple d’un seul gouverneur, qui auroit réussi
à s’établir dans son gouvernement, auroit entretenu une fermentation
continuelle dans le royaume. Un rebelle heureux auroit travaillé à
multiplier les démembremens pour diviser les forces du roi, et n’être
pas seul l’objet de son ressentiment. Selon les apparences, la France,
toujours agitée par des intrigues et des révoltes sous le règne de
Henri IV, auroit vu renaître le gouvernement féodal après la mort de ce
prince. Heureusement la conjuration du maréchal de Biron fut découverte
à temps; et dans la disposition où se trouvoient les esprits, son
supplice suffit pour faire perdre entièrement aux grands le souvenir de
leurs anciens fiefs: on ne voit pas du moins que depuis ils aient tenté
de les rétablir.
Tandis que tout fléchissoit enfin sans résistance sous le pouvoir de
Henri, le parlement, qui voyoit avec plaisir l’abaissement des grands,
éprouva à son tour que l’esprit d’obéissance qui étoit répandu dans
tous les ordres de l’état, ruinoit son pouvoir négatif et modificatif,
et qu’il étoit condamné à ne plus faire que des remontrances inutiles.
Vaincu, pour ainsi dire, par la solennité des lits de justice, et ne
pouvant rien refuser au roi, il chercha à s’en dédommager aux dépens de
la nation, dont il avoit déjà usurpé plusieurs fonctions. Lorsque Henri
IV convoqua une assemblée de notables à Rouen en 1595, le parlement
de Paris s’en plaignit, alléguant qu’il étoit contre l’usage[345] que
les états se tinssent hors du ressort du premier parlement du royaume:
cette prétention auroit été absurde, si le parlement, enhardi par
ses entreprises contre les états de Blois et les états de la ligue,
n’avoit voulu donner à entendre que ces assemblées étoient soumises
à sa juridiction, et qu’il étoit nécessaire qu’elles se tinssent dans
l’étendue de son ressort, pour qu’il pût les juger, les réprimer, et
les contenir, s’il en étoit besoin.
C’est dans ce temps que le parlement commença à se faire un systême
qu’il a depuis manifesté dans plusieurs occasions. Il imagina
qu’il représente les anciens champs de Mars et de Mai, et, chose
inconcevable! que les états-généraux, tels que Philippe-le-Bel et ses
successeurs les avoient convoqués, ne tenoient point à la constitution
primitive de la nation, et que tout leur droit se bornoit à faire
des demandes et des représentations dont le conseil du roi jugeoit
arbitrairement. Le parlement prétendit être le conseil nécessaire
des rois[346], et ne former avec lui qu’une seule puissance pour
gouverner la nation. La vanité dans les affaires est l’avant-coureur
de la petitesse; et le parlement, bientôt convaincu, par des efforts
impuissans, qu’il ne pouvoit pas disposer de la puissance royale, se
borna à disputer du rang et de la dignité avec les deux premiers ordres
de l’état.
L’assemblée des notables qui se tint à Paris en 1626, est une preuve
évidente de ce que j’avance: on étoit convenu d’opiner dans ces
conférences[347] par corps et non par tête; et les officiers des cours
supérieures, se croyant avilis par cette manière de recueillir les
voix, représentèrent au duc d’Orléans, qui présidoit cette assemblée,
qu’outre qu’elle étoit préjudiciable et même honteuse aux officiers de
justice, qui par-là se trouveroient séparés et distingués du clergé et
de la noblesse pour être compris et confondus dans un ordre inférieur;
elle étoit nouvelle et contraire aux usages pratiqués jusqu’alors. Ces
officiers ne se rappeloient pas sans doute ce qui s’étoit passé sous
Henri II, après la bataille de Saint-Quentin, et qu’ils avoient regardé
comme une faveur de former un ordre mitoyen entre la noblesse et le
tiers-état: c’est assez la coutume du parlement d’oublier les faits qui
ne sont pas favorables à ses prétentions.
Le duc d’Orléans n’ayant pas eu égard à ces requisitions, les
magistrats portèrent leurs plaintes au roi, et lui montrèrent que «les
députés des cours souveraines ne pouvoient consentir à opiner par
corps, puisque représentant leurs compagnies composées de tous les
ordres du royaume, ils se verroient néanmoins réduits au plus bas, et à
représenter le tiers ordre séparé de ceux du clergé et de la noblesse,
lesquels n’avoient à présent sujet de se distinguer d’eux, puisque
toujours ils ont réputé à honneur de pouvoir être reçus à opiner avec
eux dans lesdites compagnies; que la vocation que eux tous avoient en
ladite assemblée étoit différente, en ce que ceux du clergé et de la
noblesse y sont appelés par la volonté et faveur particulière du roi,
qui en cela avoit voulu reconnoître le mérite d’un chacun d’eux; mais
que les premiers présidens et les procureurs généraux y étoient appelés
par les lois de l’état, suivies de la volonté de sa majesté pour y
représenter toute la justice souveraine.»
Il est mieux d’examiner de quelle manière les hommes se forment des
prétentions, et comment ces prétentions se changent en droits. Le
parlement devient par surprise, par la négligence et l’ignorance des
pairs, la cour des pairs; et bientôt il regarde comme un privilége
pour les pairs de pouvoir y siéger, quoique ce prétendu privilége
ne soit qu’une dégradation de la pairie. Il prétend qu’il est
composé de tous les ordres de la nation, parce qu’il compte parmi
ses magistrats quelques gentilshommes et quelques ecclésiastiques
d’un ordre inférieur; c’est qu’il veut être le corps représentatif de
la nation, et accoutumer le public à cette idée extraordinaire. En
vertu de quel titre le parlement pouvoit-il dire que le clergé et la
noblesse n’étoient reçus que par grâce aux assemblées de notables, et
que les seuls magistrats en étoient les membres nécessaires? C’est
ainsi que dans un royaume où personne ne veut se tenir à sa place, où
chacun aspire à s’introduire dans un ordre qui refuse de le recevoir,
une vanité puérile devient le principal intérêt de tous les citoyens.
Le parlement s’essayoit à se mettre au-dessus des états-généraux, en
dégradant les différens ordres qui les composent; bientôt il publiera
ouvertement sa doctrine, et sous prétexte que les pairs ne sont que
conseillers de la cour, il prétendra que ses présidens sont revêtus
d’une dignité supérieure à la pairie.
J’aurois quelque honte de m’arrêter à ces minuties, si ces minuties de
rang n’avoient été de la plus grande importance chez presque tous les
peuples, et n’étoient d’ailleurs très-propres à faire connoître dans
quel oubli le pouvoir absolu de Henri IV avoit fait tomber les règles,
les principes, les lois et les coutumes. Quand la France perdit ce
prince, aucune voix ne se fit entendre en faveur des états-généraux;
personne ne dit qu’ils étoient nécessaires pour régler la forme du
gouvernement. Les grands étoient trop humiliés pour oser s’assembler
au Louvre, proclamer Louis XIII et déférer la régence à sa mère. Marie
de Médicis et ses créatures ne virent, au milieu de cette dégradation
générale de tous les ordres, que le parlement qui eût des prétentions,
et conservât la forme d’un corps. La reine le pria de s’assembler
pour examiner ce qu’il seroit le plus important de faire dans une
conjoncture si fâcheuse; et cette compagnie, trouvant une occasion de
se saisir d’un droit qui n’appartenoit qu’aux états-généraux, donna
un arrêt par lequel il conféroit la régence à la reine. Le lendemain,
quand le jeune roi vint tenir son lit de justice, ce ne fut qu’une
vaine formalité pour déclarer que, conformément[348] à l’arrêt donné la
veille, sa mère étoit régente.
Cette conduite étoit digne d’une nation, qui, depuis sa naissance,
n’avoit pu encore parvenir à se faire un gouvernement, et qui, ayant
pris l’habitude de ne consulter que des convenances momentanées,
n’avoit aucun intérêt déterminé, et devoit par conséquent éprouver
encore des agitations domestiques.