CHAPITRE IV.

_Des effets que la révolution arrivée dans la fortune des

grands et du parlement produisit dans le gouvernement, après la

ruine de la ligue._

Quand le fanatisme, peu à peu ralenti, ne fut plus capable de faire

supporter avec constance les maux de la guerre, quand on goûta enfin

les douceurs de la paix, la nation ne se représenta qu’avec une sorte

d’effroi le tableau des troubles dont elle avoit été la victime.

La lassitude du passé, et l’espérance d’un avenir plus heureux lui

donnèrent un nouvel esprit et de nouvelles mœurs. On n’avoit été touché

d’aucune des vertus de Henri IV, et quand on l’eut connu, on ne voulut

voir aucun de ses défauts; à l’exception de quelques fanatiques dévoués

aux intérêts de l’Espagne, et dont la haine contre les réformés étoit

implacable, le peuple se livroit à son engouement et vouloit avoir un

maître qui le contînt. Henri devoit jouir d’un pouvoir d’autant plus

étendu, que les grands, plus divisés entre eux qu’ils ne l’avoient

jamais été, ne pouvoient, comme autrefois, former des cabales, et par

leurs ligues ou leurs divisions inquiéter et troubler le gouvernement.

Les princes du sang, en s’élevant, comme on l’a vu, au-dessus des

pairs, augmentèrent puérilement leur dignité, et diminuèrent réellement

leur puissance. Séparés des grands, qui n’étoient pas familiarisés avec

cette distinction qui les choquoit, ils n’eurent que leurs propres

forces à opposer à la puissance royale; et ces forces étoient trop

médiocres pour qu’elles pussent les mettre en état de maintenir les

principes que le prince de Condé avoit retirés de l’oubli, et prétendre

avoir part au gouvernement.

Les fils d’Henri II, ayant honoré plusieurs familles de la pairie, il

n’étoit plus possible, en suivant l’esprit de son institution, de les

associer toutes au gouvernement; et cependant, leur nombre étoit trop

petit pour former un corps puissant; de sorte que la pairie se trouvoit

destituée à la fois de ses fonctions réelles, de son pouvoir, et des

forces nécessaires pour les recouvrer. En aspirant aux distinctions

honorifiques que conservoit les pairs, la haute noblesse, qui n’en

jouissoit pas, en devint ennemie. Cette rivalité affoiblit tous les

grands, et ne pouvant être puissans que par la faveur et les grandes

charges de la cour, il fut encore plus facile à Henri IV, qu’il ne

l’avoit été à François I, de les contenir tous dans l’obéissance, et de

ne confier son autorité qu’à des personnes qui ne pourroient la tourner

contre lui.

Cette situation des grands devoit leur faire perdre insensiblement

les idées de grandeur, de fortune et d’indépendance auxquelles ils

s’étoient accoutumés pendant la guerre civile; mais, en attendant

qu’ils eussent pris un caractère convenable à leur foiblesse actuelle,

il y avoit entre eux une sorte de fermentation sourde, et ils

regrettoient l’ancien gouvernement des fiefs. Cette ambition que le

duc de Guise avoit réprimée, tant qu’il s’étoit flatté d’usurper la

couronne, le duc de Mayenne l’avoit fait revivre: lorsqu’obligé de

renoncer aux projets ambitieux de sa maison, il voyoit la décadence de

son parti, il demanda que le gouvernement des provinces de Bourgogne,

de Champagne et de Brie, fut héréditaire en faveur de ses descendans.

Le duc de Mercœur, cantonné en même temps dans la Bretagne, la regarda

comme son domaine, et espéroit de la tenir aux mêmes conditions que

ses anciens ducs, tandis que le duc de Nemours affectoit dans son

gouvernement l’indépendance et l’autorité d’un souverain. Mais ces

seigneurs prirent trop tard une résolution qui leur auroit réussi

quelques années plutôt. Les peuples qui commençoient à se lasser de

la guerre civile, n’étoient pas disposés à s’exposer pour l’intérêt

des grands à des maux que l’intérêt même de la religion ne pouvoit

plus leur faire supporter; et les grands, si je puis m’exprimer ainsi,

furent autant vaincus par cet esprit d’obéissance et de monarchie

auquel ils avoient accoutumé la nation, que par les armes d’Henri IV.

En obéissant, ils ne pouvoient cependant s’empêcher de murmurer, et

sans se rendre compte de leurs projets, ou plutôt de leurs vues, ils

espéroient toujours que quelques circonstances heureuses les mettroient

à portée de se cantonner dans les provinces. Rien n’est plus propre

à prouver combien les grands étoient timides, petits et inconsidérés

dans leur ambition, que le fait bizarre que je vais raconter; et je

voudrois, pour l’honneur de leur politique, qu’on en pût douter. Ils

imaginèrent qu’Henri IV, embarrassé par la guerre qu’il soutenoit

contre l’Espagne, et qui sembloit avoir épuisé ses ressources,

consentiroit à céder ses provinces[343] sous la foi et l’hommage, à

condition que ses nouveaux vassaux lui fourniroient les secours dont

il avoit besoin. Si on ne connoissoit pas l’extrême illusion que se

font quelquefois les passions, il seroit inconcevable que les grands

se fussent persuadés que cette ridicule proposition seroit acceptée.

L’espèce d’arrangement et d’ordre qu’ils mirent dans leur projet est le

comble du délire. Les seigneurs, qui avoient les gouvernemens les plus

importans, consentoient à en démembrer quelques portions pour faire

des souverainetés à d’autres seigneurs qui ne commandoient dans aucune

province, et qui, sans cet abandon, n’auroient trouvé aucun avantage

à voir renaître le gouvernement féodal, ou plutôt qui s’y seroient

opposés pour ne se pas voir dégradés et avilis par la fortune de leurs

pareils.

Le duc de Montpensier, chargé par ses collègues de négocier cette

affaire, ou plutôt de la proposer au roi, commença par lui faire valoir

le zèle, la fidélité et l’attachement des personnes qui vouloient le

dépouiller; il tâcha de prouver que l’abandon des provinces et le

rétablissement des fiefs étoit le seul moyen de résister aux forces

de la maison d’Autriche; et Henri IV dut se trouver heureux de n’avoir

affaire qu’à des conjurés si méprisables; s’il est vrai cependant qu’on

puisse donner le nom de conjuration à une ineptie si ridiculement

imaginée et proposée.

Le maréchal de Biron eut une conduite plus conséquente: tourmenté par

son ambition, et ne voyant dans l’esprit général des peuples aucune

disposition au démembrement du royaume, ce ne fut pas à Henri IV, mais

à ses ennemis qu’il s’adressa pour rétablir les fiefs. Dans le traité

qu’il avoit[344] fait avec la cour de Madrid et de Turin, on étoit

convenu qu’il épouseroit une princesse de Savoye, et qu’il auroit

pour lui et les siens la souveraineté du duché de Bourgogne; que si

on parvenoit à enlever la couronne à Henri, on la rendroit élective;

et que des grands gouvernemens, on feroit autant de principautés qui

ne dépendroient du roi que de la même manière dont les électorats

dépendent de l’empereur. Si une pareille entreprise eût été conduite

avec assez de secret pour qu’elle eût éclaté avant que le gouvernement

en fût instruit, jamais la monarchie n’auroit été menacée d’un plus

grand péril. L’ambition des grands, qui étoit plutôt assoupie

qu’éteinte, auroit été instruite par cet exemple de la route qu’elle

devoit prendre. Tous les grands auroient éclaté à la fois, ou tous du

moins, étant devenus suspects au gouvernement, l’auroient jeté dans

le plus grand embarras: il étoit de l’intérêt des alliés du maréchal

de Biron de démembrer la France, et leur premier succès auroit

certainement fait paroître des révoltés dans plusieurs provinces. En

partageant ses forces pour soumettre tous les rebelles à la fois, Henri

IV se seroit exposé à succomber par-tout. Si son courage et sa sagesse

n’avoient pas également soumis toutes les provinces, la révolution

n’étoit que retardée; l’exemple d’un seul gouverneur, qui auroit réussi

à s’établir dans son gouvernement, auroit entretenu une fermentation

continuelle dans le royaume. Un rebelle heureux auroit travaillé à

multiplier les démembremens pour diviser les forces du roi, et n’être

pas seul l’objet de son ressentiment. Selon les apparences, la France,

toujours agitée par des intrigues et des révoltes sous le règne de

Henri IV, auroit vu renaître le gouvernement féodal après la mort de ce

prince. Heureusement la conjuration du maréchal de Biron fut découverte

à temps; et dans la disposition où se trouvoient les esprits, son

supplice suffit pour faire perdre entièrement aux grands le souvenir de

leurs anciens fiefs: on ne voit pas du moins que depuis ils aient tenté

de les rétablir.

Tandis que tout fléchissoit enfin sans résistance sous le pouvoir de

Henri, le parlement, qui voyoit avec plaisir l’abaissement des grands,

éprouva à son tour que l’esprit d’obéissance qui étoit répandu dans

tous les ordres de l’état, ruinoit son pouvoir négatif et modificatif,

et qu’il étoit condamné à ne plus faire que des remontrances inutiles.

Vaincu, pour ainsi dire, par la solennité des lits de justice, et ne

pouvant rien refuser au roi, il chercha à s’en dédommager aux dépens de

la nation, dont il avoit déjà usurpé plusieurs fonctions. Lorsque Henri

IV convoqua une assemblée de notables à Rouen en 1595, le parlement

de Paris s’en plaignit, alléguant qu’il étoit contre l’usage[345] que

les états se tinssent hors du ressort du premier parlement du royaume:

cette prétention auroit été absurde, si le parlement, enhardi par

ses entreprises contre les états de Blois et les états de la ligue,

n’avoit voulu donner à entendre que ces assemblées étoient soumises

à sa juridiction, et qu’il étoit nécessaire qu’elles se tinssent dans

l’étendue de son ressort, pour qu’il pût les juger, les réprimer, et

les contenir, s’il en étoit besoin.

C’est dans ce temps que le parlement commença à se faire un systême

qu’il a depuis manifesté dans plusieurs occasions. Il imagina

qu’il représente les anciens champs de Mars et de Mai, et, chose

inconcevable! que les états-généraux, tels que Philippe-le-Bel et ses

successeurs les avoient convoqués, ne tenoient point à la constitution

primitive de la nation, et que tout leur droit se bornoit à faire

des demandes et des représentations dont le conseil du roi jugeoit

arbitrairement. Le parlement prétendit être le conseil nécessaire

des rois[346], et ne former avec lui qu’une seule puissance pour

gouverner la nation. La vanité dans les affaires est l’avant-coureur

de la petitesse; et le parlement, bientôt convaincu, par des efforts

impuissans, qu’il ne pouvoit pas disposer de la puissance royale, se

borna à disputer du rang et de la dignité avec les deux premiers ordres

de l’état.

L’assemblée des notables qui se tint à Paris en 1626, est une preuve

évidente de ce que j’avance: on étoit convenu d’opiner dans ces

conférences[347] par corps et non par tête; et les officiers des cours

supérieures, se croyant avilis par cette manière de recueillir les

voix, représentèrent au duc d’Orléans, qui présidoit cette assemblée,

qu’outre qu’elle étoit préjudiciable et même honteuse aux officiers de

justice, qui par-là se trouveroient séparés et distingués du clergé et

de la noblesse pour être compris et confondus dans un ordre inférieur;

elle étoit nouvelle et contraire aux usages pratiqués jusqu’alors. Ces

officiers ne se rappeloient pas sans doute ce qui s’étoit passé sous

Henri II, après la bataille de Saint-Quentin, et qu’ils avoient regardé

comme une faveur de former un ordre mitoyen entre la noblesse et le

tiers-état: c’est assez la coutume du parlement d’oublier les faits qui

ne sont pas favorables à ses prétentions.

Le duc d’Orléans n’ayant pas eu égard à ces requisitions, les

magistrats portèrent leurs plaintes au roi, et lui montrèrent que «les

députés des cours souveraines ne pouvoient consentir à opiner par

corps, puisque représentant leurs compagnies composées de tous les

ordres du royaume, ils se verroient néanmoins réduits au plus bas, et à

représenter le tiers ordre séparé de ceux du clergé et de la noblesse,

lesquels n’avoient à présent sujet de se distinguer d’eux, puisque

toujours ils ont réputé à honneur de pouvoir être reçus à opiner avec

eux dans lesdites compagnies; que la vocation que eux tous avoient en

ladite assemblée étoit différente, en ce que ceux du clergé et de la

noblesse y sont appelés par la volonté et faveur particulière du roi,

qui en cela avoit voulu reconnoître le mérite d’un chacun d’eux; mais

que les premiers présidens et les procureurs généraux y étoient appelés

par les lois de l’état, suivies de la volonté de sa majesté pour y

représenter toute la justice souveraine.»

Il est mieux d’examiner de quelle manière les hommes se forment des

prétentions, et comment ces prétentions se changent en droits. Le

parlement devient par surprise, par la négligence et l’ignorance des

pairs, la cour des pairs; et bientôt il regarde comme un privilége

pour les pairs de pouvoir y siéger, quoique ce prétendu privilége

ne soit qu’une dégradation de la pairie. Il prétend qu’il est

composé de tous les ordres de la nation, parce qu’il compte parmi

ses magistrats quelques gentilshommes et quelques ecclésiastiques

d’un ordre inférieur; c’est qu’il veut être le corps représentatif de

la nation, et accoutumer le public à cette idée extraordinaire. En

vertu de quel titre le parlement pouvoit-il dire que le clergé et la

noblesse n’étoient reçus que par grâce aux assemblées de notables, et

que les seuls magistrats en étoient les membres nécessaires? C’est

ainsi que dans un royaume où personne ne veut se tenir à sa place, où

chacun aspire à s’introduire dans un ordre qui refuse de le recevoir,

une vanité puérile devient le principal intérêt de tous les citoyens.

Le parlement s’essayoit à se mettre au-dessus des états-généraux, en

dégradant les différens ordres qui les composent; bientôt il publiera

ouvertement sa doctrine, et sous prétexte que les pairs ne sont que

conseillers de la cour, il prétendra que ses présidens sont revêtus

d’une dignité supérieure à la pairie.

J’aurois quelque honte de m’arrêter à ces minuties, si ces minuties de

rang n’avoient été de la plus grande importance chez presque tous les

peuples, et n’étoient d’ailleurs très-propres à faire connoître dans

quel oubli le pouvoir absolu de Henri IV avoit fait tomber les règles,

les principes, les lois et les coutumes. Quand la France perdit ce

prince, aucune voix ne se fit entendre en faveur des états-généraux;

personne ne dit qu’ils étoient nécessaires pour régler la forme du

gouvernement. Les grands étoient trop humiliés pour oser s’assembler

au Louvre, proclamer Louis XIII et déférer la régence à sa mère. Marie

de Médicis et ses créatures ne virent, au milieu de cette dégradation

générale de tous les ordres, que le parlement qui eût des prétentions,

et conservât la forme d’un corps. La reine le pria de s’assembler

pour examiner ce qu’il seroit le plus important de faire dans une

conjoncture si fâcheuse; et cette compagnie, trouvant une occasion de

se saisir d’un droit qui n’appartenoit qu’aux états-généraux, donna

un arrêt par lequel il conféroit la régence à la reine. Le lendemain,

quand le jeune roi vint tenir son lit de justice, ce ne fut qu’une

vaine formalité pour déclarer que, conformément[348] à l’arrêt donné la

veille, sa mère étoit régente.

Cette conduite étoit digne d’une nation, qui, depuis sa naissance,

n’avoit pu encore parvenir à se faire un gouvernement, et qui, ayant

pris l’habitude de ne consulter que des convenances momentanées,

n’avoit aucun intérêt déterminé, et devoit par conséquent éprouver

encore des agitations domestiques.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 3 (of 15) · 第 20 / 49 题