_Changemens survenus dans la fortune des grands et du parlement
pendant les guerres civiles._
Quelques soins que la maison de Guise eût pris de ne point laisser
affoiblir l’opinion que le public avoit depuis si long-temps de
la puissance royale, il doit paroître surprenant qu’un prince qui
succédoit à des rois aussi odieux et aussi méprisés que Charles IX et
Henri III, ait pu reprendre subitement le pouvoir le plus absolu. Les
prérogatives de la couronne n’avoient pas été, il est vrai, bornées
et fixées par des lois; mais comment la licence des guerres civiles,
et le mépris qu’on avoit eu pour Catherine de Médicis et ses fils,
n’avoient-ils pas du moins donné plus de fierté aux esprits, et fait
contracter de nouvelles habitudes qui gêneroient l’ambition du prince
qui monteroit sur le trône? Une nation est comme une vaste mer, dont
les flots sont encore agités après que les vents qui les soulevoient,
ont cessé de souffler. En effet, Henri IV n’auroit joui, malgré ses
talens, que d’une autorité équivoque et contestée, si pendant le
cours des guerres civiles, il n’étoit survenu dans la fortune des
grands et du parlement des changemens considérables, qui étoient autant
d’obstacles à l’inquiétude qui devoit les agiter.
La révolution que souffrit la pairie étoit préparée depuis long-temps;
et il faut se rappeler que, quoique les nouveaux pairs que
Philippe-le-Bel et ses successeurs avoient créés, lussent dans leurs
patentes qu’ils étoient égaux aux anciens pairs, et devoient jouir
des mêmes prérogatives; les esprits s’étoient refusés à ces idées,
et l’opinion publique, qui décide souverainement des rangs et de la
considération qui leur est due, ne confondit point les anciens et les
nouveaux pairs: il y eut une telle différence entre eux que le duc de
Bretagne, loin d’être flatté de se voir élevé à la dignité de pair,
craignit au contraire que les anciennes prérogatives de son fief n’en
fussent dégradées; possédant une seigneurie plus puissante et plus
libre que celle des nouveaux pairs, il eut peur qu’on ne voulût le
réduire aux simples franchises dont jouissoient le duc d’Anjou et le
comte d’Artois. Yoland de Dreux, duchesse de Bretagne, eut sans doute
raison de demander à Philippe-le-Bel une déclaration[327] par laquelle
il assuroit que l’érection du duché de Bretagne en pairie ne porteroit
aucun préjudice au duc et à la duchesse de Bretagne ni à leurs enfans.
Cette précaution étoit sage: quand on contesteroit quelques droits à
la Bretagne, il devoit arriver qu’on consultât moins les anciennes
coutumes qui les autoriseroient, que les priviléges ordinaires dont
les nouvelles pairies seroient en possession, et que le conseil du roi
seroit intéressé à regarder comme le droit commun de la pairie.
La même vanité qui avoit porté les ducs de Normandie, de Bourgogne
et d’Aquitaine, ainsi que les comtes de Champagne, de Toulouse et
de Flandre à se séparer des seigneurs qui relevoient comme eux
immédiatement de la couronne[328], pour former un ordre à part dans
l’état, les empêcha encore de se confondre avec les seigneurs à qui
le roi avoit attribué le titre de la pairie: ils prétendoient que ces
pairs de nouvelle création n’étoient pas pairs de France, mais tenoient
seulement leurs terres en pairie; et le public admit cette distinction,
que ni lui ni les pairs n’entendoient pas, mais qui supposoit
cependant une différence entre les anciens et les nouveaux pairs.
Quelque passion qu’eussent ces derniers de s’égaler aux autres, ils
ne pouvoient se déguiser à eux-mêmes la supériorité de l’ancienne
pairie. La nouvelle, formée dans un temps où le gouvernement féodal
faisoit place à la monarchie, n’étoit assise ordinairement que sur
des terres déjà dégradées, ou sur des terres que les rois avoient
données en apanage à des princes de leur maison. Quand les nouveaux
pairs auroient été mis en possession des mêmes prérogatives que les
anciens, ils n’en auroient pas en effet joui, ou n’en auroient joui que
d’une manière précaire, parce qu’ils n’avoient pas les mêmes forces
pour les conserver malgré le roi, et que l’inégalité des forces met
une différence réelle entre les dignités qui d’ailleurs sont les plus
égales. Il est si vrai que l’opinion publique n’avoit pas confondu les
anciennes et les nouvelles pairies, qu’après l’union des premières
à la couronne, les nouveaux pairs ne parurent pas sous leur nom aux
cérémonies les plus importantes, telles que le sacre des rois; mais y
représentèrent les anciens pairs qui n’existoient plus, et c’étoit
avouer bien clairement que la nouvelle pairie étoit inférieure en
dignité à l’ancienne.
Malgré cette espèce de dégradation, tout contribua cependant à faire de
la nouvelle pairie la dignité la plus éminente et la plus importante de
l’état. Elle ne fut conférée qu’à des princes de la maison royale, qui,
sous les fils de Philippe-le-Bel, se trouvant tous appelés au trône,
acquirent une considération qu’ils n’avoient point[329] eue, tant qu’il
avoit été incertain si la royauté étoit une seigneurie masculine, ou
seroit soumise au même ordre de succession que les grands fiefs qui
passoient aux filles. La nouvelle pairie conserva un rang supérieur
aux distinctions qui furent attachées à la dignité de prince du sang;
les princes qui en étoient revêtus, prirent le pas sur[330] ceux
qui étoient plus près de la couronne dans l’ordre de la succession,
mais qui n’étoient pas pairs, et cet usage établit comme un principe
la supériorité de la pairie sur la dignité de prince de la maison
royale. La révolution arrivée à notre gouvernement, sous le règne de
Charles VI, ne fut pas moins favorable à la pairie; car les pairs
en qualité de pairs n’auroient point eu un prétexte aussi plausible
qu’en qualité de princes du sang, de s’emparer de l’administration du
royaume. Quoiqu’ils se regardassent comme les colonnes de l’état[331]
et les ministres de l’autorité royale, il étoit juste que dans des
troubles qui intéressoient plus le sort de la maison régnante que celui
de l’état, ils eussent moins de part aux affaires que les héritiers
nécessaires de la couronne. Les pairs qui vraisemblablement auroient
été dégradés s’ils n’avoient pas été princes, acquirent au contraire
un nouveau degré de crédit par l’autorité dont ils s’emparèrent comme
princes.
Tant que les pairs furent princes du sang, on ne songea point à mettre
une distinction entre leurs dignités, qui, si je puis parler ainsi,
s’étayant réciproquement, jouirent des mêmes prérogatives. On étoit
même si accoutumé à voir les princes pairs précéder ceux qui n’étoient
pas revêtus de la même dignité, que des princes étrangers à qui la
pairie fut conférée eurent le même avantage, et dans les cérémonies
occupèrent une place supérieure à celle des princes du sang qui
n’étoient pas pairs. C’est ainsi, pour en donner un exemple, qu’au
sacre de Henri II[332], le duc de Guise et le duc de Nevers prirent
le pas sur le duc de Montpensier. Mais en voyant élever à la pairie
d’autres personnes que les princes du sang, il étoit aisé, si je ne me
trompe, de prévoir sa décadence prochaine. Dans une monarchie telle
que la nôtre, et gouvernée par une coutume que nous appelons la loi
salique, c’étoit beaucoup que l’orgueil du sang royal ne fût pas choqué
de céder le pas à un prince d’une branche cadette, et il ne falloit
point s’attendre à la même condescendance pour des familles étrangères
à la maison royale.
Dès qu’un prince de cette maison régnante se plaindroit de se voir
précéder par une famille sujette, le public devoit trouver ses plaintes
légitimes; et le roi, par l’intérêt de sa vanité, devoit établir
une nouvelle coutume, et laisser un long intervalle entre sa maison
et les familles les plus distinguées de l’état. En effet, le duc de
Montpensier fit sa protestation sur la prétendue injure qu’il croyoit
avoir reçue au sacre de Henri II; et vraisemblablement cette querelle
naissante auroit été dès-lors terminée, si le duc de Guise, qui
gouvernoit le roi par la duchesse de Valentinois, n’eût fait rendre
une ordonnance obscure qui ne décidoit rien; et qui servant également
de titre aux prétentions des princes et des pairs, annonçoit que la
dignité des premiers seroit bientôt supérieure à celle des seconds.
Quand la pairie n’auroit été conférée qu’à des familles d’un ordre égal
à celles du duc de Guise et du duc de Nevers, ou qu’on n’auroit pas
oublié que les principales maisons du royaume, tiroient leur origine de
seigneurs puissans qui avoient été princes[333], et dont les descendans
l’auroient encore été, si le gouvernement des fiefs eût subsisté en
France comme il a subsisté en Allemagne, la contestation élevée par le
duc de Montpensier devoit bientôt se terminer à l’avantage des princes
du sang. Henri II érigea Montmorency en pairie; ce n’étoit que faire
rentrer cette maison dans les droits dont elle avoit joui[334] sous
les prédécesseurs de Philippe-Auguste. Mais cette grâce, qui n’étoit
point un abus du pouvoir souverain, ouvrit cependant la porte à mille
abus. La manie éternelle de tout gentilhomme en France, c’est de se
croire supérieur à ses égaux, et égal à ses supérieurs; l’élévation de
la maison de Montmorency répandit donc une ambition générale parmi les
courtisans, et sous les règnes foibles qui suivirent celui de Henri
II, comment des favoris n’auroient-ils pas obtenu une dignité qu’ils
devoient dégrader? La pairie fut bientôt conférée à des familles d’une
noblesse ancienne, mais qui n’avoient jamais possédé que des fiefs
peu distingués. En la voyant multiplier, on ne sut plus ce qu’il en
falloit penser. Le public, trop peu instruit pour juger des pairs par
leur dignité, jugea de leur dignité par leur personne; et sans qu’il
fût nécessaire de porter une loi pour régler l’ordre que les princes
et les pairs devoient tenir entre eux, il s’établit naturellement et
sans effort une subordination entre des pairs dont la naissance ne
présentoit aucune égalité; et c’est ainsi qu’au sacre de Charles IX,
les pairs qui étoient princes donnèrent le baiser à la joue, et les
autres ne baisèrent que la robe du roi.
Dans le lit de justice qui se tint à Rouen pour la majorité du même
prince, les droits du sang parurent encore supérieurs à ceux de la
pairie; et les princes, qui n’avoient d’autre titre que celui de leur
naissance, précédèrent les pairs qui n’étoient pas de la maison royale.
S’il s’élevoit encore quelque contestation, l’événement ne pourroit
en être douteux; et en donnant enfin l’édit qui établit les choses
dans l’ordre où elles sont actuellement, Henri III[335] affermit une
coutume qui avoit déjà acquis force de loi. Mais la pairie ne tarda
pas à recevoir un second échec: étant moins considérée depuis qu’elle
étoit multipliée, les grandes charges de la couronne devinrent l’objet
de l’ambition des courtisans. On sait qu’en mourant, François de Guise
avertit déjà son fils de ne pas rechercher ces places qui attiroient,
disoit-il, la jalousie, l’envie et la haine, et qui exposoient à mille
dangers ceux qui les occupoient. Les pairs avoient un grand titre,
mais les grands officiers de la couronne avoient un pouvoir réel, et
c’est ce qui porta Henri III à donner à ces officiers la préséance sur
les pairs[336], dont la dignité fut encore dégradée par la manière
arbitraire dont il disposa de leur rang sans égard à l’ancienneté[337]
des érections. Cet édit auroit détruit l’esprit et toutes les coutumes
de notre ancien gouvernement, s’il eût été observé dans toute son
étendue; mais il ne servit à élever au-dessus de la pairie que quelques
offices que les anciens pairs ne regardoient[338] qu’avec une sorte de
dédain.
Tandis que ces différentes révolutions annonçoient aux grands la ruine
de leur pouvoir, quand la tranquillité publique seroit rétablie, le
parlement éprouva aussi diverses fortunes. Il étoit naturel qu’une
compagnie qui n’avoit de crédit et de considération que par les lois,
perdit l’un et l’autre au milieu des troubles et des désordres de la
guerre civile. Le chancelier de l’Hôpital lui-même, choqué du fanatisme
du parlement, tenta une fois de ne point y envoyer[339] les édits
pour y être vérifiés, mais ce fut sans succès; et l’enregistrement
continua d’avoir lieu, parce que la guerre civile, interrompue par des
paix fréquentes, ne dura jamais assez long-temps pour qu’à la faveur
de la nécessité il s’établît un usage contraire. Si Henri III ne put
s’affranchir de cette formalité odieuse au gouvernement qu’elle gênoit
et qu’il vouloit détruire[340], il apprit du moins à ses successeurs
à la rendre inutile; puisqu’il lui suffit d’aller tenir son lit de
justice au parlement, pour que toutes ses volontés devinssent autant de
lois. Une autorité dont il étoit si aisé de trouver la fin, n’auroit
laissé aucune considération au parlement, si quelques circonstances
favorables à son ambition ne lui avoient rendu une sorte de confiance.
Il arriva entre autres deux événemens qui persuadèrent à cette
compagnie qu’elle étoit, pour ainsi dire, au-dessus de la nation,
lorsque la tenue des lits de justice auroit dû lui apprendre qu’elle
n’avoit en effet aucune autorité. Elle eut la hardiesse[341] de rejeter
ou de vouloir modifier plusieurs articles de l’édit que Henri III
publia d’après les remontrances des états de Blois. Un prince plus
ferme et plus éclairé auroit saisi cette occasion pour réprimer les
entreprises du parlement, et sous prétexte de venger la dignité des
états qu’il ne craignoit pas, se seroit débarrassé pour toujours de
l’enregistrement qui le gênoit. Mais soit que Henri vît avec plaisir
qu’on infirmoit une loi dont plusieurs articles lui déplaisoient, soit
que par une suite de sa foiblesse et de l’avilissement dans lequel
il étoit tombé, il n’osât faire un acte de vigueur, cet attentat
fut impuni; et le parlement, fier d’avoir humilié à la fois le roi
et la nation dans ses représentations, crut follement que son droit
d’enregistrement étoit plus affermi que jamais; et qu’après cet
exemple, on ne pourroit plus lui contester la puissance législative.
On pourroit peut-être croire que c’est en conséquence de cet attentat
contre les droits de la nation, que le parlement de Paris osa s’élever
au-dessus des états-généraux de la ligue, et lui prescrire des lois.
Il fit un arrêt[342] pour ordonner une députation solennelle au
duc de Mayenne; et le supplier de ne faire aucun traité qui tendît
à transférer la couronne à quelque prince ou à quelque princesse
d’une autre nation; on lui insinuoit de veiller au maintien des lois
de l’état, et de faire exécuter les arrêts de la cour donnés pour
l’élection d’un roi catholique et Français. Puisqu’on lui avoit confié
l’autorité suprême, il étoit de son devoir, lui disoit-on, de prendre
garde que sous prétexte de servir la religion catholique, on n’attentât
aux loix fondamentales du royaume, en mettant une maison étrangère sur
le trône de nos rois. Enfin, l’arrêt du parlement cassoit et annulloit
comme contraires à la loi salique tous les traités et conventions
qu’on auroit déjà faits, ou qu’on pourroit faire dans la suite pour
l’élection d’une princesse ou d’un prince étranger.
Quelque idée que le parlement eût prise de son autorité par les
modifications qu’il avoit mises dans l’enregistrement de l’édit de
Blois: n’est-il pas vraisemblable qu’étant fanatique et ligueur, il
n’auroit jamais tenté une pareille entreprise, s’il n’y avoit été
invité par le duc de Mayenne lui-même? C’est après la séparation des
états de Blois, c’est quand ils n’existoient plus, que le parlement
les offensa; mais les états de la ligue, présens et maîtres de Paris,
devoient-ils souffrir patiemment que le parlement leur fît la loi? On
ne reconnoissoit pas dans cette compagnie le droit de disposer de la
couronne, puisqu’on avoit cru nécessaire d’assembler les états pour
cette opération. Par quel vertige le parlement auroit-il donc osé
s’ériger en surveillant de leur conduite, s’il n’avoit été sûr de la
protection du duc de Mayenne?
Je croirois que ce seigneur, pressé par les intrigues des Espagnols,
et ennemi des prétentions de la cour de Madrid, qu’il étoit cependant
obligé de ménager, vouloit leur nuire en feignant de la servir. Il
se cacha sous le nom du parlement, et se servit du crédit de cette
compagnie pour faire échouer les projets de l’Espagne, ou du moins pour
y opposer un obstacle de plus. Il est vrai que les historiens ne disent
point que le parlement fût invité par le duc de Mayenne à donner cet
arrêt qui l’élevoit au-dessus des états; mais doit-on en être surpris?
Le mystère le plus profond devoit être l’ame de cette opération, pour
qu’elle produisît l’effet qu’on en attendoit, Mayenne ne s’adressa
sans doute qu’aux principaux membres du parlement qui lui étoient
dévoués; et tout son artifice auroit été perdu pour lui, si on eût su
qu’il avoit sollicité un arrêt contraire aux intérêts de l’Espagne.
Ne voit-on pas que cet arrêt est dicté par le duc de Mayenne? C’est
pour lui ouvrir le chemin du trône que le parlement en veut écarter
les étrangers. Si cette compagnie n’eût pas été conduite par ce motif
secret, si elle eût été véritablement attachée à l’ordre de succession,
en ne voulant cependant rien faire qui pût préjudicier à la religion
catholique, pourquoi ne se seroit-elle pas expliquée d’une manière plus
claire? Pourquoi n’auroit-elle parlé que confusément du successeur de
Henri III ou du cardinal de Bourbon? Tous les princes de la maison
royale n’étoient pas hérétiques et relaps; et si l’arrêt du parlement
n’eût pas été l’ouvrage de l’intrigue, il auroit nommé le prince que
les lois appeloient au trône.
Les historiens disent que le duc de Mayenne fut extrêmement irrité
de l’arrêt et de la députation du parlement: ils devoient dire
seulement qu’il eut l’art de le paroître. Dans un temps où le mensonge,
l’intrigue et la fourberie étoient l’ame de la politique, étoit-il
si rare et si difficile d’emprunter des sentimens contraires à ceux
qu’on avoit en effet? Pour ne se pas brouiller avec les Espagnols,
pour ralentir leurs démarches, pour ménager ses propres partisans,
pour persuader aux Parisiens mêmes que l’arrêt du parlement étoit
une bien plus grande importance qu’il n’étoit, Mayenne ne devoit-il
pas feindre une colère qu’il n’avoit pas? S’il eût été véritablement
irrité, pourquoi n’auroit-il pas cherché à soulever les états contre le
parlement?