CHAPITRE II.

_Des causes de la décadence et de la ruine entière de la ligue._

On ne pouvoit mettre plus d’art et de génie que François de Guise

en avoit employé pour se faire un parti formidable, et frayer à sa

maison le chemin du trône. Son fils eut, comme lui, les qualités les

plus propres à le faire aimer, craindre et respecter; cependant ne

pourroit-on pas dire qu’il manquoit d’une certaine précision, qui fait

agir par les voies les plus simples et les plus courtes, et néglige

les précautions superflues? Malgré un courage brillant qui le rendoit

quelquefois téméraire, il se trouva quelquefois embarrassé dans les

détours de sa politique; et dans des occasions décisives parut trop

prudent et même irrésolu. Son père en préparant sa fortune avoit cru

tout possible. Lui, au contraire, après être parvenu au comble de

la puissance, persista encore à juger son entreprise plus difficile

qu’elle ne l’étoit en effet: il ne calcula pas assez bien le pouvoir du

fanatisme, et il essaya encore la couronne, ou plutôt se contenta de

l’espérer, quand il étoit temps de l’usurper.

La fameuse journée des Barricades, où Henri III montra la plus honteuse

lâcheté, et les Parisiens l’insolence la plus audacieuse, étoit le

moment décisif pour consommer l’usurpation du duc de Guise. Qui doute

que dans cette conjoncture favorable, s’il se fût fait proclamer roi

dans Paris, et eût convoqué les états-généraux, il n’eût vu tous les

catholiques se dévouer à sa fortune? Quand il auroit été incertain du

succès de cette démarche, il falloit cependant la faire; parce que la

journée des Barricades devoit le perdre, si elle ne le plaçoit pas

sur le trône. Henri III avoit été prêt à périr; plus il étoit timide,

plus sa timidité lui montroit le danger tel qu’il étoit; et ne pouvant

éviter sa ruine que par un coup de désespoir, Guise devoit trembler

après l’avoir réduit à commettre une action qui ne demande qu’une sorte

de courage dont un lâche est toujours capable.

Il n’est pas possible de peindre la fureur de la ligue en apprenant

l’assassinat de son chef. Le fanatisme déjà extrême acquit, s’il est

possible, de nouvelles forces. Toutes les églises retentirent des

noms de tyran, d’assassin, d’ennemi de la religion et de l’état qu’on

donna à Henri III. Rome le proscrivit, la ligue mit, pour ainsi dire,

sa tête à prix, et ce prince, qui n’avoit point d’armée à opposer aux

catholiques, fut obligé de se jeter entre les bras du roi de Navarre

son héritier, et de se mettre sous la protection des réformés; mais

comme il n’avoit été que le lieutenant du duc de Guise en entrant dans

la ligue, il ne fut encore que le lieutenant du roi de Navarre en

passant dans son parti; et par cette conduite, qui le laissoit toujours

dans le même avilissement, il ne fit que se rendre plus odieux aux

catholiques.

Le duc de Mayenne, qui se trouvoit à la tête de la ligue par la mort de

son frère, pouvoit profiter du désespoir des ligueurs pour s’emparer de

la couronne. Mais soit qu’accoutumé jusqu’alors à ne faire qu’un rôle

de subalterne et à ne servir que la fortune du duc de Guise, il ne pût

élever subitement sa pensée si haut, soit qu’il n’eût en effet qu’une

ambition patiente et circonspecte, il ne vit pas qu’il se trouvoit dans

une circonstance aussi favorable que la journée des Barricades pour

tout oser.

Henri périt par la main d’un assassin, et Mayenne ne songea point

encore à réparer sa faute. Dans la joie insensée des catholiques qui

s’étoient défaits d’un roi qui ne pouvoit leur faire aucun mal, pour en

avoir un qu’ils devoient craindre, il ne vit qu’un mouvement convulsif

auquel il n’osa se fier, et il falloit le fixer. Il devoit penser que

les catholiques, regardant sa fortune comme leur ouvrage, auroient plus

d’attachement pour lui, après l’avoir élevé sur le trône, qu’ils n’en

avoient pour le chef de la ligue. Le nom seul de roi a de la force dans

les pays accoutumés à la monarchie; et c’étoit beaucoup que de partager

avec Henri IV le titre qui lui appartenoit. Ces fautes répétées

affoiblirent de jour en jour le crédit de Mayenne; et à moins que la

fortune ne ramenât encore quelqu’un de ces événemens qui changent

en un instant la face des choses dans un état agité par des guerres

domestiques, et qu’il n’en sût mieux profiter, il étoit impossible que

les esprits ne se lassassent pas enfin d’une situation pénible sous un

chef qui n’étoit pas assez entreprenant.

Pour mieux juger des obstacles secrets qui ont vraisemblablement

retardé l’entreprise des Guises, et préparé ensuite la décadence de

la ligue; il faut se rappeler que le frère de Mayenne avoit fait une

ligue offensive, en son nom et au nom de ses successeurs, avec la cour

de Rome et le roi d’Espagne pour maintenir la religion catholique

en France et dans les Pays-Bas, ainsi que pour exclure du trône les

princes hérétiques et relaps. Sans doute qu’une partie de cette

alliance étoit très-favorable au duc de Guise; jamais la cour de Rome

n’avoit eu plus de pouvoir, les catholiques cherchoient à la consoler

par leur obéissance de la révolte des novateurs; elle conservoit

toujours sa prétention de disposer des couronnes, et pour constater son

droit, il n’y avoit point de pape qui ne dût être un nouveau Zacharie,

s’il se présentoit un nouveau Pepin.

Mais pour l’autre partie de l’alliance avec le roi d’Espagne, rien ne

pouvoit être plus contraire aux intérêts du duc de Guise. Il étoit

permis aux réformés de chercher des secours étrangers, puisque leurs

forces étoient très-inférieures à celles des catholiques; mais par

quelle prudence inutile le chef de la ligue n’osoit-il se suffire

à lui-même? Il associoit à ses desseins un roi puissant qui avoit

hérité de son père le projet de la monarchie universelle, et qui se

repaissant de cette chimère, ne travailloit qu’à semer partout le

désordre, le trouble et la confusion; dans l’espérance que les peuples

affoiblis et divisés ne lui opposeroient qu’une médiocre résistance,

quand le temps seroit venu de les subjuguer. Il semble qu’il étoit

aisé de prévoir qu’en se mêlant des affaires de France, Philippe II

ne s’occupoit qu’à perpétuer ses malheurs; et que sous le masque d’un

allié, il deviendroit en effet le rival du duc de Guise.

L’alliance que François de Guise avoit projetée à la naissance des

partis, étoit bien différente de celle que fit son fils. En se liguant

avec la maison d’Autriche, on voit qu’il[326] ne vouloit se servir des

forces espagnoles que pour ruiner la maison de Bourbon dans la Navarre;

et de celles de l’empereur pour empêcher que les protestans d’Allemagne

ne protégeassent les réformés de France. Il invitoit le duc de Savoye

à faire valoir ses droits sur Genève. Il soulevoit les cantons Suisses

les uns contre les autres; il ne cherchoit pas des alliés contre

les réformés de France, mais contre leurs amis. Il se chargeoit lui

seul de faire triompher la religion catholique dans le royaume, et

pour traiter d’une manière plus égale avec ses alliés, c’est-à-dire,

pour n’en pas dépendre, il leur rendoit les secours qu’il en avoit

reçus; et devoit, après avoir soumis ses ennemis, se servir de ses

forces pour pacifier les Pays-Bas, et soumettre l’empire à la maison

d’Autriche. Quelques précautions qu’eût prises cet habile politique

pour ne partager avec personne sa qualité de chef et de protecteur des

catholiques Français, il craignit que la puissance de ses alliés ne

leur donnât trop d’avantage sur lui; et c’est vraisemblablement ce qui

empêcha que ce projet ne fût mis à exécution.

Henri de Guise ne tarda pas à éprouver les inconvéniens qui étoient

une suite naturelle de son alliance. La cour de Rome n’osa le servir

avec autant de zèle qu’elle le désiroit, dans la crainte de déplaire

au roi d’Espagne qui s’opposa d’abord à la fortune de son allié pour

le tenir dans la dépendance; et qui voulut ensuite faire de la France

une de ses provinces ou la dot de sa fille. Il faudroit dévoiler ici

tout l’artifice de cette politique machiavéliste, qui n’étoit alors que

trop familière et trop fameuse en Europe, pour faire connoître combien

l’alliance de l’Espagne fut funeste à la maison de Guise. Pour se

débarrasser des entraves que Henri de Guise s’étoit mises à lui-même,

il ne lui restoit d’autre ressource que de profiter de la journée des

Barricades pour consommer son entreprise. S’il eût pris le titre de

roi, le pape l’auroit secondé ouvertement; parce que ses états étoient

enclavés dans les terres de Philippe II, et qu’il ne doutoit point que

la liberté de l’Italie ne fût perdue si la France étoit soumise à ce

prince. Philippe lui-même, qui s’étoit montré à toute l’Europe comme

le protecteur de la religion catholique, n’auroit osé découvrir ses

véritables sentimens. Content de nuire en secret au duc de Guise, il

auroit craint de perdre sa réputation et de dévoiler sa politique, en

embrassant les intérêts de la maison de Bourbon et des réformés.

Mayenne auroit encore été sûr d’un succès égal, s’il eût profité de

deux occasions que la fortune lui offrit de satisfaire l’ambition de

sa maison; mais n’ayant paru dans ces circonstances décisives que

foible, irrésolu, lent et inférieur aux projets qu’il méditoit, la cour

de Madrid conçut de plus grandes espérances. Philippe II se regarda

comme le chef des catholiques Français. Politique aussi artificieux

que Mayenne l’étoit peu, il lui débaucha chaque jour ses créatures;

et l’héritier de la puissance du duc de Guise ne fut plus que le

lieutenant du roi d’Espagne.

Quoique Mayenne vît multiplier les obstacles qui s’opposoient à ses

desseins, il ne pouvoit cependant renoncer entièrement à l’espérance

de monter sur le trône. Les secours et les infidélités de la cour de

Madrid le retenoient dans une indécision funeste à ses intérêts, et la

ligue ayant deux chefs qui n’osoient ni se brouiller ni se servir, les

catholiques divisés n’eurent plus un même esprit ni un même mouvement.

Chacun songea à sa sûreté particulière. Les provinces, les villes

mêmes formèrent des partis différens, et ne composèrent plus ce corps

redoutable qui s’étoit dévoué à la fortune du duc de Guise en croyant

ne servir que la religion.

En effet, sans la division qui se mit parmi les ligueurs, on entrevoit

à peine comment Henri IV auroit pu triompher de ses ennemis. Ce

prince étoit entouré des réformés et de catholiques qui s’étoient

faits de trop grandes injures, et trop accoutumés à se haïr pour agir

de concert. Les uns craignoient qu’il n’abandonnât leur prêche, les

autres ne l’espéroient pas. Par une suite naturelle des préjugés dans

lesquels les catholiques avoient été élevés, ils sentoient quelque

scrupule de rester attachés à un prince séparé de l’église, qui avoit

déjà changé deux fois de religion, et dont la foi seroit peut-être

toujours équivoque. Les réformés, de leur côté, voyoient avec jalousie

que Henri eût des ménagemens pour les catholiques, et s’appliquât

d’une manière particulière à se les attacher par des bienfaits. Ils

craignoient de servir un ennemi, qui, pour monter sur le trône et

s’y affermir, prendroit peut-être la politique intolérante de ses

prédécesseurs et du plus grand nombre de ses sujets. Cependant le

courage demeuroit suspendu, et tandis que le roi avoit besoin d’être

servi avec le zèle le plus vif, la défiance glaçoit les esprits; ou du

moins le peu d’ardeur dont on étoit animé laissoit le temps à chacun de

songer à ses intérêts personnels, de se livrer à une fausse politique,

d’établir sa fortune particulière sur l’infortune politique, de vendre

trop chèrement ses services, et même de le mal servir pour lui être

plus long-temps nécessaire.

Dès qu’on s’aperçut des intérêts opposés qui divisoient le roi

d’Espagne et le duc de Mayenne, plusieurs princes espérèrent d’en

profiter pour l’agrandissement de leur fortune particulière. Le duc de

Lorraine, jaloux de la grandeur d’une branche cadette de sa maison,

voulut placer la couronne sur la tête de son fils. Le duc de Savoye,

fils d’une fille de François I, demandoit deux provinces importantes,

le Dauphiné et la Provence. Le jeune duc de Guise s’échappa de la

prison où il étoit renfermé depuis la mort de son père, et se fit un

parti inutile de tous ceux à qui son nom étoit cher, ou que la conduite

de son oncle mécontentoit. Tant de factions différentes produisirent

enfin dans la ligue une confusion qui l’empêcha de rien faire de

décisif. Tous ces concurrens redoutoient mutuellement leur ambition,

ils se tenoient mutuellement en échec; et les ennemis de Henri IV le

servirent sans le vouloir, presque aussi utilement que s’ils avoient

été ses alliés. De-là cette politique bizarre de la cour de Madrid,

qui, ne se trouvant jamais dans une circonstance assez favorable pour

disposer à son gré de la France, ne donnoit que des secours médiocres

aux ligueurs, et ne vouloit pas avoir des succès qui l’auroient rendu

moins nécessaire. Philippe II gêne les talens du duc de Parme, qui

commande ces forces, lui permet de servir Mayenne, et ne veut pas

accabler Henri IV. De-là vient encore qu’à la mort du cardinal de

Bourbon, qui n’avoit été qu’un vrai simulacre de roi, et dont la

proclamation à la couronne avoit cependant servi à constater les droits

de la maison de Bourbon, la ligue, dont les états étoient assemblés à

Paris, ne put lui nommer un successeur.

La ligue ne formant plus qu’un parti dont tous les membres

travailloient à se perdre, les affaires de Henri IV devoient tous les

jours se trouver dans une situation plus avantageuse. Il n’y a point de

peuple qui se livre plus témérairement à l’espérance que les Français;

mais en montrant le plus grand courage, aucun peuple aussi n’est plus

propre à tomber dans le dernier découragement. Les succès manquoient

aux ligueurs, et en admirant l’activité de Henri IV, ils se disposoient

insensiblement à lui obéir. Mayenne, dont l’autorité diminuoit de jour

en jour, ruina celle des Seize pour paroître encore le maître de Paris,

et détruisit ainsi des ennemis, d’autant plus dangereux pour le roi,

qu’ils étoient vendus à l’Espagne, et entretenoient dans le peuple de

la capitale un reste de fanatisme qui diminuoit sensiblement dans les

autres ordres de la nation.

Dès que les catholiques s’aperçurent de la décadence de leurs affaires,

ils se défièrent de leur fortune, et leurs espérances diminuèrent.

Quelques prélats, qui auroient été fanatiques, si Henri IV avoit

paru moins heureux, commencèrent par ambition à croire qu’on pouvoit

se prêter à des tempéramens. Les réformés les plus zélés et les

plus inquiets sentirent qu’étant les plus foibles, ils ne pouvoient

raisonnablement espérer de détruire la religion romaine, et qu’il

faudroit faire un désert de la France pour y rendre leur culte

dominant. Tandis que tous les esprits, ainsi disposés à la paix, se

préparoient à remettre à la Providence le soin de protéger et de

faire triompher la vérité, Henri IV rentra dans le sein de l’église

catholique. Dans la première chaleur du fanatisme, on n’eût pas cru sa

conversion sincère, on l’eût regardée comme un piége et une profanation

de nos mystères; mais après tant de calamités et d’espérances trompées,

on crut tout pour avoir un prétexte d’obéir et de goûter enfin les

douceurs de la paix. Dès que quelques ligueurs eurent traité avec

Henri IV, tous s’empressèrent à lui porter leur hommage, et le

successeur de Henri III fut plus puissant et plus absolu que

François I.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 3 (of 15) · 第 18 / 49 题