_Des causes de la décadence et de la ruine entière de la ligue._
On ne pouvoit mettre plus d’art et de génie que François de Guise
en avoit employé pour se faire un parti formidable, et frayer à sa
maison le chemin du trône. Son fils eut, comme lui, les qualités les
plus propres à le faire aimer, craindre et respecter; cependant ne
pourroit-on pas dire qu’il manquoit d’une certaine précision, qui fait
agir par les voies les plus simples et les plus courtes, et néglige
les précautions superflues? Malgré un courage brillant qui le rendoit
quelquefois téméraire, il se trouva quelquefois embarrassé dans les
détours de sa politique; et dans des occasions décisives parut trop
prudent et même irrésolu. Son père en préparant sa fortune avoit cru
tout possible. Lui, au contraire, après être parvenu au comble de
la puissance, persista encore à juger son entreprise plus difficile
qu’elle ne l’étoit en effet: il ne calcula pas assez bien le pouvoir du
fanatisme, et il essaya encore la couronne, ou plutôt se contenta de
l’espérer, quand il étoit temps de l’usurper.
La fameuse journée des Barricades, où Henri III montra la plus honteuse
lâcheté, et les Parisiens l’insolence la plus audacieuse, étoit le
moment décisif pour consommer l’usurpation du duc de Guise. Qui doute
que dans cette conjoncture favorable, s’il se fût fait proclamer roi
dans Paris, et eût convoqué les états-généraux, il n’eût vu tous les
catholiques se dévouer à sa fortune? Quand il auroit été incertain du
succès de cette démarche, il falloit cependant la faire; parce que la
journée des Barricades devoit le perdre, si elle ne le plaçoit pas
sur le trône. Henri III avoit été prêt à périr; plus il étoit timide,
plus sa timidité lui montroit le danger tel qu’il étoit; et ne pouvant
éviter sa ruine que par un coup de désespoir, Guise devoit trembler
après l’avoir réduit à commettre une action qui ne demande qu’une sorte
de courage dont un lâche est toujours capable.
Il n’est pas possible de peindre la fureur de la ligue en apprenant
l’assassinat de son chef. Le fanatisme déjà extrême acquit, s’il est
possible, de nouvelles forces. Toutes les églises retentirent des
noms de tyran, d’assassin, d’ennemi de la religion et de l’état qu’on
donna à Henri III. Rome le proscrivit, la ligue mit, pour ainsi dire,
sa tête à prix, et ce prince, qui n’avoit point d’armée à opposer aux
catholiques, fut obligé de se jeter entre les bras du roi de Navarre
son héritier, et de se mettre sous la protection des réformés; mais
comme il n’avoit été que le lieutenant du duc de Guise en entrant dans
la ligue, il ne fut encore que le lieutenant du roi de Navarre en
passant dans son parti; et par cette conduite, qui le laissoit toujours
dans le même avilissement, il ne fit que se rendre plus odieux aux
catholiques.
Le duc de Mayenne, qui se trouvoit à la tête de la ligue par la mort de
son frère, pouvoit profiter du désespoir des ligueurs pour s’emparer de
la couronne. Mais soit qu’accoutumé jusqu’alors à ne faire qu’un rôle
de subalterne et à ne servir que la fortune du duc de Guise, il ne pût
élever subitement sa pensée si haut, soit qu’il n’eût en effet qu’une
ambition patiente et circonspecte, il ne vit pas qu’il se trouvoit dans
une circonstance aussi favorable que la journée des Barricades pour
tout oser.
Henri périt par la main d’un assassin, et Mayenne ne songea point
encore à réparer sa faute. Dans la joie insensée des catholiques qui
s’étoient défaits d’un roi qui ne pouvoit leur faire aucun mal, pour en
avoir un qu’ils devoient craindre, il ne vit qu’un mouvement convulsif
auquel il n’osa se fier, et il falloit le fixer. Il devoit penser que
les catholiques, regardant sa fortune comme leur ouvrage, auroient plus
d’attachement pour lui, après l’avoir élevé sur le trône, qu’ils n’en
avoient pour le chef de la ligue. Le nom seul de roi a de la force dans
les pays accoutumés à la monarchie; et c’étoit beaucoup que de partager
avec Henri IV le titre qui lui appartenoit. Ces fautes répétées
affoiblirent de jour en jour le crédit de Mayenne; et à moins que la
fortune ne ramenât encore quelqu’un de ces événemens qui changent
en un instant la face des choses dans un état agité par des guerres
domestiques, et qu’il n’en sût mieux profiter, il étoit impossible que
les esprits ne se lassassent pas enfin d’une situation pénible sous un
chef qui n’étoit pas assez entreprenant.
Pour mieux juger des obstacles secrets qui ont vraisemblablement
retardé l’entreprise des Guises, et préparé ensuite la décadence de
la ligue; il faut se rappeler que le frère de Mayenne avoit fait une
ligue offensive, en son nom et au nom de ses successeurs, avec la cour
de Rome et le roi d’Espagne pour maintenir la religion catholique
en France et dans les Pays-Bas, ainsi que pour exclure du trône les
princes hérétiques et relaps. Sans doute qu’une partie de cette
alliance étoit très-favorable au duc de Guise; jamais la cour de Rome
n’avoit eu plus de pouvoir, les catholiques cherchoient à la consoler
par leur obéissance de la révolte des novateurs; elle conservoit
toujours sa prétention de disposer des couronnes, et pour constater son
droit, il n’y avoit point de pape qui ne dût être un nouveau Zacharie,
s’il se présentoit un nouveau Pepin.
Mais pour l’autre partie de l’alliance avec le roi d’Espagne, rien ne
pouvoit être plus contraire aux intérêts du duc de Guise. Il étoit
permis aux réformés de chercher des secours étrangers, puisque leurs
forces étoient très-inférieures à celles des catholiques; mais par
quelle prudence inutile le chef de la ligue n’osoit-il se suffire
à lui-même? Il associoit à ses desseins un roi puissant qui avoit
hérité de son père le projet de la monarchie universelle, et qui se
repaissant de cette chimère, ne travailloit qu’à semer partout le
désordre, le trouble et la confusion; dans l’espérance que les peuples
affoiblis et divisés ne lui opposeroient qu’une médiocre résistance,
quand le temps seroit venu de les subjuguer. Il semble qu’il étoit
aisé de prévoir qu’en se mêlant des affaires de France, Philippe II
ne s’occupoit qu’à perpétuer ses malheurs; et que sous le masque d’un
allié, il deviendroit en effet le rival du duc de Guise.
L’alliance que François de Guise avoit projetée à la naissance des
partis, étoit bien différente de celle que fit son fils. En se liguant
avec la maison d’Autriche, on voit qu’il[326] ne vouloit se servir des
forces espagnoles que pour ruiner la maison de Bourbon dans la Navarre;
et de celles de l’empereur pour empêcher que les protestans d’Allemagne
ne protégeassent les réformés de France. Il invitoit le duc de Savoye
à faire valoir ses droits sur Genève. Il soulevoit les cantons Suisses
les uns contre les autres; il ne cherchoit pas des alliés contre
les réformés de France, mais contre leurs amis. Il se chargeoit lui
seul de faire triompher la religion catholique dans le royaume, et
pour traiter d’une manière plus égale avec ses alliés, c’est-à-dire,
pour n’en pas dépendre, il leur rendoit les secours qu’il en avoit
reçus; et devoit, après avoir soumis ses ennemis, se servir de ses
forces pour pacifier les Pays-Bas, et soumettre l’empire à la maison
d’Autriche. Quelques précautions qu’eût prises cet habile politique
pour ne partager avec personne sa qualité de chef et de protecteur des
catholiques Français, il craignit que la puissance de ses alliés ne
leur donnât trop d’avantage sur lui; et c’est vraisemblablement ce qui
empêcha que ce projet ne fût mis à exécution.
Henri de Guise ne tarda pas à éprouver les inconvéniens qui étoient
une suite naturelle de son alliance. La cour de Rome n’osa le servir
avec autant de zèle qu’elle le désiroit, dans la crainte de déplaire
au roi d’Espagne qui s’opposa d’abord à la fortune de son allié pour
le tenir dans la dépendance; et qui voulut ensuite faire de la France
une de ses provinces ou la dot de sa fille. Il faudroit dévoiler ici
tout l’artifice de cette politique machiavéliste, qui n’étoit alors que
trop familière et trop fameuse en Europe, pour faire connoître combien
l’alliance de l’Espagne fut funeste à la maison de Guise. Pour se
débarrasser des entraves que Henri de Guise s’étoit mises à lui-même,
il ne lui restoit d’autre ressource que de profiter de la journée des
Barricades pour consommer son entreprise. S’il eût pris le titre de
roi, le pape l’auroit secondé ouvertement; parce que ses états étoient
enclavés dans les terres de Philippe II, et qu’il ne doutoit point que
la liberté de l’Italie ne fût perdue si la France étoit soumise à ce
prince. Philippe lui-même, qui s’étoit montré à toute l’Europe comme
le protecteur de la religion catholique, n’auroit osé découvrir ses
véritables sentimens. Content de nuire en secret au duc de Guise, il
auroit craint de perdre sa réputation et de dévoiler sa politique, en
embrassant les intérêts de la maison de Bourbon et des réformés.
Mayenne auroit encore été sûr d’un succès égal, s’il eût profité de
deux occasions que la fortune lui offrit de satisfaire l’ambition de
sa maison; mais n’ayant paru dans ces circonstances décisives que
foible, irrésolu, lent et inférieur aux projets qu’il méditoit, la cour
de Madrid conçut de plus grandes espérances. Philippe II se regarda
comme le chef des catholiques Français. Politique aussi artificieux
que Mayenne l’étoit peu, il lui débaucha chaque jour ses créatures;
et l’héritier de la puissance du duc de Guise ne fut plus que le
lieutenant du roi d’Espagne.
Quoique Mayenne vît multiplier les obstacles qui s’opposoient à ses
desseins, il ne pouvoit cependant renoncer entièrement à l’espérance
de monter sur le trône. Les secours et les infidélités de la cour de
Madrid le retenoient dans une indécision funeste à ses intérêts, et la
ligue ayant deux chefs qui n’osoient ni se brouiller ni se servir, les
catholiques divisés n’eurent plus un même esprit ni un même mouvement.
Chacun songea à sa sûreté particulière. Les provinces, les villes
mêmes formèrent des partis différens, et ne composèrent plus ce corps
redoutable qui s’étoit dévoué à la fortune du duc de Guise en croyant
ne servir que la religion.
En effet, sans la division qui se mit parmi les ligueurs, on entrevoit
à peine comment Henri IV auroit pu triompher de ses ennemis. Ce
prince étoit entouré des réformés et de catholiques qui s’étoient
faits de trop grandes injures, et trop accoutumés à se haïr pour agir
de concert. Les uns craignoient qu’il n’abandonnât leur prêche, les
autres ne l’espéroient pas. Par une suite naturelle des préjugés dans
lesquels les catholiques avoient été élevés, ils sentoient quelque
scrupule de rester attachés à un prince séparé de l’église, qui avoit
déjà changé deux fois de religion, et dont la foi seroit peut-être
toujours équivoque. Les réformés, de leur côté, voyoient avec jalousie
que Henri eût des ménagemens pour les catholiques, et s’appliquât
d’une manière particulière à se les attacher par des bienfaits. Ils
craignoient de servir un ennemi, qui, pour monter sur le trône et
s’y affermir, prendroit peut-être la politique intolérante de ses
prédécesseurs et du plus grand nombre de ses sujets. Cependant le
courage demeuroit suspendu, et tandis que le roi avoit besoin d’être
servi avec le zèle le plus vif, la défiance glaçoit les esprits; ou du
moins le peu d’ardeur dont on étoit animé laissoit le temps à chacun de
songer à ses intérêts personnels, de se livrer à une fausse politique,
d’établir sa fortune particulière sur l’infortune politique, de vendre
trop chèrement ses services, et même de le mal servir pour lui être
plus long-temps nécessaire.
Dès qu’on s’aperçut des intérêts opposés qui divisoient le roi
d’Espagne et le duc de Mayenne, plusieurs princes espérèrent d’en
profiter pour l’agrandissement de leur fortune particulière. Le duc de
Lorraine, jaloux de la grandeur d’une branche cadette de sa maison,
voulut placer la couronne sur la tête de son fils. Le duc de Savoye,
fils d’une fille de François I, demandoit deux provinces importantes,
le Dauphiné et la Provence. Le jeune duc de Guise s’échappa de la
prison où il étoit renfermé depuis la mort de son père, et se fit un
parti inutile de tous ceux à qui son nom étoit cher, ou que la conduite
de son oncle mécontentoit. Tant de factions différentes produisirent
enfin dans la ligue une confusion qui l’empêcha de rien faire de
décisif. Tous ces concurrens redoutoient mutuellement leur ambition,
ils se tenoient mutuellement en échec; et les ennemis de Henri IV le
servirent sans le vouloir, presque aussi utilement que s’ils avoient
été ses alliés. De-là cette politique bizarre de la cour de Madrid,
qui, ne se trouvant jamais dans une circonstance assez favorable pour
disposer à son gré de la France, ne donnoit que des secours médiocres
aux ligueurs, et ne vouloit pas avoir des succès qui l’auroient rendu
moins nécessaire. Philippe II gêne les talens du duc de Parme, qui
commande ces forces, lui permet de servir Mayenne, et ne veut pas
accabler Henri IV. De-là vient encore qu’à la mort du cardinal de
Bourbon, qui n’avoit été qu’un vrai simulacre de roi, et dont la
proclamation à la couronne avoit cependant servi à constater les droits
de la maison de Bourbon, la ligue, dont les états étoient assemblés à
Paris, ne put lui nommer un successeur.
La ligue ne formant plus qu’un parti dont tous les membres
travailloient à se perdre, les affaires de Henri IV devoient tous les
jours se trouver dans une situation plus avantageuse. Il n’y a point de
peuple qui se livre plus témérairement à l’espérance que les Français;
mais en montrant le plus grand courage, aucun peuple aussi n’est plus
propre à tomber dans le dernier découragement. Les succès manquoient
aux ligueurs, et en admirant l’activité de Henri IV, ils se disposoient
insensiblement à lui obéir. Mayenne, dont l’autorité diminuoit de jour
en jour, ruina celle des Seize pour paroître encore le maître de Paris,
et détruisit ainsi des ennemis, d’autant plus dangereux pour le roi,
qu’ils étoient vendus à l’Espagne, et entretenoient dans le peuple de
la capitale un reste de fanatisme qui diminuoit sensiblement dans les
autres ordres de la nation.
Dès que les catholiques s’aperçurent de la décadence de leurs affaires,
ils se défièrent de leur fortune, et leurs espérances diminuèrent.
Quelques prélats, qui auroient été fanatiques, si Henri IV avoit
paru moins heureux, commencèrent par ambition à croire qu’on pouvoit
se prêter à des tempéramens. Les réformés les plus zélés et les
plus inquiets sentirent qu’étant les plus foibles, ils ne pouvoient
raisonnablement espérer de détruire la religion romaine, et qu’il
faudroit faire un désert de la France pour y rendre leur culte
dominant. Tandis que tous les esprits, ainsi disposés à la paix, se
préparoient à remettre à la Providence le soin de protéger et de
faire triompher la vérité, Henri IV rentra dans le sein de l’église
catholique. Dans la première chaleur du fanatisme, on n’eût pas cru sa
conversion sincère, on l’eût regardée comme un piége et une profanation
de nos mystères; mais après tant de calamités et d’espérances trompées,
on crut tout pour avoir un prétexte d’obéir et de goûter enfin les
douceurs de la paix. Dès que quelques ligueurs eurent traité avec
Henri IV, tous s’empressèrent à lui porter leur hommage, et le
successeur de Henri III fut plus puissant et plus absolu que
François I.