_Pourquoi le gouvernement des fiefs n’a pas été rétabli
pendant les guerres civiles.--Des causes qui ont empêché que
l’avilissement où Henri III étoit tombé, ne portât atteinte à
l’autorité royale._
Dans le malheureux état où se trouvoit la France pendant les guerres
civiles, tous les ressorts du gouvernement avoient été brisés.
L’injustice, la violence et la foiblesse se montroient par-tout. La
confiance, ce premier lien des hommes, étoit détruite, et quelques
instans de repos dont on ne jouissoit que malgré soi, ne servirent
qu’à irriter la haine, l’ambition et le fanatisme. C’est en éprouvant
de semblables calamités sous le règne de Charles-le-Chauve, que la
France souffrit les démembremens funestes qui, la divisant en autant
de souverainetés qu’il y avoit de provinces et même de seigneuries,
établirent chez nos pères les coutumes anarchiques de la police
féodale. Tel avoit été le terme où les passions des Français les
avoient conduits sous les fils de Louis-le-Débonnaire, et tel il devoit
être encore sous ceux de Henri II.
Cette révolution paroissoit d’autant plus dans l’ordre des choses, que
les grands et la noblesse avoient conservé le souvenir du gouvernement
féodal, le regrettoient, et que les abus qui avoient contribué à le
faire naître, subsistoient encore. En peut-on douter, en voyant la
puissance que les gouverneurs de provinces exerçoient dans leurs
gouvernemens, et les seigneurs dans leurs terres, et qui étoit l’image
de la souveraineté la plus absolue? Louis XII avoit voulu remédier à
ces désordres la première année de son règne, mais ils subsistoient
encore dans toute leur force sous les fils de Henri II. Les gouverneurs
de provinces[320] accordoient grâce aux coupables, établissoient des
foires et des marchés, anoblissoient des bourgeois, légitimoient des
enfans nés hors du mariage, connoissoient de toutes les matières, tant
civiles que criminelles, et évoquoient devant eux les procès pendans
aux tribunaux des sénéchaux et des baillis. Les seigneurs affectoient
dans leurs terres la même tyrannie que quand le gouvernement féodal
étoit dans sa plus grande vigueur. Chacun, selon ses forces et son
crédit, vexoit ses sujets et ses voisins, établissoit encore de
nouvelles tailles, de nouveaux péages et de nouvelles corvées. C’étoit
en vain que quelques magistrats du parlement alloient tenir les grands
jours[321] dans les provinces, pour faire observer les ordonnances et
punir les délinquans. La noblesse s’étoit fait une espèce de point
d’honneur de ne se pas soumettre aux lois; non-seulement elle méprisoit
les jugemens des tribunaux subalternes et les arrêts du parlement, mais
elle les rendoit inutiles à l’égard des personnes mêmes qu’elle vouloit
protéger, et ses châteaux leur servoient d’asyle. Tant de fierté et de
hauteur s’allioit admirablement bien avec l’indépendance féodale, et
les grands devoient être d’autant plus tentés d’usurper une seconde
fois la souveraineté, qu’ils auroient cru ne rentrer que dans les
droits dont leurs pères avoient été dépouillés.
Si les Français avoient voulu rétablir les fiefs, Charles IX et Henri
III auroient été obligés de céder à la même nécessité à laquelle
Charles-le-Chauve ne put résister; n’ayant point les forces nécessaires
pour s’opposer à l’ambition conjurée des grands, ils se seroient
flattés, comme tous les hommes foibles qu’une condescendance facile
leur conserveroit un reste de puissance prête à disparoître. En
abandonnant leur titre de monarque pour reprendre celui de simple
suzerain, ils auroient espéré d’avoir au moins des vassaux fidelles
à la place des sujets désobéissans qui ne les reconnoissoient plus.
Qu’un des grands, dont l’ambition troubloit le royaume, eût rendu
ou fait déclarer son gouvernement héréditaire, cet exemple eût été
généralement suivi: les Français savent peu imaginer, mais aucun peuple
n’est plus prompt à imiter. La grande noblesse, qui étoit encore dans
les provinces, n’auroit point eu pour ces nouveaux suzerains le respect
qu’elle étoit accoutumée d’avoir pour le roi. Quelques seigneurs
puissans n’auroient encore voulu relever que de Dieu et de leur épée,
tandis que les autres disputant sur les droits de la suzeraineté,
auroient consenti à remplir les devoirs du vasselage; et la foi donnée
et reçue seroit devenue le lien général et unique de la subordination
et de l’ordre public.
Ce qui sauva la France de ce nouveau démembrement, ce fut le même
hasard qui l’avoit empêché sous la première race. Je l’ai déjà
remarqué, dans l’extrême anarchie où l’hérédité des bénéfices,
l’établissement des seigneuries patrimoniales, et l’anéantissement
de la puissance royale jetèrent le royaume, il s’éleva une famille
puissante, qui, par ses talens, prit dans la nation l’autorité
qu’avoient perdue les lois, et tint unies toutes les parties de l’état
qui ne tendoient qu’à se séparer. Sous les fils de Henri II, il
s’étoit élevé de même une nouvelle famille de Pepins, assez puissante
pour espérer de s’emparer de la couronne, et dès que la maison de
Guise avoit la même ambition et les mêmes espérances que les pères
de Charlemagne, elle devoit avoir le même intérêt d’empêcher que les
provinces du royaume ne se divisassent en différentes souverainetés.
Quoique plusieurs familles françaises descendissent de souverains
qui avoient régné dans d’importantes provinces, et n’eussent pas une
origine moins grande ni moins illustre que la maison de Guise, aucune
cependant ne jouissoit d’une si grande considération. Le public, qui
n’est frappé que des objets qui sont sous ses yeux, ignoroit ces
grandeurs passées et oubliées depuis la ruine des fiefs, et voyoit nos
plus grands seigneurs accoutumés à obéir dans une fortune médiocre,
tandis que le chef de la maison de Lorraine étoit souverain dans
un état considérable. Les Guises prétendoient avoir des droits sur
la Provence et sur l’Anjou, et faisoient remonter leur origine à
Charlemagne: ces avantages ne sont rien quand ils sont seuls, mais quel
pouvoir n’ont-ils pas quand ils sont soutenus par de grands talens?
Cette famille, nouvellement établie en France, avoit préparé les
personnes du rang le plus distingué à lui voir prendre la supériorité
par le crédit immense qu’elle avoit eu sous le règne de Henri II; il
n’y avoit personne qui ne lui dût sa fortune, et tout le monde la
craignoit ou l’aimoit. Le pouvoir des Guises augmenta encore sous le
règne de François II; leur nièce étoit sur le trône, régnoit sur le
roi, et obéissoit à ses oncles. Bientôt le fanatisme les mit à la tête
d’un parti considérable dont les forces leur appartenoient; et quels
projets ne dûrent-ils pas concevoir, en ne voyant devant eux qu’un roi
enfant, une régente intrigante, foible, détestée, et ensuite un prince
également méprisé des catholiques et des réformés?
Que les rois savent mal ce qu’ils doivent désirer ou craindre pour
la grandeur de leur maison, quand, par une heureuse constitution,
l’état n’est pas lui-même l’appui et le garant de leur fortune! Les
Guises, que François I redoutoit et qu’il avoit recommandé à son fils
d’humilier, conservèrent eux-mêmes la France au milieu des troubles que
son pouvoir arbitraire préparoit, et que la foiblesse et la mauvaise
conduite de ses successeurs, l’ambition et le fanatisme de ses sujets
devoient faire naître. Retranchez les Guises de notre histoire, et vous
n’y verrez ni moins de désordres, ni moins de guerres civiles. A la
place de quelques hommes de génie qui servoient de point de ralliement
à un parti puissant qu’ils gouvernoient, vous trouverez une anarchie
dont le rétablissement des fiefs auroit été le fruit. Au lieu d’un chef
capable de tout contenir, les catholiques en auroient eu cent qui,
ne pouvant aspirer à s’emparer du trône, n’auroient songé qu’à se
cantonner. Si les Guises ne réussirent pas à usurper la couronne, ils
réussirent à empêcher le démembrement du royaume, et le remirent entier
à la maison de Bourbon qui, sans leur ambition sans borne, n’auroit
joui que de cette foible autorité que Hugues-Capet avoit eue. Henri IV
auroit laissé à ses descendans le soin de ruiner une seconde fois les
fiefs, ou plutôt il n’auroit plus été temps de songer à les détruire.
Ces princes n’auroient pas trouvé des circonstances favorables à
cette entreprise, depuis que tous les états étoient liés entre eux
par des négociations continuelles. La même politique qui a protégé
la liberté[322] germanique, auroit défendu la liberté française; à
l’exemple des vassaux de l’empereur, les vassaux du roi de France
auroient formé des ligues entre eux et des alliances au dehors.
On accusoit déjà François de Guise d’aspirer au trône, avant que la
conjuration d’Amboise eût éclaté; mais l’ambition ne pouvoit point être
une passion insensée dans un homme tel que lui, et vraisemblablement
on ne cherchoit par cette calomnie qu’à le rendre odieux et suspect.
Il n’est pas impossible, si je ne me trompe, de suivre les progrès
de son ambition, en voyant ceux de sa fortune. Courtisan adroit,
souple et altier sous Henri II, il n’aspira qu’à gouverner son maître
en se rendant agréable et nécessaire. Sous François II, il gouverna
impérieusement, parce que des circonstances plus favorables agrandirent
ses espérances; mais il n’avoit encore que l’ambition d’un ministre.
A la mort de ce prince, sa fortune étoit ruinée, s’il ne se soutenoit
par ses propres forces; et voyant que la protection ouverte et déclarée
qu’il accordoit aux catholiques, le rendoit aussi considérable dans
l’état que le prince de Condé, et plus puissant que Catherine de
Médicis, il commença, selon les apparences, à ouvrir une carrière plus
étendue à son ambition.
Formant des intrigues dans le royaume et étendant ses relations aux
dehors, n’auroit-il mis en mouvement tous les ressorts de la plus
profonde politique, que pour se faire craindre du gouvernement, et
n’avoir que la fortune incertaine d’un séditieux ou d’un révolté?
Puisqu’il ne songea point à se faire une souveraineté en s’emparant de
quelques provinces où on lui auroit obéi avec zèle, il ne mit sans
doute plus de bornes à ses espérances, et s’il les cacha, ce fut pour
donner le temps aux esprits de changer de maximes et de préjugés, et de
se familiariser peu à peu avec son usurpation.
Quoi qu’il en soit des projets de François de Guise, il est certain que
son fils, héritier de son crédit et de son pouvoir, forma le dessein
de réléguer Henri III dans un cloître et de s’asseoir sur le trône.
Ce fut pour s’essayer à l’usurpation et se faire des sujets avant que
d’être roi qu’il forma la ligue. Par l’acte qu’on signoit en y entrant,
on juroit à son[323] chef une obéissance aveugle. Si quelque confédéré
manquoit à son devoir, ou faisoit paroître quelque répugnance à s’en
acquitter, le chef, je dirois presque le roi de la ligue, étoit le
maître de lui infliger la punition qu’il jugeroit à propos. On devoit
regarder comme ennemi quiconque refuseroit d’embrasser le parti de
l’union, et les ligueurs ne connoissant point d’autre droit que la
volonté du duc de Guise, n’attendoient que ses ordres pour attaquer
les personnes qui pourroient lui déplaire. Tandis que l’administration
du glaive ainsi déposée entre les mains du chef de la ligue le rendoit
si redoutable à ses ennemis, il s’érigea un tribunal de justice sur
ses partisans: ce n’étoit qu’avec sa permission que les confédérés
pouvoient recourir dans leurs contestations aux tribunaux ordinaires.
Si le duc de Guise n’avoit été occupé que de ses intérêts personnels,
sans doute il auroit été content de sa fortune, et en effet, il
n’auroit rien gagné à mettre la couronne de Henri III sur sa tête; mais
il falloit établir d’une manière durable la grandeur de sa maison, et
les mêmes motifs qui avoient porté les Pepins à faire proscrire les
descendans de Clovis, invitèrent les Guises à dépouiller la maison de
Hugues-Capet.
Avec un pouvoir si grand, qui s’étendoit sur toutes les provinces du
royaume, et des espérances si bien fondées de monter sur le trône, il
étoit impossible que Henri de Guise songeât à se cantonner dans les
gouvernemens de sa maison, et dès que cette ambition étoit au-dessous
de lui, elle étoit au-dessus des autres. Il contenoit les seigneurs
de son parti, les uns par la supériorité de ses talens et l’éclat de
sa réputation, les autres par leur attachement à la religion, et tous
par le fanatisme général qui réunissoit les principales forces de la
nation dans ses mains. D’ailleurs, l’exemple d’un supérieur en France
ne décide-t-il pas de la conduite de ses inférieurs?
Le projet de démembrer l’état pour former de nouveaux fiefs ne pouvoit
convenir qu’aux seigneurs réformés, qui n’avoient à leur tête qu’un
chef moins puissant que le duc de Guise, et dont l’ambition par
conséquent devoit aspirer moins haut; mais ils étoient plus occupés
des intérêts d’une religion proscrite et qu’ils avoient embrassée par
choix, que de leur fortune domestique. S’il leur eût été doux de se
faire des souverainetés où ils auroient pratiqué en paix leur religion,
et offert un asyle et leur protection à des élus qui se flattoient de
faire revivre les premiers siècles de l’église; leur foiblesse les
avertissoit sans cesse de se tenir étroitement unis, et ils auroient
craint par ces démembremens de fournir à leurs ennemis un prétexte
de les décrier, comme des rebelles et des ambitieux conjurés contre
l’état. En un mot, la probité de l’amiral de Coligny produisit dans son
parti le même effet que l’ambition du duc de Guise produisoit dans le
sien.
Telles étoient les causes qui combattoient le penchant secret des
grands pour les fiefs; mais dans un royaume où il n’y avoit plus de
citoyen qui n’eût à se plaindre du gouvernement, pourquoi n’y eut-il
aucune fermentation en faveur de la liberté? Pourquoi du mépris qu’on
avoit pour le roi, ne passoit-on pas au mépris de l’autorité royale?
En éprouvant des malheurs, on remonte naturellement à leur origine;
et il étoit aisé de voir que la religion n’étoit que le prétexte ou
l’occasion des troubles, mais qu’elle n’auroit point allumé la guerre,
si le gouvernement eût été établi sur de sages principes. Il étoit
facile de faire les réflexions que j’ai faites, et d’en conclure que la
première cause du mal, c’étoit d’avoir séparé les intérêts du roi de
ceux de la nation; et qu’il falloit par conséquent les rapprocher et
les confondre. Pourquoi ce respect pour les abus de l’autorité royale,
tandis que la guerre civile inspire des sentimens de liberté aux hommes
les plus accoutumés à la servitude? Pourquoi personne ne parle-t-il
de réformer le gouvernement, afin que les vices ou l’incapacité du
monarque ne soient plus un fléau pour l’état?
Les novateurs, qui devoient mieux sentir le prix de n’obéir qu’aux
lois, puisqu’ils avoient été persécutés, demandèrent la convocation
des états-généraux, et pour se rendre le peuple favorable et faire une
diversion au fanatisme, parlèrent en même temps de la nécessité de le
soulager et de diminuer les impôts. Ils n’insistèrent pas, dit un de
nos plus fameux historiens, dans la crainte d’indisposer les princes
d’Allemagne, qui seroient moins empressés à les servir, s’ils croyoient
que la cause de la religion seule ne leur mît pas les armes à la main:
excuse frivole. Les Allemands devoient sentir qu’il importoit à la
religion protestante que la France fût gouvernée par le conseil de la
nation, et non par les favoris du prince; et qu’un des meilleurs moyens
de faire diversion au fanatisme dangereux des catholiques, c’étoit
de les occuper de leur fortune; et qu’on détacheroit par-là de leurs
intérêts ceux d’entre eux qui n’étoient pas disposés à se sacrifier à
leur religion.
Les réformés furent vraisemblablement découragés par l’indifférence
avec laquelle ils virent que le public recevoit leurs demandes. En
effet, les esprits accoutumés depuis long-temps au pouvoir le plus
arbitraire, n’étoient alors occupés que des injures que recevoit
la religion. En essayant de soulever l’avarice des Français contre
le gouvernement, on ne devoit pas se flatter du même succès que les
puritains eurent depuis en Angleterre, quand ils se plaignirent des
abus de la prérogative royale, et recherchèrent l’origine du pouvoir
dans les sociétés. Les Anglais, il est vrai, avoient été opprimés
depuis le règne de Henri VIII; mais le parlement avoit toujours été
assemblé régulièrement, et cette image subsistante de la liberté avoit
empêché que le souvenir n’en fût effacé comme il l’étoit en France:
plus même il avoit trahi lâchement les intérêts de la nation, plus les
ames fortes devoient conserver leur haine contre la tyrannie. Quand les
puritains prononcèrent le mot de liberté, ce nom ne fut pas étranger
aux Anglais; et dès qu’ils voulurent être libres, la grande charte, qui
leur apprenoit le but où ils devoient tendre et par quels chemins ils
pouvoient y arriver, leur servit de point de ralliement. Les Français
ne trouvoient dans leur constitution aucun secours pareil, et tandis
qu’ils se bornoient à se plaindre du prince, les Anglais, plus habiles,
se plaignoient du gouvernement. Ceux-ci vouloient remettre la loi
au-dessus du trône, les autres croyoient que le roi, par sa qualité de
législateur, est dispensé d’obéir aux lois, et que sa dignité seroit
avilie, s’il n’étoit pas libre de contrevenir à ses ordonnances. Les
états-généraux ne trouvoient point étrange qu’un prince aussi méprisé
que Henri III, leur fît en quelque sorte des excuses, s’il renonçoit à
la prérogative royale de se jouer des lois.
Mais ce qui empêcha sur-tout qu’on ne changeât les principes du
gouvernement, c’est l’espérance qu’avoit conçue Henri de Guise de
s’emparer de la couronne, et qui par-là étoit intéressé à ce qu’on
ne fît aucune entreprise contre l’autorité royale. Il n’auroit point
permis d’assembler les états à Blois, s’il n’avoit été sûr d’en être
le maître, et qu’ils ne serviroient qu’à avilir et dégrader encore
davantage Henri III.
Quelque méprisable que fût cette assemblée, où l’on disputoit
sérieusement sur le rang et la séance des députés, tandis qu’il étoit
question de prévenir la ruine du royaume, on vit cependant que la
liberté n’étoit pas entièrement oubliée: on porta un[324] décret
par lequel il étoit ordonné qu’on supplieroit le roi de nommer un
certain nombre de juges auxquels on joindroit un député de chaque
province, pour examiner les propositions générales et particulières
qui seroient faites par les trois ordres. Les états demandoient
la liberté de récuser ceux de ces juges qui leur paroîtroient
suspects, et que tout ce qui seroit décidé par ce nouveau tribunal
s’observeroit inviolablement dans la suite, et seroit regardé comme
une loi perpétuelle. Pierre Despinac, archevêque de Lyon et président
du clergé, vouloit que les résolutions unanimes des états devinssent
autant de lois fondamentales: il proposa de demander au roi qu’il
s’engageât de les observer et de les faire observer, et qu’à l’égard
des objets sur lesquels les opinions auroient été partagées, il ne pût
en décider que de l’avis de la reine mère, des princes du sang, des
pairs du royaume, et de douze députés des états.
Ces demandes auroient changé la forme du gouvernement, si le duc de
Guise l’avoit voulu; mais il étoit trop intéressé à dégrader Henri
III, et à le rendre seul responsable de tous les malheurs du royaume,
pour consentir que les états prissent quelque part à l’administration:
il craignit d’ailleurs quand il monteroit sur le trône de trouver
un peuple amoureux et jaloux de sa liberté; il ne voulut pas se
mettre d’avance des entraves et s’exposer à la haine de ses sujets,
en affectant une autorité supérieure à celle du prince qu’il auroit
dépouillé. Si le duc de Guise avoit pensé assez sagement pour ne pas
vouloir établir dans sa maison cette puissance arbitraire qui causoit
la ruine des Valois, il auroit encore dû avoir la même politique. Le
don de la liberté ne devoit pas préparer, mais affermir son usurpation;
et quel crédit immense n’auroit-il pas lui-même acquis en sacrifiant
librement et volontairement une partie de son pouvoir au bonheur de ses
sujets? Qu’on ne m’oppose pas que dans l’acte d’union que les ligueurs
signoient, il promettoit de rétablir les provinces dans leurs anciennes
franchises, et que dans le manifeste que la ligue publia en 1585, il
permit d’y mettre que, de trois ans au plus tard en trois ans, on
tiendroit les états-généraux; ces espérances n’étoient qu’un artifice
pour rendre odieuse la maison régnante; elles faisoient espérer un
avenir heureux, et le duc de Guise étoit bien sûr que ces promesses
seroient oubliées quand il remonteroit sur le trône; ou que le peuple
livré à son engouement, seroit moins occupé de sa liberté que de la
grandeur de son nouveau roi.
Tandis que le corps entier de la nation s’abandonnoit à son fanatisme,
et n’avoit point d’autre intérêt que celui des chefs de faction qui
la divisoient, il se forma un troisième parti, mais par malheur trop
foible et incapable de résister aux deux autres; il n’étoit composé
que des Français qui pensoient sainement, nombre toujours très-petit
quand la guerre civile est allumée, et qu’on se bat pour la religion.
Qu’importoit-il qu’ils approuvassent la réforme de Calvin en quelques
articles, et blâmassent l’église romaine en quelques points; également
odieux aux deux religions, ils travailloient inutilement à faire le
rôle de conciliateurs, et tandis qu’ils conservoient seuls l’esprit
de charité et de paix qu’ordonne l’évangile, on les regarda comme de
mauvais chrétiens qui n’étoient occupés que des choses de la terre:
on les nomma les politiques. Ce parti composé de catholiques et de
réformés assez sages pour ne point fermer les yeux sur les abus de
leur religion, devoit voir dans le gouvernement les vices qui avoient
produit les maux publics; mais sa doctrine sur l’état n’eut pas un
succès plus heureux que celle qu’il avoit sur la religion. Les
politiques à qui on prodigua le nom infâme d’athées se multiplièrent,
et leur nombre donnant une certaine confiance, ils s’assemblèrent à
Nismes le 10 février 1575, et comme s’ils avoient été assez forts
pour faire la loi sur l’état, ils entreprirent de changer la forme du
gouvernement.
Un de nos[325] historiens nous apprend que le traité que les politiques
signèrent dans leur conférence de Nismes, établissoit une nouvelle
espèce de république composée de toutes ses parties, et séparée du
reste de l’état: elle devoit avoir ses lois pour la religion, pour le
gouvernement civil, la justice, la discipline militaire, la liberté du
commerce, la liberté des impôts et l’administration des finances. Il
est certain, continue de Thou, que le souvenir affreux et encore récent
de la Saint-Barthelemy sembloit autoriser une entreprise si téméraire.
Les gens de bon sens ne pouvoient s’empêcher d’attribuer ces malheurs
aux ministres qui gouvernoient l’esprit du roi: cependant, il faut
avouer que jamais attentat ne fut de plus dangereux exemple. Je ne
m’arrêterai pas, ajoute cet historien, à en faire un plus grand détail;
il seroit à souhaiter pour le repos de l’état, et même pour l’honneur
de ceux que le malheur des temps engagea dans cette affaire, qu’on n’y
eût jamais pensé.
Il seroit en effet inutile de s’étendre sur le plan, l’ordre et les
lois d’une république qui n’exista jamais, et qui ne pouvoit point
exister. Mais comment cette entreprise des politiques pouvoit-elle
être du plus dangereux exemple? Jamais exemple ne fut moins fait pour
être suivi: il étoit contraire à l’esprit de la nation, et à l’intérêt
des factieux qui étoient les maîtres de toutes les forces du royaume:
c’étoit une étincelle, si je puis parler ainsi, qui tombant sur des
matières qui ne sont pas combustibles, s’éteint d’elle-même. Quel
projet ce traité despotique a-t-il fait enfanter contre l’autorité
royale? Quelles idées de liberté a-t-il réveillées? Comment ce plan
de politique auroit-il pu être adopté dans une nation qui, en se
révoltant contre le roi, aimoit la monarchie, et s’étoit fait des chefs
tout-puissans?
Si cette république, séparée de l’état et cependant renfermée
dans l’état, s’étoit établie à la faveur de quelque événement
extraordinaire, jamais elle n’auroit pu acquérir des forces, et elle
auroit été bientôt détruite par le reste des Français dont elle auroit
révolté les préjugés et les habitudes. Le duc de Damville, dit de Thou,
qui signa le traité de Nismes au nom des catholiques, ne le signa qu’à
regret; quelle espérance pour les succès d’une république à peine
projetée? Parmi les chefs qui étoient à la tête du parti politique,
les uns étoient des hommes qui désiroient la tranquillité publique,
c’est-à-dire, des hommes inutiles dans les temps de faction et de
trouble, et qui auroient dû attendre pour agir que les passions fussent
en quelque sorte usées, et qu’on fût capable d’entendre la voix de la
justice et de la raison; les autres étoient des personnes ambitieuses,
qui, faute de talens, ne pouvant se distinguer ni dans le parti
catholique, ni dans le parti réformé, s’étoient jetées par désespoir
dans celui des politiques, et devoient le trahir quand leur intérêt
l’exigeroit.