CHAPITRE III.

_De l’autorité du parlement sous Louis XII, François I et

Henri II.--Examen de sa conduite.--Pourquoi il devoit échouer

dans ses prétentions de partager avec le roi la puissance

législative._

Tandis que tous les ordres de l’état oublioient ou négligeoient leurs

anciennes prérogatives, et se soumettoient sans résistance au pouvoir

arbitraire, le parlement, qui avoit considérablement augmenté ses

droits et ses prétentions sous le règne de Charles VI, n’étoit point

satisfait de sa fortune, et résistoit à l’impulsion générale qui

entraînoit le reste de la nation. Formant un corps toujours subsistant,

toujours assemblé, et par conséquent moins distrait de ses intérêts

que les trois ordres de l’état, il devoit avoir plus de suite et plus

de tenue dans sa conduite; du droit qu’il avoit acquis d’enregistrer

les lois, de les désapprouver ou de les modifier, il pouvoit tirer les

conséquences les plus avantageuses à son ambition; mais il ne les vit

pas d’abord, ou n’osa se livrer trop précipitamment à ses espérances.

Les corps ont une routine ou une habitude à laquelle ils obéissent

malgré eux; et après avoir travaillé avec tant d’ardeur depuis le

règne de Philippe-le-Bel à rendre l’autorité du roi arbitraire, le

parlement devoit être quelque temps à concilier son ancienne conduite

avec l’idée qu’il avoit prise, et qu’il auroit voulu donner au

public de son enregistrement. Sous le règne de Charles VII, il étoit

encore trop voisin du temps où il n’avoit pu se déguiser qu’il ne

tint toute son autorité du roi, pour oser prétendre au partage de la

souveraineté. Il avoit offensé ce prince[288], il devoit réparer ses

fautes; il craignoit sur-tout l’indignation des grands, qui, s’étant

emparés de l’autorité royale, trouvoient trop d’avantage à gouverner

arbitrairement, pour souffrir qu’une compagnie de praticiens ou de

jurisconsultes, sous prétexte de défendre les lois, s’opposât à leur

volonté, et s’emparât d’un pouvoir qui leur avoit rendu les états

odieux.

Ne voulant plus être ce qu’il avoit été, et n’osant cependant laisser

voir ce qu’il désiroit d’être, le parlement se conduisit encore

avec une grande circonspection sous le règne de Louis XI. Quelque

jaloux de son autorité que fût ce prince, il ne fut point alarmé de

l’enregistrement; il jugea qu’il falloit[289] contenir le parlement,

ne pas diminuer ses droits, mais l’empêcher de se faire de nouvelles

prétentions. Cette compagnie conserva sous Charles VIII la même

modestie, et selon les apparences, elle auroit profité des divisions

et des troubles de l’état pour augmenter son pouvoir, si plusieurs de

ses principaux membres n’avoient trouvé leur avantage particulier à se

dévouer aux volontés de la cour. Le parlement chemina moins sourdement

sous les règnes suivans. Soit qu’il fût enhardi en voyant qu’on ne

convoquoit plus les états-généraux dont le souvenir s’effaçoit de

jour en jour; soit qu’il espérât que les abus multipliés du pouvoir

arbitraire rendroient ses prétentions agréables au public, il fit

quelques démarches qui devoient déplaire à la cour, et son autorité

parut si incommode à François I, qu’il songea à la réprimer.

La duchesse d’Angoulême ne pardonna pas au parlement les modifications

qu’il mit à la régence que son fils lui avoit confiée pendant qu’il

feroit la guerre en Italie. Pour commencer à se venger de cette

prétendue injure, elle n’appela aucun magistrat à l’assemblée des

notables qu’elle tint après la malheureuse journée de Pavie. Mais

son ressentiment ne fut pas satisfait, et quand François revint de

Madrid, elle l’engagea à ne pas laisser impunie la témérité insultante

du parlement. Ce prince le manda, et dans la salle du conseil où

cette compagnie fut reçue, on publia un édit qui lui enjoignit de se

borner[290] à la seule administration de la justice. En annullant

toutes les limitations mises à la régence de la mère du roi, on lui

défendit de modifier à l’avenir les édits qui lui seroient adressés.

On ne se contenta pas de réprimer l’ambition qui portoit le parlement

à se regarder comme législateur: pour l’humilier davantage, on voulut

borner sa compétence. On lui défendit de prendre connoissance des

contestations relatives au concordat, et on lui déclara qu’il n’avoit

aucune juridiction sur le chancelier. Ce dernier article détruisoit

tout ce que cette compagnie avoit fait pour devenir la cour des pairs.

En effet, il ne faut pas douter que si le chancelier n’eût pas

été justiciable du parlement, les pairs et les princes, alors bien

supérieurs à ce magistrat, n’eussent bientôt décliné la juridiction du

parlement. On auroit vu se rétablir des usages pratiqués[291] avant le

procès du duc d’Alençon. Le parlement, si fier de son titre de cour des

pairs, n’auroit encore été que la seconde cour de justice du royaume;

il se seroit formé pour la seconde fois un tribunal composé du roi, des

pairs, des princes et des grands officiers de la couronne. Peut-être y

auroit-on bientôt porté les affaires de la plus haute noblesse; et l’on

juge combien le parlement, condamné à ne juger que les citoyens les

moins considérables, auroit perdu de sa considération.

On ne lui épargna dans cette journée aucune mortification. François I

se plaignoit dans son édit des abus énormes qui s’étoient introduits

dans l’administration de la justice. Il vouloit sans doute parler

des épices[292], usage vil et injuste, qui change les magistrats en

mercenaires, et avec lequel nous ne nous serions jamais familiarisés,

si nous ne savions que la justice est due au citoyen, et que c’est un

crime de la lui faire acheter. On accusoit le parlement de former

des intrigues et d’entrer dans les cabales. Pour lui ôter toute

espérance de se relever, on ordonna aux magistrats de prendre tous

les ans de nouvelles provisions, et c’étoit en effet ne leur laisser

qu’une existence précaire, telle qu’ils l’avoient eue avant le règne

de Charles VI, et les réduire à la fâcheuse alternative ou d’obéir

aveuglément à tous les ordres de la cour, ou de perdre leur état.

François terminoit son édit en les menaçant de se faire instruire en

détail de tous les abus dont il n’avoit parlé que d’une manière vague,

et se réservoit d’y apporter un remède efficace; c’est-à-dire, pour

entrer dans l’esprit de cette loi, que si le parlement, intimidé et

docile sous la main qui le châtioit, se soumettoit aux ordres de la

cour, le prince fermeroit les yeux sur les abus qui n’intéressoient que

le public.

Le parlement étoit déjà trop puissant pour qu’un pareil édit ruinât

ses espérances et son ambition. Dès qu’on lui laissoit le droit de

faire des remontrances, on lui laissoit la liberté de se conduire à peu

près de la même manière qu’il avoit fait jusqu’alors, et les moyens de

reprendre peu à peu la même autorité dont on avoit cru le dépouiller.

Qui a le droit de faire des remontrances, a le droit de reprendre des

erreurs, et de paroître avec toutes les forces de la justice et de la

raison; et ce droit n’est pas vain dans une société qui conserve encore

quelque pudeur. Qui a le droit d’indiquer ce qu’il faut faire, acquiert

nécessairement un crédit qui doit faire trembler tout gouvernement qui

se conduit sans règle.

Le droit de remontrance étoit une arme d’autant plus redoutable dans

les mains du parlement, que la menace de corriger les abus et l’ordre

de prendre tous les ans de nouvelles provisions, ne pouvoient lui

donner aucune inquiétude. Tout le monde savoit le besoin extrême que

le roi avoit d’argent pour la guerre et ses plaisirs; et que détruire

les profits des officiers de justice et leur état, ce seroit diminuer

dans le trésor royal le produit des fonds qu’il tâchoit d’y attirer, en

vendant les magistratures. C’est peut-être à l’occasion de cet édit que

le parlement établit dans son corps la doctrine long-temps secrète de

ne point regarder comme lois, les ordonnances, les lettres-patentes ou

les édits enregistrés sans délibération précédente, et par l’autorité

du roi séant en son lit de justice: doctrine qu’il étoit nécessaire

d’établir, si l’enregistrement n’est pas une vaine formalité; mais

doctrine qui n’a acquis aucun crédit, parce que le parlement n’est pas

assez fort pour la faire regarder comme une vérité, et que le public se

voit tous les jours contraint d’obéir à des lois que cette compagnie

n’a enregistrées que malgré elle.

Quoi qu’il en soit, François I, pour ne pas irriter ses sujets par un

acte trop despotique, ayant laissé au parlement le droit de faire des

remontrances, se vit encore contraint de le ménager. Les besoins de

l’état, ou plutôt de la cour, obligeoient de publier souvent des édits

bursaux; si on faisoit des remontrances vives et fortes sur un objet

si intéressant, il étoit à craindre que le public n’ouvrît les yeux

sur sa situation: et un rien auroit suffi encore pour faire regretter

et rétablir les états-généraux. La politique de la cour fut donc de

permettre au parlement une sorte de résistance molle, qui laissoit

croire au peuple qu’il y avoit un corps occupé de ses besoins et qui

veilloit à ses intérêts. De sorte que le parlement, humilié, et non

pas vaincu, fut obligé de changer un peu de conduite, mais non pas

de principes: et il continua à se regarder comme le dépositaire et le

protecteur des lois, et peut-être même comme le tuteur de la royauté.

Pour que le gouvernement ne lui contestât pas son droit, il en usa avec

modération; il songea à se rendre agréable, et s’appliqua à étendre

l’autorité royale, quand le poids n’en devoit pas retomber sur lui.

Il fléchit quand il crut qu’il y auroit trop de danger à résister, ou

qu’il ne s’agissoit que de passer des injustices dont il ne sentiroit

pas le premier les inconvéniens. Il mit de certaines formes dans

son obéissance, afin de la rendre équivoque, et de contenter à la

fois, s’il étoit possible, la cour et le public. Soit qu’il faille

l’attribuer à une politique fausse et trop commune, qui, ne sachant se

décider, se contrarie elle-même; soit que ce soit la marche naturelle

d’un corps qui, ayant des projets au-dessus de ses forces, a, tour à

tour, de la crainte et de la confiance; sa conduite fut si embrouillée

et si mystérieuse, qu’on ne savoit pas mieux, sur la fin du règne de

François I, ce qu’il falloit penser de l’enregistrement, qu’on ne

l’avoit su sous Charles VII. Le conseil et le parlement gardoient tous

deux le silence sur cette matière, ou du moins n’osoient s’expliquer

d’une façon trop claire et trop précise, dans la crainte d’élever

une contestation dangereuse et de se compromettre. Chacun attendoit

avec patience un moment favorable pour découvrir, si je puis parler

ainsi avec Tacite, le secret de l’Empire; et expliquer une énigme

que nos neveux ne devineront[293] peut-être jamais; mais qui, nous

laissant incertains entre le despotisme de la cour et l’aristocratie du

parlement, jette dans notre administration je ne sais quoi de louche et

d’obscur, qui nuit à la dignité des lois et à la sûreté des citoyens,

et indique un gouvernement sans principes, qui se conduit au jour le

jour par les petites vues de quelque intérêt particulier.

En effet, dans les temps encore peu éloignés de la naissance de

l’enregistrement, on put pardonner au parlement d’enregistrer une loi

qui lui paroissoit injuste et dangereuse, en ajoutant que c’étoit

«par le très-exprès commandement du roi.» Il se croyoit alors obligé

d’obéir, parce qu’il pensoit que la puissance législative étoit entre

les mains du roi, sans restriction ni modification; et le public

n’exigeoit rien de plus d’une compagnie de jurisconsultes dont les

fonctions avoient paru bornées à l’administration de la justice.

Mais lorsque, commençant à voir dans son enregistrement le germe

d’une grandeur nouvelle, elle crut avoir le droit de rejeter les lois

proposées ou de les modifier, pourroit-on me dire ce que signifioit

cette ancienne formule dont elle continuoit à se servir? Le parlement

pensoit-il que cette clause eût la vertu magique de laisser sans

autorité les ordonnances qu’il feignoit d’enregistrer? En ce cas, je

demanderois pourquoi il obéissoit ensuite et nous faisoit obéir à un

édit auquel il n’avoit pas donné le caractère de loi. Si dans ses

principes cette clause laissoit subsister la loi dans toute sa force,

par quels sophismes nos magistrats pouvoient-ils se persuader qu’ils

ne prévariquoient point en devenant les complices et les instrumens de

l’injustice? Par quelle imprudence nous avertissoient-ils de mépriser

une ordonnance à laquelle il falloit cependant nous soumettre?

Malgré les traverses que le parlement avoit éprouvées, et son attention

à ne pas user imprudemment de l’autorité qu’il croyoit avoir, il

continua à se rendre plus puissant et plus importun. Soit qu’on ne fût

que choqué, comme la plupart des courtisans, de la résistance ou plutôt

des chicanes que cette compagnie faisoit aux volontés de la cour; soit

qu’avec l’Hôpital, l’homme de notre nation qui, par ses lumières, ses

mœurs et ses talens, a le plus honoré la magistrature, on fût touché

des abus qui régnoient dans l’administration de la justice; il se forma

un orage considérable contre un corps qui abusoit de son crédit pour

partager l’autorité des ministres, et dont les mains ne paroissoient

pas pures. Il étoit cependant difficile d’accabler le parlement, car la

multitude croyoit avoir besoin de sa protection; et pour réussir dans

cette entreprise, il fallut la présenter comme une réforme avantageuse

à l’état.

Sous prétexte d’accorder quelque repos à des magistrats qui avoient si

bien mérité de la patrie, et qui, malgré leur zèle, étoient accablés

sous le poids de leurs fonctions pénibles et perpétuelles, on résolut

donc de partager le parlement en deux semestres qui se succéderoient

l’un l’autre. Par le moyen de ce nouvel établissement, la justice,

disoit-on, devoit être administrée avec d’autant plus de dignité,

de vigilance et d’exactitude, que les magistrats, après avoir vaqué

pendant six mois à leurs affaires domestiques, ou médité dans leur

cabinet sur les lois, loin de porter encore au palais la lassitude de

leurs fonctions, y reparoîtroient toujours plus éclairés, plus assidus,

et plus attachés à leurs devoirs. Le parlement voyoit sans doute le

piége qu’on lui tendoit, et qu’on ne cherchoit qu’à le diviser pour

l’affoiblir; mais ce fut inutilement. Le conseil prévint ses plaintes,

ou du moins empêcha qu’elles ne fussent appuyées par celles du public

en diminuant les épices; il dédommagea les juges par une augmentation

de leurs gages, le roi se chargea de payer les contributions auxquelles

la justice avoit condamné les plaideurs.

La cour triomphoit. On ne doutoit point que le parlement, pour ainsi

dire, divisé en deux corps, qui n’auroient presque aucun commerce

entre eux, ne perdît son ancien esprit. En répandant à propos quelques

bienfaits, en semant des soupçons, des rivalités et des haines, art

funeste dans lequel les courtisans les moins adroits ne sont toujours

que trop habiles, il paroissoit aisé de s’assurer de la docilité

de l’un des deux semestres, et on devoit lui porter les édits qui

pouvoient occasionner de longues et fastidieuses remontrances. On

se flatta d’un succès d’autant plus prochain, qu’étant nécessaire

d’augmenter considérablement le nombre des magistrats, on ne vendroit

les nouveaux offices qu’à des personnes dont le gouvernement seroit sûr

et qui déplairoient à leur compagnie. Un historien[294], plus à portée

que tout autre de rendre compte des suites qu’eut cette révolution,

nous apprend que le parlement devint en quelque sorte un nouveau

corps. Les conseillers des enquêtes qu’on avoit coutume, dit-il, de

n’admettre à la grand’chambre qu’après qu’ils avoient acquis une grande

expérience, y montèrent avant le temps convenable. Comme la plupart,

faute de capacité, n’étoient pas en état d’occuper ces places, il

arriva qu’au lieu de rétablir la discipline et la dignité du parlement,

ainsi qu’on avoit feint de le désirer, on détruisit presque entièrement

l’une et l’autre.

Le parlement auroit été perdu sans retour, si les ministres du roi

avoient pu prendre les mesures nécessaires pour maintenir leur

ouvrage; mais au bout de trois ans, le mauvais état des finances ne

permettant pas de payer les gages considérables qu’on avoit promis, il

fallut supprimer les offices de nouvelle création, et permettre aux

anciens juges de recevoir encore des épices des plaideurs. Fut-ce un

bonheur, fut-ce un malheur que cette seconde révolution qui rétablit

le parlement dans son premier état? Je n’ose le décider; qu’on en juge

par le bien qu’il produisit dans la suite, et par les maux qu’il ne put

empêcher. Peut-être que si la nation n’avoit pas compté sur ce secours

impuissant, elle auroit été assez inquiéte pour réprimer l’autorité

arbitraire du gouvernement, et donner un appui utile à sa liberté; au

lieu que, trompée par les espérances qu’elle avoit conçues du crédit

et des vues du parlement, elle s’en reposa sur lui de son bonheur,

et contracta une sécurité nonchalante qui est le signe certain de la

décadence et de l’avilissement d’un peuple. Quoi qu’il en soit, le

parlement, qui n’avoit pas eu le temps de perdre son ancien esprit,

continua à faire des entreprises et à être repoussé par une puissance

supérieure à la sienne.

Ce fut pour humilier le parlement de Paris, dont les prétentions

devenoient de jour en jour plus considérables, que Charles IX, dit

Davila, se fit déclarer majeur au parlement de Rouen. La cour des

pairs crut recevoir une injure mortelle, et se plaignit de cette

nouveauté, dans le fait assez indifférente à l’état, comme s’il eut

été question du renversement de la monarchie. Tout le monde sait

de quelle manière Charles reçut ses députés, quand ils vinrent lui

faire des remontrances à ce sujet. Vous devez vous souvenir, leur dit

le roi, que votre compagnie n’a été établie par mes prédécesseurs

que pour rendre la justice aux particuliers, suivant les lois, les

coutumes et les ordonnances qu’ils publieroient. Les affaires d’état

ne regardent que moi et mon conseil, et vous devez n’y prendre aucune

part: défaites-vous de l’ancienne erreur où vous êtes de vous faire

les tuteurs des rois, les défenseurs du royaume et les gardiens de

Paris. Si dans les ordonnances qui vous sont adressées, vous trouvez,

ajouta-t-il, quelque chose de contraire à ce que vous pensez, je veux

que, selon la coutume, vous me le fassiez au plutôt connoître par la

voie des représentations; mais je veux qu’aussitôt que je vous aurai

déclaré ma dernière volonté, vous obéissiez sans retardement. Sans

prendre un ton si absolu, en vertu de quel titre, pouvoit leur dire

Charles IX, vous croyez-vous supérieurs au parlement de Rouen? Quelle

loi m’ordonne de me transporter chez vous pour me faire déclarer

majeur? Je le suis en vertu de l’ordonnance de Charles V, et il me

suffit de vous envoyer une déclaration pour vous apprendre que j’ai

atteint l’âge prescrit par la loi. Pourquoi ne serois-je pas le maître

de faire au parlement de Rouen une faveur que je ne vous dois point, et

de quoi vous plaignez-vous, si je ne vous fais aucun tort?

Le parlement étoit accoutumé depuis trop long-temps à recevoir

de pareilles réponses, pour que celle-ci n’eût pas le sort des

précédentes. Il devoit même être d’autant moins disposé à obéir, qu’il

voyoit la cour agitée par des factions puissantes, et avoit appris

avec tout le royaume à mépriser un gouvernement qui flottoit dans une

perpétuelle irrésolution. Les voix furent partagées, quand on opina

sur l’enregistrement de l’édit de majorité; et le conseil rendit

un arrêt[295], par lequel il cassoit et annulloit tout ce qui avoit

été fait à cet égard par le parlement, comme incompétent, de la part

d’une compagnie à qui il n’appartient pas de connoître des affaires

publiques du royaume. Il lui étoit ordonné d’enregistrer l’édit de

majorité sans y ajouter aucune restriction, modification ni condition.

On lui défendit d’avoir jamais la présomption d’examiner, statuer ou

même délibérer sur les ordonnances qui concernent l’état, surtout

lorsqu’après avoir fait des remontrances, ils auroient appris la

volonté absolue du roi.

Le parlement obéit, dans la crainte qu’une plus forte résistance ne

servît qu’à constater sa défaite d’une manière plus certaine; mais

il conserva, suivant sa méthode ordinaire, l’espérance d’être plus

heureux dans une autre conjoncture. En effet, il avoit et a encore le

talent de ne se rappeler de son histoire que les événemens qui lui sont

avantageux, et de remettre toujours en avant les mêmes prétentions

qu’il paroît avoir abandonnées plusieurs fois. Cette ressource ou

ce manége de la vanité et de la foiblesse finit toujours par être

pernicieux à l’ambition. Malgré l’inconsidération et la frivolité des

Français, il étoit impossible que, s’accoutumant à faire des démarches

qui devoient paroître fausses au public et téméraires au conseil, le

parlement ne fût pas enfin accablé par une puissance qui lui étoit

supérieure.

Sans doute que les oppositions et les remontrances de cette compagnie,

toutes inutiles qu’elles étoient à l’agrandissement de sa fortune, ont

d’abord opposé quelques obstacles aux abus du pouvoir arbitraire; mais

elles étoient incapables de fixer les principes du gouvernement, et

d’empêcher que la liberté publique ne fût enfin opprimée. Le conseil

ne trouvant qu’une résistance inégale à ses forces, ne sentit point

la nécessité de se tenir dans les limites que la justice, les lois

et les coutumes lui prescrivoient. Retardé, mais non pas arrêté dans

sa marche, il s’accoutuma à aller toujours en avant. Le succès étoit

certain; il ne s’agissoit que de marcher avec quelque lenteur, et de

ne pas vouloir commencer en un jour des entreprises qui devoient être

l’ouvrage de la patience et du temps.

Tandis que le roi déclare éternellement aux magistrats du parlement

qu’ils n’ont été créés que pour rendre en son nom la justice aux

particuliers, ils persévérèrent constamment à se regarder comme les

gardiens et les protecteurs de la liberté publique, mais sans oser

le dire nettement. Cette conduite n’étoit-elle pas la preuve d’une

foiblesse égale à leur ambition, et si elle étoit incapable d’intimider

et de contenir les ministres, pouvoit-elle rassurer une nation sensée?

Rien n’est plus extraordinaire que la politique des gens de robe. Le

roi répète continuellement qu’il est le suprême législateur, la source

et le principe de tout droit public et particulier; qu’il ne tient

son autorité que de Dieu seul, qu’il ne doit compte qu’à lui de ses

actions; et le parlement convient de cette doctrine. D’où lui vient

donc ce droit qu’il s’arroge de protéger la nation? Et si le roi veut

l’en priver, pourquoi refuse-t-il d’y consentir? En ne donnant aucune

borne à la puissance royale, par quelle raison peut-il cependant

s’attribuer le privilége d’examiner, de rejeter ou de modifier les

lois? S’il ne voyoit pas que ce droit négatif et modificatif le

rendroit lui-même suprême législateur, ses lumières devoient être

extrêmement bornées, et par conséquent bien incapables de servir le

public. S’il sentoit au contraire l’importance de ses prétentions,

pourquoi ne prévoit-il pas que le conseil tentera tout, pour ne pas

laisser échapper de ses mains la puissance législative dont il est en

possession, et qu’il n’en souffrira pas même le partage. Le parlement

ne prévit rien, ou s’il prévit quelque chose, il faut convenir qu’il

prit pour élever et affermir sa fortune, les moyens les plus propres à

la renverser.

Son premier tort fut de ne pas connoître sa situation, et d’avoir

espéré ou craint sans se rendre compte de ses espérances ou de ses

craintes. Quand on supposeroit qu’il ne vouloit qu’affermir l’autorité

royale dans les mains du roi, en prévenant les abus que ses ministres

en feroient, et qui la rendroient désagréable à la nation et par

conséquent peu sûre, ne devoit-il pas prévoir les difficultés sans

nombre qui s’opposeroient au succès d’un pareil projet? Il étoit facile

aux grands, qui s’étoient faits ministres de l’autorité royale, pour en

faire l’instrument de leur fortune, de lui rendre le parlement suspect

et même odieux. Falloit-il espérer que le prince, élevé comme un sage

au-dessus de ses passions, jugeât que c’étoit pour son avantage qu’on

s’opposeroit à ses volontés? Des rois qui avoient refusé de concerter

leurs opérations avec les états-généraux, devoient nécessairement avoir

plus d’ambition que d’amour pour le bien public. Le parlement devoit

donc penser que l’autorité qu’il vouloit attribuer à son enregistrement

pour l’avantage du public, choqueroit le roi et son conseil; et que

n’ayant pas des forces supérieures ou même égales à leur opposer, il ne

se rendroit puissant qu’autant qu’il s’appliqueroit plus à mériter une

bonne réputation qu’à étendre et multiplier ses prétentions.

C’est l’estime que le public avoit conçue pour les lumières du

parlement sous Charles VI qui avoit fait désirer, à ceux qui

administrèrent tour à tour l’autorité royale, de se concilier son

approbation: et de là, comme on l’a vu, étoit née la coutume de

l’enregistrement. Il auroit donc fallu que par son amour de la justice,

de la vérité et du bien public, cette compagnie eût fait souhaiter

à tous les ordres de l’état que l’enregistrement acquît toujours un

nouveau pouvoir. Il falloit, si je puis parler ainsi, mettre des vertus

et non pas des prétentions en avant. Il importoit au parlement de

rester, pour ainsi dire, en arrière, et de se faire avertir et presser

par le public d’avoir de l’ambition. Sa modestie n’auroit servi qu’à

donner plus de zèle à ses partisans, qui, dans l’espérance d’opposer

un plus grand obstacle au pouvoir arbitraire, auroient eux-mêmes

développé et étendu les priviléges qui découlent naturellement du

droit d’enregistrer et d’examiner les lois. Le conseil, nécessairement

intimidé par la sagesse du parlement, n’auroit pu lui résister sans

soulever contre lui tout le public.

Je ne suis pas assez injuste pour exiger que nos magistrats du

quinzième siècle eussent les mœurs, les lumières et le courage des

anciens sénateurs de Sparte et de Rome; mais il n’auroit pas été

besoin de les égaler pour mériter la confiance de nos pères. Dans

l’état informe où se trouvoit notre législation, que le parlement ne

proposoit-il lui-même quelques règlemens utiles au public, au lieu de

rester attaché à ses erreurs et à ses préjugés? Quand Charles VII eut

ordonné de rédiger les différentes coutumes de nos provinces, pourquoi

cette opération, conduite sans génie, n’étoit-elle pas encore[296]

terminée, quand Charles IX monta sur le trône? Pourquoi nos magistrats

paroissoient-ils craindre qu’elle ne les gênât dans les jugemens?

Attachés par vanité au malheureux privilége de courber les lois, sous

prétexte de les rendre plus utiles, et d’en faire une application

plus juste, c’étoit s’attribuer un pouvoir dont il est trop aisé à la

fragilité des hommes d’abuser; c’étoit apprendre aux simples citoyens

l’art malheureux de mépriser et d’éluder les lois, et aux grands d’en

faire l’instrument de leur tyrannie. Qu’importoit-il à la nation que

le parlement montrât quelquefois la vérité dans ses remontrances, s’il

n’y restoit pas inviolablement attaché? La trahir ou l’abandonner est

un plus grand mal que de ne la pas connoître. L’administration de la

justice demande une dignité modeste et grave, et non pas de l’éclat.

Les citoyens devoient trouver dans leurs juges des défenseurs de leur

fortune, et non pas des ennemis qui la dévoroient.

Le parlement auroit fait, selon les apparences, tout ce qu’on pouvoit

attendre de lui, s’il eût continué à choisir lui-même ses magistrats;

mais il perdit malheureusement cet avantage[297], à peu près dans le

même temps où il commençoit à prendre part à l’administration et

concevoir les plus grandes espérances de fortune. Il n’y a que le

peuple qui sache choisir ses magistrats intègres et courageux, et ce

fut la cour qui se chargea de ce choix. Il fallut apprendre à mendier

la protection des grands, et elle fut plus utile que la probité et la

connoissance des lois, pour parvenir aux dignités de la magistrature.

Il est certain que sous le règne de Charles VIII elles étoient déjà

l’objet d’un commerce[298] secret. Les personnes puissantes de la cour

remplirent le parlement d’hommes qui avoient acheté à prix d’argent ou

par des bassesses, le droit de juger; et quel moyen restoit-il dès-lors

à cette compagnie, pour s’emparer du pouvoir auquel elle aspiroit?

Ces abus multipliés donnèrent naissance à la vénalité publique des

offices, qui augmenta la corruption et par conséquent l’avilissement

où la magistrature devoit tomber. Croyez, disoit le premier président

Guillard à François I, «que ceux qui auront si cher acheté la justice

la vendront, et ne sera cautelle ni malice qu’ils ne trouvent.» Il

n’y a point de milieu pour les juges; ils sont les membres les plus

méprisables de la société, s’ils ne forcent pas le public à avoir

pour eux l’estime la plus entière. Le parlement se remplit d’hommes

inconnus, qui n’avoient souvent d’autre mérite que d’avoir amassé

une grande fortune pour acheter des places que des hommes de bien

ne regardent qu’en tremblant, et n’osent remplir que quand la voix

publique les y appelle. Pour comble de scandale, ces magistrats

prêtèrent serment qu’ils n’avoient pas acheté ces offices. Quelle

confiance pouvoit-on prendre en des hommes qui s’étoient joués de

ce que la religion et l’honneur ont de plus sacré; et leurs mains

étoient-elles dignes de porter la balance et l’épée de la justice?

On se rappelle avec douleur que dans un discours que le chancelier de

l’Hôpital prononça au parlement, il reprochoit à la plupart des[299]

magistrats de s’ouvrir le chemin des honneurs, en trahissant leur

devoir. Il se plaignoit que l’intégrité des juges fût devenue suspecte,

et qu’on ne vît dans leur conduite que les vues d’un intérêt sordide et

d’une ambition criminelle. Tous les jours, leur dit-il, vous augmentez

vos honoraires et vous êtes divisés entre vous par les factions des

princes et des seigneurs; ils se vantent de vous acheter à prix

d’argent, et vous leur vendez votre amitié comme des courtisans. Vous

prostituez votre dignité et vos services, jusqu’à devenir les agens et

les intendans de quelques personnes dont vous tenez la vie et les biens

dans vos mains.

Sire, disoit Monluc[300], évêque de Valence, en opinant dans le

conseil en présence des députés du parlement qui venoient faire des

remontrances; les magistrats vous disent souvent qu’ils ne peuvent

ni ne doivent, selon leur conscience, entériner les ordonnances qui

leur sont envoyées; cependant, il arrive assez souvent qu’après s’être

servis d’expressions si fermes et si vigoureuses, ils oublient bientôt

le devoir de leur conscience, et accordent sur une simple lettre de

jussion ce qu’ils avoient refusé. Or, je demande volontiers à ces

magistrats ce que devient alors leur conscience?

Les vices grossiers qui révoltoient la probité de l’Hôpital, choquoient

depuis long-temps tout le monde; il n’y avoit personne en France qui

n’eût fait cent fois les mêmes réflexions que Monluc; et la résistance

du parlement n’étant qu’une espèce de routine dont on prévoyoit

toujours l’issue, ne servoit qu’à le rendre importun à la cour, sans

lui concilier l’estime de la nation. Dans cette situation critique, et

après avoir fait cent expériences de sa foiblesse et de la supériorité

du conseil, il devoit s’apercevoir qu’il ne feroit que des efforts

inutiles pour s’emparer de la puissance publique; que les ministres

ne cesseroient point de travailler à son abaissement; et que pour

conserver un reste de considération et de crédit, il falloit retirer la

nation de l’assoupissement auquel elle s’abandonnoit, et l’inviter à

conserver ou plutôt à recouvrer sa liberté.

Quelque peu éclairé qu’on fût en politique avant le règne de François

I, la réflexion la plus simple suffisoit pour faire connoître qu’une

nation est seule capable de protéger les lois; et que souvent même,

quoiqu’elle se trouve en quelque sorte toute rassemblée par ses

représentans dans des états-généraux, elle a bien de la peine à le

faire avec succès. On voyoit alors, comme aujourd’hui, que peu de

peuples avoient eu le bonheur de conserver leur liberté, et que ce

n’étoit qu’en accumulant précautions sur précautions que les Français

pouvoient résister au despotisme de la cour. Le parlement n’entrevit

aucune de ces vérités; il ne connut ni sa situation ni celle de l’état.

Il n’en faut point douter; quand, après avoir aliéné les cœurs de la

nation, cette compagnie fut enfin persuadée qu’elle manquoit des forces

nécessaires pour élever une puissance supérieure, ou du moins égale à

celle du roi, elle prit la politique des grands pour le modèle de la

sienne. Dans le déclin de leur grandeur, ils s’étoient rendus ministres

de l’autorité royale pour être encore puissans. De même les magistrats

du parlement, las de lutter sans succès contre le conseil, servirent

son ambition dans l’espérance du même avantage. Ils crurent se rendre

nécessaires en travaillant à faire oublier la nation, et formèrent le

projet de partager avec les grands le droit de gouverner sous le nom du

roi.

Mais cette espèce d’aristocratie ne devoit-elle pas lui paroître

contraire à tous les préjugés de la nation, et par conséquent

impraticable? L’ancien gouvernement des fiefs, dont le souvenir

étoit toujours précieux aux grands, leur rappeloit leur ancien état;

ils conservoient encore dans leurs terres des restes[301] de leur

indépendance et de leur despotisme. Avec tant d’orgueil et de vanité,

pouvoient-ils consentir à partager l’administration de l’autorité

royale, avec des familles du tiers-état, qu’ils regardoient comme leurs

affranchis? Quand la magistrature auroit été dès-lors un moyen de se

glisser[302] dans l’ordre de la noblesse, le parlement y auroit peu

gagné: on sait le mépris que la grande noblesse a toujours eu pour les

anoblis. L’autorité dont les grands étoient déjà en possession, la

partie brillante d’administration dont ils étoient chargés, l’orgueil

des titres, les charges de la couronne, les gouvernemens des provinces,

le commandement des armées, la familiarité du prince, tout concouroit

à la fois à éblouir et tromper l’imagination du peuple; qui ne voyant

rien de cet éclat dans les magistrats, auroit lui-même été assez

stupide pour trouver mauvais qu’ils eussent voulu marcher d’un pas égal

avec les grands et partager le droit de gouverner.

Tant que les grands furent assez puissans pour se faire regarder

comme les ministres nécessaires de l’autorité royale, l’ambition du

parlement ne put avoir aucun succès. La pompe des lits de justice qui

flattoit sa vanité, et lui persuadoit qu’il avoit part au gouvernement,

n’auroit dû que lui faire sentir sa foiblesse; mais quand, sous le

règne de François I, les grands furent enfin écrasés par la puissance

même qu’ils avoient donnée au roi, et l’avilissement où ils avoient

jeté la nation, le parlement n’auroit-il pas dû ouvrir les yeux? Il

devoit voir manifestement que toutes ses espérances étoient renversées;

qu’on ne l’écrasoit pas, parce qu’on le craignoit peu; et que quand,

par le secours de quelque événement favorable, il parviendroit à

partager avec le roi la puissance publique, il auroit bientôt le même

sort que les grands. Le roi s’étoit servi des jalousies qui régnoient

entre les grands pour les asservir tous à sa volonté et en faire

des courtisans; et il n’étoit pas moins aisé de se servir des mêmes

jalousies qui divisoient tous les ordres de l’état, pour opprimer un

corps qui refuseroit d’obéir. Par quel prestige peut-on se flatter

d’être puissant dans une nation où il n’y a plus de liberté? Cependant,

en voyant l’extrême dépendance où François I tenoit les grands, le

parlement regarda leur décadence comme un obstacle de moins à son

ambition.

C’étoit alors, s’il eût aimé véritablement le bien public, ou ménagé

ses intérêts avec habileté, qu’il devoit se servir d’un reste de

crédit prêt à s’échapper de ses mains, pour émouvoir les différens

ordres de l’état, les réunir et les appeler à son secours. Quand on

lui portoit des édits pour établir quelques nouvelles impositions, il

auroit dû se rappeler les anciens principes de Comines qui n’étoient

pas entièrement oubliés. Il devoit représenter au conseil que le

consentement seul de la nation pouvoit légitimer l’établissement et la

levée des impôts; et que des magistrats trahiroient leur devoir, si,

par un enregistrement inutile, ils paroissoient s’attribuer un droit

qui ne leur appartient pas. Il falloit alors demander généreusement la

convocation des états-généraux. Mais le parlement vit, au contraire,

avec plaisir qu’on lui fournissoit une occasion d’établir son pouvoir,

et de se mettre à la place de ces assemblées nationales qu’il haïssoit,

parce qu’il en avoit éprouvé autrefois et qu’il en méritoit encore la

censure. Il ne s’aperçut pas du piége qu’on lui tendoit. Il crut qu’on

lui donnoit une marque de considération; et il auroit dû sentir qu’on

ne recouroit à lui préférablement aux états-généraux que parce qu’on le

craignoit moins; et que le conseil étoit bien aise de lui voir usurper

un droit ou un pouvoir dont il ne pourroit user, sans s’exposer à le

perdre ou à se déshonorer aux yeux du public.

Cette usurpation sur les droits de la nation ne fut point une erreur

qu’il faille attribuer à l’ignorance ou à une inconsidération

passagère. Le parlement savoit que les édits qui ne regardent pas

l’administration de la justice et le domaine du roi, n’étoient point

soumis à son inspection; et le président de Saint-André en faisoit

encore l’aveu[303], en répondant au nom du parlement à un discours

du chancelier de l’Hôpital. Il étoit si bien instruit qu’il exerçoit

un pouvoir qui ne lui appartenoit pas, qu’il ne manquoit point

d’exprimer dans l’enregistrement des édits bursaux, qu’il ne les

entérinoit qu’autant que le domaine du roi y étoit intéressé. Ainsi

pour justifier, s’il étoit possible, son injustice, le parlement

s’accoutumoit à croire que le droit d’établir des impôts est dans

le prince un droit domanial. N’étoit-ce pas faire entendre que le

patrimoine des particuliers forme une partie des domaines de la

couronne? N’étoit-ce pas attaquer le droit de propriété? Qu’importe

d’être le propriétaire du fonds, si on n’est pas le maître des fruits?

Je n’entrerai point dans le détail des imprudences qu’on peut reprocher

au parlement. Sans s’être formé un plan de conduite, ni un objet fixe,

tandis qu’il ne songeoit qu’à étendre et multiplier ses prérogatives,

tantôt aux dépens du roi et tantôt aux dépens de la nation, il ne

songea jamais à se faire des amis qui le protégeassent. Il eut

l’imprudence de choquer et d’irriter à la fois l’orgueil des grands

avec lesquels il prétendoit s’égaler, et la vanité du tiers-état avec

lequel il ne voulut plus être confondu. Puisqu’il ne pouvoit être

puissant et jouir de sa puissance, qu’en s’opposant aux entreprises du

conseil, et qu’en vertu de son enregistrement; puisqu’il croyoit avoir

le droit de résistance que les lois romaines donnèrent aux tribuns

après la retraite du peuple sur le Mont-Sacré, il devoit donc avoir la

conduite de ces magistrats. Vit-on jamais les tribuns, pour augmenter

leur pouvoir, chercher à s’unir au sénat, et dédaigner de confondre

leurs intérêts avec ceux du peuple?

Dans la célèbre assemblée des notables que tint François I pour

délibérer sur l’exécution du traité de Madrid, il y appela des

magistrats de tous les parlemens de province. Les différens ordres

délibérèrent et donnèrent leur avis à part; c’étoit une occasion

décisive pour gagner l’affection du tiers-état; mais les magistrats

ne balancèrent pas à former un corps[304] distingué de la commune de

Paris. Cette séparation des ordres parut encore plus frappante dans

l’assemblée des notables[305] tenue au parlement après la malheureuse

bataille de Saint-Quentin. Les députés des cours souveraines formèrent

encore un ordre à part entre la noblesse et le tiers-état; et,

tant la vanité est aveugle! les gens de robe sollicitèrent cette

prétendue grâce, et regardent encore aujourd’hui comme une faveur

cette séparation qui les avilissoit, et que le gouvernement étoit bien

aise de leur accorder. Les magistrats n’obtenant point l’égalité avec

la noblesse, constatèrent seulement leur infériorité dans l’ordre

politique; ils n’eurent point la considération qu’ils auroient

nécessairement acquise, en paroissant les députés, les représentans

et les chefs d’un ordre qui, par la nature des choses, est le plus

puissant quand il connoît ses forces, et qui les connoîtra toujours

quand des magistrats l’inviteront à les connoître. Le parlement rejeté

par la noblesse qui ne vouloit pas l’admettre dans son corps, séparé

du peuple par sa vanité, et depuis long-temps ennemi du clergé, dont

il attaquoit sans cesse la juridiction, sous prétexte de défendre les

libertés de l’église Gallicane, devoit donc être le jouet de l’autorité

royale.

Dans cet état de foiblesse, le parlement de Paris mit le comble à son

imprudence, en séparant ses intérêts de ceux des parlemens de province.

Il ne comprit pas combien il lui importoit de les faire respecter, et

que tout ce qui dégraderoit leur dignité, aviliroit la sienne.

Il faut se rappeler que les justices seigneuriales ayant perdu leur

souveraineté par l’établissement des appels, on étoit obligé de

recourir à la cour du roi, du fond de toutes les provinces. Pour que

les plaideurs ne fussent pas toujours errans à la suite de la justice,

et que la cour ne fût pas elle-même incommodée de cette foule de

praticiens, de solliciteurs et de plaideurs qui l’accompagnoit, il

fallut fixer les plaids de la justice du roi dans un lieu déterminé, et

c’est ce qu’exécuta Philippe-le-Bel, en rendant le parlement sédentaire

à Paris. Cette première disposition en préparoit une seconde qui ne

seroit pas moins utile au public. Le même prince sentit l’avantage de

partager sa cour de justice en deux branches, afin que, présente à la

fois à Paris et à Toulouse, les citoyens des provinces méridionales

ne se consumassent pas en frais pour venir suivre dans la capitale

les appels qu’ils avoient interjetés des jugemens rendus dans leurs

bailliages. C’étoit imiter la conduite de Charlemagne, qui avoit envoyé

autrefois des[306] commissaires dans les provinces, pour y remplir les

fonctions de la cour qui étoit à la suite de sa personne. Quelque sage

que fût cet établissement de Philippe-le-Bel, il fallut le révoquer,

et, sans en rechercher ici les raisons, je me contenterai de dire que

ce ne fut qu’après avoir été cassé et rétabli à différentes reprises,

que le parlement de Toulouse reçut enfin de Charles VII une résidence

fixe.

L’utilité de cet établissement invita les successeurs de ce prince à

créer divers autres parlemens, en faveur de quelques provinces. Il est

évident que tous ces tribunaux n’étant tous que des portions de la

justice souveraine du roi, ne formoient tous qu’un seul et même corps.

Charles VII avoit invité le parlement de Paris et le parlement de

Toulouse à être étroitement[307] unis, et les magistrats de ces deux

compagnies devoient avoir indifféremment séance et voix délibérative

dans l’une et dans l’autre. Les rois, en érigeant différens parlemens,

avoient déclaré qu’ils avoient tous la même autorité, et qu’ils

jouiroient des mêmes prérogatives. Cependant le parlement de Paris, qui

devoit regarder ces nouveaux tribunaux comme des portions de lui-même,

qui serviroient à étendre son pouvoir et son crédit, eut l’orgueil

d’une métropole, et affecta une supériorité offensante sur ces

colonies. Peut-être fut-il indigné de ne plus voir tout le royaume dans

son ressort et les plaideurs de toutes les provinces ne plus contribuer

à sa fortune. Voilà peut-être la première cause d’une désunion funeste

à la magistrature. Quoi qu’il en soit, le parlement de Paris, fier du

titre de cour[308] des pairs, dont il se crut seul honoré et de la

relation plus étroite qu’il avoit avec le gouvernement, dédaigna de

fraterniser avec les parlemens de province, ne permit point à leurs

membres de prendre séance dans ses assemblées, et ne les regarda que

comme des espèces de bailliages qui avoient le privilége de juger

souverainement.

Ce n’est que dans ces derniers temps que le parlement de Paris a

connu sa faute, et que pour opposer des forces plus considérables

au gouvernement et au clergé, il a senti la nécessité de s’associer

les autres parlemens[309], en ne se regardant tous que comme les

membres différens d’un même corps. Mais sa politique a bientôt été

sacrifiée à sa vanité. A peine jouissoit-il du crédit que lui donnoit

sa confédération qu’il le perdit, et rompit l’union pour conserver

sa dignité frivole de cour des pairs. Il craignit que si les autres

parlemens osoient informer contre un pair et le décréter, ils ne se

crussent bientôt assez importans pour le juger.

Par sa nature, le parlement devoit avoir une compétence sans bornes,

et cependant il avoit vu former différens tribunaux qui la limitoient,

comme la création des parlemens de province avoient limité son

ressort. L’élection des cours des aides et du grand conseil lui parut

un attentat contre son autorité. Il craignit que des corps formés à

ses dépens, et qui jugeoient souverainement, ne voulussent en quelque

sorte, affecter avec lui la même égalité que la chambre[310] des

comptes prétendoit avoir. Il est certain que le parlement de Paris ne

pouvoit rien faire de plus utile à ses intérêts, que de former un seul

corps de toute la magistrature du royaume. De ces forces réunies, il

se seroit formé une masse de puissance assez considérable pour donner

quelque sorte de consistance aux lois, et forcer le gouvernement à se

faire quelques règles. Mais le parlement se laissa gouverner par cet

esprit de dédain et de mépris, que les Français en général, étoient

accoutumés d’avoir pour leurs inférieurs, et qui a été également

funeste au clergé, à la noblesse et aux simples citoyens.

Après avoir aliéné tous les esprits, choqué et insulté tous les ordres

de l’état, si le parlement n’avoit pas fait de temps en temps quelques

efforts pour s’opposer à l’établissement des nouveaux impôts, et montré

par occasion quelques maximes estimables, ou une fermeté momentanée

contre les entreprises du ministère, il y a long-temps qu’il ne

jouiroit d’aucune considération auprès du public. Quelques disgraces

et quelques exils que le parlement a paru supporter avec courage, ont

fait perdre le fil de sa conduite et oublier qu’il a plus contribué

que les grands mêmes à faire proscrire l’usage des états-généraux,

sans lesquels il ne peut y avoir de liberté ni de lois respectées. On

lui sait gré des remontrances impuissantes et du manége puéril qu’il

emploie pour empêcher le mal; on le regarde comme une planche après

le naufrage, sans songer qu’il a été lui-même une des principales

causes du naufrage. Parce qu’il offre le spectacle toujours répété

d’une résistance toujours inutile, on espère qu’il parviendra enfin à

empêcher le mal, et notre inconsidération éternelle nous empêche de

juger de l’avenir par le passé.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 3 (of 15) · 第 13 / 49 题