_Règne de Henri II et de François II.--Les changemens survenus
dans la religion préparent une révolution, et contribuent à
rendre aux grands le pouvoir qu’ils avoient perdu._
En profitant de l’ambition et de la jalousie qui divisoient les grands,
François I avoit joui de l’autorité la plus absolue. De nouvelles
circonstances préparoient les Français à prendre un génie nouveau
et conforme à leur gouvernement. J’ai rendu compte de l’art que ce
prince employa pour rendre ses sujets dociles; des délateurs honorés
et protégés l’instruisoient de l’état de toutes les provinces; mais
ce qui contribua principalement à tenir les ordres du royaume dans la
soumission, ce fut le soin qu’il eut de ne confier l’exercice de sa
puissance qu’à des personnes qui ne pouvoient la tourner contre lui, et
d’humilier ou disgracier les grands qui lui faisoient ombrage, avant
qu’ils eussent acquis assez de crédit pour se rendre dangereux. Le
dernier conseil qu’il donna à son fils, fut de se défier de la maison
de Guise, qui, par ses talens et son courage, sembloit aspirer à
une grandeur suspecte dans une monarchie. En appliquant ce précepte
à toutes les maisons qui deviendroient trop considérables, en les
abaissant, en les élevant tour à tour, Henri II auroit eu toute la
politique désormais nécessaire à un roi de France, pour retenir sans
peine toute l’autorité dans ses mains. Le parlement pouvoit embarrasser
et gêner le gouvernement, mais on connoissoit sa foiblesse, et il ne
donnoit aucune inquiétude réelle.
Un gouvernement qui n’avoit besoin que de si peu d’art pour se
maintenir, ne devoit, ce semble, éprouver aucune révolution. Quelque
simple cependant que fût cet art, il faut s’attendre que la fortune
placera tôt ou tard sur le trône quelque prince qui ne sera pas même
capable de la légère attention qu’il demande. Tel fut Henri II, arbitre
souverain de la fortune de ses courtisans, entouré de flatteurs et
d’esclaves, ce prince ne vit que sa cour; embarrassé de son autorité,
dont le poids écrasoit tout, il étoit bien éloigné de penser qu’il
dût prendre quelque précaution pour la conserver et la laisser à ses
enfans telle qu’il l’avoit reçue de son père: il ne s’occupa que de
ses plaisirs, et abandonna les rênes du gouvernement à une maîtresse et
à ses favoris. A mesure qu’on s’aperçut que le prince, incapable d’agir
par lui-même, négligeoit davantage les soins de l’administration, les
passions, auparavant réprimées, prirent un nouveau degré de force.
Tandis que les Guises exerçoient seuls l’autorité royale en gouvernant
la duchesse de Valentinois, la maison de Bourbon, qui n’avoit
éprouvé que des dégoûts depuis la révolte de son chef, souffrit plus
impatiemment sa disgrace en voyant qu’elle n’étoit plus que l’ouvrage
d’une maîtresse et de ses favoris.
Cette fermentation dans les esprits, qui auroit autrefois produit des
troubles dans tout le royaume et allumé une guerre du bien public, se
borna à lier entre les courtisans quelques intrigues, qui ne causèrent
même aucune révolution dans la faveur; car, par une suite même de
la foiblesse de son caractère, Henri étoit incapable de prendre la
résolution de renvoyer les personnes à qui il avoit donné sa confiance.
Ce prince mourut, et les Guises, qui avoient fait épouser la reine
d’Ecosse à son jeune successeur, furent plus puissans qu’ils ne
l’avoient encore été. Tandis qu’ils disgracioient, exiloient et
perdoient tous ceux qui leur faisoient ombrage, ou qui ne se hâtoient
pas de demander leur faveur, il n’y eut de fortune que pour leurs
créatures, et elles occupèrent les places les plus importantes à la
cour, dans la capitale et dans les provinces. Par un seul trait qu’on
auroit de la peine à croire, s’il n’étoit consigné dans les monumens
les plus sûrs de notre histoire, qu’on juge de l’avilissement où la
nation étoit tombée, et des périls dont François II étoit menacé de la
part des ministres de son autorité. Il s’étoit rendu à Fontainebleau
un grand nombre de personnes pour solliciter le paiement de ce qui
leur étoit dû, ou demander des grâces qu’elles croyoient mériter. Les
Guises, las de répondre à tant de sollicitations qui les gênoient,
firent dresser des gibets, et publier une ordonnance qui enjoignoit à
toutes ces personnes de sortir de Fontainebleau en vingt-quatre heures,
sous peine d’être pendues.
On croyoit voir revivre l’ancienne mairie du palais, et
vraisemblablement les Guises, à force de répandre la crainte,
l’espérance et les bienfaits, auroient eu le même pouvoir que les
Pepins, si François II, qui ne fit en quelque sorte que paroître sur
le trône, eût régné assez long-temps pour qu’ils pussent affermir leur
fortune, et en maniant l’autorité royale, se faire une autorité propre
et personnelle. Il est sûr du moins qu’à la mort de François II, ils ne
tombèrent point dans le néant qui attendoit des ministres chargés de
la haine publique, qui avoient perdu leur protecteur, et qui voyoient
leurs ennemis à la tête de leur gouvernement. Ils se soutinrent par
leurs propres forces, et la régente, veuve de Henri II et mère du
nouveau roi, qui les craignoit, fut obligée de les ménager.
Quoiqu’il en soit des ressources qui restoient aux Guises pour se
faire respecter, et des talens qui rendoient l’ambition du prince de
Condé si agissante et si redoutable, le temps, les événemens, les
mœurs, les lois et l’habitude avoient tellement affermi la monarchie,
que tous auroient été contraints de plier également sous l’autorité
royale, malgré l’enfance du roi et l’incapacité de sa mère pour les
affaires, si les changemens survenus dans la religion n’avoient dérangé
les ressorts du gouvernement, mis les grands à portée de se faire
craindre, et d’établir leur fortune par d’autres voies que celles de la
flatterie et de l’abaissement.
Il faut se rappeler que le calvinisme à sa naissance avoit fait des
progrès si rapides, que dans les instructions que le parlement envoya à
la régente après la bataille de Pavie, il demandoit que les novateurs,
dont le nombre et la doctrine l’effrayoient, fussent sévèrement punis
et réprimés. Je sais, pour le dire en passant, qu’on a souvent blâmé
le gouvernement d’avoir pris part aux disputes théologiques et d’en
avoir fait des affaires d’état; mais, sans doute, on n’a pas fait
attention au pouvoir de la religion sur l’esprit des citoyens, et
que ce n’est que chez un peuple assez sage et assez éclairé pour
savoir qu’il doit être permis à tout homme d’honorer Dieu selon les
lumières de sa conscience, que la diversité du culte et des opinions
religieuses ne causera aucun trouble. Par-tout ailleurs, elle excitera
des querelles dont l’ambition se servira pour allumer des dissensions
funestes, et ébranler les principes du gouvernement. Les questions
agitées par Luther et Calvin n’étoient pas de ces questions abstraites
et métaphysiques, qui ne peuvent intéresser que des théologiens
oisifs. On attaquoit le culte journalier et sensible de la religion et
les dogmes qui lui sont le plus précieux; comment donc auroit-il été
prudent au gouvernement de voir avec indifférence les progrès d’une
doctrine que des personnes de tout état embrassoient? L’auroit-il pu
quand il l’auroit voulu? Le clergé, corps puissant dans l’ordre de
la politique, étoit menacé de la perte de ses richesses et de son
autorité; il n’auroit pas gardé le silence; et dès qu’il se plaignoit,
le gouvernement étoit forcé de prendre part aux querelles de religion.
Quoiqu’il en soit, on ne s’aperçut du mal que quand il n’étoit plus
temps d’en arrêter le cours; et le gouvernement, qui ne devoit songer
alors qu’à établir la tolérance, et employer les moyens les plus doux
pour ramener les novateurs dans le sein de l’église, et retenir les
catholiques dans la religion de leurs pères, prit le parti barbare
et insensé de poursuivre les réformés comme des criminels, et de
hâter ainsi les progrès du mal qu’il vouloit prévenir. On fit mourir
un grand nombre de Calvinistes, à qui on n’avoit d’autre crime à
reprocher que leur religion. Des hommes qui renoncent au culte dans
lequel ils ont été élevés, pour en prendre un nouveau, ne sont point
effrayés du martyre. Les réformés, jaloux dans leur première ferveur
de rappeler les vertus de la primitive église, bénissoient, comme les
premiers chrétiens, la main qui les punissoit; ils s’applaudissoient du
sacrifice de leur vie qu’ils offroient à Dieu, et le remercioient de la
grâce qu’il leur faisoit d’éprouver leur foi.
Les nouvelles sectes flattent toujours le gouvernement, pour mériter
sa protection, ou du moins sa tolérance; ainsi les novateurs, sans
se plaindre de François I, n’accusoient que le cardinal de Tournon
et le clergé des persécutions qu’on leur faisoit éprouver; et, dans
l’ardeur de leur fanatisme, ils n’étoient peut-être pas fâchés d’avoir
ce reproche de plus à faire aux prélats de l’église Romaine. Mais leur
foi dut commencer à être un peu moins patiente, quand ils virent qu’ils
étoient sacrifiés à la cupidité de la duchesse de Valentinois[311]
et du duc de Guise, qui avoient obtenu la confiscation des biens de
tous ceux qui seroient punis pour cause de religion. L’une n’étoit
qu’avare, et l’autre songeoit déjà à faire naître les troubles dont
un ambitieux qui sent ses talens, a besoin dans une monarchie pour
établir sa fortune. Le royaume fut plein de leurs émissaires, qui,
par des informations secrètes et souvent calomnieuses, mirent à une
nouvelle épreuve la foi et la résignation des réformés aux ordres
de Dieu. Henri leur fit trop de mal pour ne les pas craindre, et
dès qu’il les craignit, il voulut les exterminer. On rejeta les
sages remontrances[312] que fit alors le parlement. Puisque tant de
supplices, disoit-il, n’ont point servi jusqu’ici à suspendre les
progrès de l’erreur, il nous a paru conforme aux règles de l’équité et
de la droite raison, de marcher sur les traces de l’ancienne église,
qui n’a pas employé le fer et le feu pour établir et étendre la
religion. C’est en présentant la vérité avec constance et avec charité
que les apôtres ont persuadé; c’est en édifiant par les vertus d’une
vie sainte et exemplaire que les évêques ont autrefois affermi et
étendu la religion. Que pouvons-nous espérer en répandant des fleuves
de sang? L’aveuglement opiniâtre des novateurs ébranle et séduit les
catholiques peu instruits. Nous croyons donc qu’on doit entièrement
s’appliquer à conserver la religion par les mêmes moyens qu’elle a été
établie et qu’elle a fleuri.
Pour rendre sa haine contre les novateurs plus éclatante, Henri tint
un lit de justice au parlement, et y déclara qu’il avoit pris la
résolution de se servir de toute son autorité pour extirper de son
royaume une hérésie qui méprisoit tout ce que la religion a de plus
sacré. Quelques magistrats, dont la doctrine étoit suspecte, parlèrent
en gens de bien; les uns furent arrêtés, les autres n’évitèrent la
prison qu’en se cachant, et le reste du parlement, intimidé ou gagné
par le duc de Guise, renonça à cet esprit de douceur et de conciliation
que respiroient ses dernières remontrances, et que dans la suite le
chancelier de l’Hôpital ne put jamais faire revivre.
Quoiqu’une pareille conduite annonçât aux réformés la persécution
la plus cruelle, rien n’indique cependant qu’en voyant dresser des
échafauds et allumer des bûchers, ils songeassent à se réunir pour
repousser l’injustice par la force. S’ils s’armèrent d’une nouvelle
patience, ce n’est pas qu’ils ne crussent avoir le même droit que
les Luthériens d’Allemagne de s’opposer à l’oppression, et qu’ils les
blâmassent d’avoir pris les armes; mais la prudence leur prescrivoit
une politique différente. Le gouvernement de l’Empire invitoit les
novateurs Allemands à avoir plus de zèle que de patience. Ayant à leur
tête quelques princes puissans, dont les forces pouvoient les protéger
efficacement contre la maison d’Autriche, il étoit naturel qu’ils se
dégoûtassent de la douceur et de la gloire du martyre plus promptement
que les réformés Français, qui, étant dispersés dans un royaume où
aucun grand ne pouvoit les défendre contre le roi, ne trouvoient aucun
point de ralliement.
Il fallut le concours de plusieurs circonstances étrangères au
gouvernement pour persuader enfin aux Calvinistes que Dieu avoit besoin
de leurs bras pour défendre la vérité. Quelque ambitieux et quelque
entreprenant que fût le prince de Condé, jamais l’amiral de Coligny
n’auroit approuvé son projet de secouer le joug des Guises et de les
perdre par une conjuration, s’il n’avoit pu lui conseiller en même
temps de chercher un secours auprès des réformés et d’unir leur cause
à la sienne. Jamais les réformés, de leur côté, n’auroient pensé à
se révolter, s’ils n’y avoient été invités par un prince qui leur
promettoit sa protection, et qu’ils mettoient en état de se faire
craindre. Quoique le calvinisme commençât à former un parti puissant,
on ne fit cependant pas des projets de guerre et des plans de campagne.
On respecta l’autorité de François II; c’étoit pour le délivrer de la
tyrannie des Guises, qu’on devoit surprendre la cour à Amboise. Le
seul objet des Calvinistes étoit de se défaire des auteurs de tous
leurs maux, et celui du prince de Condé de s’emparer du pouvoir qu’ils
exerçoient sous le nom du roi.
Tout le monde sait que la conjuration d’Amboise n’eut pas le succès que
les conjurés en attendoient; et si les Guises avoient eu le temps de
perdre les chefs de ce parti, il est vraisemblable que le gouvernement
n’auroit reçu aucune secousse. Les réformés, dispersés et sans chefs,
n’auroient plus songé à se révolter, ou leurs émeutes réprimées en
naissant par un gouvernement tout-puissant, n’auroient point allumé de
véritables guerres. Mais François II mourut avant que les Guises se
fussent vengés. Le prince de Condé, déjà condamné à perdre la tête sur
un échafaud, est bientôt déclaré innocent. Il se forme un nouvel ordre
de choses, et sans que le gouvernement eût souffert en apparence aucune
altération, ses ressorts étoient cependant brisés; et la politique avec
laquelle François I avoit gouverné impérieusement, ne suffisoit plus
à Catherine de Médicis pour faire respecter sa régence et le nom de
Charles IX.
On s’aperçoit sans doute que le prince de Condé, se trouvant désormais
à la tête des réformés, que la conjuration d’Amboise avoit réunis en un
corps, et qui n’avoient plus la soif du martyre, eût entre les mains
des forces infiniment plus considérables qu’aucun seigneur n’en avoit
eu depuis le règne de Charles VIII; il pouvoit se faire craindre de
la régente, lui imposer des lois, la forcer d’acheter son obéissance;
ou il étoit mécontent, il n’étoit plus condamné, comme le connétable
de Bourbon, à porter son ressentiment et sa vengeance dans le pays
étranger. L’inclination des Français à la docilité étoit dérangée, et
le fanatisme étoit propre à leur rendre un courage et une confiance
qu’ils n’avoient plus depuis longtemps. L’ambition des courtisans
devoit avoir plus de noblesse; leurs projets devoient être plus grands
et plus hardis, et il s’ouvroit d’autres voies à la fortune que celles
qu’ils avoient connues sous les règnes précédens.
Guise étoit trop habile pour ne pas voir tout l’avantage que le prince
de Condé son ennemi avoit sur lui: ce génie vaste et profond se porta
dans l’avenir; il vit que les fondemens ébranlés de la monarchie et
de l’obéissance étoient prêts à s’écrouler, et que d’autres temps et
d’autres soins demandoient de lui une autre conduite. En jugeant que le
prince de Condé ne seroit pas impunément à la tête d’un parti puissant,
persécuté et répandu dans toutes les provinces, il se vit réduit à
la triste humiliation de faire encore sa cour comme on la faisoit à
François I; tandis que son ennemi parleroit en maître, et n’obtiendroit
pas, mais prendroit des grâces. Guise étoit perdu, s’il ne formoit
pas un parti. Accoutumé à manier l’autorité royale sous deux rois, il
ne fut point effrayé du nom de Charles IX: la régente Catherine de
Médicis ne lui paroissoit qu’une intrigante, incapable de se faire
respecter. L’état étoit divisé dans son culte. Les deux religions
montroient l’une contre l’autre la haine la plus emportée. Plus les
réformés avoient conçu de hautes espérances en voyant à leur tête le
prince de Condé, et que le roi de Navarre son frère étoit revêtu de
la lieutenance générale du royaume, plus les zélés catholiques se
défioient du gouvernement, et souhaitoient qu’on se hâtat de perdre ou
de persécuter leurs ennemis.
Quelle que fût la conduite du gouvernement à l’égard des deux
religions, il étoit aisé de le rendre odieux ou du moins suspect; et
Guise jugea qu’il devoit se mettre à la tête des catholiques zélés
que la régente ne pouvoit jamais contenter, comme le prince de Condé
étoit à celle des réformés qui croiroient n’avoir jamais obtenu assez
de priviléges. Jusqu’alors il n’avoit peut-être montré tant de zèle
pour l’ancienne religion, que dans la vue de satisfaire l’avarice de
la duchesse de Valentinois, et d’enrichir ses créatures. Après la mort
de François II, il ne chercha qu’à s’attacher les évêques, et à fixer
sur lui les yeux des catholiques; de sorte qu’ils le regardassent comme
leur chef et leur protecteur, quand le gouverneur se conduiroit avec
quelque sorte de modération et de retenue à l’égard des novateurs.