CHAPITRE IV.

_Règne de Henri II et de François II.--Les changemens survenus

dans la religion préparent une révolution, et contribuent à

rendre aux grands le pouvoir qu’ils avoient perdu._

En profitant de l’ambition et de la jalousie qui divisoient les grands,

François I avoit joui de l’autorité la plus absolue. De nouvelles

circonstances préparoient les Français à prendre un génie nouveau

et conforme à leur gouvernement. J’ai rendu compte de l’art que ce

prince employa pour rendre ses sujets dociles; des délateurs honorés

et protégés l’instruisoient de l’état de toutes les provinces; mais

ce qui contribua principalement à tenir les ordres du royaume dans la

soumission, ce fut le soin qu’il eut de ne confier l’exercice de sa

puissance qu’à des personnes qui ne pouvoient la tourner contre lui, et

d’humilier ou disgracier les grands qui lui faisoient ombrage, avant

qu’ils eussent acquis assez de crédit pour se rendre dangereux. Le

dernier conseil qu’il donna à son fils, fut de se défier de la maison

de Guise, qui, par ses talens et son courage, sembloit aspirer à

une grandeur suspecte dans une monarchie. En appliquant ce précepte

à toutes les maisons qui deviendroient trop considérables, en les

abaissant, en les élevant tour à tour, Henri II auroit eu toute la

politique désormais nécessaire à un roi de France, pour retenir sans

peine toute l’autorité dans ses mains. Le parlement pouvoit embarrasser

et gêner le gouvernement, mais on connoissoit sa foiblesse, et il ne

donnoit aucune inquiétude réelle.

Un gouvernement qui n’avoit besoin que de si peu d’art pour se

maintenir, ne devoit, ce semble, éprouver aucune révolution. Quelque

simple cependant que fût cet art, il faut s’attendre que la fortune

placera tôt ou tard sur le trône quelque prince qui ne sera pas même

capable de la légère attention qu’il demande. Tel fut Henri II, arbitre

souverain de la fortune de ses courtisans, entouré de flatteurs et

d’esclaves, ce prince ne vit que sa cour; embarrassé de son autorité,

dont le poids écrasoit tout, il étoit bien éloigné de penser qu’il

dût prendre quelque précaution pour la conserver et la laisser à ses

enfans telle qu’il l’avoit reçue de son père: il ne s’occupa que de

ses plaisirs, et abandonna les rênes du gouvernement à une maîtresse et

à ses favoris. A mesure qu’on s’aperçut que le prince, incapable d’agir

par lui-même, négligeoit davantage les soins de l’administration, les

passions, auparavant réprimées, prirent un nouveau degré de force.

Tandis que les Guises exerçoient seuls l’autorité royale en gouvernant

la duchesse de Valentinois, la maison de Bourbon, qui n’avoit

éprouvé que des dégoûts depuis la révolte de son chef, souffrit plus

impatiemment sa disgrace en voyant qu’elle n’étoit plus que l’ouvrage

d’une maîtresse et de ses favoris.

Cette fermentation dans les esprits, qui auroit autrefois produit des

troubles dans tout le royaume et allumé une guerre du bien public, se

borna à lier entre les courtisans quelques intrigues, qui ne causèrent

même aucune révolution dans la faveur; car, par une suite même de

la foiblesse de son caractère, Henri étoit incapable de prendre la

résolution de renvoyer les personnes à qui il avoit donné sa confiance.

Ce prince mourut, et les Guises, qui avoient fait épouser la reine

d’Ecosse à son jeune successeur, furent plus puissans qu’ils ne

l’avoient encore été. Tandis qu’ils disgracioient, exiloient et

perdoient tous ceux qui leur faisoient ombrage, ou qui ne se hâtoient

pas de demander leur faveur, il n’y eut de fortune que pour leurs

créatures, et elles occupèrent les places les plus importantes à la

cour, dans la capitale et dans les provinces. Par un seul trait qu’on

auroit de la peine à croire, s’il n’étoit consigné dans les monumens

les plus sûrs de notre histoire, qu’on juge de l’avilissement où la

nation étoit tombée, et des périls dont François II étoit menacé de la

part des ministres de son autorité. Il s’étoit rendu à Fontainebleau

un grand nombre de personnes pour solliciter le paiement de ce qui

leur étoit dû, ou demander des grâces qu’elles croyoient mériter. Les

Guises, las de répondre à tant de sollicitations qui les gênoient,

firent dresser des gibets, et publier une ordonnance qui enjoignoit à

toutes ces personnes de sortir de Fontainebleau en vingt-quatre heures,

sous peine d’être pendues.

On croyoit voir revivre l’ancienne mairie du palais, et

vraisemblablement les Guises, à force de répandre la crainte,

l’espérance et les bienfaits, auroient eu le même pouvoir que les

Pepins, si François II, qui ne fit en quelque sorte que paroître sur

le trône, eût régné assez long-temps pour qu’ils pussent affermir leur

fortune, et en maniant l’autorité royale, se faire une autorité propre

et personnelle. Il est sûr du moins qu’à la mort de François II, ils ne

tombèrent point dans le néant qui attendoit des ministres chargés de

la haine publique, qui avoient perdu leur protecteur, et qui voyoient

leurs ennemis à la tête de leur gouvernement. Ils se soutinrent par

leurs propres forces, et la régente, veuve de Henri II et mère du

nouveau roi, qui les craignoit, fut obligée de les ménager.

Quoiqu’il en soit des ressources qui restoient aux Guises pour se

faire respecter, et des talens qui rendoient l’ambition du prince de

Condé si agissante et si redoutable, le temps, les événemens, les

mœurs, les lois et l’habitude avoient tellement affermi la monarchie,

que tous auroient été contraints de plier également sous l’autorité

royale, malgré l’enfance du roi et l’incapacité de sa mère pour les

affaires, si les changemens survenus dans la religion n’avoient dérangé

les ressorts du gouvernement, mis les grands à portée de se faire

craindre, et d’établir leur fortune par d’autres voies que celles de la

flatterie et de l’abaissement.

Il faut se rappeler que le calvinisme à sa naissance avoit fait des

progrès si rapides, que dans les instructions que le parlement envoya à

la régente après la bataille de Pavie, il demandoit que les novateurs,

dont le nombre et la doctrine l’effrayoient, fussent sévèrement punis

et réprimés. Je sais, pour le dire en passant, qu’on a souvent blâmé

le gouvernement d’avoir pris part aux disputes théologiques et d’en

avoir fait des affaires d’état; mais, sans doute, on n’a pas fait

attention au pouvoir de la religion sur l’esprit des citoyens, et

que ce n’est que chez un peuple assez sage et assez éclairé pour

savoir qu’il doit être permis à tout homme d’honorer Dieu selon les

lumières de sa conscience, que la diversité du culte et des opinions

religieuses ne causera aucun trouble. Par-tout ailleurs, elle excitera

des querelles dont l’ambition se servira pour allumer des dissensions

funestes, et ébranler les principes du gouvernement. Les questions

agitées par Luther et Calvin n’étoient pas de ces questions abstraites

et métaphysiques, qui ne peuvent intéresser que des théologiens

oisifs. On attaquoit le culte journalier et sensible de la religion et

les dogmes qui lui sont le plus précieux; comment donc auroit-il été

prudent au gouvernement de voir avec indifférence les progrès d’une

doctrine que des personnes de tout état embrassoient? L’auroit-il pu

quand il l’auroit voulu? Le clergé, corps puissant dans l’ordre de

la politique, étoit menacé de la perte de ses richesses et de son

autorité; il n’auroit pas gardé le silence; et dès qu’il se plaignoit,

le gouvernement étoit forcé de prendre part aux querelles de religion.

Quoiqu’il en soit, on ne s’aperçut du mal que quand il n’étoit plus

temps d’en arrêter le cours; et le gouvernement, qui ne devoit songer

alors qu’à établir la tolérance, et employer les moyens les plus doux

pour ramener les novateurs dans le sein de l’église, et retenir les

catholiques dans la religion de leurs pères, prit le parti barbare

et insensé de poursuivre les réformés comme des criminels, et de

hâter ainsi les progrès du mal qu’il vouloit prévenir. On fit mourir

un grand nombre de Calvinistes, à qui on n’avoit d’autre crime à

reprocher que leur religion. Des hommes qui renoncent au culte dans

lequel ils ont été élevés, pour en prendre un nouveau, ne sont point

effrayés du martyre. Les réformés, jaloux dans leur première ferveur

de rappeler les vertus de la primitive église, bénissoient, comme les

premiers chrétiens, la main qui les punissoit; ils s’applaudissoient du

sacrifice de leur vie qu’ils offroient à Dieu, et le remercioient de la

grâce qu’il leur faisoit d’éprouver leur foi.

Les nouvelles sectes flattent toujours le gouvernement, pour mériter

sa protection, ou du moins sa tolérance; ainsi les novateurs, sans

se plaindre de François I, n’accusoient que le cardinal de Tournon

et le clergé des persécutions qu’on leur faisoit éprouver; et, dans

l’ardeur de leur fanatisme, ils n’étoient peut-être pas fâchés d’avoir

ce reproche de plus à faire aux prélats de l’église Romaine. Mais leur

foi dut commencer à être un peu moins patiente, quand ils virent qu’ils

étoient sacrifiés à la cupidité de la duchesse de Valentinois[311]

et du duc de Guise, qui avoient obtenu la confiscation des biens de

tous ceux qui seroient punis pour cause de religion. L’une n’étoit

qu’avare, et l’autre songeoit déjà à faire naître les troubles dont

un ambitieux qui sent ses talens, a besoin dans une monarchie pour

établir sa fortune. Le royaume fut plein de leurs émissaires, qui,

par des informations secrètes et souvent calomnieuses, mirent à une

nouvelle épreuve la foi et la résignation des réformés aux ordres

de Dieu. Henri leur fit trop de mal pour ne les pas craindre, et

dès qu’il les craignit, il voulut les exterminer. On rejeta les

sages remontrances[312] que fit alors le parlement. Puisque tant de

supplices, disoit-il, n’ont point servi jusqu’ici à suspendre les

progrès de l’erreur, il nous a paru conforme aux règles de l’équité et

de la droite raison, de marcher sur les traces de l’ancienne église,

qui n’a pas employé le fer et le feu pour établir et étendre la

religion. C’est en présentant la vérité avec constance et avec charité

que les apôtres ont persuadé; c’est en édifiant par les vertus d’une

vie sainte et exemplaire que les évêques ont autrefois affermi et

étendu la religion. Que pouvons-nous espérer en répandant des fleuves

de sang? L’aveuglement opiniâtre des novateurs ébranle et séduit les

catholiques peu instruits. Nous croyons donc qu’on doit entièrement

s’appliquer à conserver la religion par les mêmes moyens qu’elle a été

établie et qu’elle a fleuri.

Pour rendre sa haine contre les novateurs plus éclatante, Henri tint

un lit de justice au parlement, et y déclara qu’il avoit pris la

résolution de se servir de toute son autorité pour extirper de son

royaume une hérésie qui méprisoit tout ce que la religion a de plus

sacré. Quelques magistrats, dont la doctrine étoit suspecte, parlèrent

en gens de bien; les uns furent arrêtés, les autres n’évitèrent la

prison qu’en se cachant, et le reste du parlement, intimidé ou gagné

par le duc de Guise, renonça à cet esprit de douceur et de conciliation

que respiroient ses dernières remontrances, et que dans la suite le

chancelier de l’Hôpital ne put jamais faire revivre.

Quoiqu’une pareille conduite annonçât aux réformés la persécution

la plus cruelle, rien n’indique cependant qu’en voyant dresser des

échafauds et allumer des bûchers, ils songeassent à se réunir pour

repousser l’injustice par la force. S’ils s’armèrent d’une nouvelle

patience, ce n’est pas qu’ils ne crussent avoir le même droit que

les Luthériens d’Allemagne de s’opposer à l’oppression, et qu’ils les

blâmassent d’avoir pris les armes; mais la prudence leur prescrivoit

une politique différente. Le gouvernement de l’Empire invitoit les

novateurs Allemands à avoir plus de zèle que de patience. Ayant à leur

tête quelques princes puissans, dont les forces pouvoient les protéger

efficacement contre la maison d’Autriche, il étoit naturel qu’ils se

dégoûtassent de la douceur et de la gloire du martyre plus promptement

que les réformés Français, qui, étant dispersés dans un royaume où

aucun grand ne pouvoit les défendre contre le roi, ne trouvoient aucun

point de ralliement.

Il fallut le concours de plusieurs circonstances étrangères au

gouvernement pour persuader enfin aux Calvinistes que Dieu avoit besoin

de leurs bras pour défendre la vérité. Quelque ambitieux et quelque

entreprenant que fût le prince de Condé, jamais l’amiral de Coligny

n’auroit approuvé son projet de secouer le joug des Guises et de les

perdre par une conjuration, s’il n’avoit pu lui conseiller en même

temps de chercher un secours auprès des réformés et d’unir leur cause

à la sienne. Jamais les réformés, de leur côté, n’auroient pensé à

se révolter, s’ils n’y avoient été invités par un prince qui leur

promettoit sa protection, et qu’ils mettoient en état de se faire

craindre. Quoique le calvinisme commençât à former un parti puissant,

on ne fit cependant pas des projets de guerre et des plans de campagne.

On respecta l’autorité de François II; c’étoit pour le délivrer de la

tyrannie des Guises, qu’on devoit surprendre la cour à Amboise. Le

seul objet des Calvinistes étoit de se défaire des auteurs de tous

leurs maux, et celui du prince de Condé de s’emparer du pouvoir qu’ils

exerçoient sous le nom du roi.

Tout le monde sait que la conjuration d’Amboise n’eut pas le succès que

les conjurés en attendoient; et si les Guises avoient eu le temps de

perdre les chefs de ce parti, il est vraisemblable que le gouvernement

n’auroit reçu aucune secousse. Les réformés, dispersés et sans chefs,

n’auroient plus songé à se révolter, ou leurs émeutes réprimées en

naissant par un gouvernement tout-puissant, n’auroient point allumé de

véritables guerres. Mais François II mourut avant que les Guises se

fussent vengés. Le prince de Condé, déjà condamné à perdre la tête sur

un échafaud, est bientôt déclaré innocent. Il se forme un nouvel ordre

de choses, et sans que le gouvernement eût souffert en apparence aucune

altération, ses ressorts étoient cependant brisés; et la politique avec

laquelle François I avoit gouverné impérieusement, ne suffisoit plus

à Catherine de Médicis pour faire respecter sa régence et le nom de

Charles IX.

On s’aperçoit sans doute que le prince de Condé, se trouvant désormais

à la tête des réformés, que la conjuration d’Amboise avoit réunis en un

corps, et qui n’avoient plus la soif du martyre, eût entre les mains

des forces infiniment plus considérables qu’aucun seigneur n’en avoit

eu depuis le règne de Charles VIII; il pouvoit se faire craindre de

la régente, lui imposer des lois, la forcer d’acheter son obéissance;

ou il étoit mécontent, il n’étoit plus condamné, comme le connétable

de Bourbon, à porter son ressentiment et sa vengeance dans le pays

étranger. L’inclination des Français à la docilité étoit dérangée, et

le fanatisme étoit propre à leur rendre un courage et une confiance

qu’ils n’avoient plus depuis longtemps. L’ambition des courtisans

devoit avoir plus de noblesse; leurs projets devoient être plus grands

et plus hardis, et il s’ouvroit d’autres voies à la fortune que celles

qu’ils avoient connues sous les règnes précédens.

Guise étoit trop habile pour ne pas voir tout l’avantage que le prince

de Condé son ennemi avoit sur lui: ce génie vaste et profond se porta

dans l’avenir; il vit que les fondemens ébranlés de la monarchie et

de l’obéissance étoient prêts à s’écrouler, et que d’autres temps et

d’autres soins demandoient de lui une autre conduite. En jugeant que le

prince de Condé ne seroit pas impunément à la tête d’un parti puissant,

persécuté et répandu dans toutes les provinces, il se vit réduit à

la triste humiliation de faire encore sa cour comme on la faisoit à

François I; tandis que son ennemi parleroit en maître, et n’obtiendroit

pas, mais prendroit des grâces. Guise étoit perdu, s’il ne formoit

pas un parti. Accoutumé à manier l’autorité royale sous deux rois, il

ne fut point effrayé du nom de Charles IX: la régente Catherine de

Médicis ne lui paroissoit qu’une intrigante, incapable de se faire

respecter. L’état étoit divisé dans son culte. Les deux religions

montroient l’une contre l’autre la haine la plus emportée. Plus les

réformés avoient conçu de hautes espérances en voyant à leur tête le

prince de Condé, et que le roi de Navarre son frère étoit revêtu de

la lieutenance générale du royaume, plus les zélés catholiques se

défioient du gouvernement, et souhaitoient qu’on se hâtat de perdre ou

de persécuter leurs ennemis.

Quelle que fût la conduite du gouvernement à l’égard des deux

religions, il étoit aisé de le rendre odieux ou du moins suspect; et

Guise jugea qu’il devoit se mettre à la tête des catholiques zélés

que la régente ne pouvoit jamais contenter, comme le prince de Condé

étoit à celle des réformés qui croiroient n’avoir jamais obtenu assez

de priviléges. Jusqu’alors il n’avoit peut-être montré tant de zèle

pour l’ancienne religion, que dans la vue de satisfaire l’avarice de

la duchesse de Valentinois, et d’enrichir ses créatures. Après la mort

de François II, il ne chercha qu’à s’attacher les évêques, et à fixer

sur lui les yeux des catholiques; de sorte qu’ils le regardassent comme

leur chef et leur protecteur, quand le gouverneur se conduiroit avec

quelque sorte de modération et de retenue à l’égard des novateurs.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 3 (of 15) · 第 14 / 49 题