_Louis XII et François I profitent des changemens survenus
dans la politique et les mœurs de l’Europe, pour étendre leur
pouvoir et ruiner la puissance dont les grands s’étoient
emparés._
Les changemens survenus dans les intérêts de la France, ou plutôt
dans la manière de les envisager relativement aux étrangers, devoient
nécessairement faire contracter de nouvelles habitudes aux Français,
et les accoutumer à voir leurs intérêts domestiques d’un autre œil
que leurs pères ne les avoient vus. La noblesse impatiente, légère,
et dont le crédit étoit considérable dans la nation, n’aimoit et
n’estimoit que la guerre; non pas comme aujourd’hui, par un préjugé
froid qui lui persuade que toute autre profession est indigne d’elle;
mais par goût et parce que n’étant en effet propre qu’à se battre
avec beaucoup de courage, elle se croyoit destinée à défendre l’état
et faire des conquêtes. Les premiers succès de Charles VIII en
Italie flattèrent si agréablement sa vanité, que les disgraces qui
les suivirent, ne purent la retirer de son erreur. D’autres motifs
peut-être contribuèrent encore à lui faire illusion. Elle espéra de
grands établissemens en Italie, les guerres étrangères lui ouvroient
de nouvelles portes à la fortune; et devenant plus nécessaire et plus
importante, le gouvernement la ménageoit avec plus de soin. Quoi qu’il
en soit, la noblesse s’accoutuma à regarder la conquête du royaume de
Naples et du Milanez comme une entreprise très-sage. Plus les obstacles
se multiplièrent, plus elle crut qu’il seroit beau d’en triompher; plus
on s’occupoit des affaires du dehors, moins on étoit attentif à celles
du dedans. Si le gouvernement hésitoit à faire des entreprises sur les
immunités et les franchises de la nation, la noblesse lui reprochoit sa
lenteur et l’accusoit de foiblesse. Le pouvoir arbitraire, acquérant
ainsi de jour en jour de nouvelles forces, ne redoutoit plus cette
inquiétude qui avoit autrefois agité les Français, et qui auroit
encore pu renaître, s’ils n’eussent été occupés que de leurs affaires
domestiques.
En effet, tous les ordres de l’état se laissèrent enivrer par ces idées
de gloire et de conquête que la noblesse leur avoit communiquées. Le
peuple lui-même, toujours victime de la guerre, dont il ne retire dans
une monarchie aucun avantage, ne parloit ridiculement que de conquérir
des provinces et d’humilier ses voisins, et croyoit son honneur
intéressé à voir régner son maître sur Naples et sur Milan. Un pareil
préjugé étoit une preuve des progrès que la monarchie avoit déjà faits,
et un présage encore plus certain de ceux qu’elle alloit faire.
Louis XII éprouva des disgraces assez considérables pour devoir retirer
ses sujets de leur erreur, mais ses vertus empêchoient qu’on ne vît
ses fautes, ou les faisoient excuser. Quand le poids des impositions
auroit pu commencer à dégoûter de la guerre, et rappeler le souvenir
des états-généraux et des anciennes franchises, Louis, touché des maux
publics, ne s’opiniâtra point à poursuivre ses avantages ou à réparer
ses pertes en Italie. On lui savoit gré de conclure mal à propos une
trève ou une paix, et de paroître oublier sa gloire et ses projets de
conquête pour ne pas épuiser la fortune de ses sujets. Ce sentiment
de bonté et de bienveillance, si nouveau dans un roi, et qui a mérité
à Louis XII le titre de père du peuple, préparoit tous les cœurs à le
seconder avec l’empressement le plus vif, quand il voudroit recommencer
la guerre. Sous un prince qui paroissoit économe, l’avarice des sujets
ne causa aucune agitation; et parce que Louis ménageoit leur fortune,
ils l’en laissèrent le maître.
«Nous travaillons en vain: ce gros garçon, disoit-il, en parlant du
jeune comte d’Angoulême son successeur, gâtera tout.» Louis étoit le
seul dans son royaume qui pressentit cette triste vérité; il est sûr
du moins qu’on peut déjà remarquer une prodigieuse différence dans la
manière dont la nation avoit regardé ses immunités sous les premiers
Valois, et les regardoit actuellement. Les anciens états avoient voulu
compter avec le roi et prendre part à l’administration; toujours
attachés à leurs vices économiques, ils n’accordoient jamais aucun
subside sans faire reconnoître que c’étoit de leur part un don purement
gratuit. Les derniers états tenus à Orléans avoient promis à Charles
VIII de ne lui rien refuser, mais avoient du moins demandé qu’on les
convoquât, et ils sentoient par conséquent que la nation avoit besoin
de ce secours pour contenir le gouvernement, et prévenir les abus
qu’on avoit éprouvés sous le règne précédent, par trop de mollesse
et de négligence. Sous son successeur, on parut au contraire avoir
oublié qu’il y eût eu autrefois des états, des dons gratuits, et des
contributions consenties. La nation ne regarda plus ses assemblées que
comme des formalités inutiles, onéreuses[284] même à tous les ordres
de citoyens, et qui n’étoient bonnes qu’à retarder les opérations du
gouvernement. Il est vrai qu’en 1501 les états furent encore tenus à
Tours, mais ce n’est point une preuve qu’il subsistât quelque sentiment
de patriotisme ou de liberté; ils étoient l’ouvrage de la comtesse
d’Angoulême pour faire le mariage de son fils avec la princesse Claude,
et les députés des provinces ne montrèrent aucun regret sur le passé ni
aucune inquiétude sur l’avenir.
François I étoit bien propre par ses prodigalités, son inconsidération
et ses négligences à retirer les Français de la sécurité imprudente
que Louis XII leur avoit inspirée; mais jamais prince n’eut plus que
lui les mœurs, le génie, les vices et les vertus de la nation qu’il
gouverna, et ne dût par conséquent jouir d’un empire plus absolu.
Ardent, impétueux, sincère, libéral, brave, populaire, ne respirant
que cet honneur que la chevalerie avoit mis à la mode, on aima jusqu’à
ses défauts, qui tenoient toujours à quelques qualités estimables.
La conquête du Milanez, par où commença son règne, et qui ne devoit
annoncer qu’une longue suite d’affaires difficiles et malheureuses,
fut regardée comme l’augure d’une prospérité constante. Plus il montra
d’ambition et fit d’entreprises téméraires, plus les Français, qui
étoient courageux, ambitieux et imprudens, crurent que le prince
qui leur ressembloit étoit sage; et toute la nation s’abandonna à
l’imprudence du roi en croyant s’associer à sa gloire.
On ne vit que trop souvent que les subsides n’étoient pas employés aux
choses qui avoient servi de raison ou de prétexte pour les établir. Le
luxe excessif de la cour devoit déplaire aux personnes qui en payoient
les frais aux dépens de leur nécessaire; des mains infidelles et avares
épuisoient le trésor royal et le peuple. Tandis que les maux de l’état
se multiplioient, on n’avoit pas même la consolation d’espérer qu’on
pût y apporter un prompt remède. En voyant se former subitement une
puissance aussi considérable que celle de Charles-Quint, on jugeoit
aisément qu’il n’étoit plus question de vaincre les seuls Italiens,
et qu’une guerre qui paroissoit n’avoir plus de terme, épuiseroit les
forces du royaume. Sans doute qu’il y avoit encore quelques Français
capables de penser que ce n’étoit que par des assemblées libres,
fréquentes et régulières, qu’on préviendroit les malheurs dont on étoit
menacé; mais on conservoit sous François I les sentimens de respect
et de soumission que Louis XII avoit inspirés pour son gouvernement;
et c’est ainsi que le règne d’un prince vertueux devient quelquefois
funeste, en accoutumant ses sujets à voir avec trop d’indulgence les
vices de son successeur.
Quand la nation avoit lieu de faire les plaintes les plus vives et de
redemander son ancien gouvernement, elle se contenta de murmurer; et
même quelque événement imprévu ne manquoit pas d’étouffer bientôt les
murmures. Les Français sans tenue retomboient dans leur léthargie,
parce que le prince, lassé de ses plaisirs, paroissoit sortir de
la sienne; on reprenoit ses espérances et son enjouement, et les
abus recommençoient à renaître. Se plaint-on de la déprédation des
finances? On fait périr Semblançay, qui étoit innocent, et on croit
que tout le mal est réparé. Si, par son imprudence, François réussit
assez mal dans quelques entreprises pour devoir perdre l’affection de
ses sujets, on admirera encore en lui quelque qualité estimable. La
bataille de Pavie devoit relâcher les ressorts du gouvernement; mais
il supporta son infortune avec tant de noblesse et de fermeté, qu’on
ne lui montra que de l’attachement et du zèle; et pour le consoler de
ses malheurs, on permit à sa mère d’abuser comme elle voudroit de son
autorité.
Qu’on ne soit pas surpris de cette conduite. Les ames avoient contracté
une mollesse qui annonce et hâte les plus grands abus. Lorsqu’une
nation acquiert des lumières et se police sous la main d’un législateur
habile, elle prospère, parce qu’elle connoît mieux ses devoirs, aime à
les remplir et a la force de surmonter les obstacles qui s’y opposent.
Mais quand les lumières, nées au hasard, ne se répandent que sur des
objets indifférens au bien de la société; qu’on n’encourage l’industrie
que pour faire naître de nouveaux vices avec des besoins inutiles;
que la politesse et la douceur des mœurs n’est que le fruit d’une
fausse délicatesse et d’un raffinement puéril dans les plaisirs: les
lumières, les grâces et la politesse d’une nation ne servent qu’à
l’avilir. Le citoyen occupé de petits objets, et concentré, pour ainsi
dire, dans les intérêts personnels et domestiques de sa paresse, de son
luxe, de son avarice, de sa prodigalité, de ses commodités ou de son
élégance, est entièrement distrait de l’attention qu’il doit à la chose
publique, et bientôt devient incapable d’y penser, sans une sorte de
travail qui le fatigue et le rebute. Le règne de François I forme une
époque remarquable dans le caractère de sa nation. J’en appelle aux
personnes qui connoissent le cœur humain. Croira-t-on qu’en prenant
des affections frivoles et contractant le goût de l’or, de l’argent
et des superfluités, les hommes conserveront quelque estime pour les
choses estimables? Les idées du bien sont à la cime de l’esprit, et
ne descendent point jusques dans le fond du cœur. Toutes ces misères
que les nations corrompues appellent politesse, grâces, agrément,
élégance, sont autant de chaînes qui doivent servir à lier et garrotter
des esclaves. Et perdant leur ignorance et leur rudesse, les Français
policés par un prince qui n’aimoit et ne protégeoit que les choses
inutiles au bonheur de sa nation, ne firent que changer de vices.
Ceux que nos pères perdirent, avoient du moins l’avantage de donner
à leur caractère une force qu’ils n’eurent plus quand ils acquirent
des qualités agréables; et comme l’inconsidération des Français avoit
agrandi l’autorité royale, leur frivolité devoit désormais l’affermir.
Si les grands, qui s’étoient rendus les dépositaires et les ministres
de l’autorité royale pendant le règne de Charles VI et de son fils,
et qui firent la guerre du bien public sous celui de Louis XI,
avoient plus songé à donner du crédit à leur ordre qu’à se rendre
personnellement eux-mêmes puissans, il leur auroit été facile d’établir
assez solidement l’autorité de la grande noblesse, pour qu’aucun
événement ni aucune circonstance ne pussent la renverser[285]. S’ils
avoient compris que pour affermir leur empire sur la nation, et
conserver malgré le roi l’exercice de son pouvoir, dont ils s’étoient
emparés, il étoit nécessaire de recourir à des lois et de former entre
eux une sorte de constitution qui les maintînt en vigueur; il n’en faut
point douter, nous aurions vu se former parmi nous un gouvernement
à peu près semblable à celui que les Polonois ont aujourd’hui. Les
successeurs de Charles VI n’auroient eu qu’un vain nom et des honneurs
encore plus stériles. Le roi, entouré de princes, de pairs, de grands
officiers de la couronne, de palatins, de sénateurs, qui auroient
eu une autorité propre et personnelle, n’auroit été lui-même que le
simulacre de la majesté de l’état. Je n’en dis pas d’avantage; il est
aisé d’imaginer par quels moyens la haute noblesse seroit parvenue à
composer elle seule, avec les principaux ecclésiastiques, le corps de
la nation, en condamnant le reste des citoyens à souffrir les abus
d’une aristocratie arbitraire.
Heureusement les grands étoient trop divisés entre eux et trop
accoutumés à mépriser ou ignorer les lois pour se réunir, s’entendre
et former le plan d’un nouveau gouvernement. Chacun ne songea qu’à ses
intérêts particuliers, sans s’embarrasser de l’avenir; et se saisit
comme il put, d’une portion de l’autorité royale, dont il ne se déclara
que le dépositaire et le ministre. Dès que leur ambition s’en étoit
tenue là, il étoit facile à Louis XII et à François I de se servir du
changement qui étoit survenu dans le caractère et les mœurs de la
nation, et de l’autorité qu’ils avoient acquise, pour secouer le joug
des grands et les rendre aussi dociles que les autres citoyens. Aucun
d’eux ne pouvoit s’emparer d’une branche de l’autorité royale, ou la
conserver malgré le roi; parce que Louis XII ni François I n’avoient
plus besoin de leur secours pour régner sur le reste de la nation, qui
se précipitoit au-devant du joug.
Les grands n’ayant point eu l’art de former un corps dont tous les
membres eussent un intérêt commun, ils se trouvèrent tous ennemis les
uns des autres. Ceux qui jouissoient de la confiance du prince, et ceux
qui aspiroient à la même faveur, furent jaloux, se craignirent, et le
roi se servit sans peine de leur rivalité et de leur crainte pour les
dominer les uns par les autres. Tous furent également soumis, et leur
ambition, qui pouvoit autrefois causer des troubles dans le royaume et
changer la forme du gouvernement, fut réduite à faire des révolutions à
la cour, c’est-à-dire, à employer les voies basses de l’intrigue pour
élever un courtisan sur les ruines de l’autre, disgracier un ministre
en faveur, et créer un nouveau favori; tandis que le prince qui, par un
mot, décidoit de leur sort, paroissoit de jour en jour plus absolu au
milieu des grands humiliés.
C’est par une suite de cette nouvelle disposition des choses que
Louis XII gouverna souverainement tous ceux que ses prédécesseurs
avoient craints. Mais François I y mit plus d’art. Il avoit soin de
se faire instruire[286] des personnes qui, par leur naissance, leur
crédit et leurs talens, avoient acquis une certaine autorité dans
les provinces; et il se les attachoit en leur donnant des emplois
considérables à la guerre, dans l’église et dans la magistrature. Ses
espions, répandus dans tous les ordres de l’état, étoient chargés de
contenir, non-seulement par leur exemple et leurs discours, les esprits
inquiets et remuans, mais d’avertir même le conseil de la disposition
de leur province à chaque événement considérable, de ses murmures, de
ses plaintes, et, en un mot, de tout ce qui étoit capable de déranger
le cours de la docilité à laquelle la nation étoit inclinée. Que de
certaines familles ne se glorifient donc plus des grâces qu’elles
obtinrent dans ce temps-là, puisqu’on sait à quel prix elles étoient
méritées et accordées?
Les provinces étant ainsi contenues dans la soumission, il n’étoit
plus possible que les grands y formassent des cabales et des partis,
rassemblassent des forces, et se rendissent assez puissans pour
inquiéter le gouvernement. Le duc d’Orléans, qui avoit fait la guerre à
Charles VIII, n’auroit pas pu opposer cent hommes d’armes à François I.
Aussi le connétable de Bourbon, persécuté par la duchesse d’Angoulême
n’eut-il d’autre ressource pour se venger que de traiter avec les
étrangers, et d’aller servir Charles-Quint. Un amiral et un chancelier
furent poursuivis en justice: leçon frappante pour les grands qui
n’auroient point voulu être courtisans ou qui n’auroient point eu l’art
de l’être. Autrefois il eût été dangereux de mécontenter un connétable;
il eût trouvé des amis, des partisans et des défenseurs; sous François
I, le connétable de Montmorenci alla languir dans ses terres, supporta
obscurément sa disgrace, et apprit qu’on n’étoit grand que par la
faveur du roi.
Je ne dois pas oublier ici que ce fut pour s’attacher plus étroitement
le clergé, que François I fit avec Léon X le concordat, et soutint
avec tant d’opiniâtreté un traité qui le rendit le distributeur
des dignités et de la plus grande partie des domaines de l’église.
Des biens destinés au soulagement des pauvres et à l’entretien des
ministres de la religion, devinrent le prix de la corruption, et la
firent naître. Le roi tint, pour ainsi dire, dans sa main, tous les
prélats, dont l’ambition et la cupidité étoient insatiables; et par
leur secours disposa de tous les ecclésiastiques dont le pouvoir est
toujours si considérable dans une nation.
C’est dans ces temps-là qu’on substitua aux états-généraux des
assemblées de notables[287]; établissement d’autant plus pernicieux,
que paroissant favoriser la liberté nationale, il ruinoit en effet ses
fondemens. On espéra que ces assemblées produiroient quelque bien, et
on en fut plus disposé à oublier ou du moins à ne pas regretter les
états-généraux. Les notables furent convoqués; et bien loin que la
nation tirât quelque avantage de leurs assemblées, elles ne servirent
qu’à avilir de plus en plus les grands. C’étoit une faveur que d’y être
appelé, mais il avoit fallu s’en rendre digne par des complaisances,
et on ne s’y rendit que dans le dessein de trahir l’état. Ces
assemblées n’eurent aucune autorité, et n’en purent prendre aucune,
parce qu’elles n’avoient aucun temps fixe pour leur convocation, et
qu’elles dépendoient de la volonté seule du roi. Cependant, soit qu’on
craignît que les grands ne se crussent trop considérables si on les
consultoit seuls, soit qu’on ne cherchât qu’à les humilier, on appela à
ces assemblées des magistrats, et même quelquefois des bourgeois d’un
ordre moins distingué.