CHAPITRE II.

_Louis XII et François I profitent des changemens survenus

dans la politique et les mœurs de l’Europe, pour étendre leur

pouvoir et ruiner la puissance dont les grands s’étoient

emparés._

Les changemens survenus dans les intérêts de la France, ou plutôt

dans la manière de les envisager relativement aux étrangers, devoient

nécessairement faire contracter de nouvelles habitudes aux Français,

et les accoutumer à voir leurs intérêts domestiques d’un autre œil

que leurs pères ne les avoient vus. La noblesse impatiente, légère,

et dont le crédit étoit considérable dans la nation, n’aimoit et

n’estimoit que la guerre; non pas comme aujourd’hui, par un préjugé

froid qui lui persuade que toute autre profession est indigne d’elle;

mais par goût et parce que n’étant en effet propre qu’à se battre

avec beaucoup de courage, elle se croyoit destinée à défendre l’état

et faire des conquêtes. Les premiers succès de Charles VIII en

Italie flattèrent si agréablement sa vanité, que les disgraces qui

les suivirent, ne purent la retirer de son erreur. D’autres motifs

peut-être contribuèrent encore à lui faire illusion. Elle espéra de

grands établissemens en Italie, les guerres étrangères lui ouvroient

de nouvelles portes à la fortune; et devenant plus nécessaire et plus

importante, le gouvernement la ménageoit avec plus de soin. Quoi qu’il

en soit, la noblesse s’accoutuma à regarder la conquête du royaume de

Naples et du Milanez comme une entreprise très-sage. Plus les obstacles

se multiplièrent, plus elle crut qu’il seroit beau d’en triompher; plus

on s’occupoit des affaires du dehors, moins on étoit attentif à celles

du dedans. Si le gouvernement hésitoit à faire des entreprises sur les

immunités et les franchises de la nation, la noblesse lui reprochoit sa

lenteur et l’accusoit de foiblesse. Le pouvoir arbitraire, acquérant

ainsi de jour en jour de nouvelles forces, ne redoutoit plus cette

inquiétude qui avoit autrefois agité les Français, et qui auroit

encore pu renaître, s’ils n’eussent été occupés que de leurs affaires

domestiques.

En effet, tous les ordres de l’état se laissèrent enivrer par ces idées

de gloire et de conquête que la noblesse leur avoit communiquées. Le

peuple lui-même, toujours victime de la guerre, dont il ne retire dans

une monarchie aucun avantage, ne parloit ridiculement que de conquérir

des provinces et d’humilier ses voisins, et croyoit son honneur

intéressé à voir régner son maître sur Naples et sur Milan. Un pareil

préjugé étoit une preuve des progrès que la monarchie avoit déjà faits,

et un présage encore plus certain de ceux qu’elle alloit faire.

Louis XII éprouva des disgraces assez considérables pour devoir retirer

ses sujets de leur erreur, mais ses vertus empêchoient qu’on ne vît

ses fautes, ou les faisoient excuser. Quand le poids des impositions

auroit pu commencer à dégoûter de la guerre, et rappeler le souvenir

des états-généraux et des anciennes franchises, Louis, touché des maux

publics, ne s’opiniâtra point à poursuivre ses avantages ou à réparer

ses pertes en Italie. On lui savoit gré de conclure mal à propos une

trève ou une paix, et de paroître oublier sa gloire et ses projets de

conquête pour ne pas épuiser la fortune de ses sujets. Ce sentiment

de bonté et de bienveillance, si nouveau dans un roi, et qui a mérité

à Louis XII le titre de père du peuple, préparoit tous les cœurs à le

seconder avec l’empressement le plus vif, quand il voudroit recommencer

la guerre. Sous un prince qui paroissoit économe, l’avarice des sujets

ne causa aucune agitation; et parce que Louis ménageoit leur fortune,

ils l’en laissèrent le maître.

«Nous travaillons en vain: ce gros garçon, disoit-il, en parlant du

jeune comte d’Angoulême son successeur, gâtera tout.» Louis étoit le

seul dans son royaume qui pressentit cette triste vérité; il est sûr

du moins qu’on peut déjà remarquer une prodigieuse différence dans la

manière dont la nation avoit regardé ses immunités sous les premiers

Valois, et les regardoit actuellement. Les anciens états avoient voulu

compter avec le roi et prendre part à l’administration; toujours

attachés à leurs vices économiques, ils n’accordoient jamais aucun

subside sans faire reconnoître que c’étoit de leur part un don purement

gratuit. Les derniers états tenus à Orléans avoient promis à Charles

VIII de ne lui rien refuser, mais avoient du moins demandé qu’on les

convoquât, et ils sentoient par conséquent que la nation avoit besoin

de ce secours pour contenir le gouvernement, et prévenir les abus

qu’on avoit éprouvés sous le règne précédent, par trop de mollesse

et de négligence. Sous son successeur, on parut au contraire avoir

oublié qu’il y eût eu autrefois des états, des dons gratuits, et des

contributions consenties. La nation ne regarda plus ses assemblées que

comme des formalités inutiles, onéreuses[284] même à tous les ordres

de citoyens, et qui n’étoient bonnes qu’à retarder les opérations du

gouvernement. Il est vrai qu’en 1501 les états furent encore tenus à

Tours, mais ce n’est point une preuve qu’il subsistât quelque sentiment

de patriotisme ou de liberté; ils étoient l’ouvrage de la comtesse

d’Angoulême pour faire le mariage de son fils avec la princesse Claude,

et les députés des provinces ne montrèrent aucun regret sur le passé ni

aucune inquiétude sur l’avenir.

François I étoit bien propre par ses prodigalités, son inconsidération

et ses négligences à retirer les Français de la sécurité imprudente

que Louis XII leur avoit inspirée; mais jamais prince n’eut plus que

lui les mœurs, le génie, les vices et les vertus de la nation qu’il

gouverna, et ne dût par conséquent jouir d’un empire plus absolu.

Ardent, impétueux, sincère, libéral, brave, populaire, ne respirant

que cet honneur que la chevalerie avoit mis à la mode, on aima jusqu’à

ses défauts, qui tenoient toujours à quelques qualités estimables.

La conquête du Milanez, par où commença son règne, et qui ne devoit

annoncer qu’une longue suite d’affaires difficiles et malheureuses,

fut regardée comme l’augure d’une prospérité constante. Plus il montra

d’ambition et fit d’entreprises téméraires, plus les Français, qui

étoient courageux, ambitieux et imprudens, crurent que le prince

qui leur ressembloit étoit sage; et toute la nation s’abandonna à

l’imprudence du roi en croyant s’associer à sa gloire.

On ne vit que trop souvent que les subsides n’étoient pas employés aux

choses qui avoient servi de raison ou de prétexte pour les établir. Le

luxe excessif de la cour devoit déplaire aux personnes qui en payoient

les frais aux dépens de leur nécessaire; des mains infidelles et avares

épuisoient le trésor royal et le peuple. Tandis que les maux de l’état

se multiplioient, on n’avoit pas même la consolation d’espérer qu’on

pût y apporter un prompt remède. En voyant se former subitement une

puissance aussi considérable que celle de Charles-Quint, on jugeoit

aisément qu’il n’étoit plus question de vaincre les seuls Italiens,

et qu’une guerre qui paroissoit n’avoir plus de terme, épuiseroit les

forces du royaume. Sans doute qu’il y avoit encore quelques Français

capables de penser que ce n’étoit que par des assemblées libres,

fréquentes et régulières, qu’on préviendroit les malheurs dont on étoit

menacé; mais on conservoit sous François I les sentimens de respect

et de soumission que Louis XII avoit inspirés pour son gouvernement;

et c’est ainsi que le règne d’un prince vertueux devient quelquefois

funeste, en accoutumant ses sujets à voir avec trop d’indulgence les

vices de son successeur.

Quand la nation avoit lieu de faire les plaintes les plus vives et de

redemander son ancien gouvernement, elle se contenta de murmurer; et

même quelque événement imprévu ne manquoit pas d’étouffer bientôt les

murmures. Les Français sans tenue retomboient dans leur léthargie,

parce que le prince, lassé de ses plaisirs, paroissoit sortir de

la sienne; on reprenoit ses espérances et son enjouement, et les

abus recommençoient à renaître. Se plaint-on de la déprédation des

finances? On fait périr Semblançay, qui étoit innocent, et on croit

que tout le mal est réparé. Si, par son imprudence, François réussit

assez mal dans quelques entreprises pour devoir perdre l’affection de

ses sujets, on admirera encore en lui quelque qualité estimable. La

bataille de Pavie devoit relâcher les ressorts du gouvernement; mais

il supporta son infortune avec tant de noblesse et de fermeté, qu’on

ne lui montra que de l’attachement et du zèle; et pour le consoler de

ses malheurs, on permit à sa mère d’abuser comme elle voudroit de son

autorité.

Qu’on ne soit pas surpris de cette conduite. Les ames avoient contracté

une mollesse qui annonce et hâte les plus grands abus. Lorsqu’une

nation acquiert des lumières et se police sous la main d’un législateur

habile, elle prospère, parce qu’elle connoît mieux ses devoirs, aime à

les remplir et a la force de surmonter les obstacles qui s’y opposent.

Mais quand les lumières, nées au hasard, ne se répandent que sur des

objets indifférens au bien de la société; qu’on n’encourage l’industrie

que pour faire naître de nouveaux vices avec des besoins inutiles;

que la politesse et la douceur des mœurs n’est que le fruit d’une

fausse délicatesse et d’un raffinement puéril dans les plaisirs: les

lumières, les grâces et la politesse d’une nation ne servent qu’à

l’avilir. Le citoyen occupé de petits objets, et concentré, pour ainsi

dire, dans les intérêts personnels et domestiques de sa paresse, de son

luxe, de son avarice, de sa prodigalité, de ses commodités ou de son

élégance, est entièrement distrait de l’attention qu’il doit à la chose

publique, et bientôt devient incapable d’y penser, sans une sorte de

travail qui le fatigue et le rebute. Le règne de François I forme une

époque remarquable dans le caractère de sa nation. J’en appelle aux

personnes qui connoissent le cœur humain. Croira-t-on qu’en prenant

des affections frivoles et contractant le goût de l’or, de l’argent

et des superfluités, les hommes conserveront quelque estime pour les

choses estimables? Les idées du bien sont à la cime de l’esprit, et

ne descendent point jusques dans le fond du cœur. Toutes ces misères

que les nations corrompues appellent politesse, grâces, agrément,

élégance, sont autant de chaînes qui doivent servir à lier et garrotter

des esclaves. Et perdant leur ignorance et leur rudesse, les Français

policés par un prince qui n’aimoit et ne protégeoit que les choses

inutiles au bonheur de sa nation, ne firent que changer de vices.

Ceux que nos pères perdirent, avoient du moins l’avantage de donner

à leur caractère une force qu’ils n’eurent plus quand ils acquirent

des qualités agréables; et comme l’inconsidération des Français avoit

agrandi l’autorité royale, leur frivolité devoit désormais l’affermir.

Si les grands, qui s’étoient rendus les dépositaires et les ministres

de l’autorité royale pendant le règne de Charles VI et de son fils,

et qui firent la guerre du bien public sous celui de Louis XI,

avoient plus songé à donner du crédit à leur ordre qu’à se rendre

personnellement eux-mêmes puissans, il leur auroit été facile d’établir

assez solidement l’autorité de la grande noblesse, pour qu’aucun

événement ni aucune circonstance ne pussent la renverser[285]. S’ils

avoient compris que pour affermir leur empire sur la nation, et

conserver malgré le roi l’exercice de son pouvoir, dont ils s’étoient

emparés, il étoit nécessaire de recourir à des lois et de former entre

eux une sorte de constitution qui les maintînt en vigueur; il n’en faut

point douter, nous aurions vu se former parmi nous un gouvernement

à peu près semblable à celui que les Polonois ont aujourd’hui. Les

successeurs de Charles VI n’auroient eu qu’un vain nom et des honneurs

encore plus stériles. Le roi, entouré de princes, de pairs, de grands

officiers de la couronne, de palatins, de sénateurs, qui auroient

eu une autorité propre et personnelle, n’auroit été lui-même que le

simulacre de la majesté de l’état. Je n’en dis pas d’avantage; il est

aisé d’imaginer par quels moyens la haute noblesse seroit parvenue à

composer elle seule, avec les principaux ecclésiastiques, le corps de

la nation, en condamnant le reste des citoyens à souffrir les abus

d’une aristocratie arbitraire.

Heureusement les grands étoient trop divisés entre eux et trop

accoutumés à mépriser ou ignorer les lois pour se réunir, s’entendre

et former le plan d’un nouveau gouvernement. Chacun ne songea qu’à ses

intérêts particuliers, sans s’embarrasser de l’avenir; et se saisit

comme il put, d’une portion de l’autorité royale, dont il ne se déclara

que le dépositaire et le ministre. Dès que leur ambition s’en étoit

tenue là, il étoit facile à Louis XII et à François I de se servir du

changement qui étoit survenu dans le caractère et les mœurs de la

nation, et de l’autorité qu’ils avoient acquise, pour secouer le joug

des grands et les rendre aussi dociles que les autres citoyens. Aucun

d’eux ne pouvoit s’emparer d’une branche de l’autorité royale, ou la

conserver malgré le roi; parce que Louis XII ni François I n’avoient

plus besoin de leur secours pour régner sur le reste de la nation, qui

se précipitoit au-devant du joug.

Les grands n’ayant point eu l’art de former un corps dont tous les

membres eussent un intérêt commun, ils se trouvèrent tous ennemis les

uns des autres. Ceux qui jouissoient de la confiance du prince, et ceux

qui aspiroient à la même faveur, furent jaloux, se craignirent, et le

roi se servit sans peine de leur rivalité et de leur crainte pour les

dominer les uns par les autres. Tous furent également soumis, et leur

ambition, qui pouvoit autrefois causer des troubles dans le royaume et

changer la forme du gouvernement, fut réduite à faire des révolutions à

la cour, c’est-à-dire, à employer les voies basses de l’intrigue pour

élever un courtisan sur les ruines de l’autre, disgracier un ministre

en faveur, et créer un nouveau favori; tandis que le prince qui, par un

mot, décidoit de leur sort, paroissoit de jour en jour plus absolu au

milieu des grands humiliés.

C’est par une suite de cette nouvelle disposition des choses que

Louis XII gouverna souverainement tous ceux que ses prédécesseurs

avoient craints. Mais François I y mit plus d’art. Il avoit soin de

se faire instruire[286] des personnes qui, par leur naissance, leur

crédit et leurs talens, avoient acquis une certaine autorité dans

les provinces; et il se les attachoit en leur donnant des emplois

considérables à la guerre, dans l’église et dans la magistrature. Ses

espions, répandus dans tous les ordres de l’état, étoient chargés de

contenir, non-seulement par leur exemple et leurs discours, les esprits

inquiets et remuans, mais d’avertir même le conseil de la disposition

de leur province à chaque événement considérable, de ses murmures, de

ses plaintes, et, en un mot, de tout ce qui étoit capable de déranger

le cours de la docilité à laquelle la nation étoit inclinée. Que de

certaines familles ne se glorifient donc plus des grâces qu’elles

obtinrent dans ce temps-là, puisqu’on sait à quel prix elles étoient

méritées et accordées?

Les provinces étant ainsi contenues dans la soumission, il n’étoit

plus possible que les grands y formassent des cabales et des partis,

rassemblassent des forces, et se rendissent assez puissans pour

inquiéter le gouvernement. Le duc d’Orléans, qui avoit fait la guerre à

Charles VIII, n’auroit pas pu opposer cent hommes d’armes à François I.

Aussi le connétable de Bourbon, persécuté par la duchesse d’Angoulême

n’eut-il d’autre ressource pour se venger que de traiter avec les

étrangers, et d’aller servir Charles-Quint. Un amiral et un chancelier

furent poursuivis en justice: leçon frappante pour les grands qui

n’auroient point voulu être courtisans ou qui n’auroient point eu l’art

de l’être. Autrefois il eût été dangereux de mécontenter un connétable;

il eût trouvé des amis, des partisans et des défenseurs; sous François

I, le connétable de Montmorenci alla languir dans ses terres, supporta

obscurément sa disgrace, et apprit qu’on n’étoit grand que par la

faveur du roi.

Je ne dois pas oublier ici que ce fut pour s’attacher plus étroitement

le clergé, que François I fit avec Léon X le concordat, et soutint

avec tant d’opiniâtreté un traité qui le rendit le distributeur

des dignités et de la plus grande partie des domaines de l’église.

Des biens destinés au soulagement des pauvres et à l’entretien des

ministres de la religion, devinrent le prix de la corruption, et la

firent naître. Le roi tint, pour ainsi dire, dans sa main, tous les

prélats, dont l’ambition et la cupidité étoient insatiables; et par

leur secours disposa de tous les ecclésiastiques dont le pouvoir est

toujours si considérable dans une nation.

C’est dans ces temps-là qu’on substitua aux états-généraux des

assemblées de notables[287]; établissement d’autant plus pernicieux,

que paroissant favoriser la liberté nationale, il ruinoit en effet ses

fondemens. On espéra que ces assemblées produiroient quelque bien, et

on en fut plus disposé à oublier ou du moins à ne pas regretter les

états-généraux. Les notables furent convoqués; et bien loin que la

nation tirât quelque avantage de leurs assemblées, elles ne servirent

qu’à avilir de plus en plus les grands. C’étoit une faveur que d’y être

appelé, mais il avoit fallu s’en rendre digne par des complaisances,

et on ne s’y rendit que dans le dessein de trahir l’état. Ces

assemblées n’eurent aucune autorité, et n’en purent prendre aucune,

parce qu’elles n’avoient aucun temps fixe pour leur convocation, et

qu’elles dépendoient de la volonté seule du roi. Cependant, soit qu’on

craignît que les grands ne se crussent trop considérables si on les

consultoit seuls, soit qu’on ne cherchât qu’à les humilier, on appela à

ces assemblées des magistrats, et même quelquefois des bourgeois d’un

ordre moins distingué.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 3 (of 15) · 第 12 / 49 题