CHAPITRE PREMIER.

_De la révolution arrivée dans la politique, les mœurs et la

religion de l’Europe, depuis le règne de Charles VIII jusqu’à

Henri II._

Depuis que le gouvernement des fiefs s’étoit établi dans toute

l’Europe, et qu’à quelques légères modifications près, la foi donnée et

reçue y fût devenue, comme en France, la règle incertaine et équivoque

de l’ordre et de la subordination, tous les peuples éprouvèrent la

même fortune que les Français. Les états, continuellement occupés de

leurs dissentions domestiques, et par conséquent incapables de réunir

leurs forces et de les diriger par un même esprit, furent voisins

sans se causer ni inquiétude, ni jalousie, ni haine. Il n’y eut que

le zèle fanatique dont les chrétiens d’Occident furent animés pour la

délivrance de la Terre-Sainte, qui, en suspendant par intervalles les

troubles et les querelles que l’anarchie féodale devoit sans cesse

reproduire, pût rapprocher les ordres divisés de chaque nation, les

réunir par un même intérêt, et leur permettre de porter leur attention

au-dessous. Ces siècles malheureux, où l’on ne voit que des suzerains

et des vassaux armés les uns contre les autres, offrent à peine

quelques guerres de nation à nation; et elles furent ordinairement

terminées dans une campagne, parce qu’elles avoient été entreprises par

des princes qui eurent trop d’ennemis domestiques dans leurs propres

états, pour former un plan suivi d’agrandissement aux dépens des

étrangers.

Mais pendant que les Français, par une suite des causes que j’ai tâché

de développer, abandonnoient leurs coutumes barbares, s’accoutumoient

à reconnoître un législateur dans leur suzerain, et virent, en un

mot, la monarchie s’élever peu à peu sur les ruines des fiefs, les

autres peuples éprouvèrent aussi leurs révolutions. A force de

s’agiter au milieu de leurs désordres, d’être poussés çà et là au

gré de la fortune et des événemens, et d’essayer des nouveautés dans

l’espérance d’être moins malheureux, ils se lassèrent enfin des

vices de leur constitution. Les uns eurent le bonheur d’adopter des

lois qui ralentirent l’activité de leurs passions, et ne donnèrent

qu’un même intérêt à tous les citoyens; les autres s’accoutumèrent

à obéir, en se courbant par nécessité sous le poids d’une puissance

qui s’étoit formée au milieu d’eux; et tous se rapprochèrent d’une

forme de gouvernement plus régulière. Quand, par la ruine des grands

vassaux, toutes les provinces de France se trouvèrent enfin soumises

à l’autorité de Charles VIII, l’Espagne, partagée en différens états

indépendans et toujours en guerre les uns contre les autres, depuis

l’irruption que les Maures y avoient faite, étoit prête à ne former

aussi qu’une seule puissance. L’Allemagne de son côté avoit déjà

établi quelques règles propres à fixer les droits et les devoirs

des membres de l’empire. Charles IV avoit publié la bulle d’or. Les

diètes, plus sages qu’autrefois, formoient déjà d’une foule de princes

inégalement puissans une espèce de république fédérative. Au défaut

de lois capables de maintenir la tranquillité publique, l’empire

voyoit sur le trône une famille qui l’occupoit depuis long-temps. Les

domaines considérables qu’elle possédoit, faisoient déjà respecter

son autorité, et la succession de la maison de Bourgogne et de

Ferdinand-le-Catholique alloit bientôt la porter au plus haut point de

grandeur.

Dès que la France et l’Espagne se virent tranquilles au-dedans,

il n’étoit pas possible que leurs rois jouissent en paix, et sans

inquiéter leurs voisins, d’une fortune qu’ils avoient acquise par

des guerres continuelles. L’influence considérable que les empereurs

commençoient à avoir dans les délibérations du corps germanique, leur

donna aussi de l’ambition; et s’ils ne se flattèrent pas de ruiner[280]

leurs vassaux à l’exemple des rois de France, et d’asservir l’empire,

ils espérèrent d’employer une partie de ses forces à faire des

conquêtes au-dehors, sous prétexte de faire valoir des droits négligés

ou perdus. L’intérêt véritable de tous ces états étoit sans doute de

cultiver la paix; mais étoient-ils assez éclairés pour profiter du

calme intérieur dont ils commençoient à jouir, pour s’occuper plus de

leurs affaires domestiques que de leurs voisins, et substituer des lois

justes et certaines aux coutumes que l’ignorance et le gouvernement

des fiefs avoient répandues dans toute la chrétienté? Les passions des

princes décident malheureusement de la politique, des mœurs, du génie

et des intérêts des peuples; et leurs préjugés dans le quinzième siècle

n’étoient propres qu’à donner naissance à de nouvelles divisions.

Quel prince se doutoit alors qu’un empire affoibli par sa trop grande

étendue, doit mettre des bornes à son ambition et à ses provinces,

et qu’il hâte sa décadence et sa ruine en faisant les conquêtes

en apparence les plus brillantes? Aujourd’hui même, après tant

d’expériences qui auroient dû nous éclairer, nous ignorons cette

importante vérité; ou si elle est sue de quelques philosophes qui ont

approfondi la nature du gouvernement et des sociétés, elle est inconnue

dans les conseils des princes. Quel roi contemporain de Charles VIII

savoit que la nation avoit le caractère et les institutions d’un peuple

inquiet et querelleur, mais non pas d’un peuple conquérant? Qu’on

étoit loin de connoître ces lois d’union et de bienveillance qui

doivent ne faire qu’une grande société de tous les états particuliers,

et auxquelles la nature a attaché la propriété des hommes! Louis XI

négligea, il est vrai, les prétentions ou les droits que la maison

d’Anjou lui avoit donnés sur le royaume de Naples; mais il est douteux

si cette modération fut l’ouvrage d’une connoissance approfondie de ses

vrais intérêts, ou seulement de cette défiance qu’il avoit des grands

de son royaume, et qu’il n’osoit perdre de vue.

Quand Charles VIII parvint à la couronne, l’Italie étoit partagée

entre plusieurs états qui avoient pris plus promptement que les

autres provinces de l’Europe une forme certaine de gouvernement; et

sans prévoir les suites funestes de leur ambition, ils travailloient

avec opiniâtreté à s’agrandir aux dépens les uns des autres. Rome,

Venise, Naples et Milan, tour à tour alliés et ennemis, aspiroient

à la monarchie de l’Italie entière; mais aucune de ces puissances

n’avoit des forces proportionnées à la grandeur de son projet. Les

vices multipliés de leur gouvernement leur lioient continuellement les

mains, et leurs milices, également mal disciplinées et peu aguerries,

quoiqu’elles fissent sans cesse la guerre, ne pouvoient rien exécuter

de considérable. Les Italiens, aveuglés par leurs haines et leur

ambition, se flattoient toujours de réparer ces défauts irréparables

par l’adresse supérieure de leur conduite; et à force d’avoir usé de

ruse et de subtilité, ils étoient réduits à n’employer dans leurs

négociations que la fourberie et la mauvaise foi. Toujours accablés

du poids de leurs entreprises, ils tâchoient de suppléer à leur

impuissance par des efforts extraordinaires qui les affoiblissoient

chaque jour davantage. Tous avoient successivement des succès heureux,

et éprouvoient successivement des revers; et cette vicissitude

de fortune les condamnoit à s’épuiser, en restant dans une sorte

d’équilibre qui éternisoit leur rivalité, leurs espérances et leur

ambition.

Dans le spectacle malheureux que présentoit l’Italie, il n’y avoit

point de puissance, si elle eût su réfléchir, qui ne dût voir une image

et un présage des malheurs qu’elle éprouveroit, en s’abandonnant aux

mêmes passions: mais personne ne voulut s’instruire, et l’Italie même

devint le foyer de la discorde générale de l’Europe. Ludovic Sforce

craignoit le ressentiment de la cour de Naples, et n’osant compter

sur les secours du pape et des Vénitiens, auxquels il s’étoit rendu

suspect, ne trouva d’autres ressources contre le danger dont il étoit

menacé, que d’inviter Charles VIII à passer en Italie pour y faire

valoir les prétentions de la maison d’Anjou dont il étoit l’héritier.

Ce projet insensé fut adopté avec empressement par le conseil de

France, qui s’ennuyoit de la paix dont il n’étoit pas assez habile

pour en tirer avantage. Il ne vit que les divisions des Italiens, la

valeur des milices françaises, ses espérances et la honte de négliger

une succession qui avoit coûté tant de sang à la maison d’Anjou. Sans

attendre l’événement de cette entreprise, les flatteurs de Charles

le placèrent au-dessus de tous ses prédécesseurs. On couroit déjà de

conquête en conquête; Naples soumise devoit servir à soumettre la

Grèce; comment Constantinople auroit-elle pu résister aux armes des

Français? Et on jouissoit d’avance de la satisfaction de régner dans

des provinces voisines de l’Asie, et qui faciliteroient à de nouveaux

croisés la conquête de la Terre-Sainte. Pour le dire en passant, ce

furent les nouveaux intérêts et la nouvelle politique que l’expédition

de Charles VIII devoit faire naître en Europe, qui firent oublier ces

projets ridicules de croisades dont les esprits n’étoient pas encore

désabusés. Les princes chrétiens furent bientôt trop occupés à se

défendre contre leurs voisins ou à les attaquer, pour songer à détruire

les infidelles. Charles VIII médita de chasser les Turcs des domaines

qu’ils possédoient en Europe, et François I, en les appelant en Hongrie

pour faire en sa faveur une diversion sur les terres de la maison

d’Autriche, les fit entrer dans le systême de guerre, d’agrandissement

et de défense que formèrent les princes de la chrétienté.

L’entreprise proposée par le duc de Milan fut à peine résolue qu’on

en fit les préparatifs avec une extrême célérité, ou plutôt on n’eut

pas la patience qu’ils fussent faits pour entrer en Italie. Personne

n’ignore les succès prodigieux que les Français eurent dans les

commencemens de cette expédition. La terreur les avoit précédés;

tout se soumit sur leur passage et rechercha leur alliance ou leur

protection. Tant de succès obtenus sans peine devoient augmenter la

confiance aveugle des Français, et il n’auroit fallu que lasser leur

patience, ou les battre une fois pour perdre sans retour un ennemi que

le repos fatigue, qui ne pouvoit réparer ses forces qu’avec beaucoup

de peine; et qui, ne prévoyant que des succès, n’avoit pris aucune

précaution contre un revers. Le roi de Naples ne sut ni temporiser

ni hasarder une bataille, et, ne consultant que sa consternation, il

abandonna lâchement sa capitale, quand il auroit dû s’avancer sur

sa frontière pour la défendre. Charles entra sans résistance dans

les états d’un prince qui fuyoit; les peuples s’empressèrent de lui

présenter leur hommage; et on auroit dit qu’il visitoit une province

depuis long-temps soumise à son autorité.

Tandis que les Napolitains, naturellement inconstans et toujours las

du gouvernement auquel ils obéissent, ne songeoient qu’à secouer le

joug d’un maître qui ne savoit ni les asservir ni s’en faire aimer,

la république de Venise, occupée à former une ligue en faveur de la

liberté d’Italie, menaça les Français d’un revers aussi prompt que

leurs succès avoient été rapides. Soit que Charles fût incapable de

se conduire avec plus de prudence qu’il n’avoit fait jusqu’alors,

soit qu’il connût enfin combien son entreprise étoit au-dessus de ses

forces, il vit l’orage prêt à fondre sur lui, et ne tenta pas même de

le conjurer. Il abandonna Naples avec précipitation, traversa avec

peine l’Italie, où il se croyoit en quelque sorte prisonnier, et ne

gagne enfin la célèbre bataille de Fornoue que pour fuir en liberté

dans ses états, et laisser à la discrétion de ses ennemis une poignée

de Français qu’il avoit inutilement chargés de conserver sa conquête.

Une entreprise commencée et terminée sous de si malheureux auspices,

auroit dû dégoûter pour toujours les Français de la conquête du royaume

de Naples, et plutôt inspirer à leurs ennemis des sentimens de mépris

que de crainte, d’indignation et de vengeance. Si les uns, par leur

disgrace, et les autres par leurs succès, avoient été capables de

s’éclairer sur leurs vrais intérêts et de connoître leurs forces et

leurs ressources, peut-être que la fuite précipitée de Charles auroit

calmé l’inquiétude que son entrée en Italie avoit produite dans une

partie de l’Europe. Son incursion, semblable à celle des anciens

barbares, ne seroit peut-être point devenue le germe d’une révolution

générale dans la politique.

Comment les Italiens et les puissances intéressées à leur liberté,

ne virent-ils pas après la retraite de Charles, que ce prince

manquoit de tout ce qui lui étoit nécessaire pour faire des conquêtes

importantes et éloignées? Ce qui s’étoit passé dans les derniers[281]

états-généraux, n’étoit-il pas une preuve évidente de l’irrégularité,

de la foiblesse et de l’ineptie de notre administration et de

l’indifférence encore plus fâcheuse avec laquelle les citoyens

voyoient et supportoient les maux de l’état? L’armée française n’étoit

composée que d’une noblesse qui croyoit qu’il étoit de sa dignité

d’être incapable de toute discipline, et de mercenaires qui, faisant

la guerre comme un métier, vendoient leurs services: ce n’est point

avec de pareilles milices qu’on peut faire de longues entreprises,

ou s’affermir dans ses conquêtes. Depuis long-temps les finances,

mal administrées, ne suffisoient point aux besoins ordinaires de

l’état. Les Italiens en étoient instruits, puisque en entrant dans

la Lombardie, Charles VIII s’étoit vu réduit à la dure extrémité de

mettre en gage les bijoux que la duchesse de Savoye et la marquise de

Montferrat lui prêtèrent; et ne devoient-ils pas en conclure que ses

revenus ne pourroient subvenir aux dépenses nouvelles de la guerre

d’Italie?

Que les Français n’aient prévu, avant la conquête du royaume de

Naples, aucune des difficultés qui s’y opposoient, c’est une suite

naturelle de leur caractère inconsidéré; mais le malheur doit donner

des lumières, et après avoir été chassés d’Italie, ne devoient-ils

pas voir que quelque moyen qu’on employât pour engager les Italiens

à souffrir patiemment Charles VIII parmi eux, on ne feroit que des

efforts impuissans? Ce prince auroit promis et montré de la modération

sans tromper personne. Comment les états d’Italie auroient-ils été

assez stupides pour ne pas craindre l’abus que nous aurions bientôt

fait de nos forces? et se seroient-ils rassurés sur la foi de quelques

promesses ou de quelques traités inutiles? Il étoit impossible que

le royaume de Naples pût se résoudre à devenir une province d’une

puissance étrangère, à moins que d’y avoir été préparé par une longue

suite d’événemens qui auroient lassé sa constance et changé ses

intérêts. Le courage des Français, après avoir consterné les Italiens,

devoit finir par les aguerrir. Quelles que fussent nos armées, elles

se seroient fondues insensiblement dans un pays ennemi. Nos moindres

échecs auroient eu les plus fâcheuses suites, et les secours propres à

les réparer, auroient été lents et incertains; tandis que les Italiens,

faisant la guerre chez eux, auroient trouvé après les plus grandes

pertes des ressources promptes et certaines. Tant que l’Italie ne

seroit pas entièrement subjuguée, les Français devoient craindre une

révolution; parce qu’il suffisoit que quelque canton essayât de secouer

le joug et eût quelque succès, pour rendre à tous les Italiens leur

amour pour l’indépendance. D’ailleurs, que pouvions-nous espérer en

négligeant les préliminaires indispensables à tout état qui veut être

conquérant? Avant que de vouloir nous établir en Italie et y dominer,

nous aurions dû nous préparer à cette conquête avec la même sagesse

que les anciens romains; le seul peuple qui ait eu la patience et la

politique d’une nation ambitieuse, accoutumoient leurs ennemis et

leurs voisins à leur domination. Nous aurions dû d’abord ne paroître

en Italie que comme auxiliaires, comme arbitres, comme pacificateurs,

comme protecteurs désintéressés de la justice. Il auroit fallu essayer

la domination par degrés, donner le temps aux Italiens de changer

insensiblement de préjugés, et de contracter peu à peu de nouvelles

habitudes qui les auroient disposés à souffrir un roi de France pour

maître.

Malheureusement les Français furent aussi présomptueux après leur

fuite, qu’ils l’avoient été en entrant dans le royaume de Naples;

et ils n’attribuèrent leurs malheurs qu’aux fautes particulières de

Charles. On crut que si ce prince ne s’étoit pas livré à cette sorte

de lassitude qu’une grande entreprise donne toujours à un homme

médiocre, rien n’auroit été capable de le chasser de sa conquête. On

lui reprocha de n’avoir été occupé que de ses plaisirs, et d’avoir

négligé de réduire quelques places qui tenoient toujours pour leur

ancien maître. Charles avoit répandu ses bienfaits avec une prodigalité

qui étoit devenue une calamité publique; bientôt il fallut vexer le

peuple, et les grands furent peu affectionnés à un prince qui ne

pouvoit plus acheter leur amitié. Pour rétablir des finances épuisées

par de vaines profusions, on eut recours à une avarice infâme, que

le public ne pardonne jamais; les emplois furent vendus, les favoris

de Charles firent un trafic honteux de leur crédit, et sa cour mit

toutes les grâces à l’encan. Tandis que le gouvernement n’inspiroit

que de la haine et du mépris aux Italiens, la discipline médiocre à

laquelle les troupes avoient été formées, fut entièrement négligée.

Le conseil, enfin, intimidé par la décadence des affaires, n’osa pas

employer la force pour rétablir sa réputation; et en montrant de la

foiblesse, donna de l’audace à ses ennemis. Que devoit-on attendre des

négociations auxquelles on eut alors recours? Elles seront toujours

inutiles à une puissance qui a cessé de se faire craindre; et les

Français ne négocièrent en effet que pour être les dupes des artifices

et de la mauvaise foi des Italiens.

En ne voyant que ces fautes qui avoient hâté et non pas causé la fin

malheureuse de l’entreprise de Charles, les Français imaginèrent qu’il

seroit facile de les éviter dans une seconde expédition; et après

être rentrés en France, ils eurent une impatience extrême de repasser

en Italie. On murmuroit hautement contre la nonchalance du roi; et

personne ne se doutoit que quand il auroit autant de sagesse qu’il

avoit eu d’imprudence, il éprouveroit encore les mêmes disgraces.

Qu’il auroit été avantageux pour la France et pour l’Europe entière,

que dans chacune de ses opérations, ce prince eût montré tout ce qu’on

pouvoit attendre de l’expérience la plus consommée, de la fermeté la

plus héroïque et des talens les plus étendus. Les Français, alors

étonnés d’échouer, en admirant le génie de leur maître, auroient sans

doute appris qu’il y a des entreprises malheureuses par leur nature, et

dont on ne répare pas les vices par les détails d’une bonne conduite.

En connoissant les véritables causes de leurs revers, ils auroient

compris qu’un état dont la politique n’est pas bornée à sa seule

conservation, s’expose témérairement à tous les caprices de la fortune;

et qu’il doit à la fin périr, parce que la fortune a plus de caprices

que les hommes n’ont de sagesse. Si les Français avoient tiré cette

instruction de l’entreprise de Charles sur l’Italie, ce règne auroit

peut-être été aussi heureux pour la monarchie qu’il lui devint funeste,

en lui donnant une ambition qu’elle ne pouvoit satisfaire et qui devoit

l’épuiser. Les Français retenus chez eux, auroient pu s’occuper de

leurs affaires domestiques, réparer les torts de leurs pères, chercher

les moyens d’avoir des lois et de les fixer, corriger, en un mot, leur

gouvernement avant que le sentiment de la liberté fût tout-à-fait

éteint: du moins ils ne se seroient pas précipités dans les vices où

le cours des passions et les événemens survenus depuis le règne du roi

Jean sembloient les pousser.

Malheureusement les Italiens ne jugèrent pas mieux que les Français

de l’entreprise de Charles VIII. Si, en repoussant ce prince dans ses

états, ils avoient pu estimer sa conduite, et croire que sa retraite

étoit l’ouvrage de leur habileté, sans doute qu’une juste confiance

leur auroit fait connoître leurs forces, et ils n’auroient pas senti

le besoin de chercher des secours étrangers pour se défendre. Mais

Charles quittoit Naples sans en être chassé, et la bataille de Fornoue

leur persuada qu’ils ne devoient leur liberté qu’à un caprice de la

fortune ou de leur vainqueur. Ils craignoient qu’un second caprice ne

ramenât une seconde fois leurs ennemis en Italie, et plus les fautes

de Charles avoient été grossières, plus ils eurent peur que ce prince,

instruit par l’expérience, ne se corrigeât. Ne voyant qu’une ruine

prochaine ou du moins des malheurs certains, ils entamèrent de tous

côtés des négociations, et se représentèrent comme prêts à passer sous

le joug de la France, si elle tentoit une seconde fois la conquête du

royaume de Naples. Tous ces lieux communs, depuis si rabattus, et qui

sont devenus autant de principes pour la politique de l’Europe, furent

alors employés par les Italiens. La France, disoient-ils, est une

puissance ambitieuse qui se souvient que les états de l’Europe se sont,

pour ainsi dire, formés des débris de la monarchie de Charlemagne; et

n’en doutez pas, elle médite de les soumettre une seconde fois à son

obéissance. Elle s’essaie sur nous à vous vaincre, et il est de votre

intérêt de nous protéger. Il seroit insensé de croire que des succès

lui donnassent de la modération; il faut, dès aujourd’hui, s’opposer à

son agrandissement; après lui avoir permis de s’établir dans une partie

de l’Italie, il ne seroit plus temps de réprimer son ambition.

Si les Italiens ne communiquèrent pas leur crainte aux puissances

à qui ils s’adressèrent, ils réveillèrent du moins la jalousie et

l’inquiétude avec lesquelles elles avoient vu les premiers succès de

Charles. Il y eut une fermentation générale dans le midi de l’Europe:

tous les états commencèrent à être plus occupés de leurs voisins que

d’eux-mêmes. Il ne se forma pas une seule ligue pour attaquer les

Français chez eux et les empêcher de se porter au-dehors; mais on étoit

déjà assez rapproché, pour qu’on pût réunir promptement ses forces et

les opposer à la France, si elle reportoit encore ses armes au-delà des

Monts. Qu’on me permette de le dire; cette politique étoit le fruit

d’une ambition mal entendue ou d’une terreur panique. Importoit-il au

roi d’Espagne et à l’empereur de porter la guerre en Italie, et de s’y

faire des établissemens, sous prétexte de défendre sa liberté? Ces

conquêtes étoient inutiles au bonheur de leurs sujets, et devoient

les exposer aux mêmes revers que Charles VIII venoit d’éprouver.

Quand il auroit été du plus grand intérêt pour ces princes d’empêcher

l’établissement des Français dans le royaume de Naples, ne devoient-ils

pas juger qu’il seroit aussi aisé aux Italiens de se défendre avec

leurs seules forces, qu’il seroit difficile à leurs ennemis de

surmonter les obstacles toujours renaissans qui s’opposeroient au

succès de leur entreprise.

En effet, la cour de Rome, revenue de sa première terreur, auroit tout

tenté pour empêcher qu’une puissance plus redoutable pour elle que ne

l’avoient été les empereurs, ne s’établît en Italie, et ne lui ravît

l’espérance d’y dominer. Elle devoit opposer aux Français les armes de

la religion, bien plus effrayantes avant que Luther et Calvin eussent

publié leur doctrine, qu’elle ne l’ont été depuis: et quel n’étoit pas

alors le pouvoir de ses anathèmes et de ses indulgences? Ses relations

s’étendoient dans toute l’Europe; ses émissaires étoient répandus

par-tout; elle n’avoit pas oublié l’art d’intriguer et d’affoiblir ses

ennemis, en semant la division parmi eux. La république de Venise,

à qui Comines prédit de hautes destinées, et qui avoit du moins sur

tous les autres états de la chrétienté l’avantage d’avoir un caractère

décidé et des principes constans de conduite, étoit pour l’Italie un

rempart puissant contre lequel le courage inconsidéré des Français

devoit se briser. Malgré quelques vices qui gênoient ou retardoient

les ressorts de son gouvernement, quoiqu’elle ne sût pas assez l’art

de rendre sa domination agréable à ses voisins, et qu’elle eût le tort

d’être à la fois ambitieuse et commerçante, cette république étoit

cependant constante dans ses projets, et capable de la patience la

plus courageuse dans les revers. Sa capacité dans les affaires lui

avoit acquis le plus grand crédit, et ne pouvant jamais consentir

à voir entre les mains des Français une conquête d’où ils auroient

continuellement menacé ses domaines, et troublé la paix de l’Italie,

elle auroit bientôt étouffé cette antipathie qu’elle avoit pour

quelques-uns de ses voisins, et qui la portoit habilement à préférer

des secours étrangers.

La haine de la république de Venise et de la cour de Rome contre les

Français seroit devenue, en peu de temps, la passion générale de

l’Italie. Les princes les moins puissans sentoient qu’ils ne devoient

leur existence et leur liberté qu’à la jalousie qui divisoit les

puissances les plus considérables; et ils en auroient conclu que,

dès qu’elles seroient opprimées par la France, il n’y auroit plus

de souveraineté pour eux. La juste défiance des Italiens, les uns à

l’égard des autres, le souvenir de leurs trahisons passées et des

injures qu’ils s’étoient faites, tout auroit été sacrifié à la crainte

qu’un danger éminent leur inspireroit: on ne songe plus à faire des

conquêtes ni à dominer ses voisins, quand on est occupé du soin de

sa conservation ou menacé de sa ruine. Les mêmes motifs d’intérêt

qui avoient autrefois porté les Italiens à mettre tant de ruse et

d’artifice dans leurs négociations, et de se jouer de leurs sermens,

les auroient actuellement invités, ou plutôt forcés à traiter entre eux

avec quelque candeur et de bonne foi.

La Toscane, riche, florissante, toujours agitée, toujours inquiète sur

le sort de sa liberté, pouvoit occuper elle seule pendant long-temps

les forces de la France. Si son gouvernement populaire et ses factions

l’exposoient à faire de grandes fautes, ils lui donnoient aussi le

courage et la constance qui multiplient les forces et les ressources

d’un peuple. Le duc de Milan lui-même avoit à peine satisfait sa

vengeance, en appelant Charles VIII dans le royaume de Naples, qu’il

dut ouvrir les yeux sur sa situation, et voir le danger dans lequel

il s’étoit précipité. Aucun prince d’Italie n’avoit un intérêt aussi

pressant que lui de se déclarer contre les Français. Ses états étoient

plus à leur bienséance que tout autre, et il n’ignoroit pas les droits

de la maison d’Orléans[282] sur le Milanez. Il est vrai que cette

maison, suspecte à Charles, avoit peu de crédit; mais il ne falloit

qu’une de ces intrigues qui changent souvent en un instant la face

des cours, pour lui rendre la plus grande autorité, et la mettre à

portée de revendiquer son héritage. D’ailleurs, Charles n’avoit point

d’enfant, et sa mort pouvoit porter le duc d’Orléans sur le trône.

Si les puissances qui se liguèrent avec les Italiens craignoient

pour elles-mêmes les forces réunies de la France, pouvoient-elles

désirer quelque chose de plus heureux que de voir recommencer une

guerre qui devoit occuper pendant long-temps et loin d’elles le

courage inquiet des Français? Il étoit aisé de juger que les Italiens

étoient plutôt étonnés que vaincus, et que Charles VIII ne seroit pas

plus heureux dans une seconde entreprise sur l’Italie, qu’il l’avoit

été dans la première. Les rois ne se corrigent pas de leurs fautes

comme les autres hommes. Il falloit permettre à Charles de s’épuiser

laborieusement en courant après des conquêtes chimériques; il falloit

laisser aux Italiens le soin de conserver leur liberté, pour qu’ils

la conservassent en effet, et croire que le désespoir leur fourniroit

des secours pour se défendre, ou pour se relever après leur chute.

Les Français étoient plus braves que les Italiens; mais la bravoure

toute seule, qui décide quelquefois d’un succès, d’une bataille, ne

règle jamais le sort d’une guerre. En s’exposant patiemment à être

vaincus, les Italiens se seroient aguerris, et auroient enfin appris

à vaincre les Français. Le courage s’acquiert, l’histoire en fournit

mille preuves, et nous avons vu de nos jours les Russes, beaucoup moins

braves que ne l’étoient autrefois les Italiens, défaire Charles XII

et les Suédois. Si une armée n’est pas disciplinée, si elle n’est pas

conduite par un général capable de s’affermir en politique dans les

pays qu’il a conquis en capitaine; si elle agit sous les auspices d’un

gouvernement qui ne se propose aucun objet raisonnable, son courage

l’empêchera-t-il d’être à la fin ruinée? Mais en supposant que, par une

espèce de miracle, la France eût réussi à conquérir et conserver le

royaume de Naples, le roi d’Espagne et l’empereur devoient-ils penser

qu’elle en seroit plus redoutable pour eux. Il est certain que cette

nouvelle possession seroit devenue à charge à ses maîtres. Il auroit

fallu la conserver avec peine et par de grandes dépenses, et elle

n’auroit contribué ni à la sûreté ni au bonheur des anciennes provinces

de la domination Française. L’inquiétude, les soupçons, les craintes

et la haine des Italiens auroient préparé des alliés aux puissances

jalouses de la grandeur des Français. Les intérêts du royaume de Naples

et les intérêts de la France n’auroient jamais été les mêmes; souvent

ils auroient été opposés, et en voulant les concilier, on les auroit

également trahis. Les personnes qui ont examiné la politique de la

maison d’Autriche et l’embarras où la jetoient des états séparés les

uns des autres, comprendront aisément ce que je dis ici. Plus la France

auroit employé de forces au-delà des monts pour contenir les Italiens,

plus elle auroit senti la nécessité de ménager ses anciens voisins.

Charles VIII avoit donné la Cerdagne et le Roussillon au roi d’Espagne,

et restitué le comté de Bourgogne à l’empereur Maximilien, pour les

engager à être spectateurs tranquilles de son entrée en Italie, et

ses successeurs auroient encore été obligés d’acheter, par de pareils

sacrifices, la neutralité des mêmes princes.

La guerre de Charles VIII ne causa qu’un ébranlement passager dans

la politique de l’Europe, et malgré les alarmes et les négociations

des Italiens, cette première commotion n’auroit eu aucune suite, si

Louis XII, capable de renoncer par sagesse à une entreprise que son

prédécesseur avoit abandonnée par inconstance et légéreté, eût donné

le temps aux passions de se calmer. Malheureusement ce prince prit

les préjugés de ses sujets pour la règle de sa conduite; et craignant

qu’on ne lui fît les mêmes reproches qu’il avoit vu faire à Charles,

il se crut destiné à réparer l’honneur de sa nation. Il jugea de

l’étendue de ses forces par la crainte qu’en avoient les Italiens,

et fut d’autant plus empressé à porter la guerre au-delà des Alpes,

que outre ses droits sur le royaume de Naples, il réclamoit encore

le Milanez comme son héritage. En augmentant ses prétentions, il se

flatta peut-être de rendre sa cause meilleure, et il ne faisoit, au

contraire, que multiplier les difficultés qui l’attendoient. En effet,

les Italiens devoient souffrir bien plus impatiemment les Français

dans le duché de Milan que dans le royaume de Naples. Il étoit plus

facile aux rois de France de conserver cette première conquête que la

seconde; ils pouvoient y faire passer plus commodément des secours, et

en établissant leur domination dans les deux extrémités de l’Italie,

ils l’auroient en quelque sorte enveloppée de leurs forces.

Dès que l’Italie se vit inondée d’armées étrangères qui vouloient

l’asservir, ou qui avoient été appelées à sa défense, elle servit

de théâtre à une guerre dont il fut, pour ainsi dire, impossible

d’éteindre le feu. Chacune des puissances qui avoient pris les armes,

ne tarda pas à se faire des intérêts à part. Tandis que la France se

flattoit de débaucher quelqu’un des princes qui protégeoient la liberté

de l’Italie, ces alliés infidelles avoient déjà conçu l’espérance

d’asservir les Italiens qu’ils méprisoient; et ceux-ci voyant à

leur tour qu’ils étoient également menacés de leur ruine par leurs

protecteurs et leurs ennemis, songèrent séparément à leur salut, et y

travaillèrent inutilement par des moyens opposés. Les uns se firent

une loi de céder à la nécessité et d’éviter tout danger présent, sans

examiner quelles en seroient les suites. Les autres, plus courageux,

formèrent le projet insensé de chasser de chez eux les étrangers, en

se servant tour à tour de leurs armes pour les perdre les uns par les

autres. Substituer ainsi aux intérêts d’une politique raisonnable, les

intérêts chimériques des passions, c’étoit jeter les affaires dans un

chaos qu’il seroit impossible de débrouiller. On n’eut plus de règle

certaine pour discerner ses ennemis et ses alliés; on craignit et on

plaça sa confiance au hasard; et sans s’en apercevoir, on s’éloigna

du but auquel on tendoit. Tous les jours il fallut éviter un danger

nouveau, vaincre une difficulté nouvelle, et se tracer un nouveau plan

de conduite; de là les ruses, les trahisons, les perfidies, les fausses

démarches qui déshonorent ce siècle, et les révolutions inopinées

et bizarres qui étoient un triste présage que la guerre ne finiroit

que par l’épuisement de toutes les puissances belligérantes, et que

le vainqueur, c’est-à-dire, le prince qui seroit le dernier à poser

les armes, ne se trouveroit pas dans un état moins fâcheux que les

vaincus. En effet, la maison d’Autriche n’acquit pas des établissemens

considérables en Italie, parce qu’elle étoit en état d’y dominer;

mais parce que ses ennemis, moins riches qu’elle et plutôt épuisés, ne

furent plus assez forts pour lui disputer sa proie. Sa conquête ne lui

fut d’aucun secours pour exécuter les vastes projets qu’elle méditoit,

et l’affoiblit au contraire en multipliant ses ennemis.

On reproche cent fautes à Louis XII; mais, à proprement parler, il

n’en a fait qu’une, et c’est d’avoir voulu exécuter un projet dont

l’exécution étoit impossible. S’agissant de s’établir en Italie, sans

avoir les forces nécessaires pour intimider constamment ses ennemis

et inspirer une confiance continuelle à ses alliés; les uns et les

autres devoient changer de vues, de projets et d’engagemens, à chaque

événement favorable ou désavantageux des armées Françoises. Parce

que leur politique étoit flottante, celle de Louis l’étoit aussi; et

quelque négociation qu’il eût entamée, quelque traité qu’il eût conclu,

quelque projet de campagne qu’il eût formé, son embarras étoit toujours

le même; de nouvelles difficultés demandoient de nouveaux arrangemens,

et quoiqu’il fît, il sembloit n’avoir jamais pris que de fausses

mesures: ce qu’il a exécuté hier nuit à ce qu’il veut entreprendre

aujourd’hui. Mais quand il n’auroit fait aucune des imprudences dont

on l’accuse, ne voit-on pas qu’étant dans l’impuissance de réussir, en

conduisant une entreprise au-dessus de ses forces, il paroîtroit avoir

toujours fait une faute? S’il partage le royaume de Naples avec le roi

d’Espagne, il se fait un ennemi de son allié, et s’expose à perdre la

portion qu’il a acquise, mais s’il n’eût pas consenti à ce partage, il

n’auroit jamais pu faire la conquête qu’il méditoit. Il lui importe

d’humilier la république de Venise; mais s’il tente d’exécuter ce

projet avec ses seules forces, il y échouera nécessairement; et s’il

cherche des secours étrangers, il ne doit trouver pour alliés que des

princes qui le craignent plus qu’ils ne haïssent les Vénitiens, qui

lui donneront des promesses et l’abandonneront. S’il souffre que les

suisses lui fassent la loi dans son armée, leur alliance lui sera à

charge; et s’il se brouille avec eux, ils s’en vengeront en offrant

leurs forces au duc de Milan, dont il veut envahir les états.

«Nous ne devons pas mesurer les démarches du roi de France (fait dire

Guichardin à un des principaux sénateurs de Venise,) sur la conduite

que tiendroit vraisemblablement un homme sensé; c’est au caractère

de celui dont on craint les desseins qu’il faut s’attacher, si l’on

veut pénétrer ses conseils et découvrir ses desseins. Ainsi, pour

juger de ce que feront les Français, n’examinons plus les règles de

la prudence qu’ils devroient suivre. Il ne faut faire attention qu’à

leur vanité, qu’à leur téméraire impétuosité, qui leur fait haïr le

repos, et dont les mouvemens ne sont jamais réguliers.» Mais quand les

Français n’auroient eu aucun des vices que Guichardin leur reproche,

comment leurs mouvemens n’auroient-ils pas été irréguliers, puisque

la nature même de leur entreprise ne leur en permettoit pas d’autres?

Je voudrois que cet historien nous eût tracé le plan de conduite que

devoit tenir Louis XII. Quel fil la prudence pouvoit-elle fournir

à ce prince pour sortir du labyrinthe où il avoit fait la faute de

s’engager? Sans doute, il faut étudier le caractère de son ennemi

pour prévoir ses démarches et s’y opposer; mais s’il est vrai que

les affaires commandent plus souvent aux hommes que les hommes aux

affaires, n’est-il pas plus essentiel d’examiner, si je puis parler

ainsi, l’esprit d’une entreprise que le génie de celui qui la dirige?

Il auroit été digne de la sagacité de Guichardin, en recherchant les

causes qui firent échouer Louis XII, de distinguer les fautes qui

tenoient à son caractère ou aux vices des Français, de celles qui

étoient une suite nécessaire de son entreprise, et que la politique la

plus profonde et les talens pour la guerre les plus étendus, n’auroient

pu prévenir.

«Les rois, ajoute Guichardin, s’abaissent-ils à penser comme les autres

hommes? Résistent-ils à leurs désirs comme des particuliers? Adorés

dans leur cour, obéis au moindre signe, ils sont remplis d’orgueil

et de fierté, la moindre résistance les irrite, et la flatterie les

accoutume à ne se pas tenir en garde contre la présomption. Ils se

persuadent que d’un seul mot toutes les difficultés s’aplaniront, et

que la nature doit fléchir sous leur impérieuse volonté. Céder aux

obstacles, paroît à leurs yeux une foiblesse. Leurs désirs servent de

règle à leurs entreprises. Ils négligent les maximes trop communes de

la raison, et décident les plus grandes affaires aussi précipitamment

que les petites. Tel est le caractère ordinaire des rois, et Louis XII

est-il exempt de ces défauts communs à tous les princes? Non, et l’on

ne peut douter de son imprudence, après les preuves récentes qu’il en a

données.» Si Guichardin appliquoit ce lieu commun à Charles VIII ou à

François I, on ne pourroit qu’y applaudir; puisqu’à la fois négligens,

inattentifs et précipités dans toutes leurs démarches, ils étoient

destinés à n’être jamais heureux, même en conduisant des entreprises

d’une exécution facile. Mais Louis XII n’eut aucun de leurs défauts, et

peut-être que tous ses torts, après être entré en Italie, se bornent à

avoir espéré opiniâtrement de s’y établir.

Quoiqu’il en soit des alliances, des guerres, des paix et des trêves de

ce prince, dont il seroit trop long d’examiner ici les détails, pour

en faire l’apologie ou la censure, il est certain que le règne d’un

roi, dont toutes les intentions étoient droites, qui vouloit le bonheur

de son peuple, qui avoit des vertus et même quelques talens pour

gouverner, ne servit qu’à préparer à la France et à l’Europe entière

une longue suite de calamités. Il ne tenoit qu’à lui de dissiper

entièrement les soupçons, les craintes, les espérances et les rivalités

que l’entreprise téméraire de Charles sur l’Italie avoit fait naître.

Les esprits alloient se calmer, et sa persévérance à poursuivre des

prétentions qu’il eût été sage et heureux de négliger, fixa en quelque

sorte les intérêts et la politique de ses successeurs. L’habitude de

vouloir faire des conquêtes fut contractée avant que d’avoir eu le

temps d’y réfléchir. L’Europe se trouva malgré elle dans un nouvel

ordre de choses, et François I, qui aimoit la guerre en aventurier ou

en héros, n’étoit que trop propre à confirmer ses sujets, ses voisins

et ses ennemis dans leur erreur.

Il ne faut pas cependant reprocher à ce prince seul d’avoir entretenu

dans l’Europe la fermentation que les guerres de Louis XII y avoient

fait naître. En effet, Charles-Quint n’avoit pas besoin que François I

lui eût disputé l’Empire, et voulût, à l’exemple de ses prédécesseurs,

se faire un établissement en Italie, pour être jaloux de sa réputation

et le haïr. Né avec cette ambition extrême qui ne voit aucun obstacle,

ou qui espère de vaincre toutes les difficultés, il avoit appris dès

sa plus tendre enfance que la France avoit des torts avec ses pères.

Héritier de la maison de Bourgogne, de Maximilien et de Ferdinand, il

croyoit avoir des droits à revendiquer et des injures à venger. Outre

les provinces considérables qu’il occupoit en Allemagne, ce prince

possédoit l’Espagne, les Pays-Bas, la Franche-Comté et le royaume de

Naples. Ces états dispersés lui offroient de tous côtés des frontières

et des ennemis; il auroit dû en être effrayé; et il ne regarda ces

différentes possessions que comme autant de places d’armes d’où il

pouvoit, en quelque sorte, menacer et dominer toutes les puissances de

l’Europe. Son ambition s’accrut par les choses mêmes qui auroient dû la

ralentir; et il se persuada d’autant plus facilement qu’il parviendroit

à la monarchie universelle, que l’Amérique lui prodiguoit des richesses

immenses.

Assez habile pour découvrir les causes qui avoient fait échouer

l’ambition de la France, il crut qu’une puissance aussi considérable

que la sienne n’éprouveroit pas les mêmes disgraces. Il sentoit la

supériorité de génie qu’il avoit sur les princes ses contemporains, et

il eut la confiance qui l’accompagne ordinairement. L’Europe admira

sa prudence, son courage, son activité; et si, malgré ses talens, il

eut le sort de Louis XII, le mauvais succès de ses entreprises auroit

vraisemblablement instruit ses alliés et ses ennemis de leurs vrais

intérêts, et les états ne se seroient point livrés à cette politique de

conquête et de rapine qui devoit leur être si funeste. Malheureusement

Charles-Quint parvint, à force d’art, à faire quelques acquisitions,

et il n’en fallut pas davantage pour justifier sa conduite. On crut

que l’ouvrage qu’il n’avoit qu’ébauché pouvoit être consommé; les

uns tremblèrent, les autres eurent plus de confiance. On se fit des

misérables principes de fortune, d’agrandissement et de défense, qui

furent regardés comme les maximes de la plus saine politique; et toute

l’Europe fut emportée par un mouvement rapide de préjugés, d’erreurs

et de passions, qui n’a été ni suspendu ni calmé par deux siècles de

guerres malheureuses et infructueuses.

Tandis que les princes s’accoutumoient à penser que tout l’art de

régner est l’art d’agrandir ses états, leurs sujets sortirent de

l’ignorance où jusques-là ils avoient été plongés. On diroit que les

esprits étonnés par cette espèce de grandeur et d’audace que présentoit

la politique nouvelle, s’agitèrent et sentirent de nouveaux besoins.

L’occident étoit préparé à prendre de nouvelles mœurs, lorsque les

Grecs, qui fuyoient après la prise de Constantinople, la domination

des Turcs, transportèrent en Italie les connoissances qui s’étoient

conservées dans l’empire d’Orient. Les lumières commencèrent à se

répandre, mais elles ne se portèrent malheureusement que sur des objets

étrangers au bonheur des hommes. Les Grecs depuis long-temps n’avoient

plus rien de cette élévation d’ame qui avoit rendu leurs pères si

illustres. Vaincus par les étrangers, avilis sous un gouvernement

tyrannique et fastueux, ils ne connoissoient que des arts inutiles,

et cultivoient moins les lettres en philosophes qu’en sophistes

ou en beaux esprits. Des hommes accoutumés à l’esclavage étoient

incapables de voir dans l’antiquité ces grands modèles qu’elle offre

à l’admiration de tous les siècles, et d’y puiser la connoissance des

droits et des devoirs des citoyens, et des ressorts secrets qui font le

bonheur ou le malheur des nations. Sous de tels maîtres, les Italiens

ne firent que des études frivoles, et s’ils eurent plus de talens, ils

n’en furent guère plus estimables.

Une émulation générale excita le génie, et dans tous les genres

l’esprit humain fit un effort pour franchir ses limites et rompre

les entraves qui le captivoient. Le commerce, autrefois inconnu, ou

du moins extrêmement borné dans ses relations, fit subitement des

progrès considérables. Une certaine élégance qui s’établit dans

quelques manufactures de l’Europe, fit malheureusement dédaigner les

arts grossiers, qui jusqu’alors avoient suffi. Le faste des rois et le

luxe des riches aiguillonnèrent l’industrie des pauvres, et on crut

augmenter son bonheur en multipliant les besoins de la mollesse et de

la vanité. Qui reconnoîtroit sous le règne de François I les petits

fils des Français, dont les mœurs encore rustiques se contentoient

de peu, et n’avoient qu’un faste sauvage? Le goût funeste des choses

rares et recherchées se répandit de proche en proche dans la plupart

des nations. Que nous sommes insensés de ne pas voir que plus de bras

travaillent à la composition de nos plaisirs et de nos commodités,

moins nous serons heureux! déjà l’Europe n’a plus assez de richesses

et de superfluités pour suffire à la volupté impatiente de ses

habitans. La navigation se perfectionne; les hommes, dirai-je, enrichis

ou appauvris par les productions des pays étrangers, méprisent les

biens que la nature avoit répandus dans leur pays. On avoit doublé

le cap de Bonne-Espérance et découvert un nouveau monde sous un ciel

inconnu; et tandis que le midi de l’Asie nous prodiguoit des richesses

superflues, qui peut-être ont contribué plus que tout le reste à rendre

les Asiatiques esclaves sous le gouvernement le plus dur et le plus

injuste, l’Amérique, prodigue de son or et de son argent, aiguisa,

augmenta et trompa l’avarice et le luxe de l’Europe.

L’impulsion étoit donnée aux esprits, et on eut l’audace d’examiner

des objets qu’on avoit respectés jusques-là avec la soumission la plus

aveugle; en s’éclairant, les hommes furent moins dociles à la voix

du clergé, et dès ce moment il fut aisé de prévoir que son autorité

éprouveroit bientôt quelque revers. Je ne répéterai point ici ce que

j’ai dit[283] ailleurs, de la manière dont les papes profitèrent de

l’ignorance et de l’anarchie qui défiguroient la chrétienté pour

étendre leur puissance, et parvinrent à se faire redouter des rois

et régner impérieusement sur le clergé. Qu’il me suffise de dire que

dans le haut degré d’élévation où la cour de Rome étoit parvenue,

elle ne voulut s’exposer à aucune contradiction; et craignit autant

de convoquer des conciles, que les rois craignoient d’assembler les

diètes ou les états-généraux de leur nation. On ne tarda donc pas de

reprocher au gouvernement des papes les mêmes vices et les mêmes abus

qu’on reprochoit à l’administration des princes qui s’étoient emparés

dans leurs états de toute la puissance publique. La cour de Rome eut

des ministres et des flatteurs qui ne furent ni moins avides ni moins

corrompus que ceux des rois: tout s’y vendit, jusqu’au privilége de

violer les lois les plus saintes de la nature.

Il faudroit bien peu connoître le cœur humain, pour croire qu’en

obéissant à un chef si vicieux, le clergé n’eût pas les mœurs

corrompues: l’ignorance, la simonie, le concubinage et mille autres

vices déshonoroient l’épiscopat. Certainement l’église avoit besoin de

la réforme la plus éclatante dans son chef et dans ses membres; mais

personne ne songeoit à la désirer. Après avoir souffert patiemment

les excès d’un monstre, tel qu’Alexandre VI, sans le déposer, ses

successeurs, qui n’eurent aucune vertu chrétienne, passèrent pour

de grands papes. L’effronterie avec laquelle le clergé se montroit

tel qu’il étoit, lui avoit, pour ainsi dire, acquis le droit funeste

de ne plus scandaliser et de ne se point corriger. On auroit

vraisemblablement permis à Léon X de faire un trafic honteux de ses

indulgences, et d’ouvrir et de fermer à prix d’argent les portes du

paradis et de l’enfer, s’il avoit confié cette ferme scandaleuse aux

mêmes personnes qui jusqu’alors en avoient eu la régie; il ne le fit

pas, et cette faute devint le principe d’une grande révolution. Les

facteurs ordinaires de la cour de Rome, se voyant privés des profits

qu’ils faisoient sur la superstition, décrièrent, pour se venger, les

indulgences, les bulles et les pardons que d’autres avoient mis en

vente.

A peine Luther eut-il levé l’étendard de la révolte contre le pape,

qu’on fut étonné d’avoir aperçu si tard les abus intolérables dont il

se plaignoit avec amertume. Sa doctrine eut les plus grands succès,

et la cour de Rome, qui auroit dû se corriger, ne fut qu’indignée de

l’insolence d’un moine qui avoit l’audace de la censurer et de braver

son autorité. Elle le déclara hérétique, et en séparant ses sectateurs

de la communion romaine, Luther lui jura une haine éternelle. Calvin

qui le fuyoit, porta une main encore plus hardie sur la religion. Le

premier, qui se défioit du succès de ses raisons, eut des ménagemens

que le second n’eut point, en voyant le clergé consterné de ses

défaites et à moitié vaincu. Plus il tâcha de se rapprocher de la

simplicité des premiers siècles de l’église, plus il éleva, si je

puis parler ainsi, un mur de séparation entre sa doctrine et celle de

l’église romaine.

On ne sauroit trop louer le zèle de ces deux novateurs, si, respectant

le dogme, ils s’étoient contentés de montrer les plaies profondes que

l’ignorance, l’ambition, l’avarice et la superstition avoient faites à

la morale de l’évangile. En attaquant les vices des ecclésiastiques,

il auroit fallu respecter leur caractère; et au lieu de les irriter

par des injures et des reproches amers, les inviter avec douceur à

se corriger. Si on vouloit substituer à la monarchie absolue du pape

l’ancien gouvernement des apôtres, il falloit instruire les évêques de

leurs droits, leur apprendre par quels artifices leur dignité avoit

été avilie, et par quels moyens ils pouvoient la rétablir. Si Luther

et Calvin avoient défendu leurs opinions avec moins de hauteur et

d’emportement, la cour de Rome auroit, selon les apparences, protégé

avec moins d’opiniâtreté les abus qu’elle avoit fait naître: la vérité

auroit peut-être triomphé et réuni tous les esprits.

Au milieu des disputes théologiques qui commençoient à occuper et

troubler toute l’Europe, il n’y a eu que quelques hommes modérés,

justes et éclairés, qui furent capables de tenir la balance égale entre

les deux religions; et les efforts qu’ils firent pour les concilier,

ne servirent qu’à les rendre également odieux aux catholiques et aux

réformateurs. On n’écouta que son zèle; et quand il n’est pas éclairé,

il dégénère bientôt en fanatisme. La France, ainsi que plusieurs autres

états, se trouva partagée en deux partis ennemis; révolution qui,

jointe à celles que sa politique et ses mœurs avoient déjà souffertes,

devoit influer dans son gouvernement et donner de nouveaux intérêts et

de nouvelles passions à tous les ordres de l’état.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 3 (of 15) · 第 11 / 49 题