Il la contemplait, toujours à genoux, les mains jointes en cherchant
dans sa mémoire des lambeaux de prières....
Les yeux vitreux du moribond se fixèrent sur nous. Il y avait déjà
plusieurs heures que son agonie était commencée.
Et pourtant sa voix, qui venait par saccades lentement espacées, avait
encore de la force. Il dit:
--Ah! Ah!... Vous voilà?... Je ne vous reconnais pas.... Je ne mourrai
pas de sitôt.... C'est moi le Dernier Vivant!
En prononçant ce mot avec une orgueilleuse emphase, il souleva sa tête
hâve.
Nous étions muets autour de lui.
Il dit encore:
--Où sont les autres?... Je ne vois pas Olympe.... Le notaire l'a-t-il
tué, le notaire Louaisot?... Cet or-là a bu son pesant de sang!... L'or
ne boit que cela.... Aussi comme on l'aime!... Je veux le notaire... mon
ami Louaisot de Méricourt.... Celui-là n'a ni coeur ni âme.... Il saura
se servir du tas d'or pour mal faire....
Sa tête se souleva davantage, pendant que ses doigts crispés
s'accrochaient au drap du manteau.
Il était effrayant à voir.
Ses yeux semblaient grandir dans le blême hideux de son visage décharné.
À chacune des pauses que je figure par des traits de plume, un râle
profond, mais sonore, jaillissait de sa poitrine.
Et sa tête montait toujours comme si elle eût été hissée par un
mouvement mécanique.
Il reprit d'une voix plus forte:
--Celui-là saura se servir de mon bien.... Il m'a promis de nourrir les
soldats... d'habiller les soldats... les soldats... les braves
soldats!... Je suppose cinq cent mille soldats... prenez quarante sous à
chacun... vous aurez un million!... quatre francs, deux millions... huit
francs, quatre millions... et s'ils se plaignent... moi, j'en ai fait
fusiller... qui se plaignaient!
Sa bouche se contracta en une grimace qui voulait être un rire.
Il était maintenant tout à fait droit sur son séant.
Sa face cadavéreuse semblait pendre à une hauteur énorme au-dessus du
lit.
Son râle sortait violemment avec un bruit de crécelle.
--C'est moi le Dernier Vivant, prononça-t-il en plongeant dans le vide
la morne fixité de son regard. C'est à moi, tout.... Pas un soldat ne
m'échappera... si je veux!... Ils mangeront mon pain, et j'aurai de
l'or... ils boiront mon vin, et j'aurai de l'or.... Ils deviendront
maigres... faibles... lâches!... mais j'aurai de l'or!... de l'or pour
le frisson qui passe à travers le drap de leur tunique... de l'or pour
l'eau glacée qui noiera leurs pieds dans leurs souliers.... Moi je n'ai
pas froid!... et je porte un manteau... du drap que j'ai fourni!...
J'aime les soldats... les soldats sont à moi... affranchissez vos
lettres... à Monsieur, M. Jean Rochecotte... fournisseur... fournisseur
général... seul fournisseur... de tous les soldats du monde!...
allez-vous-en... vous n'aurez rien.... Je ne veux pas mourir... je
resterai le dernier... avec tout l'or de la terre... le _dernier
vivant_!
Il tomba de son haut.
Et son râle fit silence. Il était mort.
Lucien prit la main de Jeanne et la porta à ses lèvres.
--Je mourrais s'il me fallait renoncer à toi maintenant, dit-il; mais je
renoncerais à toi si l'héritage de cet homme devait entrer avec toi dans
ma maison.
Jeanne lui jeta ses deux bras autour du cou en répondant:
--Oh! je te connais bien! Mais que je suis heureuse et que je t'aime!
Le lendemain, Lucien reçut de M. le conseiller Ferrand la lettre
suivante:
«Monsieur--je n'ose plus dire ami,
J'ai cru, je jure que j'ai cru!
Mais je n'aurais pas dû croire. Pour nous, magistrats, l'erreur est un
crime.
Jamais plus je ne m'assoierai sur le siège du juge.
Je vous dois l'explication de l'influence exercée sur moi par cette
chère, par cette infortunée femme. Vous avez peut-être deviné. Peu
importe.
J'avais vingt ans. J'étais un étudiant. M. Barnod n'était pas mon ami.
Il ne m'avait pas confié sa femme....
Pour cette faute, j'ai été malheureux toute ma vie.
Et je n'ai même plus ma fille....