En immeubles, titres, valeurs mobilières et argent comptant la
succession de Jean Rochecotte fut évaluée judiciairement à 11.500.000
francs; mais avec la plus-value des terrains, on peut hardiment porter
ce chiffre au double.
Lucien vécut pendant deux ans bien pauvre, avec le produit de son
cabinet d'avocat.
Au bout de deux ans, Mme la baronne de Frenoy--la mère du comte
Albert, celle-là même qui voulait guillotiner Jeanne,--mourut et
institua Jeanne sa légataire universelle.
Ce livre, je l'ai dit dès le début, a été écrit pour répondre à une
calomnie.
L'orateur éminent, le jurisconsulte respecté qui porte dans ces pages le
nom de Lucien Thibaut a soulevé bien des jalousies par son glorieux
succès.
On l'a accusé de devoir sa fortune à cette source impure: la succession
du dernier vivant de la tontine des fournisseurs.
Moi qui m'honore si profondément d'être son ami, j'affirme sur l'honneur
qu'à l'heure même de sa pauvreté, il a rejeté loin de lui cette fortune
avec dégoût.
Et je déclare, les mains pleines de preuves, que le fruit du vol,--du
vol le plus monstrueux qui se puisse punir ici-bas, _le vol des
fournisseurs,_ le vol qui dépouille et qui désarme nos soldats en face
de l'ennemi, le vol, car c'est un vol pareil (et qu'il soit à jamais
maudit!) qui nous coûte peut-être, à l'heure présente, deux provinces
françaises et dix milliards,--je déclare, dis-je, que la succession de
Jean Rochecotte, le dernier vivant des cinq fournisseurs _a fait retour
intégral à l'état,_ dès l'année 1866.
Il me reste à dire en peu de mots comment notre bien-aimée Jeanne fut
réhabilitée.
Lucien, comme de raison, se hâta d'introduire une opposition à l'arrêt
par défaut qui condamnait sa femme.
Le jour de l'audience, car il n'y eut qu'une audience et qui ne fut pas
longue, deux avocats prirent place au banc de la défense.
Le premier était Lucien lui-même, le _défenseur de sa femme_, comme la
sympathie du barreau tout entier l'avait déjà surnommé.
Le second était Me Ferrand, un débutant à cheveux gris, qui avait donné
sa démission le 1er août, jour où le _Moniteur Universel_ inscrivait sa
nomination en qualité de président de chambre à la cour impériale de
Paris.
Mais la tâche de Lucien et de M. Ferrand fut à peu près nulle.
Tout l'honneur de la journée revint à M. Cressonneau aîné, avocat
général, qui occupait le siège du ministre public.
Bien entendu, l'accusée faisait de nouveau défaut.
M. Cressonneau aîné prit texte de cette absence pour effeuiller tout un
bouquet de roses sur la place que l'accusée aurait dû occuper.
Il fut très éloquent, surtout quand il rappela que c'était lui,
Cressonneau, qui avait établi la première instruction.
Il est, dit-il, de telles accumulations de preuves, écrasant de si
hautes innocences qu'une ordonnance de non-lieu ne peut être regardée
comme une suffisante réparation. Je voyais ce monstrueux amas
d'apparences accusatrices avec l'oeil de la justice, ce regard perçant
auquel rien n'échappe. Je découvrais, ou du moins, je devinais, derrière
ce mirage, la main habile qui le produisait....
Car, Messieurs, en vain les esprits routiniers se révoltent contre
l'évidence; nos moeurs modernes ont tout perfectionné, même la science
du Mal. Nous avons, dans les bas-fonds de notre société, des écoles
spéciales de scélératesses, on y passe les examens d'un sinistre
baccalauréat, on y reçoit des _docteurs ès-crimes_!...
Il m'est arrivé de le dire une fois--et il ne voulait pas me croire!--à
l'avocat éminent qui s'est donné la mission la plus belle, la plus
véritablement noble, qui puisse honorer un homme de coeur, à Me Lucien
Thibaut, le _défenseur de sa femme_...»
Ici, le président fut obligé de réprimer les applaudissements.
Je supprime le reste de la tirade qui posa M. Cressonneau aîné sur un
très joli piédestal et le mit décidément à la tête de la jeune école.
L'accusation fut abandonnée.
Lucien n'a plus jamais entendu parler de la métapsychie. La santé de sa
belle intelligence est robuste et complète.
On paya néanmoins le mois commencé du Dr Chapart.
Jeanne est heureuse, et si belle! je suis l'oncle de ses deux chers
enfants.