--Mon Dieu! dit-il, ayez pitié de moi! Éloignez de moi cet horrible
rêve!
La voix qui avait parlé était celle de la marquise Olympe. Nous la
connaissions bien tous les trois.
Une sorte de rauquement lui répondit dans la nuit.
Puis une autre voix, haletante, celle-là, et brisée, demanda:
--Qui donc a tué l'enfant? qui donc? La voix d'Olympe répondit:
--_C'est moi_! Et tout aussitôt un grand cri de rage courut en s'enflant
sous les voûtes.
Puis un gémissement d'agonie....
--Olympe! mon Olympe! gémit M. Ferrand d'un accent déchirant. Ce fut
tout. Il resta inanimé entre mes bras.
L'instant d'après quelque chose de rapide comme le vol d'une flèche
passa au milieu de nous. C'était Laura qui brandissait au-dessus de sa
tête un gros bouquet de fleurs....
Nous entendîmes alors le bruit de quelqu'un qui se traînait sur le
sable. On reconnaissait le frôlement de la soie. Je ne puis dire à quel
point tous ces bruits étaient distincts.
--Elle n'est pas morte! balbutia M. Ferrand qui se redressa et se mit en
marche le premier, plus chancelant qu'un homme ivre. Lucien et moi nous
le soutenions de chaque côté.
Quand nous le suivîmes on n'entendait plus rien.
Nous marchâmes pendant deux longues minutes au moins, et à mesure que
nous avancions, nous pressions le pas.
Nous arrivâmes ainsi à un carrefour où se croisaient deux routes: la
nôtre et une beaucoup plus étroite.
À l'angle de cette dernière, à droite, c'est-à-dire en tournant vers la
rue du Rocher, il y avait des débris de fleurs et de feuillage, sur
lesquels un homme était étendu tout de son long sur le dos. Il portait
un paletot noisette, et ses lunettes nous renvoyèrent dans l'ombre la
flamme de nos bougies.
Nous nous approchâmes. C'était M. Louaisot, dont les souliers se
dressaient à pic, sortant de son pantalon noir, moucheté de boue.
Il tenait à la main un long couteau tout neuf dont il n'avait pas eu le
temps de se servir, car la lame était brillante et intacte.
Sa tête portait de côté. Il y avait à son cou les marques d'une pression
si terrible qu'on aurait dit les traces laissées par les griffes d'un
tigre.
Il était mort par la désarticulation de la colonne vertébrale.
Derrière lui, dans une cavité de la paroi, on voyait un véritable
fouillis de fleurs, deux couronnes tressées et une autre qui était à
moitié.
Lucien mit sa bougie sous le menton du mort et dit à M. Ferrand:
--Avant d'être poignardé, Albert de Rochecotte avait été étranglé.
Voyez-vous clair?