Récit de Geoffroy

Ce fut à la suite de cette scène que M. Ferrand et Lucien me

rejoignirent. Ils montèrent dans le fiacre.

M. le conseiller Ferrand était seul, au fond du fiacre, affaissé dans

une encoignure. Lucien s'était assis auprès de moi sur le devant.

Je lui communiquai à voix basse et sommairement le contenu de la lettre

de Martroy.

--Tout cela, me dit-il, je le savais. Je suis ressuscité. Nous gardâmes

ensuite le silence.

Pendant tout le trajet, M. Ferrand ne prononça pas une parole.

Quand nous passâmes devant la gare Saint-Lazare, le cadran marquait dix

heures.

Au lieu de monter la rue du Rocher, nous tournâmes à gauche et notre

fiacre s'arrêta au coin de la place Laborde.

Là, sous un réverbère, nous relûmes les instructions de M. Louaisot et

nous nous engageâmes dans la ruelle qui conduisait encore au nouveau

quartier qu'on était en train de construire sur l'ancien emplacement de

la place Bochet.

La nuit était noire. Nous eûmes quelque peine à trouver notre chemin

parmi les tas de sable, les trous à mortier et les moellons, mais enfin,

nous franchîmes ce qui avait été le mur du grand jardin et nous

découvrîmes aisément les quatre pans de maçonnerie toute nue, restes du

pavillon.

C'était à une trentaine de pas à peine de la maison neuve, bâtie par le

Dernier Vivant. À cinquante autres pas, sur la gauche, c'est-à-dire en

allant vers Monceaux-Batignolles, on voyait un amas de décombres, qui

étaient les ruines de la Grande-Maison.

Le tas de paille fut dérangé; nous ouvrîmes la trappe qui recouvrait

l'escalier.

Chacun de nous alluma une bougie et nous descendîmes.

L'itinéraire tracé par M. Louaisot était bon. En le suivant exactement

nous arrivâmes d'abord au cellier, grand comme une place de village, qui

contenait encore les gigantesques tonneaux--puis à l'artère principale

de cette ville souterraine: le chemin charretier conduisant jadis de

l'entrepôt Bochet à l'entrepôt de la rue de Levis, situé alors _extra

muros._

Pendant que nous étions dans le passage allant du cellier au grand

chemin souterrain, il nous sembla entendre un bruit soudain et violent,

suivi de cris qui se mêlaient répercutés par les voûtes.

Nous pressâmes le pas, mais en arrivant au bout du couloir, nous

écoutâmes en vain.

Le bruit avait cessé.

L'énorme galerie dont la voûte humide et sombre pendait maintenant sur

nos têtes s'emplissait d'un morne silence.

Nous nous étions arrêtés pour prêter l'oreille et pour regarder. Dès que

nous marchions, en effet, quoique le sol fût très doux, le bruit de nos

pas faisait tapage.

D'abord nous ne vîmes rien, j'entends Lucien et moi, car M. Ferrand

semblait littéralement anéanti. Il ne regardait même pas.

Puis, tout à coup, au moment où nous allions reprendre notre marche, une

voix d'homme parla.

C'était à la fois lointain et tout proche. La voix venait à nous

nettement comme dans un tuyau acoustique.

Elle était faible pourtant, mais si altérée qu'elle fût, je reconnus

parfaitement la basse taille de M. Louaisot. Elle disait:

--Voilà! J'ai mon compte. L'outil était trop bon! Il n'y a pas eu faute:

qui diable aurait pu croire qu'une mère sacrifiât son enfant? J'ai bien

joué mon jeu, mais j'ai perdu. Bonsoir, les voisins!--Mais je suis vengé

déjà une fois, ma pupille, vous n'avez plus de fils!--et je serai vengé

deux fois, voici l'autre Lucien qui arrive: regardez là-bas!

Ces derniers mots nous parvinrent comme un chuchotement qu'on eût

murmuré à notre oreille.

--Là-bas, c'est ici, me dit Lucien. Ils nous voient.

--Pas lui, répondis-je, car il est mort.

Une voix de femme s'éleva dans le silence:

--_Laura_, disait-elle, _je t'ai trompée ce n'est pas cet homme-là qui a

tué le petit enfant._

Le dernier vivant · 第 334 / 341 题