M. Ferrand ne répondit que par un gémissement.

En cet instant où toutes nos bougies étaient dans le chemin de droite,

le hasard me fit jeter un regard dans le lointain de la galerie

principale et j'y crus apercevoir une lueur. Je la signalai aussitôt.

Nous éteignîmes nos bougies pour mieux voir.

La lueur existait réellement et semblait sortir d'une seconde percée,

ouverte sur la droite aussi, à une cinquantaine de mètres plus loin.

--Portez-moi jusque-là! s'écria M. Ferrand. Elle est là!

Je le soutins de mon mieux. Lucien s'était déjà élancé en avant. Nous le

vîmes entrer dans le champ lumineux et disparaître au coude de la route.

Quelques secondes plus tard, nous entrions dans la lueur et un spectacle

étrange frappait nos regards.

La seconde voie transversale, parallèle à la première où nous avions

trouvé le corps de M. Louaisot, aboutissait presque immédiatement à une

salle de forme ronde où régnait, dans toute son étendue, un double

cercle de mangeoires et de râteliers. C'avait dû être la grande écurie

des fraudeurs.

Çà et là pendaient encore aux parois des harnais moisis.

Au centre se trouvait une sorte de tabernacle, ouvert de notre côté, et

formé de rideaux de soie. Dans cette tente, éclairée par une grande

lampe de salon à globe de verre dépoli, il y avait deux pauvres petites

couchettes en fer, quelques fauteuils de velours brodé d'une rare

élégance et un canapé dont la couverture en tapisserie des Gobelins

éclatait des plus riches couleurs.

Sur le canapé, deux jeunes femmes, qui semblaient être deux épreuves

tirées de la même beauté, entouraient de leurs bras une troisième femme

prosternée et comme affaissée à leurs pieds.

Sur le guéridon en laque de Chine, qui supportait la lampe, il y avait

des ouvrages d'aiguille.

À l'instant où nous tournions, M. Ferrand et moi, l'angle de la galerie,

une des jeunes femmes du canapé se levait en poussant un cri et se

pendait au cou de Lucien, foudroyé par la joie.

M. Ferrand me quitta et prit un élan suprême qui le porta jusqu'au

centre de la tente, où il tomba brisé, portant à ses lèvres, de ses deux

pauvres mains qui tremblaient, le vêtement de la femme prosternée.

Celle-ci ne prit même pas garde à lui.

Elle releva la tête pour regarder Lucien, rien que Lucien, et je

reconnus l'admirable beauté de la marquise Olympe de Chambray.

Lucien détourna d'elle son regard.

La marquise Olympe pencha sa tête de nouveau, et je vis une larme au

bord de sa paupière.

Dire à quel point elle était belle est au-dessus de mon pouvoir. Cette

larme la transfigurait à mes yeux. Mon coeur s'élançait avec une

inexprimable passion vers cette mourante que j'aurais voulu ressusciter

au prix du bonheur de ma vie.

Elle portait au cou les mêmes traces que Louaisot.

Les mêmes traces qu'Albert de Rochecotte.

--Lucien, murmura-t-elle, d'une voix qui allait déjà s'éteignant, j'ai

été bien malheureuse... et bien coupable.... Mais demandez-lui...

demandez-leur!...

Elle montrait les deux jeunes femmes qui se ressemblaient.

Jeanne s'était arrachée déjà aux embrassements de son mari. Elle

pressait les deux mains d'Olympe sur son coeur.

Toutes trois, elles formaient un groupe exquis dans sa mortelle

tristesse.

Ensemble, Jeanne et Fanchette disaient:

--Ma soeur, ma soeur chérie, tu nous as défendues, tu nous as protégées,

nous ne vivons que par toi!

--Lucien, reprit Olympe, en remerciant Jeanne du regard, j'avais un

fils, je l'ai donné pour elle, c'est-à-dire pour vous!

Les jarrets de Lucien fléchirent, il entra dans le groupe en

s'agenouillant.

Je restais seul debout, et j'étais peut-être le plus bas prosterné au

fond de mon coeur.

--Lucien, dit-elle encore, voulez-vous me pardonner?

Il se pencha et mit un baiser sur son front.

La marquise Olympe mourut sous le contact de cette lèvre qui jamais

n'avait touché la sienne, et la mort la fit plus divinement belle....

Personne ne prenait garde à M. Ferrand qui gisait inanimé, la tête dans

les plis de la robe d'Olympe.

Le dernier vivant · 第 336 / 341 题