Récit du conseiller Ferrand

Il y a bien longtemps que ma santé est profondément altérée. La

souffrance morale a réagi sur moi physiquement. Je me sens fatigué. Je

suis un vieillard.

Je venais de me mettre au lit, quoiqu'il ne fût pas plus de neuf heures

du soir. Mon domestique m'annonça M. Lucien Thibaut. Je fis entrer tout

de suite. J'ai beaucoup aimé Lucien, que je traitais autrefois en élève.

Mon attachement pour lui avait encore un autre motif. Son malheur et sa

maladie m'avaient causé une très sincère affliction.

Lucien entra et vint jusqu'à mon lit sans me saluer ni me demander des

nouvelles de ma santé.

Il n'y avait rien en lui pourtant qui indiquât la volonté de me traiter

avec violence.

Seulement, son regard était sombre et ses traits contractés.

--M. Ferrand, me dit-il presque à voix basse, vous êtes un honnête

homme, je le sais maintenant, et je regrette de vous avoir calomnié dans

ma pensée, mais vous allez, je vous prie, vous lèvera l'instant même et

me suivre, car vous avez condamné une innocente, et il faut que la

lumière se fasse en vous, je le veux.

Je fus blessé de ce dernier mot.

--M. Thibaut, répondis-je, vous voyez que je suis souffrant. Vous avez

vos convictions, que je respecte, j'ai droit d'exiger que vous

respectiez les miennes....

Il m'interrompit disant:

--Je n'ai pas le temps de discuter, levez-vous et partons.

--Mais, Monsieur, répliquai-je, je ne permets pas qu'on me parle comme

vous le faites.

--Vous refusez?

--Je refuse.

--Vous me regardez comme un fou?

--Vous agissez comme un fou.

Il fit un pas en arrière.

--M. Ferrand, me dit-il, et son accent était glacial, je ne suis pas

fou, je vous l'affirme. Je vous affirme également que si vous ne me

suivez pas, je vais vous tuer.

Ses yeux étaient baissés. Son visage devenait blême. Moi aussi, je me

sentais pâlir.

Les gens qui parlent ainsi ont, d'ordinaire, à la main, un pistolet, un

couteau, une arme. Il avait, lui, les mains vides; des mains blanches et

fines comme celles d'une femme. Je crois que je suis brave. Je n'aurais

pas peur d'une arme. Ces mains vides et frémissantes menaçaient

autrement qu'une arme. Et le regard de M. Thibaut me donna une sensation

de frayeur. Il faudrait dire de terreur, car je me sentis trembler sous

mes couvertures. Cependant, j'eus honte de céder.

--Est-ce donc ainsi que vous deviez finir, Lucien! m'écriai-je.

--Je ne finis pas, me répondit-il, je commence.

--Vous! un assassin!

--Un juge! je suis juge.

Il fit un pas vers moi, la tête haute, le regard noir et froid.

--Et je suis investi en outre, ajouta-t-il, de la mission la plus grande

qui puisse sacrer le caractère d'un homme: je suis le défenseur de ma

femme. Sa voix, sans s'élever, avait pris une emphase extraordinaire.

Dans sa bouche, ces mots: _le défenseur de ma femme_ étaient grands

comme les quelques paroles sublimes de la poésie ou de l'histoire qui

ont traversé les siècles.

Mon coeur battait. Ce n'était déjà plus de frayeur.

J'ai aussi un amour en moi, un grand amour, n'est pas de la même nature;

mais tous les amours comprennent.

Et pourtant, je résistais encore, car précisément la voix de cet amour

me criait de ne pas aller là où Lucien voulait m'entraîner.

--Je vais appeler, dis-je. N'approchez pas davantage....

--Que votre sang retombe sur votre tête! murmura-t-il en faisant un pas

de plus.

--Mais avec quoi me tuerez-vous, insensé! m'écriai-je, prêt à me

défendre.

--Je ne sais pas... avec moi!

En même temps qu'il prononçait ce mot étrange dont l'accent faisait une

menace véritablement mortelle, il me toucha le bras.

Ce fut si faible qu'on eût dit l'étreinte d'un enfant. Mais ce fut

terrible.

Écoutez: terrible! je sentis que la vie défaillait dans ma poitrine.

Ma tête se renversa sur mon oreiller et malgré moi ces paroles passèrent

entre mes lèvres:

--Si elle est innocente, qui donc est coupable?

Lucien prit cela pour une acceptation. Il lâcha mon bras et serra

doucement ma main.

--Courage, me dit-il, M. Ferrand. Vous allez beaucoup souffrir. Je lui

rendis son étreinte et je sortis de mon lit.

Il m'aida à m'habiller.

--Où allons-nous? lui demandai-je.

--Rue du Rocher. Je répétai:

--Rue du Rocher?

--Oui, dans la maison où habite maintenant Mme la marquise de

Chambray. Je passai la main sur mon front. Il ajouta:

--C'est le devoir. Et je répétai:

--Peut-être que c'est le devoir.

--Marchez devant, me dit-il au moment où nous sortions, et souvenez-vous

que je ne m'appartiens pas. Je défends ma femme. Si vous tentez de vous

soustraire à votre tâche, vous êtes mort!

Le dernier vivant · 第 333 / 341 题