IV

L'outil est-il bon?

Je ne sais pas ce que se dirent le vieux Jean et le patron. J'étais bien

trop loin pour les entendre causer mais il fut évident pour moi que M.

Louaisot apportait une communication à la fois importante et fâcheuse,

car le vieux se prit bientôt à trembler de tous ses membres.

Il n'y aura pas beaucoup de dialogue dans le drame qui va suivre,

puisque mes oreilles m'étaient inutiles. J'espère cependant rendre les

scènes aussi claires pour le lecteur qu'elles le furent pour moi qui

assistai, toute cette journée durant, à une véritable pantomime.

Louaisot ne resta pas plus d'un quart d'heure. En s'en allant, il laissa

Laura endormie aux pieds du vieillard qui la regardait avec un espoir

mêlé de terreur.

Je traduisais déjà l'expression de cette physionomie ravagée. Elle me

semblait dire:

«Est-ce bien vrai que cette pauvre fille soit en état de me porter

secours?»

Mais le véritable mot de l'énigme me fut donné une heure environ après

le départ de Louaisot.

Le bonhomme s'était assoupi à son tour. C'était vraiment une misérable

créature, sa tête pendait sur sa poitrine creuse, laissant saillir les

os de sa nuque, dentée comme une scie.

Un coup de poing aurait brisé cela comme verre.

Tout d'un coup, je vis paraître au bout de la ruelle une peau de bique,

un brûle-gueule et un nez couleur de tomate.

Jamais je n'avais vu Joseph Huroux. J'ignorais même qu'il fût en état de

se payer une toilette aussi étoffée.

Et pourtant je le reconnus tout de suite, comme si quelqu'un l'eût nommé

derrière moi.

Ma pensée marcha aussitôt. Je ne dis pas mon imagination, j'en manque

absolument; je dis ma pensée: ce qui chez nous devine et déduit par le

calcul.

Que venait faire là l'ancien mendiant, si véhémentement soupçonné

d'avoir guéri de leur misère les trois premiers membres de la tontine?

Ceci n'était pas même une question pour moi.

Joseph Huroux venait rendre au vieux Jean le même service qu'il avait

déjà rendu successivement à Jean-Pierre Martin, le bedeau, à Simon Roux,

dit Duchêne le déserteur, et à Vincent Malouais, le maquignon.

Mauvaise figure, du reste, ce Joseph Huroux, et qui disait assez bien

son dessein.

Mais comment était-il là? Le trou du bonhomme ne pouvait, en vérité,

passer pour une cachette facile à découvrir.

Le vieux Jean ne sortait jamais, sinon dans un petit périmètre de cent

cinquante mètres au plus pour se procurer ses aliments et son tabac. Son

chauffage, il le ramassait dans le désert qui environnait nos deux

huttes, la sienne et la mienne.

Et même, quand une de mes planches laissait tomber ses coins moisis, il

ramassait le bois pour le brûler.

Un limier de Paris, un vrai limier serait venu ici peut-être tout

justement parce que personne n'y venait, mais un bouledogue campagnard!

Non. Ce devait être M. Louaisot qui avait attiré là Joseph Huroux par

son industrie.

La présence de Laura,--l'outil,--donnait pour moi à cette supposition le

caractère de l'évidence.

M. Louaisot avait pris les devants, parce que l'homme à la peau de bique

l'inquiétait. Ce n'était pas, après tout, un adversaire méprisable. Il

avait fait trois fois ses preuves.

Un coup d'heureuse chance pouvait lui fournir beau jeu pour la partie

suprême. Avec beau jeu, il devait gagner. Et alors, le plan de M.

Louaisot, qui avait déjà coûté si cher, était ruiné à jamais.

Il n'était pas dans la nature du patron de s'en rapporter au sort. Lui

qui trichait toujours, pourquoi aurait-il mené loyalement cette partie

d'où dépendait tout son avenir?

Il avait, comme à l'ordinaire, voulu choisir son terrain, son heure et

ses armes.

Il avait amené Joseph Huroux ici--lui-même.

Ici, où le piège était tendu.

J'allais voir la lutte, moi, la plume derrière l'oreille et commodément

assis sur la bûche qui me servait de fauteuil à la Voltaire.

Je ne sais pas si mon admiration pour ce roi des coquins me rend

partial, mais je suis bien forcé d'avouer qu'ici encore sa combinaison

me paraît mériter les plus grands éloges.

Rien que le choix de l'outil trahit la main d'un maître.

Voici un scélérat campagnard qu'on a été pêcher dans son cabaret

d'habitude, là-bas, au fond du pays de Caux pour lui dire:

«L'homme que tu cherches et qui vaut pour toi une demi-douzaine de

millions est à Paris.»

Ce n'est pas mal, mais cela rentre dans les moyens vulgaires.

Le rustre part. À Paris, il cherche et ne trouve pas. On le prend par la

main et on le conduit au seuil de la cachette.

Ça devient plus original. Il y a en effet, là, une difficulté.

Pour tendre une embuscade à l'ennemi, il faut des soldats. Et l'ennemi,

quand il s'appelle Joseph Huroux, ancien mendiant à besace du pays

cauchois, a un flair capable de dépister le gendarme à trois lieues à la

ronde.

D'ailleurs, dans notre cas spécial le gendarme n'est bon que pour

arrêter, empêcher, il ne tranche pas la question de survivance, qui est

la principale.

Tout est donc dans le choix du soldat qui va garder ce vieil homme,

inhabile à se garder lui-même.

Tout est dans le choix de l'outil.

Or voici un outil qu'on ne voit pas, une arme qui n'a pas l'air d'une

arme: une gracieuse jeune femme dont l'indolence ne peut qu'ajouter aux

embarras du vieillard.

Le rustre peut approcher sans défiance. Tout au plus lui en coûtera-t-il

deux coups au lieu d'un, et il n'est pas à cela près.

Ah! certes, la trappe est bien tendue. C'est une arme invisible,

celle-là.--Reste à savoir si elle est assez fortement trempée pour

remplacer les armes qui se voient.

C'est à peine si Joseph Huroux se montra au bout du mur qui fermait

l'extrémité de la ruelle, débouchant dans la plaine Bochet.

Je dis _fermait_ parce que la ruelle venait sur nous de biais. Pour se

cacher il suffisait de faire un pas en arrière.

Joseph Huroux avait un chapeau de cuir rabattu jusque sur ses yeux. Il

tenait à la main une monstrueuse cravache dont le cuir était tout pelé,

mais qui devait avoir dans sa pomme une balle pesant au moins une once.

Il regarda le vieux et je vis ses grosses lèvres sourire.

La vue de Laura endormie parut l'enchanter beaucoup moins. Je devinai

sur sa bouche une question qui devait être celle-ci:

--Où diable la vieille bête a-t-il volé cela?

Il réfléchit pendant la moitié d'une minute, puis il disparut.

J'étais sûr qu'il ne s'en était pas allé bien loin.

V

Le dernier vivant · 第 314 / 341 题