Le dimanche, dans ces halliers parisiens plus sauvages que les solitudes
de la Sonora et d'une laideur désolée à laquelle rien au monde ne se
peut comparer, quelques Pawnies de la rue Saint-Lazare, quelques
O-jibbewas de la barrière Monceaux venaient quelquefois vaguer.
On voyait là de pauvres honnêtes familles si peu habituées au vert
qu'elles prenaient les souillures du sol pour de l'herbe, et nos cahutes
pour des chaumières,--on voyait aussi quelques couples prodigieux, don
Juan de retour du bagne et sa dona Anna fourrageant dans cette misère et
essayant de ruiner les ruines.
Mais les jours de semaine, personne! jamais!
On arrivait pourtant dans ce Sahara de deux hectares par trois
différents côtés, la ruelle d'abord, un couloir descendant du boulevard
extérieur ensuite, enfin une sorte de boyau tortueux qui montait de la
rue de Laborde.
Mais excepté le dimanche, où Paris descendrait à la cave plutôt que de
ne pas sortir de chez lui, ces trois défilés semblaient des barrières
infranchissables entre notre barbarie et la civilisation indigente des
alentours.
Le lieu était véritablement propice pour un mauvais coup. Point de
fenêtres donnant sur les terrains. Entre la rue du Rocher, qui était la
plus voisine de nous et nos huttes il y avait toute la longueur de la
ruelle, occupée par deux grands jardins dont les murs avaient vingt
pieds de hauteur.
Je ne crois pas qu'il se fût jamais commis là beaucoup de crimes, mais
c'était parce que personne n'y venait qui valût la peine d'être assommé.
Un soir de dimanche, j'y ai entendu deux philosophes dont l'un disait à
l'autre avec mélancolie:
--S'il venait seulement quelqu'un de trois francs!...
Mais l'autre ne répondit seulement pas à la hardiesse de cette
hypothèse.
Une heure se passa. La Couronne s'éveilla la première. Elle secoua
doucement la main du vieillard qui ouvrit les yeux en sursaut. Il avait
dormi tranquille parce qu'il se sentait gardé, on comprenait cela à la
terreur soudaine que le réveil amenait.
La Couronne demanda à manger, car le vieux entra dans sa maison et en
ressortit avec une tartine de pain et une pomme.
Laura se mit aussitôt à faire son repas.
Il n'y avait pas à s'y tromper, elle était là en sentinelle. Louaisot
avait obtenu d'elle promesse d'y rester un temps donné. Et d'autre part,
il s'était arrangé de façon que Joseph Huroux arrivât pendant qu'elle
faisait faction.
Le patron excellait à ces arrangements presque puérils et fournissant
des conséquences tragiques.
Dès que la Couronne eut achevé son repas qu'elle prit, accroupie,
mangeant tour à tour une petite bouchée de pain et une petite bouchée de
pomme, elle sauta sur les genoux du vieux Jean et l'embrassa à plusieurs
reprises.
Elle était gaie, elle riait si bruyamment que l'écho de sa joie venait
jusqu'à moi par les trous de mes planches.
Puis elle prit tout à coup sa course à travers les herbes desséchées,
fouillant les maigres broussailles et cherchant je ne sais quoi.
Tantôt elle parlait toute seule, tantôt elle chantait sa chanson.
Je guettais l'embouchure de la ruelle.
Joseph Huroux n'avait point reparu.
Le soleil s'était couché derrière les maisons lointaines de la rue de la
Bienfaisance dont les derrières bordaient le terrain du côté de l'ouest.
Le brun de nuit approchait.
Laura se mit à bercer le cher petit fantôme que son rêve mettait entre
ses bras si souvent. Aux lueurs du crépuscule vous eussiez dit la jeune
mère heureuse qui presse contre son sein l'espoir bien aimé de sa vie.
Elle était belle et douce comme l'amour des madones.
En berçant, elle chantait. Elle vint si près de ma hutte que j'entendais
sa mélodie plaintive:
_Le petit enfant_
_Était dans sa cage_
_L'oiseau de passage.--_
_La lune à présent_
_Est sous le nuage...._
Elle s'interrompit à dix pas de moi pour cueillir un liseron fané.
Et la nature du pacte conclu entre elle et Louaisot me fut
catégoriquement expliquée, car elle dit:
--Il m'a promis de me donner tout ce que je pourrais porter de fleurs!
Voilà pourquoi elle gardait fidèlement sa faction. Pour récompense, elle
aurait de pleines brassées de fleurs; de quoi fleurir beaucoup, beaucoup
de petites tombes.
Elle passa derrière ma cahute:
_Mon petit enfant,_
_Où s'en est allée_
_Ton âme envolée?--_
_J'écoute le vent_
_Qui suit la vallée...._
Ce fut le dernier couplet que j'entendis: Laura s'était perdue dans les
décombres.
Le vieux Jean avait repassé le seuil de sa maison.
Mon regard, qui avait quitté un instant l'extrémité de la ruelle, y
revint. Je vis quelque chose de sombre au coin du grand mur.
Cela remuait--et avançait.
La brune était tombée tout à fait, mais je n'avais pas besoin d'y voir.
Je savais quel était cet objet sombre qui semblait glisser vers la
cabane du vieux Jean.
Celui-ci était en train d'allumer sa chandelle. Je venais d'apercevoir
cette lueur rapide qui suit l'explosion d'une allumette chimique.
Il ne devait pas être sur ses gardes.
Tout cela ne me concernait point, et pourtant j'avais la poitrine
serrée.
Ce n'était pas pour les millions. Ces deux vieux hommes jouaient une
partie dont l'enjeu aurait couvert d'or les trois quarts de la plaine
Bochet, mais que m'importait cet enjeu, dont, en aucun cas, je ne devais
avoir ma part?
Ma poitrine se serrait parce que je devinais un couteau sous la peau de
bique de l'ancien mendiant, et parce que ce vieillard tremblotant, qui
ne saurait point se défendre, était mon voisin, mon seul voisin depuis
plusieurs semaines.
Et puis qu'allait faire la Couronne?
Elle était loin. On ne la voyait plus. L'écho de son chant n'arrivait
même pas jusqu'à moi.
Joseph Huroux avançait toujours.
Il était arrivé à un pli de terrain où les herbes avaient eu plus
d'humidité et s'étaient multipliées.
Il avait désormais de quoi masquer son approche.
Je n'aurai jamais honte de ma sensibilité. Cédant à un mouvement
généreux, je soulevai la planche qui me servait de porte et je sortis.
Je pouvais prévenir le vieux sans trop de danger parce que sa cahute
avait une manière de fenêtre qui donnait juste en face de moi et qui se
trouvait ouverte.
Mais je n'eus pas le temps d'accomplir mon dessein.
L'événement marcha comme la foudre.
Au moment où je sortais en prenant les précautions dictées par la
prudence, le vieux Jean qui ne se doutait encore de rien, mais qui
voulait clore sa devanture à l'heure ordinaire, passa sa tête à la
fenêtre, ouverte de mon côté et cria de sa voix chevrotante:
--Hé! là-bas! ma bonne fille, il faut rentrer.
Elle entendit, car son pas remua les herbes à une centaine de mètres
derrière moi. Mais Jean Huroux entendit aussi. Il avait avancé bien plus
que je ne croyais à l'abri de la coulée. Je le vis se dresser à vingt
mètres tout au plus de la porte du vieux Jean.
Celui-ci l'aperçut en même temps que moi. Il était debout au seuil de sa
porte et tenait la barre à la main. Je suppose qu'il reconnut son mortel
ennemi, car il jeta la barre dont il n'avait plus le temps de se servir
et, faisant le tour de sa cabane, il s'enfuit vers ma hutte. On
entendait le râle de terreur qui s'échappait de sa gorge. Pourtant, il
n'avait pas perdu son sang-froid, car en courant, il criait:
--Laura, ma fille! c'est lui! au secours!
C'était encore un rude gaillard que ce Joseph Huroux.
Il avait dépouillé sa peau de bique pour mieux aller et il faisait des
enjambées de loup.
Moi, j'avais laissé retomber ma planche. Mon taudis avait bien assez de
trous sans cela.
La Couronne venait, mais elle ne se pressait pas. Le vieux n'avait pas
encore prononcé le mot sacramentel.
Et il faillit bien ne pas le prononcer, car Joseph Huroux gagnait
terriblement.
Au risque de radoter, je répète qu'on était ici aussi loin de tout
secours, quoique dans Paris, et aussi à l'aise pour commettre un meurtre
que si une forêt vierge vous eût entouré à dix lieues à la ronde. Huroux
atteignit Jean au moment où celui-ci passait devant ma hutte. Jean
venait de butter et de tomber.
Ce fut ce qui le sauva, car en tombant et probablement sans le savoir,
il prononça le mot-talisman.
--Viens! s'écria-t-il avec détresse, voilà l'homme! celui qui a tué le
petit enfant!
Quelque chose de plus rapide qu'un cerf au plus fort de sa course passa
devant ma hutte. À travers les planches, je sentis le vent de ce
projectile humain. C'était la Couronne qui bondissait.
Jean Huroux, saisi à la gorge, poussa une clameur étranglée.
Il y eut une lutte courte, pendant laquelle je vis la folle s'enlacer
comme un serpent autour de ce gros corps aux formes athlétiques. Puis la
folle se mit à gambader de ci de là, tandis que Joseph Huroux gisait la
face contre terre. L'outil était bon.
Le vieux Jean se releva péniblement. Quand il fut debout, il redressa
ses reins que toujours j'avais vus courbés, et d'une voix que je n'avais
jamais entendue, il dit:
--_Je suis le dernier vivant!_
J'attendais le patron.
Le patron vint avec sa charge de fleurs que la Couronne emporta en
triomphe.
Celle-là n'était pas embarrassée pour entrer au cimetière après la
fermeture des grilles. La hauteur des murailles ne l'inquiétait point.
M. Louaisot voulut prendre avec le vieux Jean son ton ordinaire, mais
celui-ci ne le permit point.
--Mon brave M. Louaisot, lui dit-il, gardons nos distances, s'il vous
plaît. Je ne refuse pas de vous prendre pour mon homme d'affaires: vous
savez votre métier, vous ferez les diligences voulues pour que les fonds
de la tontine me soient immédiatement délivrés. En attendant, quoique je
sois bien innocent du meurtre de cette bête brute, on pourrait m'en
accuser, à cause du grand intérêt que j'y avais. Si vous voulez traîner
le cadavre jusqu'au bout de la ruelle qui va place Laborde, il y a là un
cabaret mal famé dont le voisinage expliquera au besoin la fin violente
de Joseph Huroux. Attendez, si vous voulez, que la nuit soit plus noire.
Ici, nous n'avons pas à craindre la curiosité des passants, et mon
voisin, mon seul voisin--il parlait de moi,--ne rentre guère que vers
dix heures. S'il s'était trouvé là, malheureusement, nous aurions été
obligés de nous occuper de lui.
--Vous êtes sûr qu'il n'y est pas? demanda Louaisot. On juge si j'étais
sur un lit de roses!
J'avais une sortie de derrière, ou plutôt chaque planche de mon taudis
pouvait être poussée et servir de porte.
Je n'attendis même pas la réponse du vieux Jean. Je fourrai mes papiers
sous ma pèlerine, et je me glissai dehors.
Il était temps. Le vieux Jean répondit:
--On peut toujours voir.
Et, sans plus de façon, le patron entra chez moi en poussant ma porte
d'un coup de pied.
Je m'étais blotti dehors dans une brousse qui avait prospéré à l'abri du
mur, et je ne bougeais pas plus qu'un lapin dans son terrier.
Il n'y est pas, dit le patron, mais....
--Il s'interrompit pour respirer fortement et acheva:
--Oui, de par le diable! Je connais cette odeur-là: c'est du gibier à
moi!
Je ne sais pas si j'ai noté parmi les qualités naturelles de M. Louaisot
le flair qu'il avait: un flair qui valait celui d'un limier. Je l'ai vu
dix fois, à Méricourt, me dire le nom du client qui l'avait attendu en
fumant sa pipe dans la cuisine. Et cela sans jamais se tromper.
--Comment s'appelle votre voisin, puissant et respectable millionnaire?
demanda-t-il au vieux Jean.
--Est-ce que je sais le nom d'une pareille espèce! répondit le bonhomme,
prenant pour sérieuse la formule ironique du patron.
--L'avez-vous vu, au moins, noble capitaliste?
--Deux ou trois fois, oui.
--Est-il grand ou petit?
--Il est haut comme ma botte.
--C'est bien cela. Je vais passer la nuit chez vous, tant pour porter ce
qui reste de Joseph Huroux à une distance convenable que pour établir
une souricière où se prendra votre avorton de voisin. J'ai un compte
personnel à régler avec ce moucheron-là.
Mais le compte ne fut pas réglé. Pendant que M. Louaisot allait chercher
de la lumière dans la cahute du vieux, je gagnai au large en rampant
comme un sauvage. Du coup, je perdis mon mobilier, car je ne suis jamais
rentré depuis dans mon domicile de la plaine Bochet.