Quelques semaines après, je fus l'homme le plus étonné du monde en
voyant arriver chez nous Laura Cantù en costume très décent et l'air
aussi posé qu'une dame de charité.
Le patron était absent. Je la fis asseoir dans le bureau. Elle me dit
avec beaucoup de calme qu'elle était la Couronne, une folle de la
Salpêtrière et qu'elle s'était évadée tout exprès pour venir trouver M.
Louaisot de Méricourt qui devait lui vendre des renseignements sur
l'homme qui avait tué son pauvre petit enfant.
Louaisot avait dû la travailler déjà depuis notre visite.
Laura Cantù me raconta quelques bribes de sa mélancolique histoire. Il y
avait en elle une poésie douce qui charmait. Je fus obligé de la quitter
pour aller à un autre client.
Elle fit, pendant mon absence, deux couronnes avec les fleurs qui
étaient dans les vases de la cheminée.
Et quand je revins, elle me dit qu'elle allait avoir une grosse brassée
de roses avec deux louis qu'elle avait volés dans une maison de l'avenue
d'Italie. Elle comptait bien prendre le temps de porter ses fleurs au
Père-Lachaise avant de rentrer à la Salpêtrière.
Car elle ne s'échappait pas pour autre chose que pour visiter les
cimetières. Elle rentrait toujours.
Franchissons maintenant les mois et les années. Arrivons au moment où
séparé de M. Louaisot déjà depuis longtemps, je continuais néanmoins
d'éclairer sa conduite, poussé par un sentiment de curiosité
irrésistible.
On n'assiste pas au prologue d'un tel drame sans rester mordu par le
besoin d'en connaître le dénouement.
Jean Rochecotte-Bocourt, l'un des deux survivants de l'association
tontinière établie plus de quarante ans en ça entre les cinq
fournisseurs du pays de Caux, était maintenant un vieillard souffreteux,
tout tremblant de corps et d'esprit qui végétait dans un état de
perpétuelle terreur.
Il avait quitté la Normandie quelques mois après la mort du troisième
tontinier, et je suppose que M. Louaisot n'était pas étranger à cette
fuite.
Car, en s'expatriant, le vieux Jean fuyait positivement le terrible
voisinage de Joseph Huroux.
L'étude Pouleux était toujours dépositaire des fonds de la tontine, qui
dépassaient désormais de beaucoup quatre millions, puisque la troisième
période de quinze années était entamée.
Me Pouleux n'avait pas les mêmes raisons que Louaisot pour tenir la
dragée haute à Joseph Huroux qui avait maintenant une chance sur deux
d'entrer en possession du trésor: une très grosse chance contre une très
petite, car il était bien portant, malgré ses excès, et le vieux Jean ne
tenait plus sur ses jambes.
En outre, Joseph Huroux passait pour avoir un moyen à lui d'amender les
tables de mortalité, et le vieux Jean, à cet égard, n'était plus capable
de lui rendre la monnaie de sa pièce.
Aussi Me Pouleux s'était-il fait sans scrupule aucun le banquier de
l'ancien mendiant qui ne gueusait plus et courait les foires et
assemblées, aussi cossu que pas un marchand de boeufs.
Plus Joseph Huroux vieillissait, et mieux il buvait. Quand il avait bu,
il se posait en gros capitaliste, comme si déjà la clef de la caisse
tontinière eût été dans la poche de côté de sa peau de bique.
Seulement, il avait la fanfaronnade normande, et ne disait jamais rien
qui pût compromettre ni le passé ni l'avenir.
Le vieux Jean, pauvre et malade, n'aurait pas duré beaucoup en face de
ce robuste matador qui avait déjà de terribles ressources au temps de sa
misère, et qui aujourd'hui faisait sonner des poignées de pièces de cent
sous dans son sac.
Mais, aux faibles, il reste la Providence. Ici, la Providence eut la
bizarre idée de marcher dans les grands souliers crottés de M. Louaisot,
qui donna au pauvre vieux Jean les moyens de venir à Paris.
M. Louaisot l'aurait mis bien volontiers dans sa propre maison, mais le
vieux Jean avait défiance. Les gens de campagne se croient plus en
sûreté dans la solitude qu'auprès d'un chrétien de certaine espèce.
Je partage un peu leur avis.
On chercha donc tout bonnement un trou pour bien cacher le vieux Jean.
Dans la rue du Rocher, à quelques centaines de pas de la barrière
Monceaux, il y avait alors une petite allée humide et tortueuse, qui
courait entre deux grands murs et rejoignait d'immenses terrains vagues,
où le quartier de Laborde a été bâti depuis.
Cela confinait à la Petite-Pologne, forêt de Bondy parisienne, aussi
célèbre jadis que le furent plus tard les Carrières d'Amérique.
Ce lieu s'appelait la plaine Bochet. Bien peu de gens savaient son nom.
Au bout de la ruelle, il y avait une masure en complet désarroi,
entourée, comme une tombe, d'un terrain de deux mètres en tous sens.
Elle avait appartenu à un rétameur qui travaillait en ville et ne venait
là que pour dormir.
On y installa le bonhomme Jean Rochecotte.
De prix d'achat, ce palais coûta cinq cents francs, et le vieux vécut là
au milieu de son futur domaine, car il devait acquérir bien peu de temps
après tous les terrains et toutes les maisons qui entouraient sa misère.
Ce ne fut pas moi qui le cherchai. Vous allez voir que ce fut lui qui
vint à moi, car je nichais dans une hutte encore plus misérable que la
sienne, faite avec une douzaine de planches pourries et de vieux volets,
dont la location me coûtait quatorze sous par semaine, payables dix
centimes chaque soir.
Je succédais à un tueur de rats qui avait fait banqueroute.
Moi, dans ma hutte, je n'avais même pas d'entourage comme au cimetière,
et quand mes pieds s'allongeaient en dormant, ils passaient à travers
mes murs.
Ce fut là que je commençai la rédaction de mes oeuvres littéraires.
J'avais vu M. Louaisot venir plusieurs fois dans le taudis du vieux Jean
qui m'inspirait une certaine envie par le confortable dont il jouissait.
On lui avait installé un poêle de fonte et il faisait sa soupe en plein
air, vêtu d'un manteau de chasseur d'Afrique qui m'aurait été comme un
gant.
Avec ce même petit manteau gris d'ardoise, dont les déchirures étaient
très bien recousues de fil blanc, il allait, le matin, chercher son sou
de lait dans la rue du Rocher sous une porte cochère. Pour tout dire
enfin, il prenait son café le soir avec une larme d'eau-de-vie.
Auprès de moi, c'était un gros bourgeois.
On pense si je guettais M. Louaisot! Je l'avais reconnu dès sa première
visite. Mais on devine en même temps quelles précautions je prenais pour
n'être point vu de lui.
En vérité, ce n'était pas difficile. Les pentes des Montagnes Rocheuses
ne peuvent pas être plus sauvages ni plus accidentées que ne l'étaient
les abords de mon domaine.
C'étaient partout des décombres, d'immenses tas de plâtras, des steppes
de cette grande vilaine herbe bleuâtre qui croit sans culture, dans tous
les terrains vagues de Paris.
On aurait mis là-dedans du chevreuil! Et j'avais arrangé--car mon goût
pour la poésie a résisté à tous mes malheurs--un petit jardinet entre
trois pans de mur en ruines, où je cultivais des chrysanthèmes arrachés
sur les talus des fortifications, des pissenlits, deux pieds de digitale
et même un lilas, ramassé dans les rebuts du marché aux fleurs. Il était
devenu superbe, mon lilas,--comme ces condamnés de la médecine qui ont
le tort de reprendre et d'engraisser à la barbe de la faculté.
Un jour que j'étais à mon travail d'auteur, je vis M. Louaisot déboucher
de l'allée avec une jeune femme, et du premier coup d'oeil je reconnus
la folle de la Salpêtrière: Laura Cantù, dite la Couronne.
Elle allait derrière lui, ou plutôt autour de lui comme un enfant qui
joue en marchant. Elle cueillait des herbes et quelques pauvres vilaines
fleurs.
Parfois, d'un bond de chamois, elle franchissait un décombre--ou bien
grimpait sur une ruine--pour voir de plus loin.
D'où j'étais, je la trouvais toute jeune: l'air d'une fillette.
Le bonhomme Jean prenait le soleil sur le pas de sa porte.
Dès que Laura l'aperçut, elle courut à lui. Il se trouvait que la pauvre
créature aimait les vieillards presque autant que les enfants.
Elle bondit sur les genoux de Jean Rochecotte et s'y blottit, caressante
comme si elle eût trouvé là le sein de son père.