M. Louaisot resta seul en face d'Olympe.

Voici que nous entrons dans le vif de l'affaire.

Jusqu'à présent M. Louaisot avait travaillé comme un nègre on peut le

dire, autour de la tontine, sans se préoccuper autrement de la tontine

elle-même.

Il établissait, à des distances inouïes, les premiers travaux d'un siège

régulier qui menaçait non pas le dernier vivant quelconque de la

tontine, ou du moins son héritage, mais un dernier vivant dénommé, qu'il

avait choisi entre les cinq.

Je n'ai pas besoin de faire remarquer que si le cours de la nature ou la

volonté de la Providence venait à déranger l'ordre des décès fixé par M.

Louaisot lui-même, la mécanique dudit M. Louaisot se détraquait aussitôt

et n'était plus bonne qu'à mettre au grenier.

Il n'avait pas l'air, en vérité, de craindre le moindre achoppement de

ce côté. On eût dit qu'il avait fait un pacte avec la destinée.

Il laissait les membres de la tontine végéter comme ils l'entendaient au

fond d'une misère, devenue si normale qu'elle n'excitait même plus la

curiosité.

Peu de jours après l'entrée d'Olympe à la maison, j'appris dans mes

courses que le premier des cinq fournisseurs associés avait payé son

tribut à la nature.

Jean-Pierre Martin, l'ancien bedeau, avait été trouvé mort dans le fossé

de la grand'route qui mène d'Yvetot à Rouen. Les constatations médicales

dénonçaient une congestion au cerveau, occasionnée par l'ivresse.

Je me hâtai de rentrer chez nous pour apprendre la nouvelle au patron.

--Tiens, tiens, fit-il, on ne parle pas de traces de lutte?

--Quelque chose comme une poussée entre ivrognes, mais pas de blessures

ayant pu occasionner la mort.

Louaisot réfléchit un instant, puis il dit:

--Ça commence! Joseph Huroux est un malin. Je le surveillerai.

J'étais dépossédé de ma soupente parce qu'on avait donné l'ancien

appartement du vieux Louaisot à Mlle Olympe-Barnod.

Elle reposait là, bien tranquille, sous l'aile même de la vieille mère

Louaisot dont la chambre à coucher s'ouvrait à deux pas du lit de la

fillette.

Toutes les convenances étaient du reste gardées admirablement. La bonne

femme ne bougeait pas de la maison et c'était un va et vient perpétuel

des familles du voisinage qui avaient décidément adopté le salon

Louaisot comme centre de la bonne compagnie du canton.

Olympe était triste de la mort de sa mère, mais ce n'était pas une de

ces tristesses qui fuient le bruit. Elle aimait le monde. Il est vrai

que le monde l'adorait.

Ce noble ermite du château voisin, le sauvage marquis de Chambray

s'était attiré hors de son trou petit à petit. Il était venu d'abord

sous prétexte d'affaires, car tous ses dossiers de famille étaient à

l'étude. Maintenant il ne se passait pas de semaine sans qu'il arrivât

au salon avec un gros bouquet cueilli dans sa serre magnifique.

La première apparition du marquis fit à Louaisot l'effet joyeux que

produit sur l'araignée la mouche imprudente effleurant de sa patte un

fil de la toile tendue, précisément à son intention.

Certes, la mort de Jean Pierre Martin ne l'avait pas frappé si

agréablement.

Les rouages s'engrenaient. On allait voir le premier tour de manivelle.

Souvenez-vous que j'avais entendu le plan explicatif de la machine. Je

possédais la clé, je pouvais juger.

Olympe n'entretenait de correspondance avec personne, sinon avec un

jeune garçon, ami de son enfance et dont j'ai dû parler déjà: M. Lucien

Thibaut qui faisait alors ses études à Paris. La veille de Noël de cette

année 1852, elle avait reçu une lettre de ce Lucien, et elle était tout

heureuse.

Entre eux, je ne saurais pas dire si c'était de l'amour, mais Olympe l'a

aimé plus tard avec passion. Elle l'aime encore.

Dans la maison Louaisot, depuis son arrivée, elle était traitée comme

une petite reine. Personne ne lui demandait compte de ses actions et

tout le monde s'attachait à lui plaire. Elle était gardée mieux qu'un

trésor: la bonne femme couchait d'un côté d'elle et Louette de l'autre.

Ce soir là, Mme veuve Louaisot fit la partie d'aller à la messe de

minuit. Louette demanda la permission de l'accompagner. Elles partirent

vers onze heures parce que l'église était loin. On mit pour gardienne, à

la place de Louette, une jeune paysanne des environs d'Yvetot qui était

depuis peu au service des Louaisot et qui s'appelait Pélagie.

Olympe était heureuse d'être seule, parce qu'elle voulait répondre à

Lucien. Vers minuit, au moment où elle appartenait tout entière au

plaisir de sa correspondance, elle entendit le parquet de sa chambre

craquer.

Elle leva les yeux avec un sentiment de frayeur irréfléchie et vit un

homme debout devant elle.

Elle appela Louette, sans songer que Louette était absente.

Un ronflement sonore lui répondit de la chambre voisine où Pélagie

dormait à triple carillon.

Du reste, Olympe ne renouvela point son cri, car elle avait reconnu M.

Louaisot son tuteur.

Si elle ne l'avait pas reconnu tout de suite, c'est que le beau notaire

était, en vérité, ce soir, différent de lui-même. Un gros paletot de

campagne l'alourdissait et l'épaississait. Au lieu du galant jeune homme

qui l'entourait, tant que durait le jour, de courtoisie et de respects

affectueux, elle voyait ici quelque chose comme un surveillant fâcheux:

un vrai tuteur de comédie.

--Ma chère demoiselle, dit Louaisot d'un ton qu'elle trouva sévère, je

suis rentré tard. On m'a dit que vous receviez des lettres d'un jeune

homme.... Olympe se mit à trembler. Peut-être était-ce de colère, car

c'était une impérieuse enfant.

M. Louaisot se rapprocha comme s'il eût voulu saisir la lettre qu'elle

écrivait. Elle la retira avec indignation.

Louaisot se mit à sourire. Je ne sais comment le lourd paletot écarta

ses revers laissant voir un élégant costume de ville.

Ceux qui me lisent auront occasion bientôt de voir à quel point cet

homme était comédien.

--Vous voilà toute bouleversée, ma chère enfant, dit-il avec douceur.

Vous retirez votre lettre comme si vous aviez crainte de me voir vous

l'arracher. Avez-vous donc eu à vous plaindre de la manière dont vous

êtes traitée chez moi?

Olympe rougit et courba la tête. Louaisot prit un siège auprès d'elle.

Ceci était joué supérieurement. L'effet voulu était produit. Olympe,

déroutée, n'avait pas trouvé le joint pour dire: «Monsieur, que venez

vous faire chez moi à cette heure?»

Et c'était exactement tout ce que Louaisot voulait.

Quand Louaisot fut assis, le campagnard avait disparu avec le gros

paletot, jeté sur le dos d'une chaise. Le beau jeune homme était revenu.

--J'ai donc l'air d'un tyran? demanda-t-il avec sa gaieté ordinaire, où

il mettait une nuance de sensibilité. De mes droits cependant, je ne

réclame que celui de dire à ma chère pupille que la nuit est faite pour

dormir et que notre bel étudiant Lucien Thibaut peut bien attendre sa

réponse jusqu'à demain.

--Je n'avais pas sommeil... balbutia Olympe qui n'avait qu'une pensée:

excuser son empressement.

Puis prise de ce besoin particulier aux femmes qui nient comme elles

respirent; elle ajouta:

--Ce n'est pas ce que vous croyez, Monsieur!

--Est-ce que vous savez ce que je crois, Olympe? demanda Louaisot.

Il souriait toujours. Il avait des yeux comme je n'en ai vu à personne.

Il se pencha un peu en avant. Les boucles brillantes de ses cheveux

jouèrent autour de son sourire.

Olympe se sentit rougir.

Ceux qui connaissent maintenant cet homme-là et qui ne l'ont pas connu

au temps dont je parle, croiront que je me moque. Il était beau jusqu'à

produire chez la jeune fille un sentiment de malaise magnétique.

Pélagie ronflait, mais elle ne dormait pas.

Il y avait trois femmes à la maison, et Dieu sait que cette aventure

extraordinaire leur fut un sujet de conversation pendant bien des jours.

J'ai vu ce que je raconte par ma pauvre Stéphanie qui faisait tous les

soirs la veillée avec Louette et Pélagie.

--Je crois, reprit Louaisot dont la voix grave vibrait comme les cordes

basses d'une harpe, que vous êtes belle, divinement pure, et que votre

coeur va s'éveiller. Vous n'avez plus de mère, et c'est moi que votre

mère a choisi pour la remplacer.

--C'est vrai, murmura Olympe. Ma mère avait confiance en vous.

--C'est qu'elle savait le fond de mon âme, et que tous deux--votre mère

et moi--nous avions causé bien souvent de ce qui arrive aujourd'hui.

--Quoi! de Lucien?

--Non pas de Lucien... ou plutôt, si fait, je crois bien que le nom de

votre jeune camarade d'enfance est venu, et même plus d'une fois dans

nos entretiens....

--Ma mère l'aimait, interrompit Olympe.

--Je crois me souvenir de cela. Et il parait que le jeune homme le

mérite à tous égards.

--Oh! oui, fit Olympe.

--Oh! oui! répéta Louaisot, contrefaisant l'accent de sa pupille avec

une moquerie tout imprégnée d'exquise bonté. Moquerie de jeune mère ou

de soeur aînée.

Olympe qui avait les larmes aux yeux se mit à sourire.

Elle lui tendit la main.

Le dernier vivant · 第 295 / 341 题