--Mais ce n'était pourtant pas, continua-t-il, de M. Lucien en
particulier que nous causions, votre chère mère et moi, quand nous
étions seuls le soir et que notre veillée se prolongeait si tard. Nous
causions--en général--de celui qui serait assez heureux pour mettre
entre vos paupières la première larme.
Olympe essuya ses yeux précipitamment.
--C'est vous qui m'avez fait pleurer! dit-elle avec vivacité.
Les cils du beau tuteur s'abaissèrent pour cacher l'éclair de son
regard. Ceci était-il un augure de triomphe?
Il venait de parler du premier pleur d'amour et l'enfant s'était écriée:
«C'est vous qui l'avez fait couler!»
Elle devait être plus tard une femme habile et redoutable, précisément
par le fait de ce maître qui allait lui donner des leçons.
Mais ce n'était alors qu'une petite fille. Le maître la dominait de
toute sa funeste science.
Il avait amené l'entretien juste au point où il le voulait. Désormais
l'entretien lui appartenait.
--Admettons donc que ce soit M. Lucien, poursuivit-il, et si c'est
Lucien, enfant chérie, Lucien devient aussitôt le plus aimé de mes amis.
Je n'ai qu'un but dans la vie: me dévouer à vous, remplacer pour vous
celle qui vous aimait si tendrement.
--Ma chère! ma bonne mère! murmura Olympe.
--Et ce n'est pas au hasard, ma fille que je suis venu près de vous à
l'heure où personne ne m'écoute. Personne ne doit écouter les
confidences qu'une fille fait à sa mère.
Olympe devint froide. On n'est pas parfait. Louaisot avait dépassé le
but. Mais son adresse de chat le rattrapa aux branches.
--Les mamans grondent, dit-il en quittant le ton sentimental. Les
petites filles raisonnent. Il n'est pas bon que tout le monde entende
ces choses-là.
Olympe réconciliée, lui tendit la main en disant:
--Soyez mon frère. Je sens que ma mère a bien fait de se confier en
vous.
...Les messes de Noël sont longues en Normandie. Une grande heure
s'était écoulée. Le jeune tuteur et sa pupille étaient toujours assis
l'un auprès de l'autre.
Seulement on n'entendait plus Pélagie ronfler parce que la porte qui
communiquait avec sa chambre avait été fermée.
Cela s'était fait dans un de ces jeux de scène auxquels Louaisot
excellait.
La porte avait été fermée sur le désir exprimé par Olympe elle-même.
On est ému parfois même auprès d'une soeur, même auprès d'une mère,
quand on s'entretient de certains sujets. Olympe était émue très émue.
Son coeur avait ce spasme charmant et inquiet qui étonne si doucement
les jeunes filles. Mais son émotion ne l'effrayait plus. Elle se sentait
en sûreté comme si elle eût été auprès de sa mère ou de sa soeur.
Encore une fois Louaisot avait produit avec une exactitude mathématique
l'impression qui lui faisait besoin.
Cette impression là et non pas une autre. C'était un savant coquin et le
diable avait bien pu le recevoir à tous ses examens.
--Olympe, si vous l'aimez, reprit-il au bout de cette heure qui avait
passé comme une minute, à quoi sert de discuter? C'est moi qui le
prendrai par la main pour l'amener dans vos bras. Votre mère aurait fait
cela, je le ferai; c'est ma mission. Est-ce que j'aurai seulement une
seule pensée pour moi, chère, chère enfant? Non, vous ne saurez même pas
qu'au fond de mon coeur... mais, pour que vous ne le sachiez pas, je
dois me taire.
Il réprima un soupir.
--Lucien! continua-t-il, c'est Lucien! Lucien mérite d'être heureux,
puisqu'il a su vous plaire. Était-ce lui que votre mère rêvait? je n'en
sais rien. Qu'importe? C'est de vous qu'il s'agit. Vous seule devez
choisir.--Oh! certes, elle se faisait un tableau délicieux de votre
bonheur, votre excellente mère. Si elle ne songeait pas à Lucien, c'est
qu'il n'est qu'un enfant à côté de vous: l'homme reste toujours plus
jeune que la femme. Elle voyait, elle voulait votre tête charmante
appuyée contre un sein viril, contre un coeur fort! Les mères savent la
vie. Les mots: _Je t'aime_ quand ils sont dits par un homme doivent
venir d'en haut et non pas d'en bas....
--Lucien est un noble coeur, dit Olympe sans colère. Lucien est
au-dessus de moi. J'aime Lucien.
--Qu'il soit donc le plus heureux des hommes! mais qu'il vous aime,
Olympe, comme vous méritez d'être aimée! qu'il vous donne ce paradis
d'amour auquel nulle femme autant que vous n'a droit sur la Terre! qu'il
sache entraîner votre jeunesse dans ces jardins de volupté où Dieu veut
que soit consommée la sainte union des coeurs! Olympe, Olympe, il faut
un divin amour pour une divine créature! Olympe! fille du ciel!...
Il était pâle et ses yeux brûlaient.
Elle était plus pâle que lui.
Quelque chose de plus fort qu'elle-même rivait sa prunelle à ce regard
de serpent qui pénétrait jusqu'au fond de son être.
Il avait glissé son bras derrière la taille d'Olympe. Le savait-elle?
Il ne parlait plus. Elle écoutait encore ce nom de Lucien, si ardent et
si doux quand il tombait des lèvres de cet homme.
Lucien! Lucien! sa pensée entière était à Lucien.
--Je me sens mal, murmura-t-elle. Pourquoi me regardez-vous ainsi? Vos
yeux me blessent....
Elle porta la main à son front, puis à son coeur. Louaisot se pencha en
avant et les boucles de leurs cheveux se touchèrent....
Elle eut comme un grand effroi qui était le réveil.
Elle voulait s'enfuir. Les bras de Louaisot l'enlaçaient en même temps
que sa prunelle l'enveloppait comme un incendie.
Il approcha lentement,--lentement ses lèvres.
Pour fuir, elle se renversa dans ses bras....
La fascination est-elle une violence?
Quand la bonne femme Louaisot revint de la messe de minuit, Olympe était
seule dans sa chambre auprès de sa table où s'éparpillaient les morceaux
d'une lettre déchirée.
Louette rencontra Louaisot dans le corridor.
Louaisot lui donna dix louis.
À l'automne suivant, Olympe fit une absence. Elle n'avait plus jamais
écrit à Lucien Thibaut.