IV

Changement de règne.

Pendant que le baron éblouissait ainsi le Quartier latin par ses

fredaines, la pauvre petite baronne restait toute seule à la maison. Il

n'y avait aucune mésintelligence entre elle et son mari. Celui-ci ne

l'avait jamais vue que pour l'adorer à genoux.

C'était bien le mari le plus aimable qui se puisse imaginer.

Seulement à quarante et quelques années, il avait juste dix-huit ans, et

je ne sais pas si il y a au monde une infirmité plus fâcheuse que

celle-là.

Il fut dix ou onze mois à manger la dot de Fanchette. Quand il revint,

la jeune baronne avait mis au monde une jolie petite fille que le baron

dévora de baisers.

Il était comme cela, le coeur sur la main.

Quand Mme Barnod voulut lui faire des reproches, il pleura à chaudes

larmes, et je crois qu'elle lui donna dix louis pour qu'il eût du moins

de l'argent de poche.

Il promit du reste, sur son honneur, de faire six cents francs de

pension viagère à Fanchette--qu'il allait voir avec Mme Barnod et à

qui il ne gardait pas la moindre rancune.

Pendant les années qui suivirent, il venait comme cela de temps en temps

voir la petite baronne qu'il aimait beaucoup et Mme Barnod à qui il

témoignait son estime en acceptant d'elle quelques cadeaux. Il

embrassait Fanchette et Jeanne du même coeur innocent et ouvert aux

joies de la nature.

Je ne sais ce qu'il avait conté à sa petite femme, mais c'était

généralement celle-ci qui venait porter à l'étude les deux semestres de

300 francs constituant la pension de Fanchette.

Je me souviens de Jeanne Péry, en ce temps-là comme d'un petit chérubin

de trois ou quatre ans. Elle était gentille à croquer. Mme Barnod la

suivait partout à la promenade pour l'embrasser.

Le fait est qu'on aurait dit Fanchette, habillée en petite demoiselle.

Fanchette était toujours chez maman Hulot sa nourrice, et portait des

habits de paysanne.

Aux environ de 1850, la petite baronne et Jeanne quittèrent le pays. Le

bruit courut que le cher baron les avait saignées à blanc et qu'elles

avaient gagné du côté de Rouen pour cacher la grande gêne où elles

étaient.

Chez nous, les choses avaient bien changé, non pas pour moi: je ne sais

pas quelle révolution il aurait fallu pour qu'on me donnât mon content

de soupe, mais pour les maîtres.

Louaisot l'ancien baissait, le fils Jacques haussait.

La bonne femme tenait son ancien niveau, juste, qui l'avait mise

autrefois au-dessous de l'ancien, au-dessus du fils Jacques, et qui la

mettait maintenant au-dessous du fils Jacques, au-dessus de l'ancien.

Cela ne s'était pas produit sans de terribles batailles intérieures. Le

vieux était titulaire, en définitive et tenait ferme à son autorité. Je

crus un instant qu'il allait gagner la partie.

Mais voyez ce qui se passe quand un roi tombe ou qu'une république s'en

va. C'est toujours de l'intérieur de la boutique que part le mauvais

coup. Et qui nous trahirait si ce n'étaient les nôtres? Quand la bonne

femme vit que l'ancien dégringolait et que le fils Jacques montait elle

se mit à taper sur l'ancien pour le compte du fils Jacques.

Le vieux se débattit puis resta tranquille. On se comporta du reste

décemment avec lui. La bonne femme lui ravaudait toujours ses bonnets de

coton et il restait le maître à la condition de faire tout ce que le

fils Jacques voulait.

La dernière fois que l'ancien se mit en colère pour tout de bon, ce fut

un soir ou le fils Jacques apporta une robe de soie à la bonne femme.

La bonne femme en robe de soie! Le fait est que ça me parut une drôle

d'idée. Du premier coup le vieux parla de les jeter tous deux à la

porte.

Le fils Jacques dit à sa mère de s'en aller, et resta seul avec son

père.

--Papa, demanda-t-il tranquillement, qu'est-ce que vous fîtes jadis

quand feu mon grand-père tomba en enfance?

Le vieux leva la main. Le jeune la lui prit et la serra sans méchanceté.

--Il n'y a rien de bête comme de se fourrer des attaques d'apoplexie

foudroyante, lui dit-il. Voilà vos deux grosses veines qui se gonflent

et votre cou qui enfle comme celui d'un dindon.... Vous dites à feu mon

grand-père, c'est ma grand'mère qui me l'a raconté: «Papa, chacun son

tour. Vous avez mené l'attelage tant que vous avez eu bon oeil et bon

poignet. Maintenant vos lunettes n'y voient goutte et votre moignon

tremble. Vous verseriez la diligence, papa, je prends les guides et le

fouet.» Il paraît tout de même que c'était vrai car le père mit son

menton dans son giron.

--Moi je ne vous dis pas ça, papa, reprit le fils Jacques, parce que je

vaux mieux que vous. Je vous dis: restez sur votre siège, mais

laissez-moi manier le fouet et tenir les chevaux en bride. Comme ça,

vous vivrez et vous mourrez tranquillement.

L'ancien ne répondit pas tout de suite. Il savait bien que la résistance

était impossible à cause de la défection de sa bonne femme. Aussi sa

rancune alla contre la bonne femme.

--Je veux bien que tu mènes les affaires, Fanfan, dit-il, mais pourquoi

acheter de la soie à la vieille?

Le fils Jacques se redressa.

--Papa, fit-il, vous n'avez jamais été en état de me comprendre. Vous

souvenez-vous d'un soir où vous me refusâtes trente sous d'une mécanique

que j'avais inventée? C'était pour la tontine.... Oui? Vous vous en

souvenez, pas vrai? C'est vrai qu'il y manquait quelque petite chose. Un

premier jet n'est pas complet. Mais voilà sept ans que j'y travaille et

que je la perfectionne. C'est déjà un joli ouvrage maintenant et ça

deviendra encore un plus joli ouvrage plus tard. Le temps importe peu

quand on est jeune. J'y mettrai tout le temps qu'il faudra, et toutes

les herbes de la Saint-Jean aussi pour que l'affaire devienne la reine

des affaires. La robe de soie que j'ai donnée à Mme Louaisot, mon

papa, est une herbe de la Saint-Jean destinée à nourrir l'affaire.

Depuis ce soir-là, le vieux ne remua plus. Je n'y gagnai pas, car

n'ayant plus personne à mener il prit l'habitude de me battre. Le fils

Jacques et la bonne femme pensèrent qu'on ne pouvait lui refuser cette

satisfaction-là.

Mais d'un autre côté, comme je fus bientôt seul à le servir, l'idée me

vint de lui voler une part de son manger, et je ne m'étais jamais vu à

pareille fête. Je sus vers cette époque ce que c'était qu'un blanc de

poulet!

Le fils Jacques menait l'étude quoique Louaisot l'ancien fût toujours

assis devant son grand bureau de bois noir. Mais le fils Jacques faisait

encore bien d'autres choses.

Depuis son retour au logis, il s'amusait assez bien avec des mauvais

sujets venus de Dieppe: cela ne l'empêchait pas de travailler beaucoup.

Il était savant. Je l'ai vu passer des nuits entières sur des livres de

philosophie ou de mathématiques. Il lisait cinq ou six langues aussi

couramment que le français. La bonne femme qui l'adorait, le grondait

souvent au sujet de ses veilles. Il répondait:

--Les gens qui dirigent les fouilles dans les mines sont obligés d'aller

à l'École polytechnique; moi, je fouille quelque chose de bien plus

profond et de bien plus riche qu'une mine. Pour installer ma mécanique,

il faut tout savoir. Je saurai tout!

Sa chambre était encombrée de livres, il y en avait un grand nombre dont

je ne peux pas dire les titres parce qu'ils étaient en langues

étrangères, mais je me souviens d'un tas de bouquins sur la police, de

la collection complète des _causes célèbres_--j'y fourrais bien, moi

aussi, le nez quelquefois,--de traités allemands et anglais sur

l'_Induction_, la _Déduction_, le _Calcul des probables_ et _l'Échelle

des présomptions._

Il avait usé à force de le lire un ouvrage écrit en anglais, par un

auteur dont j'ai vu le nom, longtemps après affiché aux devantures des

libraires parisiens: Edgar Poe.

C'était pour faire le Mal qu'il étudiait ainsi, mais il n'y a pas

beaucoup d'hommes qui se donnent autant de peine pour faire le Bien.

J'ai vu depuis des jeunes savants qui travaillaient pour passer leurs

examens. Ce n'était rien auprès du fils Jacques. Aussi quand il était de

bonne humeur, il disait:

--Je passe mes examens vis-à-vis de moi-même. Rien ne me résistera.

Quand il en sera temps, je ferai dire au diable qu'il peut venir, et il

me recevra docteur.

M. Louaisot l'ancien mourut tout seul et sans secours un soir que

j'étais en course. Sa bonne femme, qui avait bu trop de cidre, s'était

endormie auprès du feu de la cuisine.

On trouva le vieux à moitié hors de son lit. Il avait crié, puis il

avait essayé de se lever. C'est la fin ordinaire des rois dégommés.

L'enterrement fut superbe: la vieille mit sa robe de soie pour la

première fois pour recevoir les visites du deuil.

Le fils Jacques se fit nommer titulaire sans difficulté. Il devint Me

Louaisot. Dans le pays, on vit bien tout de suite qu'il irait plus vite

que son père.

Au bout de dix mois la bonne femme fut installée à la moderne et tint

maison. Ça ne lui allait pas beaucoup dans les commencements, mais peu à

peu elle s'habitua à boire du bordeaux au lieu de cidre.

--On se fait à tout, disait-elle.

Nous verrons bien plus tard pourquoi le nouveau Louaisot régnant donnait

toutes ces belles façons à sa reine-mère.

Le voisinage ne se fit pas du tout prier pour venir chez nous. En

définitive, nous étions une vieille boutique. Les secrets de tout le

pays dormaient dans nos cartons. On s'étonna bien un peu de voir M.

Louaisot prendre tout à coup un train de gentilhomme, mais on pensait

qu'il était bien assez riche pour cela. M. Barnod était mort, je ne

saurais pas trop dire quand, car les gens comme lui vont et viennent

sans qu'on s'en aperçoive. Je me souviens seulement que sa collection

minéralogique fut vendue à l'encan parce qu'elle encombrait trois

chambres. Il avait employé sa vie à la former. On en eut 25 fr. 50 c.

Mme Barnod fut tutrice d'Olympe, selon le droit. On nomma pour

subrogé tuteur M. le juge Ferrand.

Olympe était une petite demoiselle. Il n'y a jamais eu rien au monde de

si joli qu'elle en ce temps-là. Bien entendu. Louaisot ne pouvait plus

jouer au professeur avec elle, mais il avait gagné entièrement la

confiance de Mme Barnod, qui le consultait en tout. Il avait pris un

air grave et tout à fait notaire. Ses ennemis eux-mêmes disaient qu'il

aurait pu épouser n'importe qui dans le pays.

Mais souvenons-nous de la mécanique expliquée au vieux pendant que je

faisais semblant de dormir dans ma soupente.

Pour la mécanique, Louaisot ne pouvait épouser qu'Olympe.

Non pas Olympe Barnod, mais Olympe, veuve de M. le marquis de Chambray.

C'était écrit.--Seulement, M. le marquis de Chambray vivait comme un

loup, et Olympe ne sortait guère de l'enclos de sa mère.

Olympe et le marquis ne s'étaient jamais vus.

Patience. Il y avait autre chose à régler avant cela.

Qui dit mécanique parle naturellement de précision et surtout de

régularité. Ce n'est pas dans ces choses-là qu'on peut mettre la charrue

avant les boeufs.

Mme Barnod mourut au mois de juin 1852. Olympe avait seize ans.

On raconta, dans le pays, que M. Louaisot avait mené au lit de mort de

la bonne dame une petite fille de six ou sept ans, du nom de Fanchette.

Le fait est probable, mais je n'en eus point connaissance personnelle.

Ce qui est sûr, c'est que le testament donna une preuve bien certaine de

la confiance que la défunte avait en M. Louaisot.

Ce testament désigna expressément M. Louaisot comme devant être le

tuteur d'Olympe.

La chose était évidemment en dehors du droit; aussi le conseil de

famille avait à sanctionner ou à repousser ce désir maternel.

M. le juge Ferrand, qui était subrogé-tuteur du vivant de la mère, se

posa ici tout franchement en adversaire de M. Louaisot. Il fit valoir

devant le conseil de famille, dans un discours où perçait quelque

rancune de n'avoir pas été désigné par la mère,--lui, l'ancien

subrogé-tuteur,--il fit valoir un assez grand nombre de considérations

parmi lesquelles l'âge du jeune notaire était placé en première ligne.

Mlle Olympe Barnod était maintenant une fille nubile. Comment lui

donner pour retraite la maison d'un jeune homme qui atteignait à peine

ses trente ans?

Cette considération parut impressionner assez vivement le conseil.

Mais M. Louaisot prit la parole à son tour, disant qu'il croirait

manquer à son devoir envers la défunte s'il désertait sans combattre le

poste d'honneur qu'elle lui avait confié.

M. Ferrand était connu comme orateur; personne ne savait encore si M.

Louaisot parlait bien ou mal. Son succès fut d'autant plus grand que

l'étonnement de l'entendre discourir beaucoup mieux que M. Ferrand vint

à tout le monde.

Il rendit justice tout d'abord aux excellentes intentions de son

adversaire qui parlait uniquement, sans doute dans l'intérêt de la

mineure, et ajouta tout de suite que, si sa maison était choisie par le

conseil pour y abriter Olympe, il supplierait M. Ferrand d'en apprendre

bien vite le chemin.

Ayant ensuite combattu les diverses considérations présentées par le

juge et qu'il écarta comme en se jouant, il arriva à la question d'âge.

--Messieurs, dit-il, faisant comme s'il n'eût pu retenir un sourire, les

choses se présentent en vérité comme si M. Ferrand et moi nous étions

deux compétiteurs. Prenons-le donc ainsi. Il sera tuteur de Mlle

Barnod, au cas où vous me jugeriez indigne de l'être moi-même. Eh bien!

M. Ferrand est garçon comme moi, à moins qu'il ne nous déclare

aujourd'hui un mariage secret; M. Ferrand est jeune comme moi, car une

différence de quatre ou cinq ans est insignifiante dans l'espèce. M.

Ferrand aurait-il donc à présenter des garanties que je ne puis fournir?

Il en est une, Messieurs, la meilleure de toutes. L'un de nous deux peut

l'offrir, en effet, mais il se trouve que ce n'est pas M. Ferrand.

Moi, _j'ai une mère_, avec laquelle je vis et vivrai jusqu'à ce que Dieu

me la prenne, une mère respectable, femme du monde, entretenant des

relations avec les premières familles de la contrée, une mère qui

gouverne ma maison, qui éclaire ma conduite et qui sera pour ma pupille

non seulement un guide, mais un porte-respect.

J'en suis fâché pour M. Ferrand. Il mettrait donc sa pupille au couvent,

puisque pour la garder il n'a ni femme ni mère!

Louaisot l'ancien n'avait pas deviné cela, mais vous comprenez

maintenant pourquoi le fils Jacques avait _acheté de la soie à la

vieille._

À l'unanimité, le conseil de famille adjugea la tutelle à M. Louaisot.

La justice ratifia cette décision. C'était un grand pas de fait.

La mécanique inventée par le fils Jacques commençait à dessiner ses

rouages. Un homme habile aurait déjà deviné son mouvement. Le juge

Ferrand était un homme habile, mais il eut le tort de bouder. Il se

retira.

Le dernier vivant · 第 294 / 341 题