Coup d'oeil sur la belle société des environs de Méricourt

Voilà donc que le fils Jacques resta à Caen deux années au lieu d'une

pour se faire recevoir _capax_. Il mena là une vie assez luronne, et le

vieux se plaignait qu'il dépensait beaucoup d'argent.

Lors de son retour, c'était le plus beau gars que j'aie jamais vu de ma

vie. Il ne faudrait pas le juger par ce qu'il est maintenant. Quand il

quitta le pays, longtemps après, ce ne fut pas tout à fait de bon gré;

il se cacha de ci de là pendant plusieurs années, et _il_ _se fit une

tête_ qu'il a gardée.

Ce qu'il n'a pas pu changer, c'est son polisson de regard qui vous

poignarde derrière ses lunettes. Quand il revint de Caen, tout son

individu était comme ses yeux: brillant et tranchant.

Il portait moustache, s'il vous plaît, et ses cheveux bouclés tombaient

sur ses épaules. Il y avait encore des romantiques en Normandie. Il fut

chez nous l'élégant des élégants.

Mme Barnod, la mère de la petite Olympe, était une très jolie femme,

sévère, dévote, mais qui aimait bien les beaux gars. Elle avait une des

meilleures maisons de campagne du canton. Elle faisait de la musique et

parlait littérature.

Elle attira chez elle le fils Jacques, qui avait grand goût pour les

maisons de gentilhommerie. Le fils Jacques se rencontra là et se lia

avec deux personnages que nous reverrons plus d'une fois: le baron Péry

de Marannes et M. Ferrand, le juge.

Je pense bien que le bonhomme Barnod n'était pas encore défunt. Celui-là

ne faisait pas grand bruit dans le monde. Il avait le goût de la

minéralogie. Je me souviens de l'avoir rencontré souvent avec son sac et

son marteau. Jamais il n'entrait au salon gêner sa femme. Il était de

Genève et protestant. Mme Barnod parlait toujours de lui comme d'un

grand savant, mais elle le laissait aller par les chemins sans

chaussettes.

Il avait un ami, presque aussi original que lui, qui ne ramassait pas

des pierres, mais bien des bahuts et de la faïence: M. le marquis de

Chambray, l'homme riche du pays. Ils allaient parfois ensemble faire des

courses énormes. M. de Chambray pouvait avoir alors la quarantaine bien

sonnée. Il ne fréquentait pas le salon de Mme Barnod.

Le juge Ferrand avait dans les trente ans. C'était aussi un joli homme,

mais pas romantique. Il passait pour avoir devant lui un brillant

avenir.

Mais quelqu'un qui plaisait aux dames, surtout à Mme Barnod, c'était

ce farceur de baron: M. le baron Péry de Marannes. Il devait bien friser

la quarantaine, sinon la dépasser, c'est égal, c'était toujours un

chérubin pour la gaieté et la folie. Il faisait la cour à tout le monde,

même à Mme Louaisot--la propre femme de Louaisot l'ancien, dont je

n'ai pas eu encore occasion de parler.

C'était celle-là qui me coupait mon pain bis et mon petit morceau de

viande. Je ne me souviens pas d'avoir rencontré une plus vilaine bonne

femme en toute ma vie. Le fils Jacques en fit pourtant un beau jour une

manière de grande dame qui mettait de la dentelle sur ses sales cheveux

gris, mais c'était le sorcier des sorciers. Nous verrons la chose en son

lieu.

Pendant que je suis au pain bis et à la viande, je peux bien parler un

peu de moi. Je courais entre quatorze et quinze ans, la deuxième année

du retour du fils Jacques. Je n'avais pas grandi d'un demi-pouce ni

grossi d'une demi-livre. Mon père et ma mère m'avaient peut-être fait

ainsi étant par trop anciens: j'étais de la vieille étoffe. Mais il est

sûr que dans la maison Louaisot on ne me donnait pas assez à manger. Par

contre, ils me faisaient trop travailler. Il y avait des temps de presse

où la bonne femme venait me réveiller la nuit.

Le vieux Louaisot et elle faisaient bon ménage. Elle le respectait

beaucoup pour un motif qu'elle exprimait ainsi:

--Depuis trente ans que nous sommes mariés, M. Louaisot en est encore à

lever la main sur moi!

Son air peignait sa reconnaissance profonde et solennelle quand elle

disait cela. On voyait bien qu'elle pouvait vivre cent ans et qu'elle ne

guérirait jamais de son étonnement.

Elle buvait du cidre avec plaisir, mais sans se déranger, se lavait les

mains les jours où elle allait en ville, et obtenait quelquefois--pas

souvent--des écus de cinq francs pour le fils Jacques qui la traitait

par-dessous la jambe en toute occasion.

Si j'étais maigre comme un petit clou, je n'étais pas faible.

J'accomplissais une somme de besogne qui eût découragé un homme fort.

Outre mon état de petit clerc et mes fonctions de saute-ruisseau,

j'étais le valet de chambre des deux Louaisot père et fils et la

camériste de la bonne femme.

Faut-il l'avouer? Dès cet âge si tendre j'avais un talisman: l'amour.

Stéphanie, jeune paysanne un peu plus âgée que moi et légèrement

disloquée, qui raccommodait le linge et les vêtements tout en faisant la

cuisine, avait su me plaire.

Je n'ai pas un tempérament à m'étendre sur les secrets de ma vie privée.

Qu'il me suffise de dire qu'un coeur content fait passer par-dessus bien

des désagréments matériels, et que Stéphanie, sans manquer à l'honneur,

me donnait bien quelques rogatons et quelques caresses.

Le fils Jacques chantait très bien. Mme Barnod aimait à dire des

morceaux d'opéra devant le baron de Marannes, qui l'écoutait

religieusement en faisant des mines à la femme de chambre. Le fils

Jacques s'insinua surtout en proposant ses services pour le duo de

_Guillaume Tell_. Les choses suisses avaient une plus-value dans le

salon Barnod.

Jacques fut en outre chargé d'apprendre le solfège à la petite Olympe,

qui attrapait ses douze ans et qui était jolie comme les amours.

Je ne saurais pas trop dire comment elle était avec le fils Jacques. Des

fois--c'était beaucoup plus tard, il est vrai,--j'ai cru qu'elle

l'adorait. D'autres fois, il m'a semblé qu'elle le détestait comme la

colique.

Elle avait, en ce temps-là, un petit ami de son âge, un vrai séraphin,

qui s'appelait Lucien Thibaut. Je crois bien qu'ils s'aimaient comme

deux enfants qu'ils étaient, si toutefois Mlle Olympe Barnod a jamais

été un enfant.

Ce Lucien Thibaut est tombé par la suite des temps dans un trou de

malheur qui semble sans fond. J'ai essayé de lui porter secours,

moyennant rétribution, bien entendu, mais il ne me connaissait pas, il

n'a pas voulu de mes services.

Il a eu grand tort.

Pour le moment, il ne s'agit pas de lui, ce que je veux raconter, c'est

le mariage de ce polisson de baron, et je me souviens bien maintenant

que le pauvre bonhomme Barnod n'était pas mort, car on se moquait assez

de lui.

Le baron Péry de Marannes avait beau écouter chanter Mme Barnod, tout

en faisant des signes à sa domestique, cela ne l'empêchait pas de courir

encore ailleurs. C'était un séducteur n°1. Il m'a fait peur une fois au

sujet de Stéphanie.

Pauvre ange, elle était bien au-dessus de cela!

Voilà donc que tout d'un coup Mme Barnod abandonna le duo de

_Guillaume Tell_ pour jaunir et maigrir que ça faisait peine à voir. Je

rencontrais le fils Jacques qui riait sous cape, car il a toujours aimé

plaies et bosses, et un jour, de ma soupente je l'entendis, qui disait à

Louaisot l'ancien:

--Tu es bien heureux d'avoir épousé une honnête femme, toi, papa!

--Le fait est, répondit le bonhomme, que Mme Louaisot, ta mère, ne

m'a jamais donné lieu de concevoir le moindre soupçon. Je suis d'un

caractère vif, garçon, et je n'aurais pas toléré de certaines manières.

Ce gueux de fils Jacques avait grand peine à s'empêcher de rire.

Moi, l'idée ne m'était pas encore venue que Mme Louaisot eût été, en

son temps, une personne du sexe capable d'avoir de certaines manières et

d'inspirer de certaines inquiétudes. C'était pour moi Mme Louaisot:

une laideur à la fois auguste et redoutable. Elle me suffisait comme

cela.

--Papa, reprit le fils Jacques, aimes-tu les cancans?

--Je les ai toujours méprisés, Fanfan, mais, si tu en sais, dis-les moi.

Le fils Jacques se mit à rire.

--Je n'en ai qu'un, dit-il, mais il se porte bien! Tu sais, ma

combinaison? Elle n'est pas cause si tu ne l'as pas comprise. Je la

mûris depuis le temps et je te préviens qu'elle a déjà une certaine

tournure. C'est pour ma combinaison que je fréquente la maison Barnod,

et sans ma combinaison je t'aurais déjà dit de veiller à ta balance avec

le baron Péry... mais tu n'as pas besoin de conseils, papa.... Il y a

donc que Mme Barnod est partie ce matin pour Vichy.

--Avec M. Barnod?

--Ah! mais non!

--Serait-ce avec le baron de Marannes?

Louaisot l'ancien dit cela avec indignation. Il était filou mais chaste.

--Non plus, hélas! répondit le fils Jacques. Ce monstre de baron se

marie.

--Qui épouse-t-il? demanda vivement l'ancien.

--Une jeune personne du pays, qui a une fort jolie fortune et qu'il

rendra malheureuse comme les pierres.

L'ancien dit:

--Ça regarde la jeune personne. D'où est-elle?

--Du côté de Rouen, je crois.

--Et c'est avancé, le mariage?

--On les publie dimanche.

--Fanfan, fit observer M. Louaisot, je ne vois pas là de cancan.

--Ce n'est pas là non plus qu'est le cancan, papa. Il roule sur la route

de Vichy.

--Voudrais-tu me donner à entendre?...

--Voilà. Si tu ne veux pas savoir, papa, il est encore temps de te

boucher les oreilles.

Le bonhomme posa son bonnet de coton sur l'oreille et dit:

--Il est bon d'être au fait de toutes circonstances dans une localité.

Cause mais sois bref. Ces faridondaines là ne valent pas la peine d'être

délayées.

--Eh bien donc, papa, le cancan, c'est cet affreux baron! au moment où

l'affaire de son mariage prenait tournure! Je crois même qu'il a dû

emprunter deux ou trois centaines de louis dans la maison Barnod pour

faire les beaux bras, auprès de sa nouvelle famille!

--Satané farceur! dit l'ancien d'un ton presque caressant. J'aimerais

encore mieux être à la place de Mme Barnod qu'à la place de la pauvre

petite qu'il épouse.

--On dit que c'est l'ange du bon Dieu!

--Raison de plus!

--Mais d'un autre côté, papa, cette pauvre Mme Barnod est bien

empêchée, va! Il paraît que M. Barnod ne donne plus, depuis longtemps,

aucun prétexte de supposer qu'il ait pu contribuer....

--Fanfan, je vous engage à ne pas entrer dans ces détails!

--Papa, c'est Louette, la bonne d'Olympe, qui me les a confiés sous le

sceau du mystère le plus absolu. Tu comprends bien que Mme Barnod a

été obligée d'emmener Olympe avec elle pour garder une contenance....

--Puisque c'est un fait accompli....

--Mais non, papa... j'ai cru pouvoir dire à Louette... je sais que tu

aimes à rendre des services quand ça te procure une influence.... Notre

maison est grande....

--Les points sur les i, s'il vous plaît, Fanfan! interrompit l'ancien.

Qu'est-ce que Mme Barnod va faire à Vichy?

--Ses couches, papa, mais elle n'ira pas jusqu'à Vichy. Louette a trouvé

un nid à deux heures de Dieppe.

--Et sous quelle couleur cette femme coupable dissimule-t-elle le projet

de son voyage?

--Des coliques hépatiques, papa. Les eaux de Vichy font dégringoler les

calculs biliaires....

--Elles en ont la réputation. Fanfan... et alors la fille Louette

viendrait ici pendant ce temps là avec la petite?

--Si tu veux bien le permettre.

--Laisse-moi réfléchir jusqu'à demain, garçon.

--Bien, papa. Je vais les rejoindre au salon. J'ai fait préparer la

chambre bleue, car elles ne peuvent pas coucher dehors... et j'espère

qu'au dîner tu vas être aimable.

Ce terrible baron, pendant cela, était à choisir la corbeille de sa

future. Il fut charmant, il donna des chiffons d'une fraîcheur

étourdissante. Il fit des mots qu'il plaçait comme cela depuis vingt

ans, mais que sa nouvelle famille ne connaissait pas encore.

Nous avions un client à l'étude qui était de ce monde-là et qui disait:

--Voilà une petite demoiselle qui a péché le gros lot à la loterie du

mariage. Avec un pareil homme, on ne peut pas s'ennuyer!

Mme Barnod revint de Vichy le lendemain du mariage.

M. Barnod, en sa qualité de minéralogiste eut quelque envie de voir les

calculs, mais sa femme l'envoya paître.

Olympe dit à sa mère que M. Jacques Louaisot l'avait fait travailler et

promener comme s'il avait été son grand frère.

Ce fut l'origine de la grande influence du fils Jacques dans cette

maison-là.

Au bout de huit jours, cependant, M. le baron était à son poste dans le

salon Barnod, ne pouvant plus écouter Mme Barnod qui n'avait garde de

chanter, mais faisant toujours des signes à Louette.

Il était triste, le salon. M. Ferrand ne savait rien, ou du moins ou ne

lui avait rien confié, mais il devinait et se sentait mal à l'aise.

C'était un véritable ami. Malheureusement, il avait l'air d'avoir été

davantage. Le fils Jacques observait et jouait au professeur avec

Olympe. Mme Barnod se livrait à cette joie rancuneuse des femmes sur

le retour qui croient faire peser l'abandon sur une jeune rivale.

Car ce baron se moquait déjà très agréablement de son petit ménage.

Il avait l'air, le vieil étourdi, de faire l'école buissonnière loin de

sa femme de dix-neuf ans.

Celui-là était-il un fripon ou un misérable vieil enfant?

Je fus choisi une fois, car on me mettait à toute sauce, de conduire la

carriole, prêtée par le fils Jacques à Mme Barnod pour une expédition

tout à fait caractéristique.

Mme Barnod et M. le baron Péry allaient visiter un enfant du sexe

féminin qui était en nourrice dans une ferme de l'autre côté de Dieppe,

tenue par des métayers du nom de Hulot.

J'étais chargé par le fils Jacques, qui passait décidément à l'état de

confident, de dire, au retour, que j'avais conduit Mme Barnod toute

seule faire une visite sur la route.

La mère Hulot, forte nourrice, exhiba une belle petite fille qu'elle

appelait Fanchette. Le baron Péry la dévora de baisers. Mme Barnod

pleurait comme une Madeleine.

En revenant, on causa. Dans les carrioles du pays de Caux, le siège du

cocher est tout bonnement la banquette. J'étais donc avec eux, et cela

gênait bien Mme Barnod.

Rien ne gênait jamais le baron Péry qui avait le plus heureux des

caractères.

Il était à son aise comme s'il se fût appelé M. Barnod ou que Mme

Barnod eût été la baronne Péry.

Il y eut pourtant un moment où il baissa la voix presque aussi bas que

sa compagne. Mme Barnod parlait de l'avenir de cette pauvre petite

créature, placée entre deux familles, mais qui n'aurait point de

famille. Tout à coup, j'entendis le baron qui murmurait d'une voix

religieusement émue:

--Cinquante mille francs! Ah! c'est joli!

Je crus d'abord qu'il promettait, comme on dit chez nous, une

_indépendance_ de cinquante mille francs à la petite, et je pensais en

moi-même: Mon gaillard, voilà deux mille cinq cents livres de rentes qui

ne te coûteront pas cher à payer. Mais je me trompais. L'indépendance

était constituée par Mme Barnod elle-même. Comment elle avait pu se

procurer pareille somme, cela ne me regarde pas. Elle l'avait, la somme,

sur elle, dans un portefeuille, et c'est pour cela que la voix de

l'excellent baron avait tremblé de tendresse. Rien ne put l'empêcher de

se jeter au cou de Mme Barnod. Il l'aurait embrassée devant la terre

entière tant il trouvait son procédé délicat. La pauvre femme se tuait à

dire:

--Cet argent-là m'appartient en propre. Ce n'est pas une fortune, mais

en le plaçant dès aujourd'hui chez un notaire, notre petite Fanchette

aura une aisance à sa majorité.

--Parbleu! répondait le baron. Si elle se plaignait, elle serait bien

difficile! Vous êtes la plus généreuse des mères. Ce qui me vexe, c'est

de n'en pas pouvoir faire autant.

Le portefeuille passa dans sa poche.

Il fut convenu entre Mme Barnod et lui que la somme serait placée dès

le lendemain. Pendant toute la route, le baron se prêta avec une

charmante obligeance à la fantaisie qu'avait Mme Barnod de bâtir des

châteaux en Espagne pour la petite Fanchette. Ce cher baron ne demandait

jamais mieux que de faire plaisir aux dames.

Figurez-vous que le lendemain je guettai à l'étude pour voir arriver le

dépôt. Ça m'intéressait. J'étais un peu de l'affaire.

Mais la dot de Fanchette n'arriva pas ce jour là, ni le lendemain.

Pauvre Mme Barnod! Le baron devenait enragé quand il avait des

billets de banque. Il abandonna en même temps sa jeune femme et sa

vieille maîtresse pour un voyage de Paris, où il mena la vie d'étudiant

tant qu'il y eut un écu dans son escarcelle.

Voilà où fut déposée la dot de Fanchette.

Et c'est ainsi qu'entra dans la vie la soeur cadette de Mme la

marquise Olympe de Chambray, la soeur aînée de Mlle Jeanne Péry.

Le dernier vivant · 第 293 / 341 题