Pièce numéro 101

(Écriture de Lucien.)

Mardi, 5 heures du soir.

Je reviens de la consultation du Dr Schontz.

Ce n'est pas Olympe. Cette frayeur restait en moi, mais je suis

absolument certain que ce n'est pas Olympe. Elle est beaucoup moins

grande qu'Olympe. Elle serait plutôt de la taille de Jeanne elle-même.

Tu ne l'as donc pas vue? me demanderas-tu. Non, je ne l'ai pas vue.

Alors, rien n'est fait?

Je ne sais que répondre. J'ai confiance un peu. Je crois que cela se

fera. À tout le moins, cela se tentera. Le Dr Schontz est pour

l'évasion.

Il ressemble à la lettre qu'il m'écrivit voici quelques mois, celui-là.

Je ne l'aurais pas reconnu. Le travail l'a vieilli. C'est un vrai

médecin qui a usé son corps, mais gardé la jeunesse de son coeur. Quand

je suis entré, il était là, en compagnie de la quêteuse voilée.

Elle portait le même costume de deuil que la veille, et le même voile

épais qui ne laisse pour ainsi dire rien voir de ses traits.

De près, elle m'a paru très jeune: l'âge de Jeanne. Et je ne sais

pourquoi ce visage invisible était, dans ma pensée, ressemblant au

visage de Jeanne. La voix est bien différente pourtant. Jeanne gazouille

comme un cher petit oiseau. Celle-ci parle d'un accent décidé et presque

viril. Je me suis assis après avoir salué l'inconnue et serré la main du

Dr Schontz. Celui-ci a parlé le premier.

--J'étais l'ami de Mme Péry de Marannes, a-t-il dit. Non seulement je

crois à l'innocence de sa fille, mais j'en suis certain.

Ma main, qui venait de quitter la sienne, s'est avancée de nouveau. Il

l'a serrée.

--En épousant Jeanne Péry, M. Thibaut, a-t-il repris, vous avez risqué

le repos de votre vie, cela est vrai, mais j'espère encore que vous

serez récompensé par un avenir de bonheur.

--J'aime Jeanne, répondis-je, et je ne puis être récompensé que par le

bonheur de Jeanne.

Schontz approuva du geste. La quêteuse dit:

--Avant de songer à son bonheur, il faut l'empêcher de mourir

misérablement.

Schontz s'inclina encore. Il y eut entre nous trois un silence.

--M. Thibaut, reprit la jeune femme, vous voudriez savoir qui je suis?

--Il est vrai, Madame. Votre lettre me disait que je vous entendrais et

que je vous verrais.

--Les promesses de ma lettre ne seront pas tenues, Monsieur, à cet

égard, du moins; j'ai une raison majeure pour vous taire mon nom et pour

vous cacher mon visage. Je vous prie de vous contenter de la garantie du

docteur qui va vous affirmer que cette raison n'est point de nature à

justifier votre défiance.

--Je l'affirme, en effet, sur l'honneur, a dit Schontz.

--Puis-je au moins savoir, ai-je demandé, quel est le motif de l'intérêt

que vous portez à Mme Lucien Thibaut?

Elle m'a tendu à son tour sa main gantée de noir.

--J'aime à vous entendre l'appeler ainsi, Monsieur, a-t-elle dit, et il

y avait de l'émotion dans sa voix. Vous êtes un digne coeur!

Elle a repris après un instant:

--Mon motif, c'est mon devoir. Je voudrais vous parler autrement que par

énigmes: j'aime Jeanne, mais je ne la connais pas. Je lui ai fait du mal

sans le vouloir et même sans le savoir. Je donnerais une part de mon

sang pour guérir le mal que je lui ai fait. J'ai pourtant des raisons

plus compréhensibles. Vous êtes ici, vous, pour votre femme, le docteur

pour Mme Péry, son amie; mettez que, moi, je représente feu M. le

baron Péry de Marannes, ce sera vrai dans toute la force du terme. Mais,

je le répète: ce qui me fait agir, c'est surtout mon devoir: un devoir

impérieux, un devoir sacré!

Sa voix restait grave, mais l'émotion la faisait profondément vibrer. Le

Dr Schontz dit:

--Tout cela est l'expression exacte de la vérité, je l'affirme.

Geoffroy, j'avais confiance. D'ailleurs, que risquais-je à entamer les

préliminaires? On allait sans doute me soumettre un plan, me détailler

les voies et moyens qu'on devait employer pour arriver à un résultat que

la première vue montrait presque impossible. Il y avait en moi plus que

de la curiosité. Je cédai à ce mouvement et je dis:

--Mettons que nous sommes d'accord. J'admets aussi, je suppose que

j'admette la nécessité d'une évasion. Quel genre de concours vient-on

m'offrir?

--M. Thibaut, me répondit la jeune femme, je vous offre plus que mon

concours. Vous n'aurez à vous mêler de rien; je me charge de tout.

Mon visage dut exprimer de la surprise, car la jeune femme reprit

vivement:

--Votre rôle sera de recueillir votre femme après la réussite et de

l'emmener dans l'asile sûr que vous aurez choisi.

Elle appuya sur le mot _sûr_. Son ton était redevenu tranchant.

--Pour le reste, poursuivit-elle, j'agirai seule. C'est une condition

que je pose rigoureusement.

--Cependant, voulus-je dire, je désirerais connaître....

--Mes moyens? je ne vous les dirai pas. Que savez-vous s'il m'est permis

de vous le dire? Il vous importe peu quels soient mes moyens, s'ils

rendent votre femme libre. Et moi, il m'importe de ne pas trahir le

secret d'autrui.

Sais-tu l'idée qui me vint, Geoffroy? Je connais tout ce qui touche au

palais. C'est du palais seulement que peut venir la possibilité d'une

évasion.

Si la femme d'un dignitaire, une de ces femmes-maîtresses qui obtiennent

tout ce qu'elles veulent, se mettait dans la tête de déménager la

Sainte-Chapelle... ma foi....

Que veux-tu? je cherchais. Le dehors ne peut rien, il faut partir de là;

le dedans seul a une faible possibilité de s'entrouvrir lui-même.

Le secret d'autrui! Évidemment la serrure qui devait livrer passage

était attaquée d'avance.

--Du moment que je n'ai pas voix au chapitre, dis-je, et que ma

coopération n'est pas désirée, je ne vois pas pourquoi on a pris mon

avis.

--Cher M. Thibaut, répliqua la quêteuse dont la voix s'adoucit encore

une fois--on devinait le sourire derrière son voile--vous n'avez pas

voix au chapitre, c'est vrai, et je vous en demande bien pardon; mais

votre coopération est fort souhaitée, et même formellement réclamée. Je

vous connais trop pour ne pas savoir que dans une occurrence si grave,

vous mettrez de côté volontiers une vaine curiosité. Je vous déclare que

je ne pourrais pas vous donner le plus léger renseignement sur notre

manière d'opérer, sans tromper la confiance de quelqu'un, d'abord,--de

quelqu'un qui se met en péril pour nous servir, et ensuite sans

compromettre gravement le succès de notre entreprise.

Le Dr Schontz approuva d'un geste qui m'était adressé et qui contenait

une prière.

--Madame, dis-je, tout sera donc comme vous l'exigez. Je pense pouvoir

vous demander maintenant en quoi consistera l'aide que vous attendez de

moi?

--Elle aura trait au rôle de Jeanne. Jeanne n'a rien à faire, sinon à se

tenir prête de nuit comme de jour au premier signal. L'instant propice

sera peut-être court, il faut pouvoir en profiter. Que Jeanne soit donc

toujours habillée. Qu'elle veille, et quand la soeur Marie-Joseph lui

dira: «Suivez-moi»...

--La religieuse! m'écriai-je, sachant quelle est la position de ces

dames dans les prisons, et quelle lourde responsabilité pèserait sur

elle.

--Vous voyez bien! fit la jeune femme, dont la patience n'était

décidément pas le fort, vous ne savez rien et vous voulez déjà discuter!

Que serait-ce si vous saviez? Je veux bien vous dire, mais ce sera le

premier et le dernier éclaircissement, que la soeur Marie-Joseph n'est

pas complice. Elle ne sait rien, elle ne risque rien. Seulement, la

consigne sera de la suivre à n'importe quelle heure du jour ou de la

nuit. Pensez-vous obtenir cela de Jeanne?

--Je l'obtiendrai.

--Merci pour elle, car c'est son salut. Maintenant, passons à ce qui

vous regarde personnellement. Vous ne contribuerez pas à la victoire,

cher M. Thibaut, mais vous en profiterez. Et votre rôle exige au moins

un grand dévouement, une grande patience. Nous sommes aujourd'hui à

mardi. À partir de vendredi soir, souvenez-vous bien de cela, toutes les

heures du jour ou de la nuit peuvent voir se livrer la bataille. Il faut

donc qu'il y ait une voiture, à toute heure, prête à recevoir la

fugitive, en un lieu que nous allons choisir tout de suite si vous

voulez. J'ajoute qu'il y a vingt chances contre une pour la nuit.

La question du lieu où la voiture devait attendre fut agitée à nous

trois. Il fut convenu qu'on choisirait plusieurs places, selon les

heures; pour ne pas donner l'éveil par un stationnement trop prolongé.

Les endroits désignés étaient tous à cinq ou six cents pas de la cour du

palais.

Aussitôt que ceci fut convenu, la jeune femme se leva.

--À dater de vendredi soir, neuf heures, dit-elle en se résumant, Jeanne

prête nuit et jour à suivre la soeur,--à dater du même moment, voiture

stationnant aux places désignées, suivant l'échelle d'heures que nous

avons réglée et qui vous sera adressée par écrit. Je ne sais pas si nous

nous verrons jamais face à face, M. Thibaut, mais je vous offre la main

et je vous dis: vous avez en moi une amie.

Elle secoua ma main d'un mouvement bref, salua le Dr Schontz et se

retira.

Dès qu'elle fut partie, le docteur me dit:

--Vous n'en saurez pas une syllabe de plus, cher M. Thibaut. Ayez bon

courage et faites exactement comme il a été convenu. Excusez-moi, j'ai

déjà pris beaucoup sur l'heure de mes visites.

Il était plus de cinq heures. Je pris congé aussitôt.

Le dernier vivant · 第 238 / 341 题