(Écriture de Lucien.)
Mardi matin.
Je n'ai pas pu écrire hier au soir. La nuit de dimanche à lundi m'a
laissé tellement brisé de corps et d'esprit que je n'ai pu tenir la
plume.
C'est peut-être vrai, Geoffroy. Peut-être n'ai-je pas le droit de
refuser l'offre de cette personne inconnue. Du moins est-il de mon
devoir de m'informer, de savoir, de me rencontrer avec elle.
Le nom du Dr Schontz est fait pour me donner confiance. Je le connais;
je crois que tu le connaissais aussi. C'est lui qui m'avait écrit cette
lettre quand Mme Péry fut à l'article de la mort. C'est grâce à lui
que j'ai pu la revoir une dernière fois.
Qui sait? peut-être que le baron de Marannes a laissé des amis.
Je suis résolu cette fois à ne pas manquer au rendez-vous.
Mais Jeanne? vas-tu demander. Il faudrait le consentement de Jeanne.
Et Jeanne, ne consentirait jamais....
Mon Dieu! c'est une bien faible chance. Je ne crois pas, moi, à la
possibilité d'une évasion.
En outre, je ne suis pas toujours dans mes accès de mortel
découragement. Tout n'est pas perdu. J'ai vu M. Cressonneau. J'ai plaidé
près de lui ma théorie du docteur ès-crimes. Il a ri comme un bossu.
Jamais il n'avait rien entendu de si drôle,--mais j'ai vu qu'il était
frappé dans une certaine mesure.
Quand je lui ai dit: «Il y a trop de preuves», il a repris un instant
son sérieux.
Fais bien attention que c'est là surtout un argument d'homme du métier.
Les jurés n'y entendraient goutte, mais cela fait réfléchir un
magistrat, parce que cela en appelle à son expérience et à sa science.
À son intelligence surtout.
M. Cressonneau est très intelligent. Son intelligence fait mauvaise
route, voilà tout.
Il y a dans la vérité une force latente qui peut éclater à l'improviste.
Elle n'a pas encore éclaté pour M. Cressonneau aîné, c'est certain, car
il m'a dit quand j'ai eu fini:
--Si vous plaidez cela, cher M. Thibaut, on vous mènera tout doucement à
Charenton à l'issue de l'audience.
Mais sous sa fanfaronnade officielle, je te réponds qu'il a été touché.
Il y a trop de preuves. Ce serait à dire que l'accusée a rassemblé à
grands frais pour les déposer bien en vue, derrière elle, sur le chemin,
toutes les circonstances compromettantes qu'il était possible de se
procurer.
Je disais tout à l'heure: Jeanne qui se sent innocente, rejetterait bien
loin toute pensée d'évasion.
Est-ce qu'on sait jamais avec Jeanne? Je le croyais, je me trompais.
Elle me met en colère et je l'admire.
Son innocence est au-dessus de ce qu'on rêve. On pense savoir à quel
point ce coeur enfant est en dehors du Mal et des craintes que le Mal
inspire. On en est à cent lieues.
Hier matin, soucieux, malade, gêné par cette responsabilité nouvelle à
propos d'une entreprise dont je ne connais ni la nature ni les
garanties--s'il y en a,--je l'aurais bien défiée de m'égayer.
Je n'étais pas avec elle depuis trois minutes que je souriais à son
sourire.
Tu penses bien que je n'avais pas le coeur de lui raconter mon rêve.
Mais elle me racontait les siens: de l'herbe verte, du soleil, du vent
de campagne qui a si bonne odeur! Et des fossés sautés, et des sentiers
qui tournent dans les taillis!
--Ils m'ont le jour, ici, disait-elle; mais la nuit, je me sauve.
L'occasion était bonne, j'en ai profité.
--Est-ce que tu te sauverais, Jeanne, si tu en avais le moyen?
Elle s'est arrêtée au milieu d'un sourire argentin qui scandalisait ces
murailles de prison. Puis elle s'est levée brusquement. Elle avait envie
de bondir.
--Écoute, m'a-t-elle dit, essoufflée déjà par la joie, je te connais. Si
tu me parles de cela, c'est que tu y as pensé, mon Lucien chéri, c'est
que c'est une chose possible!
Je restais devant elle tout décontenancé.
--Oh! que tu es bon! que tu es bon! Je ne pense qu'à cela, moi, mais je
n'osais t'en parler. J'aurais bien fini pourtant par te le demander.
J'avais déjà songé à ce que ça coûterait. Je suppose que ça doit coûter
très cher.
--Je ne sais pas, voulus-je dire.
--Qu'est-ce que cela fait? interrompit-elle. Je ne connais pas très bien
cette affaire-là, vois-tu, mon Lucien, mais pauvre maman m'avait dit
souvent que si notre cousin Albert de Rochecotte mourait....
Je devins pâle.
--Qu'as-tu donc? fit-elle. Il est mort, nous n'y pouvons rien, et
puisqu'il est mort, je suis l'héritière du vieil homme qui a des
millions. Eh bien, si tu veux, nous donnerons la succession aux pauvres,
puisqu'on dit que c'est de l'argent mal acquis. Car on dit cela. Nous
donnerons toute la succession, excepté ce qu'il faudra pour payer ma
liberté. Vois-tu, mon Lucien, l'idée d'aller là-bas, devant le monde,
entre les gendarmes, me rend folle. Oh! je ris quand tu es là, mais
c'est pour que tu n'aies pas de la peine. Les gendarmes! les gendarmes!
J'étais émerveillé. Je suis toujours émerveillé près d'elle.
Les paroles ne peuvent pas exprimer pour toi tout ce que cette horreur
des gendarmes avait d'enfantin.
--Mais, dis-je, ce n'est donc pas d'être condamnée que tu as peur
Jeanne?
--Puisque je n'ai rien fait, Lucien.
Elle revint auprès de moi pour ajouter:
--Si fait, pourtant, j'ai peur un peu. Ceux qui m'interrogent ont bien
l'air de me croire coupable. Si je ne t'avais pas pour me défendre...
mais tu ne peux pas m'empêcher d'aller entre deux gendarmes. J'ai vu
passer une fois une pauvre fille qu'ils conduisaient. Oh!...
Elle cacha sa figure dans ses mains. Puis, tout à coup souriant:
--Et le temps que je perds ici sans toi, loin de toi! Et nos champs! Si
je pouvais encore courir, courir avec toi, sous les arbres où pauvre
maman aimait tant à se promener....
Elle mit sa tête sur mon coeur et je vis une larme, un diamant qui
tremblait au bord de sa paupière. Il est deux heures et demie. Je pars
pour mon rendez-vous chez le Dr Schontz.