M. le président me tourna le dos et je sortis.

Je retournai à la prison tout exprès pour avoir réponse à la question

que M. Ferrand avait laissée sans réplique. Le guichetier me donna un

petit bout d'ardoise sur lequel étaient écrits ces mots avec la pointe

d'une épingle:

«Merci, Lucien, je voudrais mourir.»

Le départ avait lieu à dix heures du soir.

Quand je rentrai à la maison, ma mère était venue avec ma soeur Julie.

Célestine me tenait rigueur.

Je n'avais pas mangé depuis la vieille au matin. Je me fis servir une

soupe. Pendant que j'étais à table, Louette, la femme de chambre

d'Olympe, entra sans s'être fait annoncer.

--Eh bien! eh bien! me cria-t-elle dès le seuil, voilà de l'ouvrage!

Mme la marquise deviendra imbécile de tout ça ou folle. Avez-vous

jamais vu rien de pareil? Elle m'a dit: «Louette, il faut que tu le

voies, ce pauvre M. Lucien, quand tu devrais entrer par la fenêtre. Et

dis-lui bien que je ne lui en veux pas pour tout l'ennui que ça me

procure.» Pensez-vous qu'elle soit appelée comme témoin dans l'affaire,

vous M. Thibaut? Vous mangez de bon appétit, oui! ça va lui faire

plaisir de savoir que vous n'avez pas mal au coeur.

J'appelai mon domestique et je lui dis:

--Tu as eu tort de laisser entrer.

--Alors, vous nous renvoyez! s'écria Louette. C'est bien fait! Il ne

faut jamais s'avancer avec certaines gens... À vous revoir tout de même,

M. Thibaut. Quand Mme la marquise me consultera, elle choisira

autrement, voilà tout.

Elle sortit et ne se priva pas de m'appeler grand bêta dans

l'antichambre.

Je bus un verre de vin après ma soupe, je voulais être fort.

La visite de Louette m'avait mis dans l'esprit des pensées dont je

n'avais que faire. Je me mis à rêver. D'abord, je songeai à Olympe,

ensuite au président Ferrand, ensuite à l'homme qui m'avait vendu le

talisman.

Pourquoi mettais-je ici le président en tiers?

Je lui gardais de la rancune pour son refus de ce matin, mais quant à le

soupçonner capable d'une mauvaise action, non.

L'accusation vague--le fameux fragment--que tu auras dû trouver dans le

dossier ne s'appliquait pas à lui nommément.

Pourtant, il avait servi de tuteur à Olympe, mais seulement pendant les

derniers mois de sa minorité, et en remplacement du premier tuteur

nommé, qui avait disparu dans une fâcheuse affaire.

J'écartai M. le président.

Restèrent Olympe et M. Louaisot de Méricourt....

J'ai été juge, Geoffroy. J'ai respecté, je respecte encore sincèrement

les magistrats dignes de ce nom, mais je suis payé pour m'avoir pas

beaucoup de foi dans l'infaillibilité des jugements humains.

En somme, je ne savais rien alors de ce que je sais maintenant. Je

regrettais d'avoir été dur envers Louette, c'est-à-dire envers Olympe.

Il y avait un fait certain: la justice se trompait.

Mais pour se tromper, la justice n'a besoin que d'elle-même.

Ce sont des hommes qui la rendent.

Je suis un pauvre esprit, tu vas bien le voir. Tout en rejetant sur la

justice le fardeau entier de l'erreur, j'étais pris de soudaines et

furieuses colères contre Olympe et son Louaisot.

C'étaient eux qui devaient avoir sur la conscience de ces fardeaux qu'on

décharge à la cour d'assises. J'en étais sûr, je l'aurais juré.

C'étaient eux que le banc des accusés réclamait. Je les y voyais.

J'étais leur juge et je les condamnais....

Puis je m'effrayais de moi-même et j'avais peur d'être fou.

Je dois constater cependant que je n'avais éprouvé, depuis mon malheur,

aucun symptôme du mal mental que tu connais. J'étais absolument

moi-même.--_L'autre moi_ n'avait pas parlé.

À six heures du soir, j'avais achevé de préparer mes bagages. Tu

comprends bien que ma femme partant je ne pouvais pas rester derrière

elle.

À sept heures, je me rendis au chemin de fer pour savoir si la justice

aurait un train spécial. J'éprouvai un grand plaisir à apprendre que

Jeanne devait prendre le convoi public, où on réservait seulement pour

elle et ses gardiens un wagon à part.

J'allais faire le voyage avec elle.

J'avais le temps. Je me rendis encore une fois au Bois-Biot Je priai,

agenouillé au pied de la haie, sous le grand vieux châtaignier.

J'emportai la dernière fleur du chèvrefeuille....

À dix heures, nous partîmes d'Yvetot pour Paris. J'avais bien regardé

tous les wagons composant le train et je m'étais mis le plus près

possible de celui où je supposais Jeanne.

À la gare de Rouen, je crus voir une petite main derrière le rideau du

compartiment fermé.

Ce fut tout. Si le train avait heurté contre un obstacle et s'était

broyé comme il arrive, j'aurais peut-être sauvé Jeanne.

Si nous étions morts tous les deux--ensemble! je songeai à cela.

Mais qu'allais-je donc faire à Paris? Je ne me demandai cela qu'à la

gare Saint-Lazare. Jusque-là, j'allais comme un homme sûr de son fait

qui croit avoir bien conscience de sa conduite et de son devoir.

À la gare, quand je regardai au dedans moi, j'y découvris le vide. Je

voulais faire, faire, faire, mais quoi?

J'essayai en vain d'entrevoir Jeanne. On fit sortir tous les voyageurs

avant d'ouvrir le wagon réservé.

Un terrible découragement me prit dans la rue. Il me semblait que

j'avais oublié pourquoi j'étais venu.

C'était là mon erreur, je ne l'avais jamais su....

Je descendis à mon hôtel ordinaire. Je tâchai de réfléchir. Après quoi,

je me suis mis à t'écrire cette lettre que j'achève.

Cela m'a calmé. Je sais ce que je veux faire.

Le dernier vivant · 第 188 / 341 题